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Full text of "Histoire des comtes de Poitou, 778-1204"

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'7  K'fU^..' 


HISTOIRE 


DES 


COMTES   DE   POITOU 


778-1204 


HISTOIRE 


DES 


COMTES  DE  POITOU 


778-1204 


PAU 


ALFRED   RICHARD 


ARCHIVISTE    D'E    LA     VIENNE 
MEMBIIE    NON    nbSinANT     DU    COMITÉ    DES    TRAVAUX     lIISTOniQUES 


TOME   PREMIEH 

778-1126 


>^f 


PAIUS 

ALPHONSE   l'HlAUl)   <&   FILS,   ÉDITEURS 

82,    nUE     BONAPARTE,    82 

1903 


i/.i 


AVANT-PROPOS 


Lorsqu'au  mois  de  dt'combrc  1887  j'inauçurai  à  la  Faculté  des 
lettres  de  Poitiers  les  conférences  d'histoire  du  Poitou  que  j'y  ai  pour- 
suivies pendant  neuf  années,  il  n'entrait  nullement  dans  mes  intentions 
d'en  faire  le  point  de  départ  d'une  étude  générale  sur  quelqu'une  des 
périodes  de  cette  histoire. 

,  Ce  n'était  tout  d'abord  qu'un  essai,  dans  lequel  ceux  qui  l'avaient 
inspiré  et  moi-même  n'avions  vu  que  l'occasion  de  faire  participer  les 
personnes  que  ces  questions  pouvaient  intéresser  aux  connaissances 
spéciales  que  j'avais  pu  acquérir  par  une  longue  pratique ,  mais  les 
faits  sont  venus,  comme  il  arrive  souvent,  donner  un  démenti  aux 
prévisions. 

Quand,  après  avoir  passé  en  revue  l'histoire  de  la  province,  depuis 
les  temps  les  plus  reculés  jusqu'à  la  fin  de  l'ancien  régime,  il  a  fallu 
reprendre  avec  plus  de  détails  chacune  des  parties  de  cette  vaste 
esquisse,  c'est  alors  (jue  les  lacunes  qui  pouvaient  se  dissimuler  dans 
un  ensemble  apparurent  sans  voiles. 

Lors  de  ma  première  conférence,  j'avais  dit  aux  auditeurs  qu'atti- 
rait la  nouveauté  de  cet  enseignement  que  je  passerais  légèrement  sur 
ce  (pie  tout  le  monde  devait  savoir,  mais  que  je  m'étendrais  aussi  lon- 
guement qu'il  me  serait  possible  sur  ce  que  l'on  ignorait  généralement. 

C'était  de  l'inédit  que  je  promettais,  et,  sur  ce  point,  j'ai  tenu  ma 
parole;  mais  ce  qu'il  ne  fut  pas  toujours  facile  de  faire,  c'était  de  sou- 
der ensemble  tous  les  faits  ainsi  exposés,  et  d'assurer  que  ceux-ci  étaient 


VI  LES  COMTES  DE  POITOU 

bien  mis  à  l'endroit  qui  leur  convenait.  A  côlé  de  l'historien,  ou  plutùl 
du  narrateur,  il  y  eut  donc  lieu  d'assurer  une  large  place  au  critique, 
mais,  des  preuves  ou  des  témoignages  amassés  par  celui-ci,  bien  sou- 
vent il  n'est  rien  resté,  du  moment  qu'ils  n'avaient  d'autre  assise  que 
la  parole  lancée  du  haut  de  la  chaire  professorale.  Pour  convaincre,  il 
faut  des  textes. 

Aussi  n'eus-je  pas  trop  lieu  dem*étonner([uand,  rendu  à  mes  études 
ordinaires,  je  vis  attaquer  certaines  théories  que  j'avais  exposées  de 
mon  mieux,  mais  qui  n'avaient  pu  amener  à  elles  tous  ceux  devant  qui 
elles  avaient  été  produites  :  la  bataille  de  Vonillé,  la  question  des  Tai- 
faleSj  r atelier  monétaire  de  Melle,  les  armoiries  du  comté  de  Poitou ^ 
m'amenèrent  successivement  à  prendre  la  plume.  D'autres  polémiques 
auraient  pu  se  produire,  ce  que  voyant,  de  bienveillants  amis,  que  je 
remercie  de  leur  sollicitude  et  de  leur  sympathie,  quelque  fatigue  qu'elles 
m'aient  imposée,  me  pressèrent  de  mettre  au  jour  le  résultat  de  mes 
recherches  sur  l'histoire  de  notre  province. 

Je  ne  pouvais  évidemment  entreprendre  ime  histoire  générale  du 
Poitou  sur  le  plan  tracé  par  D.  Vaissele  pour  le  Languedoc  et  si  large- 
ment retouché  par  ses  nouveaux  éditeurs;  des  œuvres  semblables  ne 
peuvent  être  le  fait  d'un  seul  homme  :  au  promoteur  de  l'entreprise  il 
est  indispensable  d'adjoindre  le  concours  de  plusieurs  bonnes  volontés. 
J'étais  seul,  un  sujet  limité  s'imposait  donc;  enfin,  après  avoir  bien 
hésité,  je  me  suis  décidé  pour  l'histoire  des  Comtes  de  Poitou. 

Je  dois  pourtant  dire  (jue  deux  autres  travaux  m'avaient  vivement 
tenté  :  l'un  était  de  faire  la  géographie  historique  du  Poitou,  l'autre 
d'étudier  la  condition  des  personnes  et  des  terres  dans  ce  pays  pendant 
le  gouvernement  de  ses  Comtes.  En  m'arrêtant  à  ce  dernier  sujet,  je  ne 
faisais  que  reprendre  sur  un  plan  plus  étendu  la  thèse  que  j'avais  soute- 
nue à  l'Ecole  des  Chartes  et  dont  j'avais  seulement  tiré  (quelques  années 
après  un  mémoire  sur  les  CoUiberts,  mais,  en  y  réfléchissant  bien,  il 
appîiraissait  nettement  qu'avant  de  traiter  un  point  spécial  de  l'histoire 
du  Poitou  au  temps  de  son  autonomie  féodale,  il  fallait  être  très  docu- 
menté sur  celle-ci  dans  son  ensemble.  Or,  et  j'avais  été  maintes  fois  à 
même  de  le  constater,  le  manque  de  notions  certaines  sur  les  Comtes 


AVANT.PROPOS  VII 

était  une  occasion  continue  d'erreurs  chez  les  écrivains  qui  ^e  hasar- 
daient à  traiter  un  point  d'histoire  dans  lequel  leurs  personnes  ou  leurs 
actes  devaient  être  rappelés. 

Cette  période  de  quatre  siècles  et  plus,  qui  s'étend  de  la  création 
du  comté  de  Poitou  en  773  à  sa  disparition  en  tant  que  fief  indépen- 
dant par  sa  réunion  à  la  couronne  de  Frai>ce  en  1 2o4,  est  sans  contre- 
dit la  plus  obscure  de  nos  annales,  comme  l'est  du  reste  celle  qui  lui 
correspond  dans  l'histoire  de  France.  Les  textes  pourtant  ne  manquent 
pas,  et  bien  qu'ils  présentent  des  lacunes  dont  la  plupart  ne  seront 
jamais  comblées,  leur  ensemble  permet  toutefois  d'établir  une  suite 
de  faits  que  l'on  peut  sans  crainte  qualifier  d'histoire  ;  seulement  leur 
mise  en  œuvre  offre  des  difficultés  telles  que,  même  avec  la  recherche 
la  plus  minutieuse,  le  travail  le  plus  patient,  on  n'est  pas  toujours 
assuré  de  les  surmonter. 

Le  plus  grand  écueil  auquel  se  heurte  le  travailleur  qui  se  livre  à 
l'étude  de  ces  temps  reculés,  c'est  le  défaut  de  dates,  d'où  les  erreurs 
sans  nombre  sur  la  chronologie  générale,  sur  la  succession  des  faits  ou 
l'identité  des  personnes.  Non  seulement  cette  omission  se  rencontre 
chez  les  historiens  les  plus  accrédités,  comme  Adémar  de  Chabannes, 
dont  la  chronique,  qui  s'étend  du  ix«  au  xi«  siècle  ne  contient  presque 
pas  de  dates,  ou  comme  Suger,  qui  n'en  a  mis  aucune  dans  la  vie  de 
Louis  YI,  mais  elle  existe  aussi  dans  des  documents  dont  la  date  devrait 
être  le  principal  élément,  c'est-à-dire  dans  les  actes  authentiques.  Et 
encore  arrive-t-il  parfois  que  l'on  est  très  embarrassé  pour  mettre  à  leur 
place  exacte  les  actes  pourvus  de  l'indication  de  l'année,  selon  que  leur 
rédacteur  a  fait  partir  celle-ci  de  Noël,  du  i»'  janvier,  du  25  mars  ou 
de  Pâques. 

Si,  à  défaut  de  l'énoncé  de  l'année,  on  veut  s'appuyer  sur  des  syn- 
chronismes,  sur  les  années  du  règne  d'un  pape  ou  d'un  roi,  ce  qui  est 
assez  fréquent,  on  rencontre  des  cas  où  l'on  reste  fort  perplexe,  comme 
par  exemple  celui  du  roi  Charles  le  Simple,  à  qui  on  peut  attribuer  six 
époques  différentes  pour  le  commencement  de  son  règne. 

En  témoignage  de  cette  pénurie  de  dates,  on  peut  présenter  le  car- 
lulairc  de  Saint-Cypricn  de  Poitiers,  un  des  plus  précieux  recueils  de 


VIII  LES  COMTES  DE  POITOU 

chartes  qui  nous  ait  été  conservé,  lequel,  sur  les  SgS  actes  qu'il  con- 
tient, s'ëtcndanl  de  l'an  888  à  1 1 49>  "'en  compte  que  43  qui  portent 
une  indication  précise  d'année . 

En  réalité,  pendant  les  xi"  et  xii«  siècles,  mettre  une  date  à  un  récit, 
à  une  charte,  à  une  lettre  surtout,  était  un  fait  exceptionnel.  La  règle 
la  plus  suivie  était  qu'il  n'y  en  eût  pas;  et  de  cela  il  n'y  a  pas  trop  lieu 
de  s'étonner.  Aujourd'hui,  combien  n'est-il  pas  de  personnes  qui  se 
refusent  volontairement  à  mettre  en  tète  de  leurs  lettres  toute  autre 
indication  que  celle  du  jour  où  elles  les  écrivent,  si  bien  que  celles  de 
ces  missives  qui  surnageront  présenteront  aux  historiens  de  l'avenir 
des  obscurités  identiques  à  celles  que  l'on  rencontre  chez  leurs  devan- 
cières. 

Ces  quelques  remarques  ont  simplement  pour  objet  de  faire  sentir 
au  lecteur  une  partie  des  difficultés  de  la  lâche  entreprise  et  de  lui  don- 
ner l'explication  de  lacunes  ou  d'erreurs  qu'il  sera  à  même  de  relever. 
Je  ne  parle  pas  du  déchiffrement  des  actes  originaux  ou  autres,  ceci 
est  affaire  de  métier. 

Ce  qui  rend  particulièrement  délicate  l'histoire  des  Comtes  de  Poi- 
tou, c'est  qu'ils  ne  se  sont  pas  exclusivement  cantonnés  dans  leur 
domaine  primordial.  De  très  bonne  heure,  ils  sont  devenus  ducs 
d'Aquitaine,  puis  de  Gascogne,  et  enfin  pendant  un  moment  ils  ont 
été  comtes  de  Toulouse.  Le  cadre  à  remplir  était  déjà  vaste;  il  s'est 
encore  élargi  avec  Aliénor.  La  comtesse  de  Poitou,  étant  devenue 
d'abord  reine  de  France,  puis  reine  d'Angleterre,  il  a  fallu  la  suivre, 
tout  en  ne  tenant  véritablement  compte  que  des  actes  émanés  d'elle 
ou  de  ses  maris,  qui  avaient  rapport  à  ses  états  patrimoniaux  ou  qui 
étaient  nécessaires  pour  établir  une  suite  régulière  dans  le  récit  de  son 
existence.  Puis  sont  venus  successivement  son  fils  Richard,  son  petit- 
fils  Othon,  et  môme  Jean-sans-Terrc  qui,  bien  qu'ayant  abandonné  le 
Poitou  à  sa  mère,  ne  laissa  pas  de  se  mêler  de  son  gouvernement. 

Je  ne  saurais  don:;  dire  que  cette  œuvre  est  complète  ;  dans  les 
questions  d'histoire  on  ne  peut  jamais  être  sûr  d'arriver  à  ce  résultat  ; 
il  en  est  pareillement  de  l'exactitude  au  sujet  des  dates  ou  des  faits 
rapportés,  mais  si  je  n'ai  pas  toujours  rencontré  la  vérité,  je  puis  du 


AVANTPROPOS  ix 

inoins  affirmer  que  je  l'ai  passionnément  cherchée.  Être  vrai,  être  utile, 
tel  est  le  but  vers  lequel  tendaient  les  auteurs  de  VArl  de  vérifier  les 
dates  ;  je  nie  suis  proposé  pour  objet  d'appliquer  au  Poitou  les  princi- 
pes qui  les  avaient  guidés  dans  leur  conception  de  l'histoire  générale, 
l'avenir  dira  si  j'ai  réussi. 

Outre  les  notes  que  l'on  rencontrera  au  bas  des  pages  et  que  certains 
trouveront  peut-être  trop  minutieuses,  il  a  été  joint  au  second  volume 
de  cet  ouvrage  quelques  appendices  consacrés  j\  l'étude  de  diverses 
questions  qui  demandaient  à  être  spécialement  détaillées.  Ce  volume 
sera  terminé  par  la  liste,  non  pas  des  ouvrages  ou  fonds  d'archives 
consultés,  celle-ci  aurait  été  infinie,  mais  seulement  de  ceux  qui,  cités 
en  abn'gé  dans  les  notes,  ont  besoin  d'être  exactement  connus,  afin 
que  l'on  puisse  en  toute  sûreté  recourir  aux  références  indiquées.  On 
y  trouvera  aussi  une  table  générale  des  noms  de  personnes  et  de  lieux, 
s'a{)pli(piant  aux  deux  volumes  de  l'Histoire. 

Comme  il  a  été  dit  plus  haut,  cette  œuvre  est  absolument  person- 
nelle, et  je  ne  puis  mieux  faire  que  de  la  placer  sous  le  patronage 
de  l'enseignement  que  j'ai  reçu  à  l'Ecole  des  Chartes,  il  y  a  quarante 
ans,  enseignement  dont  je  me  suis  toujours  efforcé,  dans  mes  divers 
travaux,  de  mettre  en  pratique  la  sévère  méthode. 

Il  me  reste  enfin  à  remercier  le  Conseil  général  de  la  Vienne,  qui 
a  bien  voulu,  en  m'accordant  une  précieuse  subvention,  reconnaître 
les  services  qu'il  m'a  été  donné  de  rendre  au  département  depuis  1868, 
année  où  j'ai  été  appelé  i\  la  direction  de  ses  Archives. 

Poitiers,  5  juin  igo3. 


LES 


COMTES  DE  POITOU 


La  mort  violente  du  duc  Waïfre  en  768,  la  défaite  de  son  père 
liunald  en  771  avaient  amené  la  soumission  de  l'Aquitaine  entre 
les  mains  des  fils  de  Pépin  le  Bref.  Charles,  resté  seul  maître  du 
royaume  franc  par  la  mort  de  son  frère  Carloman,  advenue  le 
4  décembre  771,  dut  se  préoccuper  de  donner  h  la  vaste  région, 
dont  la  conquête  avait  coûté  aux  siens  tant  d'etforts,  une  orga- 
nisation qui  y  ramènerait  le  calme  et  la  relèverait  des  ruines  que 
plusieurs  années  de  ravages  y  avaient  accumulées.  Mais  les  luttes 
qu'il  eut  à  soutenir  contre  les  Lombards  et  les  Saxons,  et  quel- 
ques autres  entreprises  qui  réclamaient  toute  son  activité,  lui 
firent  pendant  un  temps  négliger  ses  nouveaux  domaines  de 
l'Ouest,  où  du  reste  la  pacification  s'opérait  peu  à  peu.  Il  n'y 
reparut  qu'en  778,  alors  qu'il  dirigeait  une  puissante  expédition 
contre  les  Sarrasins  d'Espagne.  Sa  femme  Hildegarde,  qui  l'ac- 
compagnait, s'arrêta  dans  la  villa  royale  de  Chasseneuil,  où  le 
roi  avait  célébré  les  fêtes  de  Pâques,  et,  dans  le  courant  de  l'été, 
y  mit  au  monde  un  fils  qui  fut  appelé  Louis.  A  son  retour  d'Es- 
pagne, vers  la  fin  de  l'automne,  Charles  décora  cet  enfant  du  titre 
de  roi  d'Aquitaine;  le  15  avril  781,  il  confirma  cet  acte  en  faisant 
donner  au  jeune  prince  l'onction  sacrée;  plus  tard,  en  796,  il  lui 


3  LES  COMTES  DE  POITOU 

constitua  une  cour  et  lui  assigna  comme  résidences  d'hiver  quatre 
palais  ou  villas  royales  qu'il  devait  habiter  tour  àluur;  deux 
d'entre  elles,  Doué  et  Cliassoneuil,  étaient  situées  en  Poitou  (1). 
La  création  d'un  état  vassal,  fortement  organisé,  qui  couvrirait 
ses  frontières  du  côté  des  ennemis  héréditaires  du  nom  chrétien, 
telle  est  la  combinaison  que  le  futur  empereur  des  Francs  avait 
conçue  et  qu'il  appliqua  sans  retard  avec  toute  la  précision  qui 
était  l'essence  de  son  génie.  Or  donc,  à  la  fin  de  778,  il  partagea 
l'Aquitaine,  devenue  un  royaume,  entre  neuf  comtes  qui  furent 
investis  non  seulement  du  pouvoir  civil  et  judiciaire  dont  jouis- 
saient les  comtes  mérovingiens,  mais  à  qui  il  donna  en  outre  l'au- 
torité militaire,  précédemment  réservée  aux  ducs,  avec  la  charge 
spéciale  d'assurer  cette  protection  des  frontières,  objet  dos  pré- 
occupations constantes  dos  rois  francs;  de  plus,  afin  qu'ils  se  sen- 
tissent plus  portés  h  s'occuper  avec  /.èle  de  la  mission  qui  leur 
était  confiée,  la  durée  n'en  fut  pas  limitée.  C'étaient  des  hommes 
de  race  franque,  dévoués  personnellement  au  roi  et  en  qui,  sur 
toutes  choses,  il  pouvait  absolument  compter.  Pour  le  moment, 
Charles  ne  toucha  pas  aux  évoques,  que  leur  caractère  sacré  dé- 
fendait contre  ses  entreprises,  mais  il  se  réservait  bien  de  leur 
choisir,  quand  l'occasion  s'en  présenterait,  des  successeurs  à  son 
gré;  il  se  montra  moins  scrupuleux  à  l'égard  des  administrateurs 
des  abbayes,  encore  peu  nombreuses,  il  est  vrai,  mais  toutes  rela- 
tivement puissantes  par  l'étendue  de  leurs  domaines.  Il  mit  à  leur 
tête  de  nouveaux  abbés,  pris  aussi  parmi  ses  fidèles  francs  et  qui, 
dans  la  société  religieuse,  devaient  contrebalancer  l'influence 
contraire  que  pouvaient  exercer  les  évêques.  C'est  encore  à  des 
hommes  de  sa  race,  que  l'on  appelait  les  vassaux  du  roi,  qu'il 
confia  les  situations  les  plus  importantes  du  pays  et  l'administra- 
tion des  villas  du  fisc  royal.  Grâce  à  ces  habiles  mesures,  toute 
résistance  efficace  se  trouva  annihilée;  les  énergiques  dévoue- 
ments auxquels  il  était  fait  appel  constituaient  en  effet  les  mailles 
d'une  sorte  de  puissant  réseau  qui  recouvrait  tout  le  pays,  et  le 
jeune  prince,  sous  la  direction  d'un  habile  tuteur,  put,  sans  faire 


(i)    Les  deux  autres  résidences  royales  officielles  étaient  Ângoac  en   Angoumois 
et  Ebreuil  en  Auvergne. 


ABBON 


appel  aux  armes  de  son  père  et  durant  toute  la  vie  de  celui-ci, 
gouverner  en  paix  son  royaume  d'Aquilaine  (1). 


I.  -ABBON 

(778-814?) 


Le  premier  comte  de  Poitou  s'appelait  Abbon.  Il  avait  pour 
voisins  Humbert  à  Bourges,  Roger  à  Limoges,  Wuilbod  à  Péri- 
gueux  et  Seguin  à  Bordeaux  ;  son  pouvoir  s'étendait  sur  la  cité  de 
Poitierset  sur  celle  d'AngouIême  qui,  dans  la  nouvelle  organisation, 
ne  fut  pas  pourvue  d'un  comte  non  plus  que  celle  de  Saintes,  alors 
que  l'une  et  l'autre  en  avaient  possédé  sous  les  Mérovingiens: 
Saintes  fut  raltaché  à  Bordeaux.  L'importance  et  la  multiplicité 
des  attributions  qui  furent  conférées  aux  comtes  aquitains  ne 
devaient  pas  leur  permettre  de  fréquenter  assidûment  la  cour 
impériale  et  de  prendre  part  aux  grandes  expéditions  militaires 
qui  marquèrent  le  règne  de  Charlemagne.  Aussi  ne  saurait-on 
affirmer  que  le  comte  Abbon, qui  peut-être  resta  à  la  tête  du  Poi- 
tou pendant  trente-cinq  ans,  soit  le  môme  que  le  personnage  de 
ce  nom  qui,  avec  onze  autres  chefs  francs,  fut  garant  du  traité  que 
l'empereur  passa,  en  811,  avec  le  prince  danois  Hemming  (2). 
Abbon  dut  prendre  assurément  part  aux  nombreux  faits  de  guerre 
qui  signalèrent  la  lutte  presque  continuelle  entre  les  Francs  et 
les  Sarrasins,  mais  il  n'en  est  pas  resté  de  trace.  De  ce  silence 
des  textes  il  résulte  que  l'existence  du  premier  comte  carlovin- 
gien  du  Poitou  ne  nous  est  guère  connue  que  par  sa  nomination 
et  par  quelques  rares  actes  de  son  administration  qui  ont  été 
conservés. 

En  780,  il  présida  à  Poitiers  deux  plaids  où  furent  portées  des 


(i)  Recueil  des  hi'st.  de  France,  VI,  p.  88,  Vita  Hludowici  piiimp.;  Pertz,  Mon. 
Germ.,  SS.,  Il,  p.  608;  Besly,  Hist.  des  comtes  de  Poiclov,  preuves,  p.  i48. 

(2)  Rec.  des  hist.  de  France,  V,  p.  60,  Annales  Francorum  ;  Besly,  Hist.  des 
comtes,  preuves,  p.  i48;  PerU,  Afon.  Germ,,  SS.,  I,  p.  198,  tinhardi  annales.    • 


4  LES  COMTES  DE  POITOU 

affaires  intéressant  l'abbaye  de  Noaillé.  Dans  le  premier,  qui  eut 
lieu  le  dimanche  18  novembre,  il  fut  reconnu  que  le  domaine  pré- 
tendu par  l'abbaye  de  Saint-liilaire  à  Lussac  appartenait  à  Noail- 
lé (1);  au  second,  qui  se  tint  entre  deux  églises  le  samedi  l"décem- 
bre,  fut  présenté  un  litige  déjà  ancien  entre  un  certain  Gratien  qui 
avait,  au  temps  de  Waïfre  ,  usurpé  Noailié  et  ses  dépendances 
sur  l'abbaye  de  Saint-Hilaire  et  qui  prétendait  vouloir  conserver 
l'une  d'elles,  le  domaine  de  Jassay;  la  cause  ne  paraissant  pas 
encore  assez  instruite  aux  prud'hommes,  probi  homines,  appelés 
à  la  juger,  elle  fut  renvoyée  à  une  assemblée  ultérieure,  soit  de- 
vant le  comte,  soit  devant  l'abbé  de  Saint-Hilaire,  Jepron,  lequel 
siégea  à  côté  du  comte  dans  ces  deux  affaires  (2). 

Le  nom  d'Abbon  se  trouve  encore  au  bas  d'une  sentence  ren- 
due à  Saint-Hilaire  de  Poitiers  par  les  missi  dominici  du  roi  Louis, 
le  28  avril  791,  dans  une  contestation  advenue  entre  des  parti- 
culiers au  sujet  de  la  possession  de  l'alleu  du  Pin  en  Aunis  (3), 
et  d'un  diplôme  de  sauvegarde  et  d'immunité  accordé  au  monas- 
tère de  Noaillé  par  le  même  roi,  qui  se  tenait  alors  en  Limousin, 
dans  son  palais  de  Jogundiagu^  (Le  Palais),  du  3  août  794  (4). 

Ces  faits  sont  bien  peu  importants,  mais  il  était  néanmoins 
nécessaire  de  les  relever,  car  ils  constituent  tout  ce  que  l'on  sait 
des  actes  du  comte  Abbon.  On  ignore  même  totalement  quand 
il  cessa  d'occuper  ses  hautes  fonctions.  Ce  qu'il  y  a  de  certain, 
c'est  que, dès  les  premiers  temps  du  règne  de  Louis  le  Débonnaire 
comme  empereur,  on  lui  trouve  un  successeur  (5). 


(i)  Mabille,  Le  royaume  d'Aquitaine  et  ses  marches,  p.  Sg  ;  D.  Fontencau, 
XXI,  p.  3i. 

(2)  Besly,  Hist.  des  comtes,  preuves,  p.  149;  Mabille,  Le  royaume  d'Aquitaine, 
p.  39  ;  D.  FoDteneau,  XXI,  p.  35. 

(3)  Mabille,  Le  royaume  d'Aquitaine,  p.  39  ;  D.  Fonteneau,  XXI,  p.4'- 

(4)  Arch.  de  la  Vienne,  orig.,  Noailié,  n°  2  ;  Gallia  christ.,  II,  iostr.,  col.  346,  où 
cette  pièce  n  été  datée  à  tort  de  l'aDoée  793. 

(5)  Les  auteurs  de  VArl  de  vérifier  les  dates,  p.  710,  égarés  par  Besly  (Hist.  des 
comtes,  p.  6),  placent  après  Abbon  un  comte  du  nom  de  Ricuin.  M.  Mabille,  dans 
sa  remarquable  élude  critique  sur  le  royaume  d'Aquitaine  et  ses  marches,  p.  ^o,  a 
relevé  celte  erreur  à  juste  titre.  Il  fait  aussi  justice  d'un  autre  comte  du  nom  de 
Reuaul,  placé  par  Besly  après  Ilicuin  (Hisl.  des  comtes,  p.  7,  et  preuves,  p.  167). 
Voy.  Api'endice  I. 


BERNARD 


II.  -  BERNARD 

(8i5  82O?) 


Lf^cnnilf»  Bfirnarti  pslcitéavec  la  qiinlino.alionfrhnmmt^illuslr»', 
vif  iflusler,  dans  la  iTolîce  d'un  plaid  Icnii  à  Poili»?r?î  [o  mevc.voûï 
20  juin  8t5  par  Godil,  son  rmsxu'i  (i).  au  sujet  de  deux  serfs 
de  Tabbayc  de  Noaillé  qui  furent  convaincus  d'avoir  fail  fabri- 
quer de  fausses  cliarles  d'affrancliissoment.  (2).  En  ce  monienl 
ce  n'était  dt^j^i  plus  Louis  le  Débonnaire  qui  régnait  en  Aqui- 
taine. Devenu  empereur  des  Francs  par  la  mort  de  son  père, 
en  811,  il  avait  f^uivi  los  erremenls  de  ce  dernier  et  l'Aquitaine, 
maintenue  dans  sa  semi-indi-pendance,  reçut  pour  roi  t^'^pin,  le 
second  fils  de  Louis,  Ce  prince,  élevé  dans  les  sentiments  d'une 
piété  exirôme,  se  montra  pendant  t(Uit  son  r^gne,  quoiqu'avec 
quelques  défaillances,  favorable  aux  én;lises,  soil  en  leur  accor- 
dant des  privilèges  d'immunité,  soit  en  leur  restituant  les  domaines 
dont,  suivant  les  nécessités  df>  la  jinlilique,  elles  avait^nl  pu  être 
dépouillées  pour  être  données  en  j^ralilictilion  aux  fidèles  du 
roi  (3).  C'est  ainsi  que  le  comte  Bernard  possédait  l'imporlaut 
domaine  de  Tizay,  ancienne  dépendance  de  t'abbaje  de  Saint- 
Maixent;  se  disani  poussé  par  des  mol  ifs  pieux,  le  comle  renonça 
nn  jour  à  la  possession  de  ce  bénéfice  el^  s'adressant  au  roi,  lui 
demanda  de  faire  aussi  de  son  c<Mé  l'abandon  de  tous  ses  droits 

(1)  La  qualité  de  missfis  paraissant  îdeutifjue  nvec  celle  ilc  rirecomes  (R.  de  Lns- 
leyric, /."/«(V «•««/•  Ira  comtes  cl  les  l'icomles  de  Limoges,  p,  47'»  Godil  est  le  premier 
vicomte  de  I*oilou  dont  le  nom  serait  parvenu  jusqu'à  nous.  Il  n'est  pas  à  croire  quf 
le  misiitis  Tnl  tout  d^abord  chargé  d'administrer  un  territoire  particulier  ;  ce  n'était 
encore  que  le  fondé  de  pouvoir  du  comle. 

(a)  Mjtbillc,  Le  roijtiume  il'Afjiiilititie,  p.  /jo;  Bcsly,  ///.«/.  des  comfes,  preuves, 
p.  17C). 

(3)  Voy.  le  diplôme  de  ce  prince  du  «er  avril  82.')  pour  l'abbaye  de  Saiitle-Croix  de 
Poitiers,  délivré  en  la  foi  et  de  M<nilirre  (Ursl^*,  fiot/n  de  Ginjrnney  p.  21),  ceux  du 
24  juin  827  et  Hu  a4  novembre  83/|,  accordés  A  Saiot-llilaire-le-Cirtind  (nédel.  Docu- 
ments pour  l'histoire  de  Saint- //ildire,  I,  pp.  3  et  7I,  celui  du  11  janvier  8i'7  pour 
SaintAlaixcnt,  délivic  dans  le  palais  de  Chas.^cntniil  {\.  Ricliard,  Chartes  de  Saint- 
Mni.rent,  I,  p.  5),  celui  du  18  mai  8a6,  pour  t'abbnye  de  Niùrmoutier  {^Recueil 
fies  fiitt.  de  France,  VI,  p,  664). 


6  LES  COMTES  DE  POITOU 

sur  ce  domaine  ;  Pépin  accueillit  favorablemenl  celte  demande 
cl  délivra,  le  22  décembre  825,  un  diplôme  qui  rendait  h  Tabbaye 
la  pleine  et  incommutable  possession  de  Tizay(l). 

On  ne  connaît  pas  Torigine  de  Bernard  (2).  C'était  assurément 
un  chef  franc,  mais  on  ne  saurait,  pas  plus  qu'on  ne  l'a  fait  pour 
Abbon,  l'identifier  avec  un  des  signataires  du  traité  de  811  avec 
Hemming,  portant  ce  nom  de  Bernard  et  le  litre  de  comte  (3). 
On  ignore  pareillement  quand  il  cessa  d'occuper  ses  fonctions, 
soit  par  cas  de  mort,  soit  pour  toute  autre  cause,  mais  l'évé- 
nement se  produisit  sûrement  de  826  à  828  et  fut  le  point  de 
départ  d'un  nouvel  état  de  choses  danslacilé  de  Poitiers. 

11  ne  semblait  pas  que  le  comte,  placé  à  la  tête  de  celte  région, 
dût  avoir  jamais  à  lutter  contre  l'ennemi  extérieur,  cl,  pourtant, 
le  cas  se  présenta  sous  l'administration  de  Bernard  et  se  perpé- 
tua sous  ses  successeurs.  Les  Normands,  ces  hardis  marins  que 
bien  des  motifs  poussaient  à  quitter  leurs  froides  résidences  pour 
aller  chercher  au  loin  les  aventures,  avaient  depuis  plusieurs 
années  paru  dans  les  eaux  de  la  France,  mais  ils  s'étaient  jus- 
qu'alors contentés  d'écumer  les  mers.  La  mort  de  Charlemagne, 
qui  avait  su  préserver  les  côtes  de  son  vaste  empire  par  de  sages 
mesures,  négligées  sans  nul  doute  par  son  successeur,  les  rendit 
plus  hardis;  ils  prirent  l'habitude  de  relâcher  dans  l'île  d'Her 
(Noirmoutier),  où  ils  se  livraient  à  des  actes  de  violence,  particu- 
lièrement à  l'égard  des  colons  du  monastère  de  Sainl-Filbert,de 
qui  l'île  dépendait. 

Les  religieux  de  Saint-Filbert,  atîn  de  se  mettre  personnelle- 
ment à  l'abri  de  ces  incursions  pendant  l'époque  où  elles  se  pro- 
duisaient, c'est-à-dire  pendant  l'été,  obtinrent  de  Louis  le  Débon- 
naire l'autorisation  de  construire  un  nouveau  monastère  à  Deas, 
sur  les  bords  du  lac  de  Grand-Lieu  ;  le  16  mars  819,  l'empereur 
compléta  sa  concession  en  leur  délivrant  un  diplôme  qui  leur 
permettait  de  couper  la  roule  royale  pour  amener  l'eau  de  la 


(i)  A.  Richard,  Cliarles  de  Saint-Maixenl,  I,  p.  3. 
'aj  Voy.  Apfendick  I. 

(3   Rec.  des  hist.  de  France,  V,  p.  Oo,  Aaaaics  Fraocorum;  Pertz,  Mon.  Gerin, 
SS.^  I,  p.  i<)tt.,  ËÏDhardi  aauales.  'm 


BERNARD 

rivière  de  la  Boulogne  à  leur  nouvelle  résidence  {\).  Le  choix  de 
celle-ci,  silut-e  seuli.'ineiîl  à  six  lieues  de  la  mer,  porle  en  lui  la 
preuve  qu'à  celle  époque  on  ne  considérait  pas  les  Normands 
comuic  un  ennemi  redoulable  pour  les  territoires  eu  lerro  Icruie  ; 
on  ne  voyait  en  eux  que  des  pirates  qui  s'aballaienl  sur  les  côLes, 
el,  semblables  à  Toiseau  de  proie,  s'enfuyaient  aussitôt  qu'ils 
s'étaient  emparés  del'objetde  leur  eonvoitise.Otuie s'explique  pas 
toutefois  oomuienl  le  comte  Bernard,  dûment  averti  par  les  ap- 
préhensions des  moines  de  l'ili.'  d'iler,  n'ait  pris  aucune  mesure 
eCticace  pour  protéger  le  littoral  du  E^oitou,  quidans  cette  région 
est  d'un  abord  si  facile,  contre  le  retour  de  ces  redoutables 
visiteurs. 

En  effet, en  820,  deux  filsdu  vieux  Piudrod,  evpulsés  de  la  Scan- 
dinavie par  leurs  frères,  s'étant  dirigés  vers  l'Ouest  avec  treize 
barques.conlournèreni  les  cMe^  de  France  sans  pouvoir  [irendre 
terre,  et  enfin  ari-ivèreut  dans  la  Imiedc  Boiirgneuf,  qu'ils  trou- 
vèrent sans  défense  ;  ils  y  abordèrent,  e-nvahireul  l'île  do  Bouin, 
pillèrent  le  bourg  et  le  détruisirent  de  fund  f  u  comble  {2),  Bernard 
était  assurément  occupé  par  ailleurs,  iiétitiiuoitis  le  souverain 
dut  tirer  de  ces  faits  cat  enseignement,  que  le  territoire  confié  au 
comte  de  Poitiers  était  trop  vasie  pour  qu'il  en  pût  surveiller 
efficacement  toutes  les  parlics.  L>u  vivant  de  BtM-nard,  la  situation 
ne  fut  sans  doute  pas  modifiée,  mais  à  sa  mort,  croyons-nous, 
la  cité  fut  démembrée  et  on  en  détacha  toule  la  portion  occi- 
dentale, qui  d'ancienneté  était  désignée  sous  le  nom  de  pays 
d'Herbauge  el  forma  un  comté  particulier  (3)  à  la  tète  duquel  fut 
mis  un  personnage  du  nom  de  Rainaud  (4).  (ietle  première  atteinte 


(i)  Lex,  Documents  oriyinaaa:  antérifitrt  ù  l'an  mil,  p.  i  ;  Recueil  ilfs  hisl.  //c 
Fronei",  VI,  p.  5iO, 

(i)  Peilz,  Afnn.  Oer/ji.,  SS.,  F,  p.  307,  Eînhardi  anaatt's;  Mabille,  Lfs  invntions 
nurmundes  duiis  la  Loire,  p.  20. 

(3)  Au  leinp.s  de  Gr^sTuitc  de  Tours,  le  litloritl  de  l'Océau,  de  l'emboucLurc  de  lu 
Loire  à  celle  du  Loy,  était  counu  sous  le  iiûni  àl'Arbatilirum,  le  pays  d'Ilerbauge 
(L.oo^noa, Géufjraiihie  de  lu  Gaule  au  VJ"  siècU-,  p.  Îi0/|).  Il  cstl  possible  que,  dès 
l'érection  du  couilë  d'Ilcrbsiuec,  u»  <iit  ctinipri;'  Suus  relie  dciiouilnuliuu  le  (lays  du  ce 
DOm  el  ceux  de  Tilîauge  et  de  Maut»e  ijui  onl  eu  pendant  deux  sircles  «u  moius  une 
e.visleui'e  coiuniune.  (Voy.  ma  noiice  ijititulée:  Les  'J'aljnlts,  in  J'/ieifulie  et  le  jniys 
de  Tiffanfft,  parue  acconipii^înce  d'une  Ciule  d.ms  le  Dnlletin  delà  Soc.  des  Antif/. 
t/e /'Ouf«/,  4*  U 'nieslre  de  jHytii. 

(4)  Les  chroDÎr{ues  donnent  à  ce  comlc  lu  nom  de  Haiiialdtis:  il  est  loulefuia  à 
Vkicr  qu'il  est  appelé  Hainoldus   daDs   celle  d'Adéniar   de   Gbabunucs,  HetjiniilJuf 


LES  COMTES  DE  POITOl' 


portée  à  l'œuvre  de  Chariemagne,  bien  qu'elle  soit  le  fait  de 
Charles  le  Chauve,  nous  paraît  avoir  été  conçue  par  Louis  le  Dé- 
bonnaire s'iramisçant  en  sa  qualité  d'empereur  et  au  nom  de  l'in- 
térêt général  dans  les  atTaires  de  l'Aquitaine  (1). 


III.  —  EMENON 

(828-839) 

Le  mardi  9  juin  828  le  roi  Pépin  se  tenait  dans  son  palais  do 
Chasseneuil,  situé  sur  les  bords  du  Clain,  pour  juger  les  causes 
qui  seraient  portées  devant  lui.  Il  était  assisté  de  vingt-quatre  de 
ses  fidèles  et  de  Jean,  comte  de  son  palais  ;  la  notice  de  ce  plaid 
rapporte  qu'en  tête  de  ces  fidèles  se  trouvait  le  comte  llimmon, 
présidant  en  quelque  sorte  la  cour  du  roi  dans  le  jugement  d'un 
litige,  sous  la  haute  direction  de  ce  prince  (2i.  On  ne  sauraitdou- 
ter,  étant  données  les  circonstances  où  nous  le  rencontrons,  que 

dans  celle  de  Fontenellc  (Perlz,  Afon.  Oerm.,SS.,  II,  p.  3oa),  et  Reginardas  dans  la 
vie  de  Louis  le  Débonnaire  (Periz,  Mon.  Germ.,  SS.,  II,  p.  645).  La  chronique  de 
Fontenclle  et  c«Ue  de  Saint-Serge  (Marchegay,  Chron.  des  égf.  dWnjoa,  p.  129)  le 
qualifient  de  daœ,  aussi  nous  ranij^eons-nous  à  l'opinion  des  crudits  qui  voient  en  lui 
le  duc  place  à  Ançoulêmc  par  Louis  le  Débonnaire  en  8/40  lorsque  ce  prince  divisa 
l'Aquitaine  en  trois  commandements  militaires  (Loup  de  Ferrières,  lettre  28,  Ree. 
des  hisl.  de  Fnnce,  VII,  p.  4^0.  Levillain,  dans  la  Bih!.  de  T fic^tle  dea  Chartes, 
LXI,  p.  508,  établit  que  cette  lettre  est  du  1 1  août  840).  Enfin  la  chronique  de  Saint- 
Serge  nous  rapporte  que  le  conte  d'II-îrbauge  était  de  race  Aquitanique,  génère 
Aquitanns,  ce  qui  permettrait  de  le  ratiacher  à  quelqu'une  des  grandes  familles  qui 
se  partageaient  alors  le  pouvoir  dans  celte  région. 

(1)  Les  actes  de  Louis  le  Débonnaire  en  Aquitaine  et  particulièrement  en  Poitou  se 
manifestèrent  surtout  t\  l'égard  des  établissements  religieux  ;  on  connaît  ceux  qui 
concernrnt  les  abbayes  de  Saint-lIilaire-Ic-Grand,  de  mai  8o8(Uédel,  Documents  pour 
Saifit-Ifilaire,  I,  p.  3).  de  Charroux,  flu  i3  février  8i5  et  du  i3  août  83o  (Hesly, 
Ilist.  des  comtes,  p.  i64;  Rec.  des  /list.  de  France,  VI.  pp.  474  et  566),  de  Saint- 
Marxcnt,dn  18  juin  8i5  et  du  10 octobre  827  (A.  Richard,  Charles  de  Saint-}/ai.renl, 
I,  pp.  1  et  6),  de  Sainte-Croix,  de  822  et  sans  date  précise  (Baluze,  Capital,  reg . 
Franc,  I,  col. 629,  et  Rec. des  hist.de France,  VI,  p. 634),  de  Noirmoutier,  du  3août 
83o  et  (lu  27  novembre  83  )  {flec.  des  hisl.  de  France,  VI,  pp.  363  01628). 

(2)  Guér.ird,  Poli/ptiqne  d'irminnn,  II,  p.34'i.  Cette  pièce  importante,  qui  n'a  pas 
été  utilisée  par  nos  devanciers,  a  un  double  intérêt,  car,  outre  qu'elle  signale  à  une 
date  certaine  la  présence  k  Poitiers  du  roi  Pépin  et  de  sa  cour,  elle  précise  en  Poitou 
l'emplacement  de  sa  villa  de  Cisanngiliim.  Il  est  possible  que  les  rois  Carlovingiens 
aient  possédé  une  autre  résidence  du  même  nom.aujnurJ'iniiCasseuil  sur  la  Garonne. 
(Voy.   C.  Jullian,  Le  pnhtis  carolingien  de  Cassinogilnm,  p.  89.)  ^ 


EMENON  9 

ce  personnage  ne  soille  successeur  de  Bernard,  appelé  par  les 
chroniques Emenon  ou  Iminon.  Homme  de  race  franqiie  (1),  ainsi 
que  l'indique  la  forme  de  son  nom,  il  avait  deux  frères,  Turpion 
et  Bernard,  mais  nous  ne  pouvons  dire,  malgré  le  nom  porté  par 
ce  dernier,  que  quelque  lien  les  rattachait  au  comte  précédent  (2). 
Ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  qu'Emenon  était  tout  dévoué  à  Pépin  et 
hostile  h  Louis  le  Débonnaire  et  il  ne  serait  pas  impossible  que 
le  point  de  départ  de  cette  hostilité  remontât  au  démembre- 
ment du  comté  de  Poitiers,  dont  le  nouveau  comte  se  trouvait  en 
partie  privé  de  par  la  volonté  impériale;  il  ne  larda  pas,  du  reste, 
à  manifester  hautement  ses  sentiments. 

Louisle  Débonnaire,  après  la  mort  de  sa  femme  Hermingarde, 
s'était  remarié  avec  Judith  de  Bavière.  Le  15  juin  823,  l'impc- 
ralrice  mit  au  monde  un  fils  qui  fut  nommé  Charles  ;  or,  comme 
l'empereur  avaitdopuispliisieurs  années  partagé  ses  états  entre  ses 
enfants  du  premier  lit,  le  dernier  venu  se  trouvait  sans  patrimoine. 
Judith,  femme  intelligente  et  ambitieuse,  se  préoccupa  prompte- 
mènt  de  celte  situation;  elle  voulait  que  son  fils  fût  aussi  roi, 
et,  pour  arriver  à  son  but,  elle  ne  cessa  d'exciter  l'empereur  contre 
ses  autres  enfants,  afin  de  faire  attribuer  à  Charles  la  dépouille 
de  l'un  d'eux. 

Dès  829,  à  la  diète  de  Worms,  Louis  enleva  à  son  fils  aine 
Lothaire  quelques  provinces  de  la  Germanie  avec  lesquelles  il 
constitua  h  Charles  un  royaume  sous  le  nom  d'Allemagne,  mais 
Lothaire  et  ses  deux  autres  frères.  Pépin  d'Aquitaine  et  Louis 
de  Bavière,  menacés  comme  lui^  se  soulevèrent  l'année  suivante 
contre  leur  père  et  le  mirent  dans  l'impuissance  de  leur  résister. 
Judith,  faite  prisonnière  à  Laon,   fut  confiée  à  Pépin,  qui  l'em- 


i)  Les  chroniques  donnent  en  afénéral  an  comte  de  Poilou  les  noms  d'E/nenus  ou 
Eini'no;  onlroiive  encore  l/ninn  dans  la  chroniqac  d'Adon(/{ec.  des  hist.  de  France^ 
VII,  p.  5'))  cl  dans  celle  de  Flenry  (A/.,  VII,  p.  27^.  enfin  il  est  appelé  Iinmo  dans  le 
livre  des  nuracics  de  sainte  Foy  qui  en  fait  postérieurement  un  comte  de  Périgord 
(lier,  des  hisl.  de  France,  VI,  p.  GôC)).  L'identification, pour  nous  certaine,  du  comte 
llirnmo  avec  Knienon  nous  a  permis  de  faire  remonter  de  deux  ans  avant  la  date  gé- 
néralement admise  la  prise  de  possession  du  comté  de  Poitou  par  ce  pcrsonnaçe. 

(2)  Los  historiens  ont  hasardé  diverses  suppositions  sur  l'orii^'inc  du  comte  Emenon 
M.  Mabillc  môme  est  porté  à  admettre  qu'il  pou^-rait  être  fils  de  Bernard  [Le rot/anme 
d'Ar/uitdine,  p.  /|i);  mais  toutes  ces  hypothèses  sont  «rratuiteset  ne  reposent  sur  au- 
cun fondiMnent  sérieux.  Voy.  Aphendick  I. 


lo  LES  COMTES  DE  POITOU 

mena  dans  le  monastère  de  Sainte-Croix,  où  on  la  contraignit  de 
prendre  le  voile  (1). 

Mais  le  calme  ne  fut  pas  de  longue  durée.  L'empereur,  ayant, 
grâce  à  son  fils  Lolhaire,  repris  tout  son  pouvoir,  tint  à  Aix-ia- 
Chapelle,  au  mois  de  février  831,  une  diète  où  Judith,  tirée  de 
Sainte-Croix,  vint  se  disculper  de  l'accusation  d'adultère  portée 
contre  elle  par  ses  beaux-fils;  l'impératrice  ressaisit  toute  son 
influence  et,  à  son  tour,  se  vengea  de  ses  ennemis.  Tous  ceux  qui 
avaient  pris  part  à  la  conspiration  contre  l'empereur  furent  frap- 
pés; les  évoques,  les  abbés,  les  comtes  et  autres  grands  person- 
nages furent  dépouillés  de  leurs  dignités,  privés  de  leurs  biens 
et  envoyés  en  exil  dans  les  monastères.  Mais  Louis,  par  faiblesse 
ou  par  bonté,  ne  donna  pas  suite  aux  décisions  de  la  diète  et  par- 
donna à  presque  tous  les  coupables,  sauf  toutefois  à  son  cousin, 
Wala,  abbé  de  Corbie,  qui  fut  envoyé  à  Her  (2).  L'internement 
de  ce  personnage  dans  un  coin  du  pays  d'Herbauge  témoigne  que 
la  division  du  Poitou  était  déjà  opérée,  car  l'empereur  ne  pou- 
vait penser  à  confier  au  geôlier  de  Judith  la  surveillance  du  plus 
violent  adversaire  de  l'impératrice.  Il  est  même  possible  que  l'é- 
rection du  pays  d'Herbauge  en  comté,  sur  laquelle  nous  ne  som- 
mes pas  fixé,  n'ait  eu  lieu  qu'à  cette  époque  et  ait  été  la  punition 
infligée  à  Kmenon. 

La  lutte  reprit  ensuite  avec  des  péripéties  diverses  entre  Louis 
le  Débonnaire  et  ses  fils;  aussi  les  Normands, que  leurs  premiers 
succès  avaient  enhardis,  eurent-ils  beau  jeu  pour  renouveler  leurs 
incursions.  Ils  s'attaquaient  particulièrement  à  l'île  d'Her,  dont 
la  situation  forte,  à  proximité  des  côtes,  leur  offrait  un  solide 
refuge.  Dès  830,  les  religieux  de  Saint-Filbert  avaient  obtenu 
des  empereurs  Louis  le  Débonnaire  et  Lolhaire  (3)  la  permission 
de  fortifier  leur  demeure  et  le  motif  qu'ils  exposèrent  n'était  que 
trop  valable,  car,  en  83i,  les  pirates  reparurent,  firent  le  siège 
du  monastère  cl  ne  se  retirèrent  que  devant  la  vigoureuse  résis- 
tance des  religieux.  Ils  étaient  arrivés  dans  l'île  sur  neuf  gros 
vaisseaux  et  avaient  débarqué  en  toute  sécurité  sur  une  couche; 

(i)  Annales  de  Sainl-Bertin  et  de  Sainl-Vausl,  éd.  Debaisues,  p.  2  ;  Pcrlz,  Mon. 
Germ.,  SS.,  p.  303,  Vila  llluduvvici  inip. 
(a)  GuUiu  Christ.,  X,  col.  12G8. 
{^)  Recueil  des  hist.  de  J'rance,  VI,  p.  303. 


EMENON  1 1 

c'élail  le  20  août,  jour  de  la  fête  de  saint  Filbert;  la  lutte,  enga- 
gée à  trois  heures  de  l'après-midi,  dura  jusqu'à  la  nuit;  elle  se 
termina  par  le  départ  des  envahisseurs  qui  perdirent  beaucoup 
d'hommes  et  de  chevaux  (1).  Toutefois,  malgré  ce  succès,  le  péril 
était  grand  et  l'on  devait  s'attendre  à  un  prompt  retour  offensif 
car  les  Normands,  ne  pouvant  tenir  la  mer  pendant  les  gros 
temps  de  l'hiver  avec  leurs  bateaux  légers,  faisaient  toujours  leurs 
expéditions  au  printemps  et  retournaient  ensuite  à  l'automne 
dans  leur  pays  pour  jouir  du  fruit  de  leurs  rapines.  En  effet,  l'an- 
née suivante,  ils  reparurent  pour  tirer  vengeance  de  leur  précé- 
dente défaite.  Cette  fois  ils  se  heurtèrent  au  comte  d'Herbauge, 
Rainaud,  qui  engagea  une  lutte  dont  le  résultat  fut  sans  doute 
indécis  (2).  Celte  sanglante  rencontre, qui  eut  lieu  au  mois  de  sep- 
tembre 835,  mit  toutefois  un  temps  d'arrêt  dans  le  retour  des 
pirates  qui,  comme  on  le  voit  par  la  présence  des  chevaux  signa- 
lés dans  l'affaire  de  834,  étaient  dans  l'intention  d'étendre  leurs 
ravages  dans  l'intérieur  des  terres.  C'est  alors  que  l'abbé  d'Her, 
Hilbod,  sentant  qu'à  un  moment  donné  son  monastère  deviendrait 
la  proie  de  ses  ennemis  acharnés,  résolut  de  profiter  du  répit  qu'ils 
ui  laissaient  pour  mettre  à  exécution  une  grave  détermination. 
Au  printemps  de  l'année  836,  il  se  rendit  à  la  diète  que  Pépin 
tenait  alors  en  Aquitaine.  11  exposa  au  roi  que  les  Normands  abor- 
daient à  tout  moment  dans  l'île,  et  même  qu'il  leur  était  arrivé 
d'y  séjourner  une  partie  de  l'année;  que,  malgré  les  efforts  des 
religieux,  le  monastère  était  exposé  à  succomber  quelque  jour, 


(ij  Acla  suncl.  ord.  saucti  Denedicti,  IV,  p.  558,  Emieutariiis,  Histurin  Iraiisla- 
lionis  sancti  Filiberli. 

(2)  Les  chroniqueurs  sont  loin  d'être  d'accord  sur  ces  cvéneineDls.  Adémar  de  Cha- 
hauncs  dans  su  chrouique,  Ennentaire  dans  soq  histoire  de  la  trauslation  de  saiut 
Filbert  nous  ont  paru  être  les  auteurs  les  plus  dijs^aes  de  foi.  Adémar  (éd.  Chavuoou, 
p.  i3i)  raconte  que  Rninaud  l'ut  battu  par  ses  adversaires  ;  M.  Mabille,  d'après  deux 
textes  (Chronicon  Aquitan.,  Fcrtz,  Mon.  Gerin.,  SS.,  11,  p.  202;  Erinentarius,  Acla 
sancl.  ord.  sancti  B<:ned.,\V,  p.  558),  avaacd  que  les  Xormands  furent  mis  en  fuite 
et  dureut  se  rembarquer,  mais  que  le  comte  Rainaud  périt  dans  la  mêlée  {Les  inva- 
sions normandes,  p. 21).  Or  ce  dernier  fait  est  absolument  controuvé,  Rainaud  ayant 
été  tué  à  Blaiu  eu  843,  comme  nous  l'établissons  plus  loin;  il  y  a  plutôt  lieu  de  croire 
à  un  couibut  sauglaiii,  sans  résultat  efficace  pour  le  moment,  ce  qui  semble  être  con- 
tirnië  par  l'abseuce  des  Noriiiauds  l'auuée  ;>uivaule.  La  clironi<iue  d'Aquitaine  publiée 
par  Pertz  doit  avoir  coufuudu  les  deux  expéditions  oonuauJes,  car  elle  assidue  au 
combat  de  RaiiiauJ  avec  les  pirates  la  date  du  20  août  qui,  d'après  Ermealaire,est 
celle  Je  la  résisiaucj  valeureuse  des  moines  de  Noirmoulier  l'unoée  précédente. 


la  LES  COMTES  DE  POITOU 

car,  lorsque  la  mer  était  houleuse,  il  était  impossible  de  recevoir 
des  secours  du  continent  ;  que  pour  ces  motifs,  il  demandait  qu'à 
l'exemple  de  la  plupart  des  habitants  de  l'île,  qui  Tavaient 
déjà  abandonnée,  il  lui  fût  permis  de  transporter  les  reliques  de 
saint  Filbert,  patron  du  monastère,  à  Deas,  où,  pour  se  mettre 
en  sûreté,  ses  religieux  résidaient  déjà  une  partie  de  Tété.  Sa 
requête  fut  favorablement  accueillie  ;  le  7  juin,  les  relijîieux  pro- 
cédèrent à  l'exhumation  dos  restes  du  saint  et  c'est  ainsi  que 
commença  cet  exode  auquel,  pendant  tant  d'années,  durent  se 
résigner  la  plupart  des  communautés  du  Poitou  (1). 

Mais  si  la  tranquillité  reparut  quelque  peu  sur  les  côtes,  elle 
disparaissait  au  contraire  dans  l'intérieur  du  pays. 

Pépin  était  venu  mourir  à  Poitiers  le  13  décembre  838  et  avait 
été  enterré  dans  l'église  de  Sainle-Hadegonde.  Ses  dernières  an- 
nées s'étaient  terminées  dans  le  calme  et  il  passait  surtout  sa  vie 
dans  ses  villas  du  Poitou,  qu'il  affectionnait  particulièrement  ;  il 
s'était  mis  en  bons  termes  avec  l'Église  en  restituant  aux  établis- 
sements religieux  les  biens  qu'il  leur  avait  enlevés  pour  soutenir 
la  lutte  contre  son  père  et  en  construisant  des  monastères,  tels 
que  Sainl-Cyprien  aux  portes  de  Poitiers  et  Saint-Jean-d'Angély, 
dans  sa  villa  royale  de  ce  nom,  sur  la  Boulonne  (2). 

Le  roi  d'Aquitaine  étant  au  moment  de  sa  mort  totalement  ré- 
concilié avec  l'empereur,  il  pouvait  croire  que  son  fils,  nommé 
comme  lui  Pépin,  lui  succéderait  sans  obstacle.  Il  n'en  fut  rien. 
Judith  n'avait  nullement  renoncé  à  l'espoir  de  trouver  dans  les 
dépendances  de  l'Empire  franc  un  royaume  pour  son  fils  Charles, 
et  elle  avait  rencontré  en  Poitou  un  agent  habile,  jouissant  d'as- 
sez d'autorité  pour  pouvoir  faire  prévaloir  ses  idées.  La  situation 
de  ce  pays  était  en  ce  moment  particulièrement  tendue;  comme 
conséquence  de  la  lutte  interminable  engagée  entre  Louis  le  Dé- 
bonnaire et  ses  fils,  deux  partis  s'y  étaient  formés:  l'un,  que 
l'on  pourrait  appeler  le  parti  aquitain,  se  composait  de  Poitevins 
de  vieille  race,  groupés  autour  du  comte  Emenon  et  qui,  toujours 


(i)  Actasnnct.  ord.  sancti  Bened.,  IV,  p.  54o,  Ermentnrius  ;  Periz,  Mon.  Germ., 
SS.,  M,  p.  102,  Chronicon  AquitaDicum. 

(a)  Ann,  de  Sainl-Iiertin,  p.  28  ;  Chron.  d'Adémar,  p.  i32. 


EMENON  i3 

hostiles  auxFrancs  duNord,seresserraientautour  du  jeune  Pépin, 
lequel  symbolisait  pour  eux  une  dynastie  nationale;  l'autre,  formé 
surtout  des  leudes  francs  et  des  hommes  ambitieux  ralliés  à  la 
politique  impériale,  avait  pour  chef  Ébroïn,  évêque  de  Poitiers  (t  ) . 

Ce  dernier  était  un  homme  de  haute  naissance;  cousin  de  Ror- 
gon,  comte  du  iMaine,  il  aspirait  à  jouer  un  rôle  politique.  Con- 
naissant les  idées  secrètes  de  Louis  et  surtout  celles  de  Judith, 
il  se  rendit  auprès  de  l'empereur  et  il  eut  l'art  de  lui  présenter 
l'installation  du  jeune  Charles  sur  le  tr6ne  d'Aquitaine  comme 
étant  l'expression  du  désir  populaire  ;  puis,  pour  faire  taire  la 
conscience  de  Louis, qui  ne  pouvait  empêcher  qu'elle  lui  reprochât 
la  spoliation  de  son  petit-fils  Pépin,  il  soutint  et  fit  admettre  cette 
thèse  que  la  couronne  d'Aquitaine  n'était  pas  héréditaire  et  que 
l'e  mpereur  avait  pleinement  le  droit  d'en  disposer .  Les  deux  gen- 
dres de  Pépin  I",Gérard, comte  d'Auvergne, et  Ralliier,qui  devint 
peu  après  comte  de  Limoges,  par  hosliUlé  contre  leur  beau-frère, 
se  prononcèrent  même  en  faveur  des  subtilités  d'Ebroïn,  qui 
avait  su  pareillement  amener  à  lui  le  comte  d'Herbauge. 

Sûr  du  résultat  qui  devait  combler  ses  désirs,  Louis  convoqua 
le  1"  septembre  839,  à  Chalon-sur-Saône,  une  diète  où  furent 
appelés  tous  les  grands  d'Aquitaine.  Gagnés  en  grande  majorité 
à  la  cause  du  prince  connu  plus  tard  sous  le  nom  de  Charles  le 
Chauve,  ils  le  proclamèrent  leur  roi.  Pour  appuyer  ce  vote, 
l'empereur  pénétra  en  Aquitaine  avec  son  armée  et  se  dirigea  sur 
le  Poitou,  qui  était  le  centre  de  la  résistance  à  ses  desseins  ; 
Emenon,  qui  avait  proclamé  roi  Pépin  II,  et  de  concert  avec  son 
frère  Bernard  avait  essayé  d'organiser  la  résistance, se  trouva  in- 
capable de  soutenir  la  lutte,  il  fut  même  abandonné  par  son  frère 
Turpion.  Aussi  l'empereur,  après  avoir  soumis  quelques  rébel- 
lions isolées,  put-il  arriver  à  Poitiers  au  mois  de  novembre,  et 
y  faire  couronner  Charles  en  qualité  de  roi  d'Aquitaine.  Puis, 
afin  d'assurer  dans  l'avenir  l'autorité  de  son  fils,  il  remplaça  les 
comtes  qui  lui  étaient  hostiles  par  des  hommes  dévoués  à  sa 
cause.  Il  plaça  Rathier  à  Limoges,  Seguin  à  Bordeaux,  Renoul  à 
Poitiers,Turpion  à  Angoulême,  Landri  à  Saintes.  Emenon  et  son 
frère  Bernard  furent  chassés  de  Poitiers  ;  Emenon  se  retira  à 

(»)  Feitz,  Mon.  Germ.,  56'.,  II,  p.  64»,  Vila  Hludowici  inij). 


i4  LES  COMTES  DE  POITOU 

Angoulêrae  auprès  de  Turpion,  qui  avait  vu  généreusement 
récompenser  sa  fidélité,  et  Bernard  fut  rejoindre  le  comte 
d'Herbauge  (i). 

Le  démembrement  des  comtés  de  Bordeaux  et  de  Poitiers  par 
rinstallation  de  comtes  à  Saintes  et  à  Angoulème  est  un  des  faits 
caractéristiques  de  la  politique  de  Louis  le  Débonnaire;  ce  prince 
se  rendit  parfaitement  compte  qu'il  y  avait  plus  d'avantage  pour 
le  pouvoir  royal  à  amoindrir  celui  des  comtes,  en  augmentant 
leur  nombre,  que  de  concentrer  en  quelques  mains  toutes  les 
forces  du  pays  et,  par  ces  actes  capitaux  qui  consacraient  la  dis- 
location de  la  grande  circonscription  confiée  au  comte  Abbon  par 
Charlemagne,  circonscription  déjà  entamée  par  la  création  du 
comté  d'Herbauge,  il  porta  un  coup  sensible  à  la  conception  du 
grand  empereur.  Les  temps,  il  est  vrai,  étaient  changés  ;  les  com- 
tes n'étaient  plus  de  simples  agents  soumis  aux  volontés  du  chef 
de  l'Étal;  ils  essayaient  déjà,  au  milieu  de  troubles  sans  cesse 
renaissants,  de  manifester  leur  indépendance  à  l'égard  du  pouvoir 
central  et  de  faire  reconnaître  leurs  droits  à  une  succession  hé- 
réditaire de  leurs  bénéfices  ou  tout  au  moins  de  leurs  charges. 
Pour  mieux  marquer  l'autonomie  des  cités  de  Saintes  etd'Angou- 
lême  et  affirmer  leur  séparation  des  comtés  dont  elles  faisaient 
partie  depuis  plus  de  soixante  ans,  l'empereur  ordonna  de  frap- 
per monnaie  à  son  nom  dans  ces  deux  villes  (2). 


IV.  —  RENOUL  I 

(839-806) 

Benoul.àquil'empereur  avait  donné  le  comlé  de  Poitiers,  était 
fils  de  Gérard,  comte  d'Auvergne,  l'un  de  ses  plus  solides  parli- 

(i)  Ann.  de  Saint-Berlin,  p.  38  ;  Chron.  cCAdémar,  p.  i32,  add. 

(2)  Chron.  d'Adémar,  p.  i32,  add. La  mort  de  Louis  le  Débonnaire,  advenue  pen- 
dant la  soumission  de  l'Aquitaine,  arrêta  sans  doute  Pexécution  des  mesures  qu'il 
venait  de  prendre,  car  l'on  ne  connaît  pas  de  pièces  carlovinf^iennes  sorties  d'ateliers 
ouverts  à  Saintes  ou  à  Angoulémc. 


sans;  il  ne  paraît  pas  toutefois  être  issu  de  l'iinioa  de  Gérard  avec 
la  filli'  de  Pf'piti  1"  d'Aquilaine,  ce  qui  le  ferait  entrer  dans  la 
descendance  de  Charlemagne;  on  croit  seulement  qu'il  est  sorti 
d'tm  premier  mariage  du  comte  d'Auvergne  (1).  La  suite  prouva 
l'excellence  de  ce  choix;  le  nouveau  coQile  se  montra  toujours 
le  représentant  attitré  de  la  politique  carlovingienne  et  son  dt'»- 
vouement  à  CliarN^s  le  Chauve,  pendant  la  lutte  di'  ce  prince  contre 
lY'pin  II,  ne  se  rlénientit  jamais  (2j.  L'empereur  passa  l'hiver  à 
Poitiers,  s'occupanl  de  pacifier  le  pays,  et  il  n'en  partit  qu'au 
printemps  de  840  pour  se  rendre  sur  les  frontières  de  Flilst  et 
cliAlierla  r<>volte  de  son  fils  Louis;  afin  d'enlever  aux  factieux 
tonte  enseigne  de  ralliement  il  em:ii<"nail  avec  lui  le  jeune  Pépin. 
L'impératrice  Judilh  et  son  fils  Charles  restèrent  à  Poitiers,  qui 
prenait  de  plus  en  plus  le  caractère  de  capitale  de  l'Aquitaine  et 
où  la  sécurité  de  la  famille  impériale  était  garantie  par  la  fidélité 
du  comte  Renoul  et  de  l'évêque  Étiroïn.  Ils  s'y  trouvaient  encore 
quand  ils  reçurent  l'annonce  de  la  mort  de  l'empereur,  advenue 
le  2rt  juin  dans  une  lie  du  Uhin  (3).  ConformémenI  au  jiarlage 
fait  par  Louis  à  Worms,  en  839,  Charles  fut  pourvu  de  la  cou- 
ronne de  France.  Quant  à  Lothaire,  devenu  empereur,  il  cherclia 
d'abord  à  ménager  les  droits  de  son  neveu  Pépin,  mais  celui-ci, 
sans  attendre  les  négociations  qui  allaient  s'engager  et  profitant 
du  départ  de  Charles,  vint  mettre  le  siège  devant  Poitiers  où  ré- 
sidait Judith  (4).    Le  retour  du  roi  le  roniraignit  à  s'éloigner, 


(t)  Mabille,  Lr  rot/aitme  (TAqatlaine,  pp.  17,  19  el  43. 

(2)  Le  nom  de  ce  comte  esl  écrit  en  latin  Uia^ôi  Jiumn/il/ris  (Adémar,  p.  t32  ;Rédel, 
Documents  pour  Suinl'ffilairf,  p.  g),  tantôt  Rnnnnlfiis  (Chronique  de  Saint- 
Maijcent,  orig',),  Rannlfns  (.\dt'tnar,  p.  i4a)  ou  lianiilphus  ((^hrou.  d'Adon,  Perlz, 
Mon.  Gfr/n.,  .S.V. ,  II,  p.  Sa/i)  et  mt-me  fitiijniif/nx  (Chron.  Norm.Tn.,  Perlz,  Afon. 
Germ.,  I,  p.  534).  ^'lanl  à  In  forme  française  que  les  historiens  lui  ont  donnée  jus- 
qu'ici, elle  n'est  que  la  reproduction  textuelle,  sauf  ta  finale,  du  mot  latin  ;  .linsi 
Ûoucbet  {Annalea  d''A<{ttilnine)i:cT'\\.  Ranl'lfiib,  Besty  (Hixt.  des  comfpx  de  Poictou) 
Ranul>e,  Rcdet  {Documrnts  pour  Soinl-//il<iire,  I,  p.  fj)  RAijrui-FE.  Cette  façon  de 
s'exprimer  noua  parait  clinquante,  et  de  même  que  les  aoms  à'Arnnlfas  et  de  Hadiil- 
fus^  si  communs  à  l'époque  où  vivait  lr  comte  /Vi/nnitljns,  soal  fort  justement  traduits 
chez  nos  historiens  par  ceux  d'Arnoul  et  de  Raoul,  bous  croyons  devoir,  par  analoa^ie, 
attribuer  au  comte  de  Poitou  relui  de  Renoul,  lequel  existe  du  rcst»':  dans  l'onomasti- 
que française  du  Moyen-Age,  el  parliculièremenl  en  Poitou.  En  Limousin  ftniinnlfiu 
a  donné  Hannols  et  Radalfa*,  Raols  (Duplès-Agicr,  Chron.  de  Saint- Atari inl  de 
Limoqes). 

Aun.  de  Saint- Berlin, 


13) 


PP- 


(4)  Perlz,  Aiuu.  Gerin.,  SS,,  II,  p.  65G,  Nitltardi  bist. 


i6  LES  COMTES  DE  POITOU 

mais  pour  continuer  dans  tous  les  coins  de  l'Aquitaine  cette  lutte 
interminable  qui  ne  devait  finir  qu'à  sa  mort  et  qui,  au  fond, 
puisait  sa  force  dansThoslilité  de  race  existant  entre  hommes  du 
Nord  et  hommes  du  Midi;  le  Poitou,  pays  frontière,  devenait  for- 
cément l'objet  des  premières  convoitises  des  antagonistes. 

Les  intrigues  de  Lothaire  ne  tardèrent  pas  à  amener  une  situa- 
tion excessivement  grave.  S'appuyant  sur  Pépin,  il  engagea  con- 
tre ses  deux  frères,  Louis  et  Charles,  une  lutte  d'abord  sourde, 
qui  finit  par  une  prise  d'armes  formidable.  Judith  ayant  amené  à 
son  fils  les  contingents  de  l'Aquitaine  du  Nord,  Pépin  ayant  avec 
ses  Méridionaux  rejoint  Lolhaire,  les  deux  armées  se  rencontrè- 
rent à  Fontenoy  [Fontanelum]^  le  2b  juillet  841  ;  ce  fut  la  bataille 
la  plus  meurtrière  de  ces  luttes  fratricides.  La  noblesse  franque 
y  fut  décimée,  et  parmi  les  chefs  qui  succombèrent  se  trouva 
Ricuin,  comte  de  Nantes.  11  y  eut  deux  prétendants  à  sa  succes- 
sion :  Hainaud,  comte  d'Herbauge,  et  Lambert,  comte  des  Mar- 
ches de  Bretagne,  qui,  l'un  et  l'autre,  avaient  vaillamment  com- 
battu à  Fontenoy.  Charles  donna  la  préférence  à  Rainaud  ; 
Lambert  en  conçut  un  profond  ressentiment  et  se  relira  auprès 
de  Nominoé,  le  prince  de  Bretagne.  C'était  un  acte  de  félonie, 
car  Nominoé  était  en  lutte  avec  le  roi  de  France.  Celui-ci,  débar- 
rassé momentanément  de  Pépin,  envoya  contre  les  Bretons  une 
armée  qu'il  plaça  sous  les  ordres  du  comte  d'Herbauge.  Rainaud 
atteignit  ses  adversaires  au  passage  de  la  Vilaine,  à  iVlissac,  et 
les  mit  en  déroute.  Il  se  reposait  de  son  succès  à  Blain,  lorsqu'à 
son  tour  il  fut  surpris  par  son  ennemi  Lambert,  le  23  juin  843, 
et  fut  tué  dans  l'action  (1). 

Toutefois  Lambert  ne  s'était  pas  borné  à  se  mettre  au  service 
de  Nominoé  ;  il  n'avait  pas,  en  outre,  hésité  à  recourir,  pour 
satisfaire  son  ambition,  à  l'aide  d'auxiliaires  que  son  devoir  était 
de  combattre,  et  à  leur  livrer  en  proie  le  pays  dont  il  n'avait  pu 
jusqu'alors  être  le  maître.  A  la  suite  de  leur  défaite  d'IIer,  les 
Normands  étaient  restés  huit  ans  sans  revenir  dans  ces  régions, 
mais,  à  l'appel  de  Lambert,  une  flotte  de  67  navires,  commandés 
par  Bjœrn  Côlo-de-fer,  apparut  au  mois  de  juin  sur  les  côtes  de 

(i)  Chron.  de  Nantes,  éd.  Merlet,  p.  8;  Marcbegay,  Chrun.  des  églises  d'Anjou 
p.   1^9,  Saim-Seige. 


RENOUL  I  17 

Bretagne.  Elle  s'arrêta  quelques  jours  au  bourg  de  Batz,  puis, 
franchissant  l'embouchure  de  la  Loire,  elle  remonta  jusqu'à 
Nantes  où  elle  parvint  le  24  juin.  La  ville  était  complëlement 
dégarnie  de  troupes;  la  veille,  le  comte  Rainaud  avait  succombé; 
les  émissaires  de  Lambert  favorisèrent  la  surprise  des  Normands, 
qui  pénétrèrent  dans  la  cité  à  l'heure  'où  l'évoque  Gohard  célé- 
brait la  messe  en  l'honneur  de  la  fête  de  saint  Jean-Baptiste. 
L'évêque  fut  tué  à  l'autel;  la  foule  qui  se  pressait  dans  la  cathé- 
drale fut  en  partie  massacrée  ;  la  ville  fut  atrocement  pillée  et  sur 
beaucoup  de  points  incendiée.  Dès  la  nuit  suivante,  les  pirates 
remontèrent  sur  leurs  navires  et  redescendirent  le  fleuve,  pour 
aller  s'installer  dans  l'île  d'Her,  qui  devenait  leur  quartier  géné- 
ral. Outre  le  butin  considérable  qu'ils  avaient  recueilli,  ils  em- 
menaient avec  eux  la  plupart  des  hommes  marquants  afin  de  les 
rançonner;  mais,  quand  il  fut  question  de  procéder  au  partage, 
l'accord  cessa  de  régner  entre  les  vainqueurs  ;  des  luttes  éclatè- 
rent et  enfin,  un  beau  jour,  le  parti  le  plus  faible,  sans  s'attarder 
plus  longtemps,  remonta  sur  ses  navires  et  s'en  fut,  pendant  que 
la  saison  était  encore  favorable,  ravager  les  côtes  de  l'Aquitaine 
du  Sud;  profitant  de  ces  dissensions,  une  partie  des  prisonniers 
faits  à  Nantes  put  s'évader  et  rentra  dans  cette  ville  le  30  septem- 
bre (1). 

Au  mois  d'août,  Charles  le  Chauve  avait  fait  avec  ses  frères  un 
nouveau  partage  de  la  monarchie  franque  ;  l'Aquitaine  et  les 
pays  du  Midi  étant  maintenus  dans  son  lot,  il  reprit  sans  tarder 
sa  lutte  contre  Pépin.  Au  printemps  de  844,  il  se  dirigea  sur  Tou- 
louse, où  le  fils  du  comte  Bernard,  qu'il  avait  récemment  fait  met- 
tre à  mort,  s'était  dôclaré  pour  son  adversaire  ;  mais  le  siège  traîna 
en  longueur  et  Charles,  voyant  qu'il  ne  pouvait  venir,  avec  ses 
seules  forces,  à  bout  de  la  résistance  de  la  ville,  donna  l'ordre  à 
l'archi-chapelain  de  son  palais,  l'évêque  de  Poitiers  Ébroïn,  de 
venir  le  rejoindre  avec  de  puissants  renforts.  Pépin,  avec  cette 
rapidité  de  décision  dont  il  fit  preuve  dans  beaucoup  de  circon- 
stances, se  porta  devant  l'armée  de  secours  et  la  surprit  aux  envi- 

(t)  La  chronique  d'Adëmar  doane  à  cette  troupe  de  Normands  le  nom  de  c  Wefal- 
diDji;!».  Chron.  <rAdémar,  p.  i33;  Marcbegay,  Chrori.  des  égl.  d^ Anjou,  p.  i3o, 
Saint-Serge;  Chron,  de  Nantes,  p.  i5. 


i8  LES  COMTES  DE  POITOU 

rons  d'Angoulême,  le  7  juin.  Un  grand  nombre  depersonnagea  de 
marque  périrent  dans  l'aclion,  beaucoup  furent  faits  prisonniers, 
et  entre  autres  Ébroïn  (i). 

La  défaite  de  ses  auxiliaires  contraignit  le  roi  de  France  à  lever 
le  siège  de  Toulouse,  mais  ce  fut  pour  se  retourner  contre  son 
autre  ennemi,  Nominoé.Leducde  Bretagne  avait  toujours  pour 
allié  Lambert,  qui,  grâce  à  son  odieuse  trahison,  était  en  possession 
du  comté  de  Nantes.  Ce  dernier,  poursuivant  ses  avantages,  avait 
tourne  ses  armes  contre  le  fils  de  son  prédécesseur,  Hervé,  qui 
avait  à  tout  le  moins  pu  conserver  jusque-là  le  comté  d'Herbauge; 
avec  l'aide  de  Bernard,  le  frère  de  l'ancien  comte  de  Poitiers  (2), 
qui  n'avait  cessé  de  résider  dans  ce  pays,  Hervé  lutta  vaillam- 
ment, mais  leurs  troupes  furent  défaites  et  tous  deux  succom- 
bèrent dans  un  combat,  en  cette  année  844  (3). 

(i)  Ann.  de  Saint-Bertin,  p.  58;  Pertz,  Mon.  Germ.,  SS.,  II,  p.  364,  Fulden- 
sea  annales. 

(a)  La  chronique  d'Adémar  (p.  i33)  l'appelle  Cornes  Piclavinns,  mais  cette  der- 
nière qualification  doit  s'cnlendre  en  ce  sens  qu'il  était  orig-inaire  du  Poitou  ou  appar- 
tenait à  la  famille  des  précédents  comtes  de  ce  pays,  et  nullement  signifier  qu'il  tenait 
alors  le  comté  de  Poitou,  lequel  était  entre  les  mains  de  Renoul  1. 

(3)  Chron.  d'Adémar,  p.  i33  ;  De  Certain,  Les  miracles  de  saint  Benoit,  p.  71. 
La  chronique  de  Nantes  passe  ces  faits  sous  silence  et  tout  au  contraire  rapporte  qu'a- 
près la  mort  de  Hainaud,  qu'elle  qualifie  de  duc  d'Aquitaine,  Charles  le  Chauve 
confia  la  défense  du  pays  à  un  autre  duc  nommé  Bégun.  Celui-ci  aurait  aussitôt 
essayé  de  reprendre  les  anciennes  possessions  de  Uuinaud  sur  des  fidèles  de  I^ambert 
entre  qui  ce  dernier  les  aurait  paitagées,  à  savoir  le  pays  d'IIerLauge,  qu'il  aurait 
attribué  à  Gunfroy,  son  neveu,  celui  de  Mauge  donné  à  Uainier  et  celui  de  TifFauge 
à  Girard.  Bégun  aurait  été  tué  au  moment  où,  après  une  expédition  fructueuse,  il 
repassait  les  gués  du  Blaison  et  inhumé  à  Saint-Georges  do  Monluigu  (iJtirenam). 
L'éditeur  decettc  chronique,  M.MerIct,  place  ces  faits  dans  les  derniers  mois  de  l'année 
843{C/jrort.  de  Nantes,  p.  24),  par  suite,  peu  après  la  mort  de  Hainaud.  Ce  récit 
du  chroniqueur  nous  parait  suspect  et  doit  rapporter  des  faits  postérieurs  ou  conlrou- 
vés.  Nulle  part  ailleurs  il  n'est  question  des  quatre  personnages  qui  y  jouent  un  râlo 
si  important  :  Jîégon,  Gunfroy,  Hainier  et  Girard;  de  plus,  si  on  acceptait  ces  dires, 
ni  Hervé  ni  Rainon,  désignés  comme  comtes  d'Herbauge  en  844  et  en  85:i  par  des 
auteurs  dignes  de  foi,  n'auraient  pu  posséder  ce  comté.  Nous  croyons,  pour  notre 
part,  à  une  erreur  occasionnée  par  un  récit  légendaire,  recueilli  sur  place  par  l'auteur 
de  la  chronique.  La  désignation  du  Blaison,  ruisseau  de  huit  kilomètres  de  parcours, 
est  bien  précise  pour  avoir  été  imaginée  par  lui  ;  or,  tout  nous  porte  &  croire  que  c'est 
sur  les  bords  de  ce  petit  cours  d'eau  qu'Hervé  et  Bernard  ont  perdu  la  vie.  En  effet, 
si  nous  rapprochons  ce  texte  de  celui  des  annales  de  Saint-Berlin,  on  voit  que  celles-ci 
disent  qu'en  844  Lambert,  ami  des  Bretons,  surprit  certains  marquis  de  Charles  le 
Chauve  au  pont  de  la  Maine  (Meduanœ)  et  que  ces  derniers  périrent  dans  l'affaire 
{Ann.de  5ain/-i5er/i7i,  p.  58).  On  a  toujours  considéré  que  ce  nom  de  .IM/«a/ia 
s'appliquait  à  la  Mayenne  et  l'on  a  cru  que  les  adversaires  de  Lambert  étaient  des 
marquis  commandant  les  marches  de  Bretagne  et  d'Anjou.  Or,  le  Blaison  est  un 
allluent  de  la  Maine  (Mei/nuna),  rivière  du  Bas- Poitou,  autrement  dit,  du  pays  d'Her- 
bauge el,  près  du  confluent  des  deux  cours  d'eau,  à  un  peu  plus  d'un   kilomètre 


RENOUL 


»9 


Ne  pouvant  venir  par  les  arnifis  à  bout  de  Pépin,  qui  trouvait 
loujours  de  nouvelles  ressources  dans  les  populations  du  Midi, 
Charles  se  résolut  à  Iraiter  avec  lui  aux  meilleures  conditions 
possibles.  Il  avail  d'aljord  essayé  de  le  faire  comparaître  à  la 
diète  de  Tliionville,  où  les  trois  fils  de  Louis  le  Débonnaire  au- 
raient pu  régler  les  questions  pendantes  entre  eux,  mais  Pépin  s'y 
rel'usa  ;  le  roi  de  France  se  décida  alors  à  s'aboucher  directement 
avec  lui  et  lui  assigna  en  8i5un  rendez-vous  sur  les  limites  de  la 
France  et  de  TAquilaine,  dans  Tabbaye  de  Fleury,  autrement 
Saint- Hcnoît-sur-Loire.  Comme  ni  Tun  ni  l'autre  des  contractants 
n'avait  la  ferme  intention  de  remplir  ses  engagements,  ils  se  mon- 
trèrent assez  faciles  sur  les  conditions  de  l'accorda  élablirenlre 
eux.  Pùfiin  senribla  le  plus  favorisé,  car  Charles  le  reconnaissait 
comme  roi  d'Aquitaine,  mais,  en  retour,  il  se  plaçait  dans  la 
vassalité  de  son  oncle,  lui  prèlail  serment  de  fidélité  et  renonçait 
en  sa  faveur  à  toutes  prétentions  sur  les  comtés  de  Poitou,  de 
Sainlonge  et  d'Angoumois(l].  Par  le  fait  de  celle  réserve,  Charles 
le  Chauve  témoignait  une  fois  de  plus  de  sa  prédilection  justifiée 
pour  les  contrées  où  ii  avait  vécu  enfant  et  où  il  comptait  de  nom- 
breux lidèles,  prêts  à  lui  donner  tout  leur  appui  en  cas  de  nouvelles 
guerres  faciles  à  prévoir.  11  tenait  aussi  à  ne  pas  se  priver  d'une 
source  considérable  de  ses  revenus. 

En  Poitou  se  trouvait  alors  le  principal  atelier  monétaire  du 
royaume,  atelier  qui  s'alimentait  sur  place  par  le  produit  de  la 
seule  mine  d'argent  qui  fût  peut-être  ouverte  en  France.  Les  rois 
mérovingiens  et  sans  doute  les  Gallo-Komains  avaient  exploité  les 
(lions  de  plomb  qui  se  rencontraient  sur  le  territoire  de  Melle  î 


l'un  de  l'autre,  udc  ancieDoe  voie  traversait  la  Maine  aur  uo  pont  et  le  Blaison 
à  gué  (jUDDd  il  avait  de  l'eau,  car  pendant  l'été  il  est  k  sec.  L'affaire  où  ont  péri 
les  deux  comtes  peut  donc  infiiffcreniment  porter  le  nom  de  la  Moine  ou  du  Ulaison, 
mais  le  récit  de.s  annales  de  Saint-Berlin  appartient  h  l'hintuire  tandis  que,  dans  la 
chronique  de  Nantes,  ce  n'est  qu'une  légende. 

(i)  Ann.  de  Suint-Bertiii,  p.  62.  Rcginon,  dans  sa  chronique  [V^cr\z,  Mon,  Germ . , 
5.9.  |I,  p.  578),  donne  n  Renoul,  au  niomcntde  sa  mort,  Li  qualité  de  duc  d'Aquitaine, 
dux  Affuitamœ .  Doni  Vaissclc  et  les  auteurs  de  Y  Art  de  vérijîer  les  Ja/ei,  partant 
de  ce  dire,  ont  prétendu  qu'un  des  effets  du  traité  de  Fleury-Hur-Loire  avait  été  de 
partager  r.Xquitainc  en  deux  duchés,  celui  de  Toulouse  et  celui  de  Poitiers;  M.  Mabille 
(Le  royaume  d'Aquitaine,  p.  /|2)  déclare  que  rette  opinion  est  erronée  et  que  Renoul 
n'a  jamais  exercé  aucune  autorité  sur  les  cités  de  Saintes  et  d'An^ulême,  qui  avaient 
pareillemeut,  à  cette  époque,  chacune  uo  comte  à  leur  tète. 


*o 


LES  «OJMTES  DE  POITOU 


toutefois  il  ne  semble  pas  que  l'argent  conlonu  dans  ce  minerai 
en  ail  été  extrait  avaiil  Cliurlemagne.  Les  procédés  nécessaires 
pour  arriver  à  ce  résullal  furent  mis  en  œuvre  par  des  ouvriers 
habiles,  amenés  par  l'empereur  de  l'ilalie  oïl  les  Iradilions  de 
la  science  romaine  avaient  le  mieux  survécu  (i). 

Les  pièces  de  Louis  le  Débonnaire  et  de  Charles  le  Chauve 
frappées  à  Melle  porlaienl  à  leur  revers  le  nom  de  leur  lieu  de 
fabricalion,  Metali.vm,  nom  qui  devinl  rupidi-ment  célèbre,  car, 
par  l'effet  d*un  jeu  de  mot  bien  naturel,  il  emportait  avec  lui  une 
signification  précise,  celle  d'être  la  ville  du  métal,  la  ville  de 
Targent  (2). 

Pépin,  qui,  dans  l'adversité,  témoignait  de  qualités  çuerrièrea 
exceptionnelles,  se  montrait  dans  la  prosprrilé  d'une  indolence 
extrèmeel,  livré  aux  plaisirs,  négligeait  complètement  les alfaires 
publiques.  Il  tenait  du  reste  assez  pende  compte  de  la  convention 
passée  avec  Charles;  il  venait  fréquemmenl  jouir  en  IViitou  don 
agréments  de  la  chasse  et  au  mois  de  mars  8i8,  se  trouvant  non 
loin  de  Saint-Maixenl,  il  ne  trouva  rien  mieux  que  d'aller  passer 
les  fêtes  de  Pâques  dans  ce  monastère  où  il  fut  traité  en  roi  ; 
aussi  en  retour  confirma-t-il  les  immunités  de  rélahlissemeat  (3). 

Pour  le  commun  de  ses  anciens  sujets  il  était  toujours  le  roi 
légal;  il  circulait  des  pièces  de  monnaies  frappées  h  Poitiers  et  à 
Melle  au  nom  de  Pépin,  roi  des  Aquitains,  et  les  populations  ne 
voyaieut  pas  encore  très  bien  ci>mmenl  il  pouvait  avoir  cessé 
d'être  leur  chef.  Elles  restaient  dans  le  doule  et  leur  irrésolution 
a  été  on  ne  peut  mieux  établie  par  un  scribe  de  l'abbaye  de  Noaillé 
qui,  ayant  h  dater  une  charte  du  mois  de  décembre  848,  s'expri- 
mait ainsi:  «  Fait  l'an  neuf«  après  ta  mort  de  l'empereur  Louis  n  .De 
Charles  le  Chauve  et  de  Pépin,  il  n'est  pas  question  (4).  Charles, 
de  son  côté,  usait  de  la  suprémaliequi  lui  avait  été  reconnue  pour 
agir  en  roi  dans  les  états  de  son  neveu. C'est  ainsi  que  de  Poitiers, 


|i)  Lecoinirc-Duponi,  Essai  snr  les  monnaies  frapfièes  en  Poitou,  pp.  ïy^  et  fi6  ; 
A.  HichanJ,  Ohservaltont  sur  les  mines  iVanjent  el  l'alelier  monélaire  de  Melle. 

(2)  Les  textes  primitifs  delà  chrooique  de  Saiot-Dcrlin  donnentn  celle  locfllilè laalôl 
le  nom  de  MetuUtimy  lanlût  ccfui  de  Metollttm;  ccuc  dernière  forme  csl  cell*;  que  l'on 
rcDContre  sur  les  bt:au.x  deniers  de  Louis  le  Débonnaire   el  de  Charles  le  Chauve. 

(3)  A.  Richard,  Chartes  de  Snint-Maijceid,  I,  (>.  8. 

(4)  «  Dalfl  iu  anno  viin  in  nieuse  decèbr.  poat  obiluni  doaiui  Hiiidowici  impr.  » 
Archive»  de  la  Vienne,  origin.,  NoailJè,  no  6. 


RENOUL  I  il 

OÙ  il  résidait  le  1^  mars  848,  il  s'était  rendu  à  Limoges  oti,  dans 
le  courant  du  mois, il  tint  un  plaid  solennel  durant  lequelles  cha- 
noines de  Saint-Martial  obtinrent  de  lui  l'autorisation  de  prendre 
l'habit  monacal  (1). 

D'autre  part  les  Normands  ne  restaient  pas  inactifs  et  leurs 
attaques  soudaines  ne  cessaient  d'entretenir  la  terreur  dans  le 
pays.  Cette  môme  année  848  une  de  leurs  bandes  remonta  la 
Sèvre  Niortaise  aussi  loin  que  la  rivière  put  porter  leurs  bateaux, 
se   lança  à  travers  les  terres  sur  Melle,  dont  le  renom  devait 
hanter  depuis  longtemps  leur  imagination  de  pillards,  et  détruisit 
son  atelier  (2).  Le  succès  les  enhardit  et  ils  revinrent  en  852  ; 
le  comle  de  Poitiers  et  Rainon,  le  nouveau  comte  d'Herbauge,qui 
n'avaient  pu  empêcher  leur  débarquement,  se  mirent  à  leur  pour- 
suite et  les  atteignirent  le  4  novembre  au  moment  où  ils  arrivaient 
à  Brillac,  lieu  de  stationnement  de  leurs  bateaux.   La  lutte  fut 
très  vive,  mais  il  est  à  croire  qu'elle  resta  indécise,  les  chroni- 
queurs qui  ont  rapporté  ce  fait  variant  sur  son  issue  (3).  Ce  qui  in- 
cite à  penser  que  le  combat  de  Brillac  n'avait  pas  été  trop  défa- 
vorable aux  gens  du  Nord,  c'est  qu'au  mois  de  mai  853  ils  brû- 
lèrent LuQon  (4)  et  qu'en  855  ils  tentèrent  une  nouvelle  expédi- 
tion qui  les  éloignait  encore  plus   que  la  pointe  sur  Melle  de 
leur  lieu  de  débarquement.  Une  marche  rapide  les  ameua  à  Poi- 
tiers qu'ils  comptaient  enlever  par  surprise,  mais  ils  se  heurtèrent 
à  une  résistance  inattendue  ;  ils  y  rencontrèrent  Charles,  fils  de 
Charles  le  Chauve,  qui  venait  de  se  faire  sacrer  roi  d'Aquitaine 
à  Limoges  ;  l'armée  du  prince  arrêta  les  pirates  à  un  mille  de  la 
ville  et  leur  infligea  une  défaite  complète  ;  trois  cents  seulement 
échappèrent  au  désastre  (5). 

Malheureusement  pour  eux  la  situation  était  pour  le  moment 
changée  en  Aquitaine.  La  lutte  entre  Pépin  et  Charles  le  Chauve 
avait  recommencé  promptement^  ainsi  qu'il  fallait  s'y  attendre, 


(i)  Chron.  éCAdémar,  p.  34. 
(a)  Ann.  de  Saint-Bertin,^.  68. 

(3)  Chron.  d'Adémar,  p.  i35  ;  Pertz,  Mon.  Germ.,  SS.,  II, p.  a53,  Cbron.  Aquit.; 
Chronicon  Engolismense,  éd.  Castaigne,  p.  6.  La  villa  Briliacas  doit  être  ideotifiép 
soit  avec  Brillac  sur  la  Vendée,  soit  avec  le  port  de  Breuillac  sur  la  Sèvre, 

(4)  Perlz,  Mon.  Germ.,  SS.,  II,  p.  253,  Cbron.  Aquit. 

(5)  Ann,  de  Saint-Bertin,  p.  88. 


u  LES  œMTES  DE  POITOU 

dès  849  (1),  et  s'était  continuée  pendant  quelques  années  avec  des 
péripéties  diverses  jusqu'au  jour  où  l'épin,  arrêté  par  son  allié 
le  duc  de  Gascogne,  Sanche,  qu'il  avait  gravement  ofîensé,  fut 
par  lui  livré  au  roi  de  France,  en  septembre  852,  et  renfermé 
dans  Tabbaye  de  Saint-Médard  de  Soissons  (2). 

Pendant  les  années  qui  précédèrent  on  constate  fréquemment 
la  présence  de  Charles  en  Poitou,  où  il  hivernait  même  généra- 
lement pendant  qu'il  soutenait  contre  les  Bretons  une  lutte  qui 
se  termina  à  l'avantage  de  ces  derniers.  En  851,  Erispoé,  fils  de 
Nominoé,  était  venu  à  Angers  où  il  avait  reconnu  la  suzeraineté 
du  roi  de  France,  mais  en  retour  il  s'était  fait  attribuer  les  pays 
de  Rennes,  de  Nantes  et  de  Raiz,  avec  le  droit  de  porter  des  in- 
signes royaux.  L'abandon  du  pays  de  Raiz  est  le  premier  dé- 
membrement que  le  Poitou  ait  eu  à  subir. 

Devenu  maître  de  l'Aquitaine  toute  entière,  Charles  le  Chauve 
se  montra  très  dur  dans  la  répression,  aussi  les  partisansde  Pépin 
aux  abois  se  tournèrent-ils  vers  le  roi  de  Bavière  et  lui  demandè- 
rent-ils pour  roi  son  fils  Louis.  Celui-ci  arriva  de  Germanie  avec 
des  troupes  qui  se  comportèrent  plutôt  en  conquérantes  qu'en 
alliées.  Charles  le  Chauve  profita  du  peu  de  sympathie  que  ren- 
contrait son  neveu,  pour  obtenir  du  roi  de  Bavière  qu'il  rappelât 
son  fils,  mais  au  même  moment,  en  85 i,  Pépin  s'échappait  de  sa 
prison  et  retrouvait  ses  anciens  partisans  (3).  Pour  parer  à  cette 
nouvelle  difficulté  et  donner,  au  moins  en  apparence,  satisfaction 
aux  sentiments  d'indépendance  des  Aquitains  qui,  depuis  qu'il 
était  devenu  roi  de  France,  semblaient  n'être  plus  que  des  sujets  de 
ce  royaume,  il  renonça  au  titre  de  roi  d'Aquitaine,  qu'il  n'avait 
cessé  de  porter  jusqu'à  ce  jour  et,  dans  une  .diète  spéciale,  tenue 
à  Limoges  au  milieu  d'octobre  855,  il  fit  élire  roi  son  fils  Charles; 
en  outre,  il  reconstitua  en  sa  faveur  l'ancien  royaume  d'Aqui- 

(i)  Pertz,  Mon,  Germ.,  SS.,  II,  p.  190,  Annales  Lobicases. 

(2)  Pertz,^o/i.  Ge/'m.,55.,II,p.  253,  Cbron.  Aquit.  ;  Ann.  de  Sainl-nert(n,p.  79. 
D'après  un  diplôme,  dunt  raulhenticiié  est  aujourd'hui  contestée,  Charles  IcCliauvesc 
serait  trouvé,  le  8  juin  849,  au  Vieux -Poitiers,  où  il  aurait  donné  à  l'abbaye  de  Sainl- 
FIorent-le>Vieil  les  privilèges  excessifs  qui  faisaient  une  sorte  de  petit  diocèse  du 
territoire  soumis  à  ce  monastère.  (Voy.  Port,  Dictionnaire  de  hfaine -et- Loire,  Saint- 
Florent-le-Vieïl,  III,  p.  366;  Giry,  Elude  critique  de  quelques  docuincnls  anjevins 
de  l'époque  carolingienne,  dans  Mém.  de  l'Acad.  dex  Inicript.  el  lielles-Lettres  ^ 
XXXVI,  a«  part.,  pp.  232-243. 

(3)  Ann.  de  Saint-Berlin,  pp.  84  et  85. 


rtENOUL  I 


a3 


laîno  en  lui  rendanl  les  comlt's  de  Poiliers,  d'AngoiilêiiK?  el  de 
Saintes,  qu'il  en  avait  jadis  détachés  (I).  C'fst  en  revenant  de 
Limoges,  où  il  avait  élé  sacré  roi,  que  le  jeune  prince,  passant  à 
Poiliers,  se  trouva  au  moment  propice  pour  infiltrer  aux  Nor- 
mands la  dure  leçon  à  laquelle  ils  étaient  loin  de  s'attendre. 

Ceppndanl  l'armée  de  Charles  n'agissait  pas  autrement  que  cello 
de  Louis  de  Bavière  :  «  Elle  marquait  son  séjour  par  les  dévas- 
talions,  les  incendies,  l'enlèvement  de  captifs;  les  églises,  les 
autels  sacrés  n'étaient  même  pas  h  l'abri  de  la  cupidité  el  de  l'au- 
dace de  celle  tourbe  (2).  »  Les  années  qui  suivirent  furent  le 
comhie  du  désarroi,  les  Aquitains  se  montrant  dans  toute  leur 
inconstance,  appelant  ou  rejetant  suivant  leur  fantaisie  Charles 
on  l'épin,  en  unmotjComméledit  énergiquement  le  chroniqueur, 
les  méprisant  tour  à  lour(3).  Des  luttes  intestines  locales  se  pro- 
duisirent en  outre  pendant  ces  temps  si  troublés  et  il  est  à  croire 
que  c'est  h  l'occasion  de  Tune  d'elles  que,  le  18  avi'il  858,  Ébroïn, 
l'évoque  de  Poitiers,  fut  lue  dans  sa  ville  épiscopale  (i).  L'année 
précédente,  celle-ci  avait  été  dévastée  par  les  pirates  danois  qui, 
associés  avec  Pépin,  avaient  ravagé  beaucoup  de  lieux  en  Aqui- 
taine, lin  858,  le  jeune  Charles  el  Pépin  s'étant  réconciliés,  sans 
doule  par  crainte  de  Louis  le  Germanique,  furent  au  mois  de 
juillet  trouver  Cbarles  le  Chauve  qui  se  tenait  dans  l'Ile  d'Oissel, 
à  Tembouchure  de  la  Seine  ;  le  roi  fil  uno  sorte  de  partage  entre 
son  fils  et  son  neveu  et  donna  à  ce  dernier  des  comtés  el  des  mo- 
nastères en  Aquitaine,  mais  ce  don  éventuel  ne  fut  pas  lenu,  car, 
en  859,  Pépin,  abandonné  par  les  Aquitains,  se  relira  auprès  du 
comte  d'Anjou  et  des  Bretons  hostiles  au  roi  de  Prancc.  Ce  fut 
pour  pou  de  temps.  Hobert  le  Fort  et  Salomon  ayant  successive- 
ment fait  leur  paix  avec  Charles^  l'ex-roi  d'Aquitaine  rentra  dans 

(0  Ann.fie.  Satnl- Berlin,  p.  87;  Perlz,  Mon,  Germ.,  SS.,  Il,  p.  aSi.  Aonalea 
Leraoviceoaes.  Adémar  do  Chabannes(p.  i36)  dit  à  tort  que  c'esl  Charles  le  Chauve 
qui  fut  sacré  roi  à  Limuges  ea  Hbît:  ce  fait  se  rapporte  à  son  His  nommé  aussi  Cbarles. 

(j)  Ann.  de  Suint-Bfitin,  p.  8^. 

(3).'l/m.  de  Saint-Berlin,^.  88. 

(4)  L'iascriplion  tuinuloirc  du  puissant  prclal,  qui  clait  en  rtityme  lemps  alibc  de 
Saiot-liiliiire  de  l'oiliers  et  de  Saiot-Gerniain  de  Paris,  dit  expresscnienl  'qu'il!  fui 
victime  des  babilaols  de  Poiliers  : 

Triste  vix  unqiiam  polerit  dciKniope  crimïn 
Piftavic  mngni  prcsutis  iotrntii. 

(Moachci, l,e$ Annales  d' Aqtiilaine,Vo\\\ers,\î)0'j ,  fol. 59  v»;  ï\t&\y,Fve.iiiit(sde Poic- 
^>rjr,pp.9l  elss.La  date  de  858  est  fournie  par  le  continuateur  d'AJmoiu  i;l.v,cliap.  30), 


a4  LES  COMTES  DE  POITOU 

ce  pays  pour  y  fomenter  une  guerre  de  partisans.  Il  alla  même 
plus  loin  :  prenant  exemple  sur  ce  qu'avait  fait  Lambert  de  Nantes, 
vingt  ans  auparavant,  il  s'adressa  à  des  bandes  normandes  que  le 
duc  de  Bretagne  avait  prises  pour  auxiliaires  et  qui  se  trouvaient 
alors  sans  emploi  ;  à  leur  tête  ils'allaqua  aux  pays  soumis  à  Charles, 
et  particulièrement  au  Poitou,  où  il  n'avait  jamais  pu  faire  une 
installation  durable  (1). 

Au  commencement  d'octobre  863,  les  Normands  se  trouvaient 
dans  l'Angoumois.  Le  comte  Turpion,  qui  voulut  les  arrêter,  fut 
blessé  dans  un  sanglant  combat  le  4  de  ce  mois  et  mourut  peu 
après;  il  ne  laissait  pas  d'enfants  et  son  comté  passa  à  son  frère 
Emenon^  l'ancien  comte  de  Poitou  dépossédé  par  Louis  le  Débon- 
naire (2).  Il  importe  d'insister  sur  ce  fait  qui  témoigne  que  l'idée 
de  la  perpétuité  des  charges  et  par  suite  de  leur  hérédité  au  sein 
de  quelques  grandes  familles  entrait  tout  à  fait  dans  les  mœurs  ; 
les  cas  en  deviendront  par  la  suite  de  plus  en  plus  fréquents. 

De  l'Angoumois,  une  petite  armée  se  porta  sur  Poitiers  ;  les 
faubourgs  de  la  ville  furent  brûlés,  les  églises  de  Saint-Hilaire  et 
de  Sainte-Radegonde  furent  réduites  en  cendres.  Les  défenseurs 
de  la  cité,  craignant  de  ne  pouvoir  longtemps  résister,  offrirent 
de  se  racheter,  ce  qui  fut  accepté.  Les  Normands  s'éloignèrent 
pour  continuer  ailleurs  leurs  ravages  et  poussèrent  même  jus- 
qu'en Auvergne  où  ils  tuèrent  le  comte  Etienne  (3). 

Les  pirates  avaient  trouvé  tant  de  facilité  pourleurs  expéditions 
les  années  précédentes  que  leur  retour  ne  pouvait  se  faire  atten" 
dre.  En  effet,  ils  reparurent  en  Poitou  en 865.  Ils  venaient  de  rava- 
ger lesbords  de  la  Loire  jusqu'à  Orléans;  prenant  la  voie  de  terre, 
ils  marchèrent  sur  Poitiers,  surprirent  la  ville  et  l'incendièrent. 

C'était  alors  la  cité  la  plus  opulente  de  l'Aquitaine  (4)  que  ni 
ses  épais  murs  romains,  ni  les  profonds  fossés  de  son  enceinte 
ne  purent  sauver  du  désastre  (5).  Ce  fut  le  dernier  coup.  Le  pays 

(i)  Ann.  de  Saint-Berlin,  pp.  90,  gS,  99,  128, 

{2)Chron.  d'Adémar^  p.    i36;  Chron.  Engolismense,  p.  6. 

(3)  Ann.  de  Saint-Bertin,  p.  127;  Marcbegay,  Chron,  des  éffl.  d'Anjou,  p.  867, 
Saint-Màixent. 

(4)  Ann.  de  Saint-Berlin,  p.  149;  Pertz,  Mon.  Germ.,  SS.,  1, 534,  Chron.  Normaan. 

(5)  «  Pictavîs  fœcuadissima  quondam  urbs  Aquitaniie  »  (De  Certain,  Afiracles  de 
saint  Benoit,  p.  78);  «  Piclavis  popalosa  civilas  »  (Ermeatarius,  Acta  sanct,  ord, 
S.  Bened.,  IV,  p.  548). 


RENOUL  I  25 

était  totalement  dévasté  ;  toutes  les  abbayes  étaient  en  ruines  ; 
une  seule  subsistait,  Saint-Savin,  qui  servait  alors  de  refuge  aux 
religieux  de  plusieurs  monastères,  échappés  de  leurs  demeures 
avec  les  restes  de  leurs  saints  patrons  et  qui  attendaient,  sous 
la  protection  de  solides  fortifîcations,  le  moment  propice  pour 
se  diriger  vers  des  lieux  où  ils  pourraient  vivre  en  sécurité  (1). 

Pépin  guidait  dès  lors  les  pirates  normands  et  c'est  assuré- 
ment dans  sa  présence  et  dans  celle  des  Aquitains  qui  suivaient 
encore  sa  destinée,  qu'ils  trouvèrent  la  confiance  nécessaire  pour 
se  hasarder  aussi  loin  de  leurs  navires,  leurs  vraies  bases  d'opé- 
ration . 

Le  confite  Renoul,  voyant  que  par  la  force  il  ne  pouvait  venir 
à  bout  d'un  ennemi  si  persévérant^  eut  recours  à  la  ruse.  Il  pro- 
posa à  Pépin  une  entrevue  ;  celui-ci  s'y  étant  rendu  insuffisam- 
ment accompagné,  le  comte  s'empara  de  sa  personne  et  s'em- 
pressa de  le  remettre  entre  les  mains  do  Charles  le  Chauve.  Le 
malheureux  prince,  amené  au  plaid  de  Pislres,  qui  se  tint  le 
1"  juillet  864,  fut  tonsuré  et  enfermé  dans  l'abbaye  de  SenUs,  d'où 
il  ne  devait  plus  sortir.  Sa  mort,  arrivée  le  29  septembre  866,  dé- 
livra bientôt  le  roi  de  France  de  son  implacable  adversaire  (2). 

Lors  de  la  prise  de  Poitiers,  Renoul  ne  se  trouvait  pas  dans 
celte  ville.  Les  incursions  des  Normands  étaient  si  soudaines  que 
lorsque  les  comtes,  n'ayant  pas  de-milice  permanente  à  leur  dis- 
position, avaient  fini  de  rassembler  leurs  troupes  pour  aller  à  la 
rencontre  des  envahisseurs,  ceux-ci  avaient  déjà  disparu.  Le  comte 
de  Poitiers  ne  redoutait  pas  de  lutter  contre  eux,  aussi,  l'année 
suivante,  accueillit-il  avec  empressement  la  demande  que  lui 
adressa  Robert  le  Fort,  comte  d'Anjou  et  de  Touraino,  d'unir  leurs 
forces  contre  les  pirates  qui  avaient  formé  le  projet  de  ravager 
à  nouveau  la  région  de  la  Loire. 

Les  deux  corales  étaient  liés  d'amitié.  Deux  ans  auparavant  ils 
avaient  échappé  ensemble  à  un  danger  commun.  Bernard,  fils  de 
Dodane,  comte  d'Auvergne,  avait  assisté  comme  eux  à  la  diète  de 


(i)  Marchcgay,  C/irort.  des  égl.  d'Anjou,  p.  SyiiSaint-Maixent. 

(2)  Ann.  de  Saint- Berlin,  p.  iSy  ;  Perlz,  Afon.  Germ.,  SS.,  II,  p.  82^,  Chron. 
Adonis  coatiaualio  ;  Biluze,  Capitularia,  II,  col.  8ao,  Coosilium  Iliacmari  archU 
ppiscopi  de  pqenitentia  Pippini  junioris. 


36  LES  COMTES  DE  POITOU 

Pistres,  ot  bien  qu'il  eiM  été  récemment,  de  la  part  de  Charles  le 
Chauve,  l'objet  de  grandes  faveurs,  il  ne  songeait  qu'à  tirer  ven- 
geance de  la  mort  de  son  père  et  de  son  frère,  jadis  ordonnées  par 
le  roi;  son  but  était,  selon  les  uns,  de  tuer  Charles,  selon  les 
autres,  de  massacrer  Hobert  et  Renouljes  principaux  conseillers 
du  prince  et  ennemis  de  sa  famille.  11  s'était  embusqué  dans 
une  forêt  sur  leur  passage,  mais  le  roi,  averti  à  temps,  envoya 
des  troupes  pour  s'emparer  du  traître  ef  c'est  seulement  par 
une  fuite  rapide  que  Bernard  échappa  à  la  peine  qu'il  avait  en- 
courue  (1). 

La  troupe  de  Normands  que  les  deux  comtes  avaient  en  vue 
d'atteindre  était  peu  nombreuse  ;  elle  ne  comptait  que  quatre  cents 
hommes,  mais  tous  cavaliers,  et  elle  avait  à  sa  tôle  Hastings,  le 
plus  redoutable  de  leurs  chefs.  Il  avait  pénétré  en  Anjou,  envahi 
et  pillé  le  Maine;  il  revenait  en  suivant  les  bords  de  la  Sarthe, 
quand  il  apprit  que  la  retraite  lui  était  coupée;  incapable  de  résis- 
ter en  rase  campagne  à  l'armée  des  confédérés,  il  s'enferma  dans 
l'église  de  Brissarthe  qui,  construite  en  pierre,  faisait  pour  lui 
l'office  d'une  véritable  forteresse.  La  famine  l'aurait  sûrement 
contraint  de  se  rendre,  une  imprudence  de  Robert  le  sauva.  Sur 
le  soir,  les  Normands  ayant  tenté  une  sortie,  le  comte  d* Anjou 
se  laissa  entraîner  à  les  poursuivre,  sans  armes  défensives,  jus- 
qu'au seuil  de  l'édifice  qui  leur  servait  d'asile.  Il  y  fut  tué  et  même 
ils  s'emparèrent  de  son  corps.  Kenoul,qui  assistait  de  loin  à  l'af^ 
faire,  fut  presque  au  même  instant  frappé  d'une  flèche  partie 
d'une  des  fenêtres  de  l'église  (2  juillet  866).  Ces  catastrophes  suc- 
cessives jetèrent  un  grand  trouble  dans  les  rangs  des  assiégeants 
qui  se  retirèrent  aussitôt;  de  leur  côté,  les  Normands,  se  voyant 
délivrés,  se  dirigèrent  en  loule  hâle  vers  leurs  bateaux  ;  Renoiil 
succomba  à  sa  blessure  trois  jours  après  (2). 

En  récompense  des  grands  services  qu'il  avait  rendus  au  roi 
de  France,  spécialement  en  lui  livrant  Pépin,  le  comte  de  Poitou 
s'était  fait  concéder  de  nombreux  bénéfices  cl  particulièrement 


(i)  Ann.de  Sainl-Bertin,  p.  i38, 

(2)  Ann.  de  Saint-Berlin,  p.  iSg;  Periz,  Mon.  Germ.,  SS.,  I,  p.  678,  Reg^no- 
pia  chroD. 


RENOUL  37 

l'abbaye  de  Saint-Hilaire  de  Poitiers  (1).  Lorsqu'il  succomba  ^ 
Brissarihe,  il  était  donc,  comme  disent  les  chroniqueurs,  pourvu 
de  richesses  et  d'honneurs  ;  tel  était  pareillement  le  cas  de 
Robert  ;  aussi  certains  esprits,  mus  par  des  considérations  parti- 
culières, s'obstinèrent-ils  à  voir  dans  la  mort  si  dramatique  des 
deux  comtes  un  jugement  de  Dieu  qui  les  punissait  de  s'être 
approprié  des  biens  d'église  (2). 

Renoul  avait  en  outre  accru  sa  puissance  territoriale  en  ralta- 
chantau  Poitou  le  comté  d'Herbauge  qui  en  était  distrait  depuis 
vingt-cinq  ans  environ.  Après  le  combat  de  852,  le  comte  d'Her- 
bauge, Rainon,  qui  devait  avoir  certains  liens  de  parenté  avec  son 
prédécesseur  Hervé,  mais  qui  était  sûrement  parent  de  Renoul, 
disparaît  de  la  scène  politique  ;  son  comté  passa  au  comte  de 
Poitou,  qui  lui  succéda  en  vertu  de  ce  droit  héréditaire  à  la  pos- 
session des  bénéfices  dont  on  a  vu  précédemment  l'application 
en  Angoumois  (3).  Toutefois,  il  ne  semble  pas  que  le  pays  de 
Raiz,  que  les  Bretons  avaient  certainement  occupé  et  que  Charles 
le  Chauve  leur  avait  abandonné  par  le  traité  d'Angers,  ait  fait 
en  même  temps  retour  au  Poitou  dont  il  cessa  désormais  de  faire 
partie. 

Renoul  avait  épousé  vers  845  une  fille  de  Rorgon,  comte  du 
Maine  (4).  On  peut  croire  que  l'évêque  de  Poitiers,  Ébroïn,  qui 
partageait  avec  Renoul  la  confiance  du  roi  de  France,  ne  fut  pas 

(i)  M.  Mabille  a  aUribué  aussi  à  Renoul  la  possession  de  l'abbaye  de  Saint-Sau- 
veur de  Charroux  et  rapporte  qu'après  sa  mort  elle  passa  à  Frolier,  archevêque  de 
Bordeaux.  Ma'çrc  nos  recherches  nous  n'avons  pu  découvrir  le  texte  dans  lequel  cet 
crudit  a  pris  celle  information,  mais  comme  nous  le  savons  très  bien  renseigné  nous 
croyons  devoir  citer  son  dire,  bien  qu'il  ne  nous  ait  pas  élé  possible  de  le  contrôler , 

(2)  Ann.  de  Saint-Berlin,  p.  iSg.  Renoul  dut  être  pourvu  de  Saint  llilaire  après 
la  mort  de  révé<|ue  Ëbroîn,  en  HôS.En  Ions  cas,  il  en  était  possesseur  en  SOa.Le  g  mai 
de  cette  année,  Charles  le  Chauve  confirma  par  un  diplôme  un  échangede  domaines 
situés  dans  la  vigueric  de  Civaux,  passé  entre  Renoul,  qualifié  d'honmic  illustre  et 
vénérable,  «  vir  venerabilis  RaninulFus  comes,  illuster  cornes  Ramnulfus  »  agissant 
en  qualité  d'abbé  de  Saint-Hilaire, et  Garnier,  prêtre  de  l'église  cathédrale  de  Poitiers 
(Rédet,  Doc.  pour Sainl-IFilnire,  I,  p.  g). 

(3)  Adémar,  dans  sa  chronique  (p.  i3j),  présente  Rainon  comme  le  cousin  de 
Renoul  «  coosanguincus  suus  »  ;  la  chronique  d'Aquitaine  (Periz,  Mon.  Gerin., 
SS  ,  II,  253)  le  désigne  seulement  comme  son  parent  «  propinquus  ejus  ».  On  ne  sait 
par  suite  de  quelles  circonstances  il  avait  succédé  à  Hervé,  ce  dernier  étant  l'aîné  de 
plusieurs  frères  qui  auraient  dû  posséder  après  lui  le  comté  d'Herbauge  (De  Certain, 
,\fir(icles  de  saint  Benoit,  p.  71  j. 

(/|)  Celle  alliance  ne  peut  guère  être  présentée  que  sous  uqe  forme  dubitative.  Elle 
a  pour  elle  un  texte  d'Abbon  (Hec.  des  hist,  de  France,  Vlll,  p.  5,  vers  68),  où  i| 


28  LES  COMTES  DE  POITOU 

étranger  à  ce  mariage;  parent  du  comte  du  Maine,  dont  un  des 
fils,  Gozlin,  vint  recevoir  à  Poitiers,  en  845,  l'ordre  de  prêtrise, 
il  devait  avoir  le  désir  naturel  de  resserrer  les  liens  qu'avait  fait 
naître  entre  lui  et  le  comte  de  Poitou  la  mission  dont  ils  étaient 
chargés  (1).  De  celte  union  étaient  issus  trois  fils  :  Renoul  II,  qui 
fut  comte  de  Poitou  après  son  père,  Gauzbert  et  Eble. 


V— RENOUL  n 

(866-8go) 

Au  moment  de  la  mort  de  Renoul  1  ses  enfants  étaient  encore 
jeunes,  aussi  Charles  le  Chauve,  appliquant  à  leur  égard  les  erre- 
ments de  sa  politique  habituelle,  s'orapressa-t-il  de  mettre  la  main 
sur  les  bénéfices  dont  jouissait  leur  père  et  d'en  disposer  en  faveur 
d'autres  fidèles  qui  attendaient  impatiemment  que  leur  tour  arri- 
vât d'avoir  part  aux  largesses  royales.  Dans  cette  distribution  de 
«  bienfaits  »,  le  Poitou  fui  toutefois  excepté  et  mis  en  quelque 
sorte  sous  séquestre,  soit  que  le  prince  s'en  soil  réservé  les  reve- 
nus, soit  qu'il  les  ait  affectés  k  l'entretien  du  nouveau  roi  qu'il 
venait  de  donner  à  l'Aquitaine. 

Charles,  le  fils  aîné  du  roi  de  France,  qui  portait  cette  qualifi- 
cation royale  lors  de  la  mort  de  Hcnoul,  ayant  succombé  peu 
après  à  Buzançais,  le  29  septembre  806,  fui  promptement  rem- 
placé, car  il  entrait  dans  les  conceptions  administratives  de 
Charles  le  Chauve  d'avoir  un  roi  à  la  tôle  de  l'Aquitaine,  ne  fût- 
ce  qu'à  litre  nominal.  Dans  ce  but,  il  donna  rendez-vous  aux 

est  dit  qu'EbIc,  abbé  de  Saint-Denis,  ctiiit  le  neveu  de  Gozlin,  archevêque  de  Paris . 
Or  Gozlin  était  fils  du  comte  du  Maine  et  de  sa  seconde  femme  Bilechildc,  dont  les 
enfants  sont  connus.  La  femme  de  RcnouI,  dont  le  nom  ne  nous  est  pas  parveau, 
pourrait  être  une  fille  de  Rotrudc,  la  première  femme  de  Rorgon,  à  laquelle  jusqu'a- 
lors onn*a  donné  qu'un  filsj  I^ouis,  abbé  de  Saint-Denis  et  chancelier  de  France, mort 
en  867.  (Voy.  Appendice  I,  §  2). 

(i)  La  parente  de  Rorgon  et  d'Ébroïo  est  formellement  indiquée  dans  une  charte 
du  i«rmars  83g  du  monastère  de  Glanfcuil,  dont  était  abbé  Gausbert,  frère  du  comte 
du  Maine,  et  où  ce  dernier  avait  offert  à  Dieu  son  fils  Gozlin  (Marchegay,  i4rcA. 
d'Anjou,^.  379,  cart.  de  Saint-Maur) . 


RENOUL  II  ag 

grands  du  royaume  Aquitain  sur  les  bords  de  la  Loire,  sans  doute 
à  Pouilly,  pour  la  mi-carême  de  Tannée  867  et  là  il  leur  présenta 
son  fils  Louis  pour  régner  sur  eux;  en  outre,  il  constitua  à  ce 
prince  une  cour,  composée  de  familiers  de  son  palais,  wzmw^e- 
riales^  lesquels  devaient  assurer  dans  tout  le  pays  l'exécution  de 
ses  volontés  (1).  C'est  à  ces  agents  que  dut  être  confiée  l'adminis- 
tration du  Poitou,  dont  les  comtes  ne  sont  mentionnés  nulle  part 
pendant  une  période  de  douze  années  pour  le  moins.  Il  n'est  pas 
hors  de  propos  à  ce  sujet  de  remarquer  la  similitude  de  la  situa- 
tion des  enfants  de  Robert  le  Fort  et  de  Renoul.  Charles  le  Chauve 
dépouilla  les  uns  et  les  autres  successivement  de  leurs  domaines, 
leur  enlevant  toute  autorité  sur  ceux  qu'il  avait  bien  voulu  leur 
conserver  ;  par  suite  le  silence  se  fait  pendant  toute  la  vie  du  roi 
sur  les  comtés  dont  les  héritiers  des  victimes  de  Brissarthe  étaient 
détenteurs  et  dont  aucun  acte  ne  nous  révèle  le  sort,  à  savoir 
sur  ceux  de  Blois  et  de  Nevers,qui  faisaient  partie  de  l'hérédité 
de  Robert,  et  sur  celui  de  Poitou,  patrimoine  de  Renoul  (2;. 

Les  enfants  de  Renoul  furent  placés  à  la  cour  du  roi  d'Aqui- 
taine où  ils  devaient  être  retenus  dans  une  demi-captivité,  ana- 
logue à  celle  que  Louis  le  Débonnaire  avait  voulu  appliquer  en 
839  à  son  petit-fils,  Pépin  II,  qu'il  disait  vouloir  élever  près  de 
Iui,«adnutriendum  »,  écrit  le  chroniqueur  (3);  là  ils  partageaient 
le  sort  de  fils  de  personnages  d'un  rang  élevé  qui  remplissaient 
diverses  fonctions  dans  le  palais  du  roi.  Parmi  ces  derniers  se 
trouvait  Gailon,  fils  d'un  comte  du  même  nom,  alors  décédé.  Du 
consentement  de  sa  mère  Ililtrude,  ce  jeune  homme  entra  dans 
la  communauté  des  moines  de  Saint-Filbert  et  leur  fit  don  de 
nombreux  domaines  en  Poitou,  particulièrement  du  monastère 
de  Saint-Fraigne,  où  les  religieux,  qui  n'avaient  pas  alors  de  rési- 
dence stable,  auraient  pu  s'installer  définitivement  si  la  crainte 
des  Normands  n'avait  pas  mis  obstacle  à  ces  projets.  L'acte 
consacrant  la  donation  de  Gailon  fut  dressé  le  25  août  868  et  il 
le  fit  signer  par  ses  compagnons, qualifiés,  grâce  à  leur  haute  si- 


(i)  Atm.  de  Saint-Bertin,  pp.  iSg  et  i65. 

(a)  Voy.  PerU,  Mon.  Germ.,  I,  p.  678,  Reginonis  chron.,  an.  867;  Favre,  Eudes, 
comte  de  Paris,  pp.  6,  12,  i3. 
(3)  Chron.  d^Adémar,  p.  iSa,  add. 


3o  LES  COMTES  DE  POITOU 

tuation,  d'hommes  vénérables,  «  viri  vencrabiles  »  ;  Ténumération 
de  ces  témoins  comprend  quatre  comtes  :  Hcnoul,  Josbert,  Hildrad 
et  Hainaud  et  un  certain  nombre  de  particuliers  parmipesquels, 
au  premier  rang,  on  en  relève  un  du  nom  d'B'.ble.  Les  comtes 
Renaud  et  Josbert  et  peut-être  Eble  sont  assurément  les  enfants 
de  Henoul, attachés  comme  Gailon,  qui  bien  que  (ils  de  comte  ne 
portait  pas  ce  titre,  à  la  cour  du  roi  d'Aquitaine  (i). 

La  présence  de  ces  jeunes  gens  auprès  du  roi  explique  com- 
ment, à  défaut  d'autre  cause. ils  ne  pouvaient  participera  l'admi- 
nistration du  comté  de  Poitou  non  plus  qu'à  sa  défense,  quand  sa 
sécurité  était  menacée.  C'est  ainsi  qu'à  la  fin  de  celte  année 
868, les  Normands  ayant  de  nouveau  pénétré  en  Poitou,  les  habi- 
tants du  pays  les  attaquèrent,  en  tuèrent  un  grand  nombre  et 
mirent  le  reste  en  fuite;  les  vainqueurs  firent  à  celte  occasion  don 
à  saint  Hilaire,  sous  la  protection  de  qui  ils  s'étaient  placés,  de 
la  dîme  du  butin  dont  ils  s'étaient  emparés  (2). 

Parmi  les  honneurs  possédés  par  Renoul  I  et  dont  ses  enfants 
furent  dépouillés,  il  s'en  trouvait  un  dont  on  connaît  parfaitement 
le  sort,  c'est  l'abbaye  de  Saint-Hilaire.  Charles  le  Chauve  en  fit 
cadeau  à  Acfred,  ancien  comte  de  Toulouse,  qui  lui  avait  prêté 
un  puissant  concours  dans  sa  lutte  contre  Pépin.  Mais  Acfred 
était  ambitieux;  il  obtint  encore  du  roi  le  comté  de  Bourges,  dont 
était  alors  détenteur  le  comte  Gérard,  lequel  ne  voulut  naturel- 
lement pas  se  laisser  dépouiller.  Un  lutte,  promptement  termi- 
née, s'engagea  entre  les  deux  comtes;  Acfred,  ayant  été  presque 
aussitôt  le  début  des  hostilités  cerné  par  les  hommes  de  Gérard, 
s'enferma  dans  la  ferté  ou  maison  forte  d'une  villa  où  il  s'était 
retiré  ;  sur  son  refus  d'en  sortir,  le  feu  fut  mis  à  la  maison  ; 
chassé  par  les  flammes,  le  comte  chercha  à  s'évader,  mais  il  fut 
saisi  par  ses  ennemis  qui  lui  tranchèrent  la  lôle  et  rejetèrent  son 
corps  dans  le  brasier  (3).  C'est  ainsi  que,  dans  des  actions  sans 
intérôl  et  restées  pour  la  plupart  du  temps  ignorées,  périrent 
tant  d'hommes  notables  de  cette  époque  que  l'on  voit  tout  à  coup 

(i)  Maître,  Cunauld,  son  prieuré  et  ses  archives,  p.  28. 

(2)  Ann.  de  Saint-Berlin,  p.  i83.  L'omission  du  nom  du  chef  des  Poitenns,  con- 
trairement à  l'habitude  des  chroniqueurs,  indique  clairement  qu'ils  n'avaient  pas  de 
comte  à  leur  tète,  mais  seulement  des  officiers  d'un  rang  secondaire. 

(3)  Ann.  de  Saint-Berlin,  p.  171. 


RENOUL  II  3i 

disparaître  sans  laisser  de  traces  ;  leur  cupidité,  qui  ne  connais- 
sait aucun  frein,  les  entraînait  souvent  dans  des  entreprises  insi- 
gnifiantes où  ils  succombaient  misérablement. 

Pour  venger  la  mort  d'Acfred,  arrivée  au  commencement  de 
l'année  868,  Charles  le  Chauve  ravagea  le  Berry,  mais  sans  résul- 
tais pratiques  et  en  fîn  décompte  il  se  décida  à  rentrer  en  France. 
Il  se  trouvait  à  Saint-Denis  pour  le  début  du  carême  (1),  mais 
pendant  qu'il  résidait  sur  les  bords  de  la  Loire,  il  avait  eu  le 
temps  de  donner  l'abbaye  de  Sainl-Hilaire,  une  seconde  fois  va- 
vante  en  si  peu  de  temps,  à  Frotier,  archevêque  de  Bordeaux  (2). 

Ce  n'est  pas  seulement  du  silence  des  textes  au  sujet  des  com- 
tes du  Poitou  pendant  une  période  de  dix  années  que  l'on  peut 
induire  la  main-mise  de  Charles  le  Chauve  sur  le  comté,  main- 
mise qui  rentrait  parfaitement  dans  ses  façons  d'agir^  mais  on 
peut  .encore  tirer  quelque  enseignement  de  certains  actes  du 
roi  (3).  C'est  ainsi  que  le  18  mars  868  il  restitua  à  l'église  épisco- 
pale  do  Paris  la  villa  de  Naintré  sur  le  Clain,  dont  elle  avait  été 
jadis  dépouillée  (4).  Dans  son  diplôme  il  n'indique  pas  quels  étaient 
en  ce  moment  les  détenteurs  du  domaine  de  Naintré,  mais  on  ne 
saurait  douter  que  c'étaient  les  comtes  de  Poitou  aux  droits  de 
qui  Charles  s'était  suppléé  et  en  vertu  desquels  il  disposait  régu- 
lièrement de  leurs  bénéfices. 

Quelque  temps  après,  vers  872,  on  le  voit  régler,  par  l'inter- 
médiaire de  ses  agents  directs,  lesmissi,  les  difficultés  qu'avait 
un  monastère  avec  les  hommes  puissants  qui  l'avoisinaient.  L'ab- 
baye de  Charroux  se  plaignait  des  empiétements  qui  étaient 
commis  sur  ses  biens;  pour  y  mettre  ordre^  le  roi  envoya  un 

(i)  La  fête  de  Pâqaes  étant  tombée  le  18  avril  co  celle  année  868,  le  carême  com- 
mença le  3  mars, 
(a)  Ann.  de  Saint- Berlin,  p.  172. 

(3)  Besl;  (Hist.  des  comtes,  p.  21),  après  avoir  constaté  qu'en  aucun  livre  qui 
soit  digne  de  fui  il  n'est  fait  mention  des  comtes  de  Poitou  durant  vinçt  années  (le 
temps  de  celte  obscurité  ne  dépasse  pas  réellement  dix  ou  douze  années),  écrit  que  «par 
avanture  »  Bernard  d'Auvergne  prit  la  tutelle  des  enfants  de  Renoul  I,  ses  neveux. 
Or,  il  est  démontré  que  ce  Bernard,  confondu  par  Thistorien  de  nos  comtes  avec  le 
oeveude  l'ancien  comte  de  Poitou,  Emenon, portant  ce  même  nom  de  Bernard  et  dé- 
signé communément  sous  l'appellation  de  Bernard  fils  de  Bilcchildc,  était  le  cousin 
et  non  le  frère  de  Renoul  I  cl  qu'aucun  texte  ne  permet  de  lui  attribuer  quelque  in- 
gérence  dans  les  affaires  du  comté  de  Poitou  (Voy.  Appendice  I). 

(4)  Baluze,  Capital,  reç/um  Franc,  II,  append.,col.  i485. 


32  LES  COMTES  DE  POITOU 

comle  de  son  palais,  Emenon,  assisté  d'un  subdélégué  nommé 
Hier,  qui  devaient  juger  les  instances  introduites  par  les  moines 
et  empêcher  les  usurpations.  Dans  le  même  diplôme  le  roi  dé- 
clara que  des  avoués  seraient  chargés  après  le  départ  des  missi 
de  défendre  au  nom  de  l'autorité  royale  les  droits  et  les  privilè- 
ges de  l'abbaye  (1). 

Enfin  vers  875  il  intervient  directement  dans  les  affaires  de 
l'abbaye  de  Sainte-Croix.  Sa  fille  Rotrude  avait  pris  le  voile  dans 
ce  monastère;  or,  l'abbesse  étant  venue  à  mourir,  le  choix  de  la 
phipart  des  religieuses  se  porta  sur  la  fille  du  roi,  tandis  que 
quelques-unes  se  prononçaient  en  faveur  de  l'une  d'entre  elles, 
Odile;  le  roi  écrività  Frotier,  archevêque  de  Bordeaux,  à  Enge- 
noul,  évêque  de  Poitiers,  et  àl'évêque  Erard,  d'avoir  à  se  rendre 
dans  l'abbaye,  afin  d'y  présider  à  une  élection  régulière.  L'arche- 
vêque de  Reims,  Hincmar,  adressa  en  même  temps  de  sages 
conseils  aux  religieuses.  Le  roi  disait  aux  évêques  que  si  toute 
la  communauté  ou  même  seulement  une  partie,  fût-ce  même  la 
moindre,  était  d'accord  pour  choisir  Rotrude,  ils  devraient  l'ins- 
taller en  qualité  d'abbesse  ;  si  au  contraire  les  religieuses  por- 
taient leur  voix  sur  une  autre,  cello-ci  prendrait  la  direction  de 
la  maison  jusqu'à  ce  que  le  roi  eût  statué  sur  le  cas;  enfin  que  si 
Rotrude  était  élue,  Odile  retournerait  dans  le  monastère  d'où 
elle  était  venue.  Il  est  à  croire  que  l'influence  de  la  fille  du  roi 
prévalut,  car  elle  fut  maintenue  comme  abbesse  (2). 

Ces  quelques  faits, auxquels  on  ne  peut  opposer  de  contre-par- 
tie, paraissent  bien  fournir  la  preuve  que  jusqu'à  sa  mon  Charles 
le  Chauve  ne  cessa  de  posséder  le  Poitou  et  de  l'administrer 
comme  les  autres  dépendances  du  domaine  royal  proprement 
dit.  Il  avait  une  politique  centralisatrice  et  il  s'efforça  de  l'appli- 
quer le  plus  qu'il  put,  surtout  en  Aquitaine  ;  elle  était  en  opposi- 
tion avec  les  tendances  indépendantes  des  grands  seigneurs,  aussi 
quand  il  lui  fallut  recourir  à  eux  fut-il  fort  embarrassé  pour  justi- 
fier ses  actes  et  les  leur  faire  approuver.  C'est  pourquoi,  à  l'as- 
semblée de  Kiersy-sur-Oise  de  877,  où  tant  de  questions  avaient 

(i)D.  Fonteneau,  rv,  pp.  3i  et  35. 

(2)  Mabillon,  Annales  ord.  S.  Benedicti,lU,  p.  199;  Pertz,  Mon.  Gerin.^  1^.9.,  XIII, 

p.  "j48. 


RENOUL  II  33 

élé  posées  par  lui  aux  membres  de  la  diète,  ne  fit-il  qu'indiquer 
qu'il  y  avait  lieu  de  s'occuper  de  l'Aquitaine,  sans  proposer  de 
solution  à  intervenir  (1). 

Charles  le  Chauve  mourut  le  6  octobre  877  ;  or,  six  mois  étaient 
à  peine  écoulés  que  l'on  voit  les  enfants  de  Renoul  I  établis  en 
Poitou  et  y  occuper  la  position  k  laquelle  leur  naissance  aurait 
dû,  depuis  longtemps,  leur  donner  droit.  Au  mois  d'avril  878  le 
comte  Josbert  fait  abandon  à  l'église  de  Saint-Hilaire  de  Poi- 
tiers d'un  mansc  seigneurial  situé  près  de  Saintes,  dans  la  villa 
de  Dorodonno,  avec  les  serfs  qui  y  demeuraient.  Pour  assurer 
à  cet  acte  toute  sa  valeur  il  y  apposa  sa  signature  et  le  fit 
confirmer  par  les  assistants  ;  en  tôle  de  ceux-ci  est  le  comte  Re- 
noul (2). 

Uien  qu'aucune  qualification,  selon  le  général  usage  de  ce  temps, 
n'accompagne  le  nom  des  deux  comtes,  on  peut  dire  que  Renoul 
signa  l'acte  en  qualité  de  comte  de  Poitiers,  titre  qu'à  partir  de 
cette  époque  lui  donnent  les  historiens.  Quant  à  Josbert,  qui  n'é- 
tait pas  plus  que  son  frère  un  simple  comte  palatin,  on  peut  se 
demander  s'il  n'administrait  pas  spécialement  la  Sainlonge  où, 
depuis  la  mort  du  comte  Landri,  advenue  eu  866,  on  ne  signale 
l'existence  d'aucun  comte,  et  qui,  depuis  ce  jour,  a  constamment 
suivi  les  destinées  du  Poitou. 

L'avènement  de  Louis  le  Bègue  marque  donc  un  important 
changement  dans  la  destinée  des  enfants  de  Renoul  I,  dont  la 
situation,  grâce  à  leur  habileté,  ne  fit  désormais  que  grandir  ;  ils 
avaient  su  profiler  des  largesses  que  ce  roi  avait  été  contraint  de 
faire  pour  se  recruter  des  partisans  et  réduire  à  néant  les  deux 

(i)  L'article  24  du  capitulaire  est  ainsi  codçu  :  De  regno  Aquitanico,  et  ces  trois 
mots,  qui  ont  toute  l'apparence  d'un  titre,  ne  sont  suivis  d'aucun  texte.  La  situation 
en  Aquitaine  était  si  tendue  qu'au  moment  de  partir  pour  Pexpédition  dont  il  ne  de- 
vait pas  revenir,  le  roi  préféra  laisser  les  choses  en  l'état  plutôt  que  de  risquer  de 
porter  à  son  comble,  par  une  solution  hâtive,  le  mauvais  vouloir  de  gens  à  qui  il  lui 
bllait  avoir  en  ce  moment  recours. 

(3)  Rédet,  Doc.  pour  Saint-ffilaire,  I,  p.  ii .  Dans  cet  acte,  le  comte  Josbert  es 
désigné  par  le  mot  latin  Gauzbertus  tandis  que  les  annales  de  Saint- Vaast  (p.  345) 
l'appellent  tantôt  Gotbertas,  tantôt  Gozberlas;  ces  formes  lalines  ont  été  interprétées 
généralement  en  français  par  celle  de  Gauzbert,  mais  la  charte  de  Cunauld  (Maître, 
loc,  cit.,  p.  a8),en  désignant  le  frère  de  Renoul  sous  le  nom  de  Josbertus  cornes,  in- 
dique que  la  lettre  G,  initiale  du  nom  de  Gauzbert,  devait  être  prononcée  dans  une 
tonalité  adoucie  qui  donne  Josbert  eu  français  ;  Besly  {ffisl.  des  comtes,  p.  ao)  l'ap- 
pelle encore  Gobert. 


34 


LES  COMTES  DE  POITOU 


parlis  qui  lui  opposaient  des  concurrents  au  trône  de  France. 
Du  reste,  on  ne  voit  pas  les  lits  de  Roiioul  I,  préoccupés  d'as- 
surer leur  auturilt^  dans  leur  comté,  prendre  pari  aux  mouve- 
menls  qui  marquèrent  le  court  règne  de  Louis  le  Bègue.  Ce 
prince  paraît  même  ne  s'être  mêlé  aux  affaires  du  Poitou  que 
dans  une  seule  circonstance,  c'est  pour  reconnaître  l'élection 
d'une  nouvelle  ab!)esse  de  Sainlé-Croix,  Ava,  qui  avait  succédé 
à  Hoirude,  et  confirmer  les  immunités  de  ce  monastère  que  la 
présence  des  princesses  de  sang  royal  seml>lai(  raUacher  plus 
inlimement  à  la  couronne;  le  diplôme  de  Louis  le  Bègue  est  du 
4  juillet  H78(t). 

La  mort  de  ce  prince,  arrivée  le  10  avril  879,  ne  nuisit  en  rien 
au  comte  de  Poitiers,  et  un  esprit  aussi  avisé  que  le  sien  ne  pou- 
vait que  tirer  bon  parti  des  difficultés  qui  se  présentaient  pour  le 
règlement  de  la  succession  à  la  couronne  de  France.  Louis  avait 
contracté  deux  unions  successives  qui  toutes  deux  se  réclamaient 
de  la  légalité.  Vers  862,  alors  qu'il  était   en  révolte  contre  son 
père,  il  avait  épousé  Ansgarde,  fille  du   comte  llardouin;   mais, 
quand  en  SG7  Charles  le  Chauve  pardonna  à  son  fils  et  lui  donna 
le  royaume  d'Aquitaine,  il  y  mil  pour  condition  qu'il  répudierait 
Ansgarde  et  prendrait  pour  femme  Adélaïde  d'Angleterre;  or,  le 
pape  Jean  VIll  ne  voulut  jamais  reconnaître  la  validité  de  ce  se- 
cond mariage,  le  premier  n'ayant  pas  été  dissous  conformément 
aux  règles  de  l'Eglise.  D' Ansgarde,  Louis  le  Bègue  avait  eu  deux 
fils,  Louis  el  Carlo.man,et  il  laissait  /Vdélaïde  enceinte;  aussi,  de 
crainte  d'un  conflit  qu'il  prévoyait,  au  moment  de  sa  mort,  le 
roi   désigna-t-il  pour  son  successeur  son  fds  aîné  Louis,  el  lui 
envoya  les  ornements  royaux.  Mais  un  troisième  parti  se  forma, 
qui  jugea  qu'un  enfant  de  quinze  ans,  tel  qu'était  Louis  !II,  n'é- 
tait pas  de  laîlle  à  défendre  le  royaume  contre  ses  ennemis  inté- 
ricurset  extérieurs  et  appelaau  trône  Louis  de  Germanie.  Devnnt 
ce  péril,  les  partisans  du  roi  défunt  se  mirent  d'accord,  ils  écar- 
tèrent le  nouveau  compétiteur  en  lui  abandonnant  la  Lorraine  et 
pour  donner  plus  de  force  à  la  royauté  légitime  et  faire  disparaî- 
tre tout  ferment  de  discorde,  ils  décidèrent  que  les  deux  enfants 


[i)  GaH.  Chrisl.f  II»  ioslr.,  col.  35S;  D.  Fuoleneau,  V,  p.  Say. 


RENOUL  II  35 

d'Ansgarde  jouiraient  à  lilre  égal  de  la  royauté.  Les  jeunes  prin- 
ces furent  sacrés  par  Anségisc,  archevêque  de  Sens,  au  mois  de 
septembre  879  (i).  L'aclion  commune  des  deux  jeunes  rois  se 
porta  donc  sur  toutes  les  parties  du  royaume  et  les  Normands 
ravageant  en  ce  moment  les  contrées  de  la  Loire,  ils  marchèrent 
contre  eux  ;  le  30  novembre  ils  les  atteignirent  sur  les  rives  de  la 
Vienne,  les  taillèrent  en  pièces  et  beaucoup  d'enlre  eux  en  s'en- 
fuyant  périrent  dans  les  eaux  de  la  rivière  (2). 

Cette  victoire  délivrait  pour  quelque  temps  le  Poitou  de  ces 
éternels  pillards  et  permettait  à  Henoul  d'asseoir  plus  solidement 
son  autorité.  On  ne  saurait  dire  auquel  des  deux  jeunes  rois  il 
s'était  plus  particulièrement  attaché,  mais  le  hasard  le  plaça 
bientôt  dans  la  dépendance  immédiate  de  Carloman.  En  e(Tet,  les 
grands  seigneurs  trouvant  sans  doute  des  inconvénients  personnels 
dans  cette  possession  ind  ivise  de  la  royauté  partagèrent  le  royaume 
entre  les  deux  princes  (3);  l'Aquitaine  tomba  dans  le  lot  de  Car- 
loman, dont  la  présence  en  Poitou  n'a  pas  été  constatée,  mais 
qui,  dans  ses  déplacements  fréquents^  apparaît  plusieurs  fois  sur  les 
confins  de  ce  pays,  dont  il  fut  à  diverses  reprises  sollicité  de  s'oc- 
cuper; ainsi,  étant  pour  lors  en  Berry,  on  le  voit  délivrer  le 
5  juin  881  un  diplôme  en  faveur  des  moines  de  Saint-Florent  alors 
chassés  de  leur  monastère  par  les  ^'ormands  et  dans  lequel  il  est 
dit  «  que  leur  pays,  dont  la  vue  était  autrefois  si  belle,  ne  ressemble 
<i  plus  qu'à  une  solitude;  que  ses  anciens  colons,  aussi  bien  que 
«  les  habitants  des  bords  de  la  Loire  qui  ont  été  contraints  d'aban- 
«  donner  leurs  demeures^  ont  perdu  tout  espoir  de  retour  sur 
«  cette  terre,  jadis  si  heureuse  »  (4).  Le  14  juin  882,  se  trouvant 
à  Z,i/jciacw*  en  Anjou,  il  prend  sous  sa  sauvegarde  le  monastère  de 
Beaulieu  en  Limousin  (5),  et  enfm  le  22  avril  884,  étant  au  palais 
de  Ver,  il  confirme  les  immunités  de  l'abbaye  de  Sainte-Croix  (6). 

Non  seulement  Renoul  s'empressa  de  reconnaître  l'autorité  du 

(i)  Ann.  de  Saint-Berlin,  p.  aSa. 
(a)  Ann.  de  Saint-Bertin,  p.  a83. 

(3)  ^nn.  de  Saint-Berlin,  p.  284. 

(4)  Rec.  des  hist.  de  France,  IX,  p.  422. 

(.î)  Deloche,  Cari,  de  Beaulieu,  p.  20.  C.  Port,  dans  son  Dictionnaire  de  Maine- 
et-Loire,  II,  p.  5a3,  propose  d'identifier  la  localité  de  Lipciacus  avec  Lczc,  commune 
de  Choazé,  Indre-et-Loire. 

(6)  Besly,  Rois  de  Guyenne,  p.  4»;  D.  Fonteneau,  V,  p.  535, 


36  LES  COMTES  DE  POITOU 

nouveau  roi,  mais  encore  il  témoigna  manifestement  de  ses  sen- 
timents en  faisant  frapper  monnaie  à  son  nom.  Le  monnayage  du 
Poitou,  c'esl-à-dire  l'atelier  de  Melle,  se  trouvait,  en  effet,  en  ce 
moment  entre  les  mains  du  comte;  c'était  un  de  ces  bénéfices  qu'il 
avait  su  se  faire  octroyer,  et  non  le  moindre,  en  faisant  appliquer  à 
son  profil  les  usages  qui  prédominaientà  la  courdu  roi  de  France 
el  qui  marquent  d'un  cachet  si  particulier  la  fin  du  régime  carlo- 
vingien.  Quelques  années  après,  le  roi  Eudes  disait  encore  dans  le 
préambule  de  l'un  de  ses  diplômes  :  «  Il  appartient  au  roi  et  à  sa 
«  toute  puissance  de  favoriser  ses  fidèles  et  de  les  élever  en  dignités 
K  en  leur  donnant  de  grands  biens;  par  ce  moyen,  ils  sont  plus 
«  portés  à  garder  leur  fidélité  envers  Dieu  et  envers  le  roi  (1).  » 
Telle  était  en  effet  la  règle.  Charles  le  Chauve  avait  si  bien 
mis  celte  doctrine  en  pratique  que  les  biens  du  domaine  royal 
étaient  en  beaucoup  de  lieux  presque  tous  passés  dans  des  mains 
étrangères;  ses  successeurs  continuèrent  à  agir  de  même,  de 
sorte  qu'il  arriva  un  jour  où  le  roi,  n'ayant  plus  suffisamment  de 
biens  pour  se  consei'ver  un  revenu  régulier  ou  pour  faire  des 
largesses  à  ses  fidèles,  se  trouva  à  la  merci  de  ses  grands  vassaux 
enrichis  de  ses  dépouilles. 

Pour  s'assurer  les  services  de  Henoul  II,  Louis  le  Bègue  ne . 
manqua  pas  de  lui  donner  quelques  portions  du  fisc  royal,  et  l'une 
de  ces  grâces  fut  assurément  l'abandon  en  faveur  du  comte  de 
Poitiers  du  monnayage  royal  établi  à  Melle.  Cet  acte  dut  suivre  de 
bien  près  l'élévation  de  Louis  au  trône,  car  il  n'existe  pas  de 
monnaies  frappées  à  Melle  au  nom  du  roi  Louis.  On  voit  se  con- 
tinuer dans  cet  ateher  le  monnayage  au  type  de  Charles  le  Chauve 
avec  celte  modification,  toutefois,  que  les  monnaies  qui  en 
sortaient  furent  pourvues  d'un  signe  caractéristique  manifes- 
tant aux  yeux  de  tous  qu'il  n'était  plus  la  propriété  du  roi,  mais 
qu'il  était  passé  dans  celle  du  comte  (2).  Ce  signe  est  une  petite 
croix  +  qu'  t^st  intercalée  dans  la  légende  du  revers  des  pièces  au 
nom  du  roi  Carlonian  et  que  l'on  retrouve  aussi  sur  celles  posté- 
rieures qui  portent  le  nom  de  Charles. 

(i)  Rédel,  Doc.  pour  Saint- ffilaire,  p.  i6. 

(2)  Voy.  mes  Observations  sur  les  mines  d'argent  et  l'atelier  monétaire  de  Melle^ 
pp.  17  et  ss. 


RENOUL  II 


37 


La  reconnaissance  du  nouveau  roi  ainsi  publiquement  faite 
avait  d'autant  plus  de  prix  que  Renoul  Ha\l  en  quelque  sorte  le 
dt^fenseur  atlilrt''  des  droits  du  fils  d'Adélaïde  d'Angleterre  venu 
au  monde  le  Î7  septemiire  879,  au  moment  même  où  ses  deux 
frères  étaient  mis  conjointement  en  possession  du  royaume.  Cet 
enfant,  nommé.  Charles,  et  qui  plus  tard  devint  le  roi  Charles  le 
Simple,  dut  être  confié  dès  son  plus  j<îune  âge  au  comte  de  Poi- 
tiers qui  aurait  été  à  la  fois  son  défenseur  et  son  geôlier  (1).  La 
présence  entre  les  mains  de  Renoul  de  ce  jeune  prince,  avec  ses 
droits  éventuels  à  la  eouronne  de  France^  droits  qui  ne  tardèrent 
pas  à  devenir  une  réalité  par  la  mort  successive  di»  Louis  I H  et  de 
Carloman,  en  882  et  884, ne  put  que  grandir  le  rôle  que  le  comte 
de  Poitiers  se  trouvait  appelé  à  jouer.  Après  la  mort  de  Carloman 
des  intrigues  se  nouèrent  pour  faire  monter  Charles  sur  le  trône 
cl  Renoul  n'y  demeura  vraisemblablement  pas  étranger,  mais 
elles  échouèrent  devanl  les  visées  des  Francs  du  Nord,  parmi 
lesquels  il  convient  de  citer  l'oncle  du  comte  de  Poitiers.  Gn/.liu, 
qui,  en  884,  avait  été  pourvu  de  l'évêché  de  Paris,  et  son  ancien 
compagnon,  Geilon  (2),  qui,  devenu  successivement  abbé  de  Noir- 
mootier,  puis  de  Tournus»  et  enfin  évoque  de  Langres,  fut  l'un 
des  premiers  qui  se  rendirent  auprès  de  Charles  111  dit  le  Gros, 
empereur  d'Allemagne,  quand  leschofs  francs  appelcreni  celui-ci 
à  régner  sur  la  France  (3). 

Renoul  reconnut  donc  l'élection  de  Charles  le  Gros  et  pendant 
toute  la  durée  du  règne  de  ce  prince,  dont  Paulorité  se  fit  si  peu 
sentir,  il  resta  tranquille  (4).  Mais  à  la  mort  de  l'empereur, 
advenue  h  la  fin  de  l'année  887,  la  question  de  la  royauté  s'élanl 
présentée  à  nouveau,  tout  porte  a  croire  que  le  comte  de  Poitit'rs 
entrevit  l'occasion  déjouer  un  rôle  actif  et  eut  la  velléité,  sinon  de 


(i)  Ann. deSai'nt'Vaast,  pp.  3oi  et  335. 

(2)  Celle  orlho^mplip,  qui  psl  cpIIc  âcs  hisloriena  du  lemps,  témoigne  que  ].i  leUrc 
G,  initiale  du  nom  de  (lailon,  avait  le  son  du  J. 

(3)  Pour  tous  les  faits  lourhant  11  l'iiisioirc  pcnérale  de  celle  époque,  nous  ren- 
ToyoDS  à  la  remarquable  élude  de  M.  Edouard  Fa^TC,  Eudes,  comte  <le  Paris. 

(4)  Ce  fait  est  constate  par  deux  chartes  poitevines  dont  les  indicnlions  chronolo^i- 
qucs  sont  ainsi  con(;ues  :  Donoé  au  mois  d'avril  la  seconde  année  du  ri's:^p  de  Charles 
empereur  après  la  ninrt  du  roi  Cartouian  (Arch.  de  la  Vieune,  oritr-.  N<»îiiliê,  n°  eo), 
et  :  Donné  au  mois  de  septembre  l'an  second  du  rè^e  de  Charles  empereur  (Ar- 
cbivea  de  la  Vienne,  oriç. ,  Noaillé,  n'  ti). 


38  LES  COMTES  DE  POITOU 

se  faire  élire  roi  de  France,  du  moins  de  restaurer  à  son  profil 
le  tilre  de  roi  d'Âquilaine  (1).  Il  pouvait  arguer  que  de  sa  part 
ce  n'était  pas  une  usurpation,  mais  qu'il  faisait  tout  simplement 
valoir  les  droits  qu'il  tenait  de  sa  mère,  la  petite-fille  de  Cliarle- 
magne.  Du  reste,  aussitôt  après  la  déposition  ou  la  mort  de 
Charles  III,  il  témoigna  publiquement  de  ses  sentiments  à  l'égard 
de  la  vacance  du  trône  de  France,  en  faisant  frapper  dans  son 
atelier  de  Mclle  une  monnaie  sur  laquelle  le  nom  de  la  cité  de 
Poitiers  remplace  celui  du  roi.  Il  ne  pouvait  être  question  de 
présenter  aux  chefs  francs  son  pupille,  le  fils  de  Louis  le  Bègue, 
pour  prendre  le  pouvoir,  le  motif  qui  avait  fait  précédemment 
écarter  ce  prince,  sa  jeunesse,  subsistant  toujours.  Aussi  dût- il, 
sinon  se  prononcer  pour  l'un  des  deux  grandspartis  qui  portaienldes 
candidats  au  trône,  du  moins  attendre  que  la  majorité  se  fût  dessinée 
en  faveur  de  l'un  d'eux.  Eudes,  le  fils  de  Robert  le  Fort,  qui  venait 
de  se  signaler  dans  la  défense  de  Paris  contre  les  Normands  et  que 
Charles  avait  fait  duc  des  Francs,  était  mis  en  avant  par  un  parti 
puissanlquisongeaitavant  tout  à  la  sécurité  du  royaume;  un  autre, 
qui  reprochait  à  Eudes  de  s'être  approprié,  comme  son  père,  des 
biens  ecclésiastiques,  fixa  son  choix  sur  Guy  de  Spolète,  le  petit-fils 
de  Lambert,  comte  de  Nantes,  devenu  un  puissantprince  italien,  et 
qui,  croyant  au  triomphe  de  sa  cause,  vint  en  France  et  se  fil  même 
sacrer  roi  à  Langres  par  Geilon.  Mais  Eudes,  non  plus,  ne  per- 
dait pas  de  temps  ;  il  se  fit  couronner  roi  à  Compiègne  par  l'ar- 
chevêque de  Sens,  le  29  février  888,  et  Guy,  sentant  la  lutte 
insoutenable,  se  retira  incontinent  en  Italie.  Débarrassé  de  ce 
côté,  Eudes  se  retourna  contre  le  roi  de  Germanie,  Arnoul,  que  de 
puissants  adversaires  lui  opposaient,  et  reconnut  sa  suzeraineté 
impériale.  Cet  acte  de  politique  habile  le  laissa  libre  de  s'occu- 
per des  affaires  intérieures  du  royaume  :  il  pacifia  le  nord  de  ses 
états,  et,  enfin,  mailrede  ses  actions,  il  se  tourna  vers  l'Aquitaine. 
Pendant  que  se  passaient  tous  ces  événements,  c'est-à-dire  pen- 
dant l'année  888,  Renoul  était  resté  dans  l'expectative  ;  sasitua- 


(i)  La  chronique  d'IIermana  {Rec.  des  hist.  de  France,  VllI,  p.  247)  cite  parmi 
les  grands  personnages  qui  usurpèrent  le  titre  de  roi  en  888,  Eudes,  fils  de  Robert, 
dans  la  Gaule  jusqu'à  la  Loire,  et  Renoul, au  delà,  en  Aquitaine;  les  annales  de  Fulde 
disent  aussi  que  Renoul  se  posa  comme  roi  (Pertz,  Mon.  Germ.,  SS.  I,  p.  4u5). 


RENOUL  II 


39 


tion  était  grande  et  c'est  ce  qui  ressort,  de  toute  évidence,  des 
litres  de  conite  et  de  duc  de  la  plus  grande  partie  de  l'Aqui- 
taine qui  lui  sont  donnés  par  les  chroniqueurs  (1).  Eudes  avait 
eu  soin  de  se  garantir,  autant  que  possible,  contre  toute  entreprise 
hostile  de  sa  pari  en  couvrant  do  bienfaits  son  propre  frère  Eble. 
Dès  sa  prise  de  possession  du  pouvoir,  ii  lui  avait  donné  l'impor- 
tante charge  de  chancelier  et  il  le  tenait  en  même  temps  par 
les  importants  bénéfices  dont  ii  jouissail  dans  le  nord  du 
royaume;  en  effet,  Eble,  déjà  pourvu,  en  881,  de  l'abbaye  de 
Sainl-Germain-des-Prés,  que  lui  avait  abandonnée  son  oncle 
Gozlin,  avait  succédé  à  cehji-ci  en  88G  (2)  dans  la  possession  des 
abbayes  de  Jumièges  et  de  Saint-Denis,  et  c'est  en  celte  dernière 
qualité  qu'à  la  tête  de  ses  religieux  il  avait  pris  une  part  glorieuse 
à  la  défense  de  Paris  contre  les  Normands  et  que,  parfois,  il 
suppléa  le  comte  Eudes  dans  celle  lutte  périlleuse  (3). 

Celle  confralernilé  militaire,  le  propre  soin  de  ses  intérêts 
assuraient  au  roi  dr  France  la  ndélité  d'Eble  el,  pur  suite,  de- 
vait-il l'espérer,  celle  de  Renoul;  aussi  songea-t-il,  quand  le  calme 
fui  rétabli  dans  le  nord  de  ses  états,  h  se  faire  reconnaître  véri- 
tablement roi  par  les  Aquitains.  Dans  ce  but,  sans  paraître  se 
soucier  qu'en  ce  faisant  il  put  courir  quelque  danger,  il  se 
dirigea  vers  leur  pays  à  la  fin  de  l'année  888,  accompagné  seule- 
ment d'une  simple  escorte.  Il  partit  de  l'abbaye  de  Saint-Vaasl 
après  les  fêtes  de  Noél,  mais  il  ne  dut  pas  pénétrer  bien  loin  en 
Aquitaine;  llenoul  se  porta  au  devant  de  lui  avec  ses  principaux 
adhérents  et  se  lit  particulièrement  accompagner  du  jeune 
Charles,  dont  la  présence,  dans  ces  circonstances  spéciales,  avait 
bien  sa  signification  ;  il  promit  toutefois  à  Eudes  qu'il  ne  cher- 


(i)  Afin,  de  Sainl-Vaast,  p.  335;  Mabille,  La  pancarte  noire  de  Saint-Martin  de 
Tours,  p.  1 tO. 

(a)  Gozlin  mourut  Je  i6  avriJ  886. 

(3)  IjO  rôle  i|ue  nous  atlribuoas  au  frère  de  Renoul  H  est  absoluiueiit  eu  désaccord 
avec  TopinioD  de  Mabille  {Le  royaume  d'Ai/ailainc,  p,  i8),  reprise  postéricuremenl 
par  M.  Kavre  {Eudes,  comfe  de  Paris,  p.  33,  note  lo).  Suivant  ces  érudils,  il  y 
aurait  lieu  d'établir  une  dislioclion  entre  Eble,  abbé  de  Suinl-Denis,  et  Eble,  frère  du 
citnilc  de  Poilou,  qui  seraient  deux  personnages  diffcrenis.  Nuus  faisons  valoir  par 
ailleurs  (Appendick  I)  les  arguments  tjui  nous  ont  (jorté  à  accepter  les  dires  de  Rcgi- 
non,  admis  comme  e.\ac(s  par  les  auteurs  du  Gallia  Cltristiana,  et  remis  en  lumière 
par  M.  Poupardirt  dans  sa  k  Note  sur  Ebles,  abbé  de  Saint-Denis  au  letnps  du  roi 
Eudes  «  {Bibl.  de  la  Faculté  des  lettres  de  Paris,  III,  p.  «j3). 


4o 


LES  COMTES  DE  POITOU 


cherait  pas  à  se  servir  du  jeune  prince  pour  lui  nuire  et  enfin  il 
lui  prGla  un  serment  de  fid«^lilr'',  peut-Mre  un  peu  vague,  mais 
dont  le  roi  du[  se  contenter  ;  Eudes,  niellant  ensuite  en  avant 
une  nouvelle  apparition  des  Normands,  ne  poussa  pas  plus  loin 
son  voyage  et  rentra  en  France  (1). 

Celle  rapide  chevauchée  n'avait  mis  le  roi  en  rapport  qu'avec 
quelques  chefs  de  l'Aquitaine  ;  maisc'i'^lail  un  premier  pas  dont  il 
ne  voulut  pas  perdre  les  avantages  et  dès  le  mois  de  juin  de 
l'année  889  il  était  de  retour  à  Orléans.  Pendant  le  séjour  qu'il  fit 
dans  celte  vilie,  il  chercha  de  nouveau  à  se  concilier  le  comte  do 
Poitiers  en  lui  accordant  quoiqu'une  de  ces  faveurs  que  celui-ci 
semble  avoir  si  fort  prisées.  L'aUbaye  de  Sainl-Martin  de  Tours 
avait  jadis  reçu  en  don  des  rois  de  France  l'alleu  de  Doussais  en 
Poitou  (2), qui  avait,  à  diverses  reprises,  élé  usurpé  par  des  parti- 
culiers. Eudes  contraignit  le  dernier  délenlcur  dece  bien  aie  res- 
tituer aux  chanoines,  mais  en  même  leuips  il  leur  imposal'obli- 
gation  de  l'aliéner  de  nouveau  en  faveur  de  HenouLqui  le  recul 
en  précaire,ainsi  quples  alleusde  Celliers  et  de  Layré(3)  dont  ce- 
lui-ci avait  fait  précédemment  don  au  monaslcre  ;  grâce  à  celle 
concession,  le  comte  de  Poitiers  s'enrichissait  d'un  important 
domaine  el  trouvait  en  même  temps  le  moyen  de  revenir  sur  un 
acte  qu'il  regrettait  sansdoule  (4J.  Vers  ce  même  temps,  Frotier, 
qui,  de  l'archevêché  de  Bordeaux, était  passé  à  celui  de  Bourges, 
vint  à  mourir,  et  Eudes,  toujours  préoccupé  de  s'attacher  Henoul, 
donna  h  son  frère  Eble  la  puissante  abbaye  de  Saint-Hilaire{5) 


(i)  Ann.  ilr  Snint-Vans/,  p.  335. 

(a)  On  cor>n.îîl  »n  (rien<(  mémvtni^^îen  porlant  ceUe  léçende  :  DVFCIiVCO  CV'RTE 
SC[  MARTINI  et  le  nom  du  mouétnire  AVL1GISILVS,  qui  nllcsle  que  dps  uno  épo- 
que reculée  Doussni»»  élait  dans  )»  dépendance  de  Sainl-Marlin  (A.  Ilichard,  A'ole 
8111' denx  monni^iies  mérnuinfiif-nnrs,  Poîljers,  1881). 

(3)  Rcnoul  déclnre  dans  l'acle  iju'il  avait  ncqnis  le  domaine  de  Cellier»  d'an,  de  .<»e« 
cousins  porlani  Ifl  mèniR  nom  que  lui  ni  l'on  voit  d-ins  la  reconnnisaancede  la  prèc-sire 
obicnue  par  son  fiU  Kbie  en  890  qu'il  tenait  Lsyrc  d'.\llarJ,  Ail'dnnlux^iW'i  d'Kdon, 
Ef/edo,  Jeur  parmi, 

(4>  Maliille,  Ptirtntrfe  noire,  p.  68,  n"  xvii.  el  p.  iiO.ni  xcvu  ;  Bcsly,  //ist.  des 
comtes,  preuves,  pp.  iSo,  201  el  203;  l'-ivre,  K-ide.s,  crjmte  de  Paria,  pp.    ijO  et  127. 

(j)  Frolier  mourut  en  SStj.poslérieuremenl  au  mois  de  juin  {Gnllin  fJÀri'ï/.  jll.eol. 
?3);  d'après  le  diplùrne  d'Euiles,  du  3o  dêecmhrr:  de  cette  année,  dool  il  viH  <*lre  parlé, 
EMe,  frérR  de  Henoul,  étant  abbé  à  celte  date,  il  n'est  pas  possible,  comme  l'nnl  fait 
les  auteurs  du  Gallin  (II,  col.  122JI,  d'intercaler  Ketioul  entre  Frotier  et  Eble;  ils 
ont  mal  inlfirprété  un  pîtssa^e  de  3eslv  {IJist.  des  comtes^  p.  itj},  icfjuel  se  rapporte 
êvHemment  A  Renoul  I  et  non  k  Rennul  II. 


RENOUL  II  4i 

que  possédait  le  prélat  défunt  ;  peu  après,  le  30  décembre,  de 
Chartres,  où  il  se  trouvait  alors,  il  confirma  un  portage  des 
terres  de  l'abbaye   fait  entre  Eble  et  ses  chanoines  (1). 

Tous  ces  actes  témoignent  du  désir  d'Eudes  de  vivre  en  bonne 
intelligence  avec  le  comte  de  Poitiers,  mais  ses  contemporains 
n'en  jugeaient  pas  tous  ainsi,  et  celle  phrase  d'un  chroniqueur  à 
propos  de  Renoul  laisse  fort  à  penser  :  «  Comme  c'élait  un  guerrier 
redoutable,  il  était  entres  grand  honneur  auprès  du  roi  (2).»  Le 
mot  est  dit,  Eudes  le  craignait;  aussi,  quand, dans  le  courant  de 
890,1e  comte  de  Poitiers  mourut  inopinément  à  la  cour  du  roi  de 
France  où  il  s'était  rendu  sur  sa  pressante  invitation,  le  bruit  cou- 
rut qu'il  avait  été  empoisonné  (3). 

Ce  n'était  pas  sans  raison  qu'Eudes  redoutait  Henonl  qui  pou- 
vait toujours  lever  contre  lui  l'étendard  de  la  révolte  au  nom  de 
Charles,  le  seul  descendant  direct  des  rois  carlovingiens,  mais 
d'autre  part  le  comte  de  Poitiers  était  tenu  à  des  ménagements 
envers  le  roi  de  France,  car  celui-ci  s'était  assuré  le  concours 
d'un  adversaire  naturel  de  Renoul,  d'un  compétiteur  à  la  posses- 
sion de  son  comté,  en  un  mol,  d'Aymar,  fils  du  comte  Emenon, 
dépossédé  par  Louis  le  Débonnaire  en  839  ;  on  peut  donc  dire 
que  le  roi  et  le  comte  étaient  à  deux  doigts  de  jeu. 

On  se  rappelle  que,  partisans  dévoués  des  droits  de  Pépin  11  h 
la  couronne  d'Aquitaine,  Emenon  el  son  frère  Bernard  avaient 
été  chassés  de  Poitiers,  et  tandis  que  Bernard,  retiré  auprès  de 
Rainaud,  comte  d'Herbauge,  succombait  avec  lui  en  844,  Eme- 
non avait  été  prendre  asile  auprès  do  son  autre  frère,  Turpion, 
qui,  ne  l'ayant  pas  suivi  dans  sa  lutte  contre  le  roi,  en  avait  été 
récompensé  par  le  don  du  comté d'AngouIême.  Pendfint  plusieurs 
années,  il  seconda  Turpion  dans  l'administration  el  surtout  dans 
la  défense  de  son  comlé,  mais  celui-ci  ayant  perdu  la  vie  le  4  oc- 
tobre 863  dans  une  rencontre  avec  des  Normands  auprès  de  Saintes 
où  Turpion  et  Maur,  le  chef  des  pirates,  s'eniretuèrent,  Eme- 
non lui  succéda,  sans  opposition,  semble-t-il,  de  Charles  le  Chauve. 


(i)  Rédet,  Doc.  pour  Saml-I/ilairo,  I,  p.  12. 

(2)  Chron.  d'Adémnr,  pp.   iSg  et  i^o.  La  chronique  de  Richard  de  Poitiers  {/ier. 
des  hist.  de  France,  IX,  p.  22)  rapporte  les  mêmes  faits ({u'Adcmar. 
"  (3)  Chron.  d'Adémar.p.  i4o. 


4a  LES  COMTES  DE  POITOU 

Mais  l'ancien  comte  de  Poilicrs,  emporlô  par  son  caractère  aven- 
tureux, ne  se  coiilenfa  pas  de  lutter  contre  l'ennemi  extérieur 
qui  ravageait  le  pays.  Il  eut,  deux  ans  après,  de  vifs  dt!m<*[6s 
avec  son  voisin  Landri,  comte  de  Saintes,  au  sujet  du  château 
de  Bouleville.  Le  14  juin  86G,  les  deux  comtes  en  vinrent  aux 
mains,  et  Landri  péril  dans  la  lutte  ;  Emenon,  blessé,  succomba 
huit  jours  après,  le  22juin,  à  Hancogne,  où  il  avait  été  transporté, 
et  fut  inliumfi  dans  la  basilique  de  Saint-Cybard,  à  Angoulôme. 
11  laissait  deux  jeunes  fils,  Aymar  et  Alleaume,  encore  forl 
jeunes;  le  roi,  s'autorisanl  du  prétexte  par  lui  invoqué  dans  plu- 
sieurs cas  identiques,  déclara  que  l'âge  de  ces  enfants  ne  leur  per- 
mettait pas  de  présider  clTicacement  à  la  défense  du  pays,  mit  la 
main  sur  le  comté  et  en  fit  don  à  Wulgrin,  son  parent,  frère 
d'Audouin^abbé  de  Sainl-Oenis,  qu'il  créa  en  mfime  temps  comte 
de  Périgueux  (1). 

Ce  personnage  était  sans  doute  ce  comte  du  palaiç  qui  avait 
été  à  plusieurs  reprises  chargé  de  missions  en  Aquitaine  pour  y 
rendre  la  justice  avec  les  rachimbourgs  (2).  11  aurait  épousé,  vers 
860  (3),  une  sœur  de  Guillaume,  comie  de  Toulouse,  et,  par  suite 
de  ce  mariage,  serait  devenu,  h  celte  date,  possesseur  de  la  ville 
d'Agen(4).  Loin  de  prendre  ombrage  de  la  présence  des  enfants 
d'Emenon,le  nouveau  comte,  qui  élait  déjà  âgé,  les  traita  à  Tégal 


(i)  Ckron,  d'Adéinar,  p.  iSy  ;  Chron.  Engolism.,  pp.  6  et  7  i  Ifist.  pont,  et  corn. 
Engolism.^  p,  18. 

(a)  L'iaterpolateur  d'Adémar  commel  uoe  erreur  manifeste  quand  il  dit  [Chron., 
i'à-])  que  c'élaient  Cnrluman  cl  Charlemagne  t[uî  avuionl  chargé  W'ulgria  de  ces 
iiiissiuns  ;  Carloman  êlaut  mon  ca  73i,  Wulgrin,  lars  de  sa  nominaliou,  eu  86G, 
n'aurait  pas  cnni|>tc  moins  de  cëqL  aas. 

{'i)  Bealy  donne  à  celle  dnme  le  nom  de  Hos^elindc  el  la  fail,  par  un  1agi>î.u3  de 
rêdacllon,  tille  de  (juilUumeet  sœurde  Uernard,  tomte  de  Toulouse  (///ïf.  des  comtes, 
p.  3aj.  M.  Maliille  {Le  royaume  tl'Aqiiilniite,  p.  'M,  note  3)  ne  veut  pas  admettre 
que  W'ulgrin  ait  conlraclé  ultiaricc  dans  la  faiiiille  des  comtes  de  Toulouse  ;  il  con- 
teste que  le  personnage  dèsîi^né  par  Adéniar,  qu'il  identifie  arec  Guillaume,  fils  de 
Dodane,  ail  jamais  élê  comte  de  Toulouse  et  il  émel  Tupinioa  qu'Adctiiar  cl  son  inter- 
poîaleuT  ont  voulu  probablemcol  parler  de  Guillaume,  corale  de  Bordeaux.  Nous 
rc[irûduisoDs  l'opinion  de  M.  ^îabiJle  sans  la  discuter,  les  docuinenis  faisant  défaut 
pnur  constater  l'existence  aussi  bien  du  comte  de  Toulouse  que  du  comte  de  nordcaux 
porttmt  le  nom  de  Guillaume. 

14)  La  date  de  Stio,  que  nous  mettons  ea  avaol  pour  le  mariitijc  de  Wulgria  et  par 
suite  pour  son  entrée  eu  possession  de  l'Agcnais,  nous  et>l  fournie  par  uti  passag'e  de 
la  clirouique  d'AJctnar  (aJd.  p.  i^o),  où  il  est  dît  que  Wulgrin  posséda  Agcn  pen- 
dant vingt-six  ans,  or,  comme  il  est  inorl  en  886,  celle  date  noua  reporte  forcément 
à  l'année  8lJo  cnritgn  pour  cclk-  rie  son  mariage. 


RENOUL  43 

des  siens  et  des  liens  d'amilié  1res  étroits  se  nouèrent  entre  les 
deux  jeunes  gens  et  les  fils  de  Wulgrin,  Audouin,  qui  fut  après 
son  père  comte  d'Angoulême,  et  Guillaume,  qui  devint  comte  de 
Périgord.  Ces  liens  se  resserrèrent  encore  parle  mariage  d'Aymar 
avecSanche,  la  fille  de  Guillaume  (1).  Le  fils  d'Emcnon,  bien  qu'il 
fût  ainsi  richement  établi,  ne  resta  pas  dans  l'inaction  et,  comme 
tous  les  enfants  de  grande  famille  de  l'époque,  il  chercha  dans 
les  aventures  le  moyen  de  se  créer  une  position  stable.  Parent 
d'Eudes,  on  ne  sait  à  quel  litre  (2),  il  s'attacha  pendant  quelque 
temps  à  sa  fortune;  en  avril  886,  il  assista  à  la  restitution  solen- 
nelle que  le  roi  de  France  fit  aux  chanoines  de  Saint-Martin  de 
Tours  de  domaines  que  son  père  Robert  le  Fort  leur  avait  enle- 
vés (3);  puis  il  vint  au  secours  de  Paris,  assiégé  de  nouveau  par 
les  Normands  et,  au  mois  de  juillet  889,  à  la  tête  d'une  troupe 
peu  nombreuse,  mais  aguerrie,  il  livra  aux  assaillants  un  combat 
heureux  (4). 

Tel  était  l'adversaire  jaloux  que,  dans  les  derniers  temps  de  sa 
vie,  Kenoul  eut  à  redouter  et  dont  l'ambition  non  dissimulée  dut 
restreindre  ses  velléités  d'indépendance  et  annihiler  en  partie  la 
force  que  lui  donnait  la  possession  de  l'héritier  légitime  delà  cou- 
ronne de  France  (5).  Henoul  ne  laissait  qu'un  fils  naturel,  Ëble, 
né  assurément  (6)  avant  le  mariage  de  son  père  et  qui,  élevé  à 
la  courde  celui-ci,  se  trouva,  par  suite  du  hasard  des  événements, 
appelé  à  recueillir  sa  succession. 


(i)  Hi$t.  pontif.  el  com.  Engolism.,  p.   20  ;  Chron.  d'Adémar,  p.  iSy. 
(a)  Taraone,  Le  siège  de  Paris  par  les  Normands,  d'Abboa,  1.  Il,  vers  SSy,  538, 
541  ;  Favre,  Eudes,  comte  de  Paris,  p.  201 . 

(3)  Mabille,  Pancarte  noire,  n»  CIV,  p.  120;  Les  inoasions  normandes  dans  la 
Loire,  preuves,  p .  53 . 

(4)  Taraone,  Le  siège  de  Paris  par  les  Normands,  d'Abboa,  1.  II,  vers  474»  SSy, 
538, 541 . 

(5)  Chron.  d'Adémar,  p.  iSg. 

(6)  Un  document  que  M.  Léopold  Delisle  suppose  élre  un  manuscrit  origi- 
nal d'Adémar  de  Chabannes  {Notice  sur  les  manuscrits  originaux  d'Adémar  de 
Chabannes,  p.  ga)  et  publié  par  M.  ChavaDon  en  appendice  de  la  chronique  d'A- 
démar, dit  (p.  ig8)  que  Henoul  épousa  Adeli/ia,  fille  de  RoUon,  duc  de  Norman- 
die, et  n'eut  pas  d'enrants.  Or  cette  assertion  est  absolument  erronée  ;  Renoul  II  n'a 
jamais  eu  aucun  rapport  avec  RoUnn  dont  l'apparition  en  France  comme  chef 
de  Normands  ne  date  que  de  885.  x\dcmar,  du  reste,  se  donne  à  lui-même  un  démenti 
en  insérant  dans  sa  chronii{ue  (p.  i/|3)  qu'Ëble,  le  fils  de  Renoul,  épousa  Adèle,  fille 
de  Rollon,  duc  de  Normandie.  Tout  ce  qu'Adémir  a  raconté  dans  le  livre  III  de  sa 
chronique,  au  sujet  des  ^rapports  de  Renoul  avec  Rollon  est  de  pure  fantaisie.  Il  y 


44  LES  COMTES  DE  POITOU 


VI.  -  EBLE   MANZER 

(890-892) 

En  laissant  insérer  dans  l'acte  de  précaire  de  889  que  les  do- 
maines abandonnés  par  l'abbaye  de  Saint-Martin  de  Tours  au 
comie  Renoul  passeraient  après  son  décès  à  son  fils  Eble  et  aux 
héritiers  de  celui-ci,  Eudes  et  son  frère  Robert,  qu'il  venait 
de  pourvoir  de  l'abbaye  de  Sainl-Martin,  reconnaissaient  virtuel-^ 
lemcnt  le  droit  d'Eble  à  l'héritage  de  son  père;  aussi,  lors  de  la 
mort  inopinée  de  Renoul,  qu'elle  eût  été  ou  non  le  résultat  d'un 
crime,  son  fils  lui  succéda-t-il  sans  difficulté  (1).  Sa  naissance 
illégitime  n'y  apporta  aucun  obstacle  et  pourtant  elle  était  tout-à- 
fait  basse,  vu  qu'il  était  issu  de  la  liaison  du  comte  avec  une 
courtisane,  d'où  le  surnom  de  Manzer  sous  lequel  il  est  connu 
dans  l'histoire  (2).  Bien  que  l'Ancien  Testament,  rappelé  dans  les 
capitulaires  des  empereurs,  ait  voué  celte  naissance  à  l'opprobre 
en  disant  que  le  Manzer  n'entrerait  pas  dans  la  maison  de  Dieu  (3), 
que  Louis  le  Bègue,  dans  un  capitulaire  de  l'an  867,  eut  placé  le 
Manzer  au  rang  des  personnes  viles  et  infâmes  qui  ne  pouvaient 
être  reçues  en  témoignage  ou  même  se  montrer  dans  le  palais  (4), 


a  peut-être  lieu  de  reconnaiire  la  femme  de  Renoul  II dans  la  personne  d'Ermengarde, 
qui  apposa  sa  signature  dans  la  charte  de  Josbert  de  l'an  878,  immédiatement  après 
celle  des  deux  comtes  et  qui  est  assurément  la  femme  de  l'un  d'eux  (Rédet,  Doc. 
pour  Saint-Hilatre,!,  p.  12).  Nous  ajouterons  que  rien  n'autorise  à  reconnaître  en 
la  personne  d'Adda,  épouse  de  Renoul,  conjanx  Ramnalji,  dont  la  plaque  tumulaire 
a  été  retrouvée  à  Saint-Hilaire  de  Poitiers,  la  femme  d'un  comte  de  Poitou,  que  ce 
soit  Renoul  1er  ou  Henoul  II,  plutôt  que  celle  d'un  particulier  du  temps  portant  le 
même  nom  que  ces  comtes.  (Voy.  Ledain,  Musée  de  la  Société  des  Antiquaires  de 
l'Ouest,  catalogue  de  la  galerie  lapidaire,  1884,  n»  482,  p.  4i .  ) 

(1)  La  forme  latine  usuelle  du  nom  du  comte  de  Poitou  est  Ebolus,  mais  on  ren- 
contre aussi  quelquefois  Ebblo  (Chartes  orig.  de  Noaillé),  Eblus  (Adémar  de  Cha- 
bannes).  Ebahis  (Dudon  de  Saint-Quentin)  et  enfin  Enbalns  (Husrues  de  Flavif^ny). 

(2)  Chron.  d* Adémar,  p.  i43.  A  la  même  époque,  on  trouve  le  surnom  de  Manzer 
appliqué  h  Jourdain,  frère  du  seigneur  de  Chabannais,  et  il  fut  encore  porté,  au  siècle 
suivant,  par  Arnaud,  fils  adultérin  de  Guillaume  Taillefer,  comte  d'Angoulème,  et 
son  successeur. 

(3)  Deutéronome,  XXIII,  a;  Baluze,  Capitularia,  l^co\.  981. 

(4)  Baluze,  Capiïa/aria,  II,  col.  362. 


EBLE  MANZER 


45 


celle  indignité  d'Eble  ne  lui  fui  pas  opposée.  Il  entrait  dans  les 
mœurs  du  temps,  mœurs  contre  lesquelles  les  inspirateurs  des 
capilulaires  cherchaient  à  réagir»  de  donner  h  l'enfant  naturel  la 
place  et  tous  les  droits  de  l'enfant  légitime  quand  celui-ci  taisait 
défaut  (1),  et  c'est  ce  qui  fit  qu'l:i^bie  fui  accueilli  sans  difficulté 
d'autant  plus  que  sa  reconnaissance  publique  par  son  père  sem- 
blait faire  de  lui  son  héritier  légal. 

Quoiqu'il  en  soit,  Ebleselrouvailjle  10  octobre  890,  à  Poitiers, 
au  milieu  d'une  nombreuse  assistance,  dans  laqui-lle  on  distin- 
guait le  comleAiraud(2)ellevicomle  Gamaufroy.  Acetle réunion, 
tenue  peut-être  peu  de  temps  après  la  mort  de  Renoul,  le  jeune 
comte,  mû,  semble-l-il,  par  des  sentiments  de  piété  qui  le 
faisaient  se  placer  sous  l'égide  de  saint  Martin  et  lui  demander 
son  intercession  pour  le  salut  de  son  âme,  pour  celle  de  son  père 
Renoul,  pour  celles  de  ses  oncles  Josbert  el  Eble  et  do  tous  ses 
parents,  fit  un  nouvel  arrangement  avec  les  chanoines  de  Sainl- 
Martin  de  Tours;  aussi  soucieux  que  son  père  de  ménager  ses 
intérêts  particuliers,  il  imita  son  exempK;  en  donnant  à  l'abbaye  le 
domaine  de  Coorcome,  mais  en  se  te  faisant  aussilùl  rétrocéder 
en  précaire,  elen  se  faisant  confirmer  dans  la  possession  de  ceux 
de  Doussais,  de  Celliers  et  de  Layré,dont  son  père  lui  avait  assuré 
la  survivance.  En  outre,  il  eut  la  précaution  de  faire  insérer 
dans  l'acte  non  seulement  la  réserve  de  ses  droits,  mais  encore 
de  ceux  des  enfants  qu'il  pourrait  avoir  d'Arembiirge,  avec  qui  il 
était  alors  fiancé  [3]. 


(i)  Le  eau  le  plus  remarquable  de  Tapiilicalion  de  ca  principes  que  l'on  puisse  cilcr 
&  l'époque  qui  nous  occupe  est  celui  d'Aruoul,  filti  iialurct  de  Cailomao,  roi  de  Ba- 
vière, qui,  après  avoir  succédé  à  sou  pore  sans  rfticoiilrer  d'obstacles,  fut  élu  roi  de 
Ucruiauie  eu  888,  eu  su  qualité  de  descendunl  des  ein)>i:reurs  carlovlui^iens  ;  puis, 
l'année  suivaule,  il  préseula  ses  deux  bAlards  aux  grands  de  son  royaume  el  obliat 
d'eux  qu'ils  les  rccouuallraicnt  cotnitie  sa  successeurs  s'il  uc  lui  naissait  pas  J'Iié- 
ritier  Ic^itiuie  {Favre,  Eudes,  comte  de  Paris,  p  loï,  noie  /j),  La  sociclé  rcUtçicuse 
aenioulraplus  sévère  à  l'égard  descufauta  illéiç^îlinics  el  c'est  ainsi  qu'au  comiiieuce- 
nienl  du  %\*  siècle  on  voil  les  njoines  do  Fleury-sur-Loirc  se  rcl'user  à  acce[iler  pour 
abbé  Goziiu,  tîls  naturel  d'Hugues  Cnpet  :  «  Nuleutcs  sibî  priecsse  tilium  scorli.  Eral 
eaitn  oobilissimi  Francoruin   ]*rincipis  fiiiua  munzcr  »  {Chron.  d'Adéinar,  p.  i(h), 

(a)  Ce  personnage,  dèsit^ué  dans  la  charte  sous  le  aonx  d'Ailruldus,  el  que  nous  ne 
pouvons  aulrcmcot  rattacher  au  Poituu,  pourrait  bien  être  le  mémo  que  le  comte 
Hildradag,  qui,  eu  868,  élail  le  compagnou  de  Geilun  et  des  comtes  Hcuoul  et  Jos- 
berU 

(3)  Mabille,  Pancarte  noire,  u"  xvu,  p.  tiS  ;  liesly,  Ilist.  de»  comtes,  preuves, 
p.  aog. 


46 


LES  COMTES  DE  POITOU 


Cependant  un  oraf^e  menaçant  se  formait  contre  le  nouveau 
comte  de  Poitiers;  il  étail  jeune,  et  l'occasion  pour  le  di'pouillcr 
de  son  bel  héritage  était  par  (rop  tentante.  Celui-ci  était  envié  par 
doux  compélileurs  à  la  fois,  par  Robert,  le  frère  d'Eudes,  et  par 
Aymar,  le  filsd'Kmenon.  Du  vivant  de  Renoiil,  ce  dernier  n'avait 
pas  dissimulé  ses  appétits,  mais  il  avait  affaire  à  trop  forte  partie 
et  avait  dû  se  résignera  attendre,  peut-èlremême  fut-il  retenu  par 
Eudes,  qui  ne  voulait  pas  se  brouiller  ouvertement  avec  le  comte 
de  Poitiers.  Mais  les  circonstancesétaîent  tout  autres;  le  gardien 
disparu,  la  cage  s'élait  ouverte,  l'oiseau  avait  pris  sa  volée,  Charles 
s'était  enfui  du  Poitou  et  avait  été  se  réfugier  auprès  de 
Foulques,  archevêque  de  Heims,  qui  n^avait  cessé  d'ôlre  hostile 
au  roi  de  France,  considéré  par  lui  comme  un  usurpateur.  Ce  der- 
nier n'avait  plus  dès  lors  à  garder  déménagements,  aussi  laissa-t- 
il  faire.  Pour  le  même  motif,  il  dut  se  brouiller  avec  son  chance- 
lier, Eble,  le  frère  de  Renoul,  dont  la  haute  situation  excitait 
assurément  bien  des  envies, Celui-ci,  dontlaiidéîilé,  comme  celle 
de  beaucoup  de  grands  dignitaires  à  Tégard  d'Eudes,  était  toujours 
précaire  (1),  se  fit  le  champion  des  droits  de  son  neveu,  et,  d'accord 
avec  son  frère  Josberl,  il  entama  la  lutte  conlre  Aymar  à  la  fin 
de  l'année  891  ou  au  commencement  de  l'année  892.  On  en  ignore 
les  péripéties,  mais  son  caractère  changea  de  face  par  l'entrée 
d'Eudes  en  scène  (2).  Celui-ci,  quiltant  la  Flandre,  où  il  venait 
d'échouer  conlre  le  comle  Baudouin,  se  trouvait  à  Tours  le  13  juin 
892  (3).  Il  entrait  dans  son  caraclère d'employer  les  négociations 
avant  d'avoir  recours  aux  armes,  et  il  dut  faire  tous  ses  efforts 
pour  amener  l'abbé  Eble  et  son  frère  à  abandonner  la  cause  de 
leur  neveu.  Sur  leur  refus,  incité  par  Hobert,  qui  ambitionnait 
secrètement  le  comté  de  Poitou,  il  marcha  de  l'avant  et  s'empara 


(i)  Voici  le  jugement  que  porte  sur  lui  Abbon  datiB  sa  relalion  du  siège  de  Paris: 
0  c'élait  un  fameux  guerrier,  distinçué  par  ses  conDaissancesdans  les  lellres  et  propre 
à  loul  s'il  n'eût  élc  Irop  af^idc  de  richesses  el  tropabandotirii'  iiux  plaisirs  de  In  volup- 
té. »  {Guixot,  Coltecl.  de  Mémoires,  Vl,  p.  08;  Recueil  fies  hist.  de  France,  VIII, 
p.   a3.) 

{2)  Pcrlz,  Mon.  German.,  SS.  T,  p.  6oi^,  chron.  de  Rrc;tnon.  Cet  auteur,  ignoranl 
la  mort  de  Renoul,  joint  son  nom  h  celui  de  Josljcrl  el  d'Eble  lorsqu'il  dit  qu'en  832 
Eudes  se  rendit  en  Aquitiurie  pour  réprimer  le  mauvais  vouloir,  insolenlium,  de  cer- 
lains  personnages  qui  refusaient  d'oblenipérer  à  ses  ordres. 

(3)  Gidlia  christ.,  XIV,  instr. ,  col.  53  ;  Favre,  Eudes,  comte  de  Paris,  pièces  us- 
lif.j,  Qo  V,  p,  242. 


EBLE  MANZER  47 

de  Poitiers,  après  avoir  privé  Eble  de  sa  dignité  de  chancelier, 
dont  il  fit  don  à  Anskerick,  évêque  de  Paris  (1). 

Le  jeune  comte  Eble  ne  semble  pas  avoir  pris  une  part  active 
àtoutesces  affaires  du  Poitou.  Dèsqu'Aymar  eut  engagé  les  hos- 
tilités, il  s'était  retiré  auprès  de  Géraud,  seigneur  d'Aurillac,  per- 
sonnage qui  jouissait  alors  d'une  haute  notoriété  et  qui, plus  tard, 
ayant  abandonné  le  monde,  fonda  un  monastère  dans  sa  résidence 
et  fut  enfin  béatifié  (2).  Il  se  trouvait  à  la  cour  d'Eudes  lors  de 
la  mort  du  comte  de  Poitiers,  dont  il  était  l'ami;  Renoul  lui  recom- 
manda vivement  son  fils,  qui  ne  pouvait  trouver  un  plus  sûr  pro- 
tecteur. Aymar,  dont  les  capacités  militaires  sont  hors  de  doute, 
voulant  s'assurer  la  possession  définitive  du  Poitou  par  la  cap- 
ture de  son  compétiteur,  poursuivit  Eble  dans  sa  retraite  et, 
après  diverses  tentatives,  fit  le  siège  d'Aurillac  ;  il  y  échoua.  Son 
frère  Alleaume,  Adaieimus,  ayant  réussi  à  pénétrer  dans  la  ville 
pendant  que  Géraud  assistait  à  la  messe,  fut  à  son  tour  surpris 
par  les  hommes  du  seigneur  qui  fermèrent  derrière  lui  les  portes 
de  la  cité  ;  fait  prisonnier,  Alleaume  mourut  quatorze  jours 
après  (3).  Malgré  son  succès,  Géraud,  redoutant  de  ne  pouvoir 
résister  aux  attaques  combinées  d'Eudes  cl  d'Aymar,  confia  Eble 
à  son  puissant  voisin,  Guillaume  le  Pieux,  comte  d'Auvergne, 
qui  avait  avec  le  jeune  comte  de  Poitiers  des  liens  do  parenté  (4). 
Guillaume  était  assez  fort  pour  ne  pas  craindre  d'entrer  en  lutte 
avec  le  roi  de  France.  Comte  d'Auvergne  et  de  Velay,  marquis  de 
Gothie,  il  prenait  aussi  le  litre  de  duc  d'Aquitaine  depuis  la  mort 
de  Renoul.  11  rassembla  une  armée  et,  quand  Eudes  se  présenta 
pour  se  faire  livrer  Eble,  le  roi  trouva  devant  lui  les  troupes  de 

(i)  Anskerick  figure  comme  chancelier  dans  un  diplôme  d'Eudes  du  3o  septembre 
8ga  {Recaeil  des  hitt.  de  France,  IX,  p.  459).  I^es  hésitations  d'Eudes  ont  été  con- 
si^ées  par  les  annales  de  Saint- Vaast  (p.  345),  qui  rapportent  que  le  roi  se  de- 
manda s'il  se  remettrait  en  bons  termes  avec  les  deux  frères,  s'il  les  chasserait  du 
royaume  ou  les.ferait  mettre  à  mort.  C'est  à  cette  dernière  alternative  qu'il  semble  s'être 
résolu. 

(a)  Chron.  d'Adémar,  p.  i4o.  Les  Bollandistes  ont  relaté  tous  les  faits  relatifs 
à  Eble  dans  leur  introduction  à  la  vie  de  saint  Géraud  {Acta  Sanct.,  oclobr.,  VI, 
pp.  284  à  288),  mais  induits  en  erreur  par  D.  Vaissète,  ils  donnent  sur  ces  événe- 
ments des  détails  inexacts. 

(3)  Bolland.,  Acla  Sanctoram,  octobr.,  VI,  p.  3i2. 

(4)  D'après  le  tableau  généalogique  de  la  descendance  de  Gérard,comte  d'Auvergne, 
établi  par  M.  Mabille  (Le  royaume  et  Aquitaine,  p.  19),  Eble  aurait  été  parent  de 
Guillaume  d'Auvergne  au  ix«  degré. 


48 


LES  COMTES  DE  POITOU 


(iuillaiime.  Un  cours  d'eau  seul  les  séparait,  mais  au  inomenl  de 
livrer  bataille,  les  deux  adversaires,  se  voyant  à  peu  près  d'égale 
force  et  étant  incertains  du  résultat,  se  contentèrent  de  s'obser- 
ver (1).  Ces  faits  devaient  se  passer  vers  le  mois  de  septembre  ou 
d'octobre,  avunt  ou  après  le  séjour  d'Eudes  à  Cosne-sur-Loire,  où 
il  se  IrouvaiL  le  30  septembre  892  {'2).  Le  seul  acte  d'aulorilé  que 
put  accomplir  Eudes  fui  de  déclarer  Guillaume  dépourvu  de  tous 
ses  bénéfices  et  de  les  donner  à  Hugues,  comte  de  Bourges,  mais, 
après  le  dépari  du  roi,  Guillaume  se  jela  sur  ce  nouvel  adversaire 
qu'il  vainquit  et  tua  de  sa  main  (3j. 

Pendant  qu'Eudes  était  ainsi  occupé  en  Auvergne,  les  hostilités 
avaient  continué  en  Poitou  ;  l'abbé  Eble,  s'étaul  arrêté  à  faire  le 
siège  d'un  château  établi  dans  une  position  dilTicile,  y  fut  tué  d'un 
coup  de  pierre,  le  2  octobre  (4);  quant  à  Josberl,  qui  attendit 
l'arrivée  des  troupes  royales,  il  fut  assiégé  dans  un  de  ses  châ- 
teaux et  péril  dans  l'attaque  (5).  Le  roi  n'avait  pas  dès  lors  quitté 
le  Berry  où,  sur  ta  demande  des  évêques  et  des  grands  seigneurs 
du  nord  de  la  France,  qui  chaque  année  avaient  eu  à  pourvoira 
l'entretien  de  sa  cour  et  de  son  armée,  ilavuil  tout  d'abord  résolu  de 
prendre  ses  quartiers  d'hiver  (6).  C'est  au  milieu  de  ce  repos  qu'il 
fut  surpris  par  la  nouvelle  que  Charles  le  Simple  avait  été  cou- 
ronné roi  de  France  le  28  janvier  803  par  Foulques,  archevêque 
de  Reims,  dans  la  basilique  de  Saitil-Hemi  (7).  Ce  prélat,  l'âme 
de  cette  entreprise,  s'était  assuré  des  adhérents  en  Aquitaine,  k 


(i)  Rec.  des  hist.  Je  tmnce,  VIII,  p.  a5,  Abboo. 

(2)  liée,  des  hisl,  de  France,  IX,  p.  /JSy;  dîplilme  di'liudcs  en  fiiveur  du  iiioûas- 
lére  de  MonlicrMiuey. 

(ij  Hec.  des  hisl.  de  France,  VIII,  p.  u5,  Abbuu. 

(4)  D'après  Besly  [I/isi.  des  comtes,  p.  3i),  le  cbùleau  devant  hquel  aurait  auo- 
coiiibc  lible  sérail  ctlui  de  Brillai;  en  Poilou.  Ili-jT»uoa  fixe  tl  raDnée  S<j3  la  niorl  de 
l'abbc  de  Sainl-Dciiis  {l'ccli.  Mon.  Germ.,  SS,,  1,  [>.  0o5),  mais  1»  date  précise  du 
3  oclobrc  (le  vi  des  nuacs  d'ocLobre),  inscrite  dans  le  uccrc»Iuge  de  Tabbayc  de  Suiiit- 
Geruiaiu  dch-l'rés  (Bcsiy,  f/ist.  des  comtes,  prcuvtjs,  p.  aui),  rappniciiéedca  circons- 
lauccâ  de  la  vie  d'Eudes  (jue  nous  avons  relatées,  ne  penttet  pus  de  s'tiirêler  à  cetle 
dalf ,  et  doit  faire  adupler  celle  de  892  fournie  par  les  annales  de  S;*inl-V'aa8l.  Les 
IlollaudiMes,  dans  leur  iulrodnction  à  lu  vie  Je  bamt  Géruud  (Acta  Stmct.f  octobr. 
VI,  p,  iiSO),  supposent,  sans  plus  de  raison  que  13esly,  que  le  château  devanl  le<juel 
périt  l'abbi  Kblc  est  Loudun,  Luudnnense  custrum.  {Voy.  aussi  l'êlojje  d'Eble  dan» 
ll/istoire  des  ministres  d'État,  par  Charles  d'Auleuil,  Paris,  iG4ï.) 

(â)  Ann.  de  Saint-V^aasi,  p.  345;  Pertz,  Mon.  Germ.,  SS.,  1,  pp.  Co4  el  6o5, 
cbron.  de  Koiyfinou. 

(G)  Ann.  de  Saint-Vaasl,  p.  344- 

(7)  Hec.  des  hist.  de  France,  IX,  p.  ^ùi. 


EBLE  MANZER  4g 

savoir  Guillaume  d'Auvergne,  Richard  d'Autun  et  enfin  Aymar, 
qui,  après  Pâques,  étaienl  venus  avec  une  armée  considérable 
rejoindre  l'archevêque  de  Reims  et  le  comte  de  Vermandois,  le 
tuteur  de  Charles (1). 

Aymar  avait  été  frustré  dans  ses  espérances.  Il  avait  pu  croire, 
lors  de  la  prise  de  Poitiers  par  les  troupes  du  roi,  que  celte 
ville  lui  serait  remise;  il  n'enfui  rien.  Eudes,  sans  tenir  compte 
des  services  que  le  fils d'Emenon  lui  avait  précédemment  rendus, 
oubliant  que  c'était  à  sa  sollicitation  qu'il  était  venu  en  Poitou, 
uniquement  pour  lui  porter  aide,  jugea  que  ce  qui  avait  été  bon  à 
prendre  était  bon  à  garder  et  donna  le  comté  à  son  frère  Robert. 
Mais  Aymar  n'était  pas  homme  à  se  laisser  ainsi  dépouiller.  Pen- 
dant que  l'attention  d'Eudes  était  attirée  sur  ce  qui  se  passait  au 
nord  de  ses  états,  il  tenta  une  attaque  de  nuit  contre  les  troupes 
royales  préposées  à  la  défense  de  Poitiers,  les  surprit,  en  massa- 
cra une  partie  et  s'empara  de  la  ville,  oîiil  s'installa  en  maître  (2). 
Ces  événements  durent  surprendre  Eudes  et  lui  donner  à  réfléchir, 
et  il  ne  faut  pas  chercher  ailleurs  les  motifs  de  son  peu  d'em- 
pressement à  répondre  à  la  levée  de  boucliers  de  Charles  le 
Simple  et  de  ses  adhérents,  et  comment  il  se  fit  qu'il  n'entreprit 
une  campagne  contre  lui  que  dans  le  milieu  de  l'été  de  893, 
c'est-à-dire  six  mois  après  son  couronnement.  Il  ne  pouvait  laisser 
derrière  lui  une  Aquitaine  hostile  et,  pour  chasser  ce  péril  immi- 
nent, il  fit  appel  à  tous  ses  talents  de  négociateur  :  ils  réussirent, 
et,  sans  effusion  de  sang,  il  amena  les  confédérés  aquitains  à 
retourner  chez  eux.  La  paix  étant  faite  avec  Aymar,  il  put  ensuite 
poursuivre  sans  inquiétude  ses  pérégrinations  dans  les  contrées 
qui  étaient  plus  ou  moins  soumises  à  l'influence  de  ce  comte.  Il 
se  rendit  d'abord  en  Limousin,  puis  dans  l'Angoumois,  qui  était 
en  la  possession  d'Audouin,  fils  de  Wulgrin,  où  il  mit  toutes  choses 
en  ordre;  enfin  il  gagna  le  Périgord,  que  tenait  Guillaume,  frère 
d'Audouin  et  père  de  Sanche,  la  femme  d'Aymar,  et  où,  s'occu- 
pant  avec  zèle  des  intérêts  communs  des  nobles  de  la  région,  il 


(i)  Ann.  de  Saint-  Vaasl,  p.  346.  En  898,  la  fête  de  Pâques  tomba  le  8  avril. 

(2)  Hec.  des  hîst.  de  France,  VIII,  pp.  24  et  25.  Abboa,  qui  rapporte  ce  fait,  dit 
que  la  surprise  de  Poitiers  eut  lieu  pendant  le  sommeil  d'Eudes,  mais  on  peut  prendre 
cette  iadicatîoQ  d'un  poète  au  »ens  figure. 

4 


t.o  LES  COMTES  DE  POITOU 

régla  avec  équité  les  différends  qui  existaient  entre  eux(l).  Eudes 
quitta  ensuite  les  pays  d'Aquitaine;  le  28  mai  893,  il  se  trouvait 
à  Chalon-sur-Saône,  où  il  avait  dû  se  rendre  pour  ramener  à 
lui  le  comte  d'Autun  et  d'où,  à  la  requête  de  son  frère  Kobert, 
qualifié  de  comte  et  de  marquis,  il  donna  à  l'abbaye  de  Cormery, 
enTouraine,laterre  de  Nueil-sous-Faye  qui  faisait  partie  de  son 
propre  domaine  (2). 


VII.— AYMAR 

(892-902) 

Il  ne  semble  pas  qu'il  soit  possible  de  refuser  à  Aymar  le  titre  de 
comte  de  Poitou  bien  que  l'on  ne  possède  aucun  acte  qui  lui  attribue 
cette  qualité  (3)  ;  il  était  de  fait  possesseur  du  comté  ou,  du  moins,  de 
Poitiers  et  cela  suflisait  sans  doute  à  son  ambition.  La  lutte  d'Eudes 
contre  Charles  le  Simple, commencée  en  893, duratoutel'année  894, 
elle  roi  ne  put  pendant  ce  temps  s'occuper  des  affaires  de  l'Aqui- 
taine ;  enfin,  dans  le  courant  de  l'été  de  895,  désireux  de  prendre 
quelque  repos,  il  se  rendit  à  Tours,  où  il  se  trouvait  le  17  juillet, 
sans  doute  à  la  sollicitation  de  son  frère  Robert  (4).  C'est  alors  que 
durent  se  régler  définitivement  les  droits  prétendus  par  ce  der- 
nier et  par  Aymar  à  la  possession  du  comté  de  Poitou.  Aymar 
garda  le  comté,  mais  il  lui  fallut  abandonner  à  son  concurrent 
d'importants  domaines,  précédemment  possédés  par  le  jeune  Eble 

(  1  )  Richer,  Histoire,  I,  1 2. 

(2)  Curtul.  de  Cormery,  p.  67.  Le  dipli^nie  d'Eudes  est  inexactement  daté  par  l'é- 
diteur de  celte  publication  <}ui  le  place  en  892  ;  or,  la  date  inscrite  sur  cet  acte  est 
celte  du  5  des  calendes  de  juin  de  la  sixième  année  du  règne  d'Eudes,  ce  qui  répond 
au  28  mai  898.  Les  renscigaemenls  fournis  par  les  chroniqueurs  sur  le  séjour 
d'Eudes  en  Aquitaine  sont  lelicmcnt  confus  qu'il  est  à  peu  près  impossible  d'en  établir 
la  chronologie  exacte.  Toutefois,  on  peut  assurer  que  les  faits  rapportés  se  sont  passés 
outre  le  3o  septembre  892  et  le  28  mai  8j3,datcsccrta>ncs  de  la  présence  d'Eudes  dans 
ces  régions,  fournies  par  des  diplômes  royaux  (/{ce.  des  hist.  de  France,  IX,  p.  46i)- 

(3)  Dans  les  textes  anciens,  il  est  désigné  sous  les  noms  A'Adamaras  (Rcdcl,  Doc. 
pour  Sairil-Hilaire,  I,  p.  16),  d'//adumiirus  {A/m.  de  Sainl-Vaasf,  p.  34t3),  d'Ade- 
marus  {Chron.  d'Adémar,  p.  i4o);  Besly  l'appelle  Aymar  (//isl.  des  comtes,  p.  3i). 

(4)  /iec.  des  Jtist.  de  France,  IX,  p.  464  ;  diplôme  d'Eudes. 


AYMAR  5i 

et  particuiièremenl  la  lerre  de  Doussais,  que  Robert  restitua 
solennellement  aux  chanoines  de  Sainl-Martin  de  Tours,  le 
27  mars  897,  jour  de  Pâques(l).Quantà  l'abbaye  deSaint-IIilaire, 
le  puissant  bénéfice  qui  avait  servi  aux  rois  de  France  à  diverses 
reprises  pour  rémunérer  de  précieux  services,  elle  se  trouvait 
sans  titulaire  depuis  la  mort  de  l'abbé  Eble  en  892  ;  les  deux 
compétiteurs  ie  mirent  d'accord  pour  proposer  au  roi  de  l'attri- 
buer à  Egfroijévêque  de  Poitiers,  dont  les  bons  offices  avaient  dû 
amener  le  rapprochement  qui  s'était  fait  entre  eux  ;  mais  Eudes, 
tout  en  acquiesçant  à  leur  demande,  laissa  indécise  la  question 
de  possession  du  comté  ;  dans  son  diplôme,  il  ne  donna  à  aucun 
d'eux  le  titre  de  comte,  il  les  appelle  seulement  ses  fidèles  et 
des  marquis  dévoués  (2).  11  est  possible  qu'Eudes  ait,  en  outre, 
laissé  à  Aymar  la  jouissance  du  comté  de  Limoges,  soit  qu'il  ait 
été  enlevé  par  celui-ci  aux  comtes  de  Toulouse,  qui  le  possédaient 
encore  en  887  (3),  soit  qu'Aymar  l'ait  échangé  avec  Eudes  de 
Toulouse  contre l'Agenais  qui,  après  la  mort  de  Wulgrin,  en  886, 
était  tombé  dans  le  lot  de  Guillaume, beau-père  d'Aymar  (4).  Quoi 
qu'il  en  soit,  ce  dernier  était  reconnu  dès  898  comme  comte  de 
Limoges.  Au  mois  de  novembre  de  cette  année,  il  se  trouvait  dans 
l'abbaye  de  Beaulieu  en  Limousin,  oîi  il  assista  à  la  donation  de 
l'église  de  Condat,  en  Quercy,  faite  par  un  particuher  à  cette 
abbaye  ;  le  donateur,  Godefroy,  et  sa  femme  Godilane  imposèrent 
dans  l'acte,  au  bas  duquel  le  comte  Aymar  apposa  sa  signature, 
l'obligation  pour  les  moines  de  prier  pour  eux  et  pour  le  comte  (5). 
Toutefois  il  est  bien  possible  que  ce  dernier  ne  soit  véritablement 


(i)  Mabille,  Pancarte  noire, a?  lv,  p.  94;  Martène,  Thés.  nov.  anecd.,  I,  col.  56. 

(3)  Hédet,  Doc.  poar  Sainl-Hilaire,  l,  p.  16;  Arch.  de  la  Vienne,  orig.,  Saint- 
Hilaire,  n*  g.  La  partie  inférieure  de  ce  diplôme  ayant  été  mutilée,  la  date  a  disparu, 
mais  elle  peut  être  établie  approximativement  par  la  meotion  du  chancelier  Gautier, 
archevêque  de  Sens,  qui  succéda  à  Anskerick,  au  commencement  de  l'année  894. 

(3)  La  domination  des  comtes  de  Toulouse  sur  le  Limousin  est  bien  constatée  de- 
puis le  milieu  du  ix*  siècle  jusqu'à  l'annce  887  ;  à  partir  de  cette  date,  les  chroniques 
aussi  bien  que  les  cartulaires  de  la  région  ne  font  plus  mention  d'eux  en  celte  qualité 
de  comtes  de  Limoges  ;  le  dernier  acte  où  leur  nom  apparaisse  est  la  vente  de  la  villa 
du  Saillant  faite  par  le  comte  Eudes  et  sa  femme  Garsinde  a  Froticr,  archevêque  de 
Bourges,  lequel  en  fit  cadeau  à  l'abbaye  de  Beaulieu,  au  mois  d'août  887,  en  présence 
d'Egfroî,  évéque  de  Poitiers  {Cari,  de  Beaulieu,  éd.  Deloche,  p.  24). 

(4)  La  possession  de  l'Agenais  par  Guillaume,  comte  de  Périgurd,  fils  de  Wulgrin, 
est  indiquée  à  diverses  reprises  par  Adémar  {fihron,,  pp.  137,  i38,  198). 

(5)  Cart,  de  Beaulieu,  p.  61. 


52  LES  COMTES  DE  POITOU 

entré  en  jouissance  du  pays  qu'après  la  mort  d^Eudes,  qui  avait  pu 
avoir  l'intention  de  réunir  le  Limousin  à  ses  domaines.  Il  est  un  fait 
qui  témoigne  de  cette  mainmise  absolue  du  roi  sur  le  pays,  bien 
plus  complète  que  sur  le  Poitou,  c'est  que  l'atelier  de  Limoges,  sur 
l'ordre  du  roi  de  France,  frappa  monnaie  en  son  nom,  tandis  qu'il 
n'ya  pas  trace  de  ce  nom  d'Eudes  sur  les  monnaies  du  Poitou  (1  ). 
En  ce  moment,  Charles  le  Simple  était  monté  sur  le  trône  : 
Aymar  avait  reconnu  son  autorité  et  il  pouvait  dès  lors  se  consi- 
dérer comme  possesseur  incontesté  du  Poitou  ;  mais  flble  n'avait 
pas  renoncé  à  l'héritage  paternel.  A  l'exemple  de  ce  qu'avait 
fait  son  compétiteur,  il  agit  par  surprise  :  une  nuit  de  l'année 
902,  profitant,  sans  nul  doute,  de  l'absence  d'Aymar,  il  pénétra 
dans  Poiliers  et  se  rendit  maître  de  la  ville  ;  cet  acte  fut  le  prin- 
cipal épisode  de  la  lutte  qui  reprenait  enlre  eux.  Vaincu,  Aymar 
dut  se  résignera  rentrer  dans  la  vie  privée  et  se  fixa  en  Périgord. 
Bien  que  les  chroniqueurs  ne  s'occupent  plus  de  lui  jusqu'au  mo- 
ment de  sa  mort,  il  est  peu  présumable  qu'il  soit  resté  étranger 
aux  événements  qui  se  sont  déroulés  pendant  cette  époque  si 
troublée  et  dont  les  faits  principaux  sont  seuls  parvenus  jusqu'à 
nous.  On  doit  même  admettre  qu'après  la  mort  de  son  oncle 
Audouin,  le  comte  d'Angoulême,  arrivée  le  27  mars  916,  lequel 
ne  laissait  qu'un  jeune  enfant,  Guillaume,  surnommé  plus  tard 
Taillefer,  il  a  pris  de  gré  ou  de  force  l'administration  de  ce 
comté  (2).  Ce  qui  pourrait  faire  croire  que  ce  fut  par  violence, 
c'est  que,  peu  après,  Lambert,  vicomte  de  Marcillac,  et  son  frère 
Arnaud,  vassaux  du  comte  d'Angoulême,  tentèrent  d'assassiner 
Sanche,  la  femme  d'Aymar.  Celle-ci  échappa  à  leurs  coups  ;  Ber- 
nard, son  frère,  qui  fut  plus  tard  comte  de  Périgord,  se  chargea 
de  venger  cette  injure.  Il  poursuivit  les  coupables  et,  s'étant  emparé 
d'eux,  il  les  fit  mettre  à  mort,  le  10  avril  91 S  (3).  Or,  ceux-ci  lais- 
saient un  autre  frère,  Odolric  ou  Horric  à  qui  Guillaume  Taillefer 

(i)  Eag^el  el  Serrure,  Numismatique  da  moyen-âge,  I,  pp.  248  et  a^O- 
(2}  Od  peut  tirer  un  indice  de  rimporlance  du  rôle  joué  par  Aymar  daas  les  affaires 
de  l'Angoumois  de  ce  fuit  que  la  date  de  sa  mort  a  été  notée  par  la  chronique  d'An- 
goulême qui,  en  dehors  des  évêques,  ne  cite  que  les  comtes  de  ce  pays,  et  elle  le  fait 
dans  la  même  forme  concise  :  «  DCCCCXXX.  Quarto  nonas  apriiis  Adcmarus  cornes 
oblil  »  {Chron.  Enr/olism.,  p.  8). 

(3)  Chron,  Engrolism,,  p.  8,  et  I/ist.  pontif.  et  com.  Engolism.,  p.  ai;   Chron. 
d'Adémar,  pp.  i38,  i45,  198  et  200. 


AYMAR  53 

rendit  plus  lard  la  vicomte  de  Marcillac.  On  peut  se  demander 
si,  en  agissant  ainsi,  le  comte  d'Angoulême  cédait  à  un  sentiment 
de  pitié  ou  bien  s'il  prenait  le  contre-pied  des  actes  d'Aymar  et 
de  Sanche. 

Aymar  mourut  le  2  avril  926  et  fut  enterré  à  Saint-IIilaire  de 
Poitiers,  ce  qui  témoigne  qu'à  celte  époque  il  était  totalement 
réconcilié  avec  Eble  (1).  Il  ne  laissa  pas  d'enfants.  Sa  femme, 
qui  mourut  à  Angoulême  et  fut  inhumée  dans  l'église  de  Saint- 
Cybard  (2),  était,  comme  lui,  d'une  piété  extrême  ;  aussi  les  deux 
époux  purent-ils,  sans  craindre  de  voir  contester  leurs  dernières 
volontés,  se  montrer  très  généreux  envers  l'Église.  Cinq  grandes 
abbayes  reçurent  d'eux  d'importants  domaines,  tous  situés  sur 
les  confîns  du  Poitou,  de  la  Saintonge  et  de  l'Angoumois;  ils 
donnèrent  Vouharte  à  Cliarroux,  Mouton  à  Saint-Martial  de 
Limoges,  Gourville  à  Saint-Cybard  d'Angoulême,  Néré  à 
Saint-Jean  d'Angély  et  Courcôme  à  Saint -Hilaire  de  Poi- 
tiers (3).  La  présence  de  ce  dernier  domaine  entre  les  mains 
d'Aymar  vient  à  point  pour  attester,  à  défaut  de  tout  autre  témoi- 
gnage, l'existence  des  bons  rapports  qui  se  sont  établis,  à  un 
moment  donné,  entre  lui  et  Eble.  On  se  rappelle  que  ce  dernier 
avait  concédé  en  890  l'alleu  de  Courcôme  à  Saint-Martin  de 
Tours,  mais  qu'il  s'en  était  réservé  la  jouissance  par  un  acte  de 
précaire;  quand  il  fut  évincé  du  Poitou,  en  893,  toutes  ses  posses- 
sions passèrent  naturellement  entre  les  mains  d'Aymar,  qui  les 
perdit  à  son  tour  en  902  et  qui,  par  suite,  ne  pouvait  détenir  Cour- 
côme à  sa  mort  que  par  un  don  particulier  d'Eble  (4). 


(i)  Chron.  (TAdémar,  pp.  i45  et  201.  Lîi  chronique  d'ADjjouIême  fixe  à  l'année 
gSo  la  mort  d'Aymar,  mais  il  paraît  plus  sur  de  s'en  rapporter  à  la  chronique  d'Adé- 
mar  qui,- à  deux  reprises  différentes,  le  fait  succomber  dix  ans  après  le  comte  d'An- 
goulême, Audouin,  lequel  mourut  certainement  en  g  16. 

(2)  La  chronique  d'Adémar  (p.  i45),qui  relate  la  mort  de  Sanche,  dit  qu'elle  eut  lieu 
le  2  des  nones  d'avril  (4  avril),  sans  indiquer  l'année. 

(3)  Bien  que  le  texte  de  la  chroniqucd'Adén)ar  qui  rapporte  ces  donations  dise  qu'elles 
furent  le  fait  d'Aymar,  et  provenaient  de  son  domaine  privé,  de  jure  proprio  (pp. 
i4i  et  igg),  il  nous  parait  rationnel  d'y  faire  participer  Sanche,  ù  qui  Aymar  avait  dû 
constituer  un  douaire  sur  ses  propres  biens. 

(4)  L'abbaye  de  Saint-Martin  de  Tours  ne  rentra  jamais  en  possession  de  Courcôme  ; 
il  n'est  même  pas  sûr  que  l'abbaye  de  Saint-Iiilaire  ait  été  appelée  à  jouir  de  la  dona- 
tion d'Aymar,  car,  au  milieu  du  xe  siècle,  les  comtes  de  Poitou  étaient  encore  en  pos- 
session de  cet  alleu  qui  fut  donné  à  Saint-Hilaire  par  Guillaume  Fier-à-Bras  (Rédet, 
Doc.  pour  Saint-Hilaire,  I,  p.  44). 


54  LES  COMTES  DE  POITOU 

Avec  Aymar  s'éleignil  la  descendance  d'Emenon  qui,  pondant 
quatre-vingts  ans,  fut  une  menace  perpc'^luelle  pour  la  dynastie 
fondée  par  Renoul  1  et  dont  la  disparition  assurait  à  celle-ci  la 
possession  incontestée  du  Poitou. 


VI  bis.  —  EBLE  ponr  la  seconde  fois 
(902-935) 

Le  coup  de  main  d'Eble  ne  devait  pas  lui  susciter  de  difficultés 
du  côté  du  roi  de  France.  Aymar  avait  perdu  son  plus  fort  appui 
dans  Eudes,  décédé  quatre  ans  auparavant,  et  Charles  le  Simple 
ne  pouvait  voir  qu'avec  satisfaction  un  membre  de  cette  famille 
d'Auvergne,  qui  lui  était  si  dévouée,  administrer  l'important 
comté  de  Poitou.  Reconnu  par  le  roi,  soutenu  par  son  parent 
Guillaume  le  Pieux,  Eble  porta  tous  ses  soins  à  consolider  son 
autorité. 

11  avait  d'abord  à  récompenser  les  dévouements  personnels 
grâce  auxquels  il  avait  pu  rentrer  dans  son  héritage.  Les  béné- 
fices laïques  ou  ecclésiastiques  à  sa  disposition  furent  par  lui  dis- 
tribués à  SOS  fidèles  ;  toutefois,  comme,  parmi  ces  derniers,  il  s'en 
trouvait  ci  qui  l'octroi  de  domaines  ou  de  sommes  d'argent  ne 
pouvait  suffire,  à  ceux-là  il  conféra  des  dignités.  Jusqu'alors  le 
Poitou  n'avait  compté  qu'un  seul  vicomte,  qui  résidait  h  Thouars, 
et  dont  la  charge  avait  fini  par  devenir  héréditaire  (1).  Eble 
en  créa  doux  autres  :  l'un,  Maingaud,  qui  fut  placé  à  Aunay  ; 
l'autre,  Alton,  à  Molle  (2).  La  situation  d'Aunay  était  très  impor- 


(i)  Le  premier  vicomte  que  Ton  puisse  aUribuer  à  Thouars  est  Geoffroy,  qui  assiotc 
en  ceUe  qualité  à  une  donation  de  biens  faite  en  août  876  h  l'abbaye  de  Saînt-Jouio- 
de-Marnes  (Grand maison,  Carlnl.  rie  Sainf-Joiiin,  p.  12);  toutefois,  on  ne  saurait  af- 
firmer qu'il  se  rattache  directement  à  ses  successeurs.  On  trouve  après  lui  Savari,  qui 
est  présent  en  juillet  90^  à  une  vente  de  biens  faite  près  de  Saint-Maixent  (A.  Richard, 
Chartes  de  Saint -Muixent.  I,  p.  18),  et  qui,  jusqu'ici,  paraît  ôlrc  la  tige  de  dépari 
des  vicomtes  héréditaires  de  Thouars. 

(2)  Ces  d"ax  vicomtes  assistent,  le  i4  mai  904,  à  un  plaid*  tenu  par  Eble,  dans  la 
ville  de  Poitiers  (De  Lasleyrie,  Etude  sar  les  comtes  de  Limngex,  p.  106)  ;  le  nom 
d'Alton  est  accompairac  de  la  qualification  de  vicomte  de  Melie   dans  un  autre  plaid 


EBLE   >[ANZER  ôfi 

lante.  Celle  ancienne  localilé  romaine,  posée  sur  la  grande  voie 
de  Poiliers  à  Saintes,  à  quelques  pas  de  la  frontière  de  la  Sain- 
longe,  étail  tout  indiquée  pour  devenir  un  poste  de  surveillance. 
Quant  à  Melle,  c'était  encore  le  centre  monétaire  du  Poitou  ; 
les  produits  de  seâ  mines  et  de  son  atelier  entraient  pour  une 
large  part  dans  les  revenus  du  comte  de  Poiliers.  à  qui  celte 
ressource  spéciale  permettait  de  se  livrer  à  ces  dépenses  pour 
lesquelles  l'argent  immédiatement  disponible  est  une  nécessité. 
Eble  ne  crut  pas  trop  faire  pour  celui  de  ses  (idMes  qui  avait  la 
garde  et  peut-être  la  gérance  de  ce  précieux  domaine.  C'est  dans 
les  siens  queSavari,  le  vicomte  de  Thouars,  fui  principalement 
récompensé  ;  son  frère  Aymar  reçut  l'abbaye  de  Sainl-Maixent 
et  son  autre  frère  Aimeri  l'avouerie  de  la  même  abbaye  (1)  ; 
une  seule  famille  possédait,  par  ce  moyen,  la  plus  grande  partie 
des  revenus  de  ce  puissant  établissement.  Undes  fidèlps  du  comte, 
Ebbon,  fut  pourvu  de  l'abbaye  de  Saint-Paul  de  Poiliers  (2)  et 
d'autres  largesses  furent  répandnessur  tous  ces  grands  du  Poitou, 
sur  ces  autres  fidèles  que  l'on  voit  se  presser  autour  du  comte 
lors  de  la  tenue  de  ses  plaids  (3).  Ses  générosités  furent  sûrement 
nombreuses,  car  ce  n'élaient  pas  seulement  des  dévouements 
d'un  jour  qu'il  convenait  de  s'assurer.  Jusqu'à  ce  qu'il  fût  bien 
établi  qu'Aymar  n'était  plus  àredouter,  on  pouvait  toujours  crain- 
dre de  sa  part  un  retour  offensif.  11  ne  semble  pas  s'être  produit, 
et  pourtant  le  pécule  qu'il  avait  abandonné  était  beau.  En  dehors 
du  Poitou,  son  domaine  patrimonial,  qu'Eble  avait  enlevé  à  son 
adversaire,  il  l'avait  encore  dépouillé  du  Limousin,  dont  il  est 


d'Eble,  d'avril  907  (Arch.  de  la  Vienne,  ori!r.,NoaiIlc,  n*  20  :  Hcslv.  Ifist.  des  comtes, 
preuves,  p.  224) . 

(i)  A.  J\ichard,  Chartes  ile  Sainl-.Vni.renI,  introd.,  I,  p.  lxiv.  Aymar  anrait,  selon 
la  chronique  de  Saint-Maixent  {p.  '6-j'M,  possédé  l'abbaye  dès  «)o3. 

(2)  Voy .  l'acle  d'échansfc  de  biens  passé  au  mois  de  m.irs  y23  entre  Ilolliard,  abbé 
de  Noaillé,  el  Eble,  comte  de  Poitou,  ce  dernier  agissant  pour  le  compte  de  l'abbaye  de 
Saint-Paul  que  possédait  en  bénéfice  son  vassal  Ebbon  (Arch.  de  la  Vienne,  orisc., 
Noaillé,  n"  3o;  llesly,  Ilist.  des  vomies,  preuves,  p.  221). 

(3)  On  connail  l'existence  de  quatre  plaids  tenus  par  le  comte  Eble:  en  go/j,  \!\  mai 
[De  L»sieyTte,  Etude  sur  les  comfes  (if /^imo(/es,  p.  loG);  en  907,  avril  (Arch.  delà 
Vienne,  oritf.,  Noaillé, no  20;  Hesly,  Jiist.  des  co//i/ra,j)reuves,  p. 22'|)  :  en  f(25,  28  avril 
(A.  Richard,  Chartes  de  Saint-Mai.retit.  I.p.sS)  ;  en  f)2G,  21  mai  (l>rsly,  Ilist.  des 
comtes,  preuves,  p.  218).  On  y  constate  la  préseure,  parmi  les  très  nobles  hommes, 
vassaux  du  comte,  des  vicomtes  de  Thouars,  de  Melle,  d'Aunay  et  de  Limoges,  de 
jages,  aaditores  et  arnannenses,  et  de  vicaires  ou  vie^uiers. 


56 


LES  COMTKS  DE  POITOU 


reconnu  comte  dès  904,  c'esl-à-dire  deux  ans  seulemenl.  après 
la  reprise  du  Poitou.  Le  14  mai,  Eble,  enlouré  des  grands  du 
pays,  parmi  lesquels  on  remarquait  les  vicomtes  Maingaud  el 
Alton,  i'audileur  Bi'gon,  l'amuian  ïîomaire,  tenait  un  plaid  à  Poi- 
tiers. Devant  lui  se  pn^senta  Galon,  avocat  du  monastèro  de 
Nouaiilé,  qui  demanda  justice  contre  Audebert,  vicomte  de 
Limoj;es,  lequel,  par  cupidité,  avait  enlevé  aux  moines  la  forèl 
de  Notre-Dame  de  Bouresse.  Audeberl,  qui  élait  présent,  après 
avoir  entendu  les  dépositions  des  témoins,  reconnut  son  tort  et 
rendit  à  l'abbaye  son  bien  usurpé  (1). 

Pendant  ie  temps  qu'Aymar  avait  possédé  le  Poitou,  sa  bra- 
voure bien  connue  le  rendant  redoutable  à  ses  adversaires,  le 
pays  si  fatigué  avait  pu  respirer.  L'occupation  inopinée  de  Poiliers 
par  Eble  ne  changeait  rien  à  la  siluation.  Néanmoins,  le  calme 
n'existait  pas  dans  le  sens  absolu  du  mot,  les  Normands  restant 
loujouis  pour  les  populalions  à  l'étal  de  menace  permanente.  Kn 
897,  ils  avaient  encore  commis  de  noiiibreuï^es  déprédations  dans 
la  région  (2),  mais  en  90!1  leur  ex|H'Mlition  prîl  presque  le  carac- 
tère d'une  invasion.  Ilsremontèrenl  la  Loire  els'empai'L'rcntencore 
une  fois  des  villes  de  Nantes  el  d'Angers  ;  puis  ils  se  porlèrenl 
sur  Tours,  où  ils  brûlèrent  l'église  et  le  monastère  de  Saint- 
Martin;  mais  ne  purent  emporter  la  ville  (3).  La  rive  gauche  du 
llouve  ne  resia  certainement  pas  indemne.  Toulelbis,  cet  élat  do 
trouble  n'existait  qu'au  nord  du  Poitou,  la  Iranquillité  régnait 
au  centre.  On  en  a  la  preuve  par  la  détermination  que  prirent 


{i)De  Lasteyrie  {Elude  sur  les  comtes  de  Li/n'M/Px.p. loù).  Dans  ce  savant  ii)éinoire, 
M.  de  Lasli-yrie  déclari-  (pp.  4o  et  4i)  qu'il  rL-unucii  à  expliquer  coinuieal  il  se  fait 
que  le  LiniDusici,  possession  cerlaioe  des  conilcs  de  Tmilouse  60887,  se  trouve,  au 
conmu'nceiiieiit  du  x^  siècle,  aux  tnaîiis  d'un  conite  de  l'oilou.  Il  hasarde  toutefois 
cette  .supposition  (|ue  ce  chao^^cmcal  a  pu  se  [moduire  après  l.t  mort  d'Eudes,  comte 
de  Toulouse  en  g  18,  et  que  le  roi  de  Fran<:eaura  dè(iu->i3édé  le;»  héritiers  d'Eudes  pour 
donner  le  Lirnoasin  à  son  fidèle  le  comte  de  Poitou.  Cette  sup[iosition  est  absolument 
f^raluite  el  u'a  pour  elle  que  ce  que  Ton  sait  des  façotis  d'agir  des  rois  de  cette  épo- 
que. Nous  ne  s.ivonsi  pour  quel  motif  .M.  de  Lasteyrie  ne  nicntiooao  pas  la  charte  de 
Beaulieu  de  8y8  qui  nous  appreuil  qu'à  celle  date  Aymar  était  comte  de  Limog'cs;  si 
n  ce  fait  l'on  joial  le  plaid  de  4joj,  teau  seulement  six  ans  après,  duquel  il  résulte 
4ju'.\udebcrt,  en  venant  se  présealer  devant  le  conile  de  l'oiliers  comme  son  juslicca- 
hlc,  recoiioiill  par  ce  fait  sa  suzeraitielc,  il  nous  sernlil*;  i[irii  défaut  de  tout  argumcnl 
contraire  on  peut  l'aire  remonter  aux  dernières  aunécs  da  j.x«  siècle  la  prise  de  pos- 
session du  Limousin  par  les  comtes  de  Poitou. 

(2)  Ann.  de  Saint-Berlin,  p,   355,  Saiut-V'aasl. 

i'i)  Chron,  de  Touruine,  éd.  Saliiiuu,  pp.  107  et  loS. 


EBLE    MANZER 


5? 


en  908  los  moines  de  Chanoux  de  rapporter  dans  leur  monas- 
tère le  bois  de  la  Vraie  Croix  et  les  ornements  précieux  de  leur 
église,  qu'à  la  fui  du  siècle  précôdenl,  par  crainte  des  Normands, 
ils  avaient  mis  en  sûreté  à  Angoiilème.  Mais  le  comte  Audouin 
ne  voulait  pus  se  dessaisir  du  trésor  dont  il  était  détenteur  ;  il 
lui  avait  inôuie  assij^né  une  église  de  sa  capitale  pour  lieu  de 
dépôt,  celle  de  Saint-Sauveur.  Cependant,  une  maladie  de  lan- 
gueur étant  venue  Tatleindre  et  la  famine  ravageant  ses  états, 
il  crut  voir  dans  ces  faits  une  inlervenlion  divine  et,  en  91  o,  il 
chargea  son  fils  Guillaume  de  reslitu*M-  aux  moines  de  Charroux 
le  bois  précieux  qu'il  avait  fait  placer  dans  une  châsse  dorée 
enrichie  de  pierres  [jrécieuses  (1). 

D'un  autre côlé,  en  !)1  f  (2),  les  moines  de  Saint-Maixent  proje- 
tèrent de  faire  revenir  de  Bretagne  le  corps  de  leur  saint  patron, 
mais,  quand  lecorlègealleignitla  Loire,  ils  apprirent  (pie  lesjiaïens 
dévastaient  le  Poitou.  La  Bretagne,  d'où  ils  venaient,  était  aussi 
menacée  ;  dans  celte  alternative,  il  ne  leur  restait  d'autre  res- 
source que  de  s'éloigur'r  au  plus  vite.  Us  remontèrent  le  fleuve,  cl 
achetèrent  l'église  de  Candé-sur-Beuvron,  mais,  le  danger  élanl 
loujaurs  imminent,  ils  ne  purent  se  fixer  en  ce  lieu,  et,  conlrainls 
d'aller  toujours  de  l'avant,  ils  gagnèrent  l'Auxerrois,  où  le  comte 
de  Bourgogne,  Uichard,  leur  donna  l'hospitalité  (3) 

C'était  devant  Hollon  que  s'enfuyaient  ainsi  les  porteurs  des 
précieuses  rfliqucÀ.  Le  grand  chef  des  Normands  dirigeait  en  ce 
moment  une  des  phis  imporlanles  entreprises  qu'il  uil  tentées. 
Après  avoir  ravagé  le  centre  de  ta  France,  il  s'était  replié  sur 
Chartres.  L'évêque  de  cette  ville,  Gualeaume,  s'adressa,  pour 
avoir  des  secours,  aux  d^'ux  plus  vaillants  et  plus  puissants  guer- 


(i)  Chron.  d'Ailèmar,  p.  i41.  l^e  morceau  du  bois  de  la  Vriiic  Croix,  dont  la  pns 
session  donna  t:inl  rie  rolief  <«  l'abhaye  de  Charroii.v,  avjiil  été  donné  h  Cliiirlcriiai^nu 
par  le  palriarclio  de  Jérusulcni  et  déposé  par  ce  prince  dans  l'étflise  de  Clj.irroux.  que 
til  construire  son  fidèle,  le  cjnilc  de  Litiiaye<,  Roçer.  Celte  Jibl);iye  dut  à  coltc  cir- 
Cunsluncc  la  sarictiHc^lion  de  son  nom,  Sanctus  Ctifrufits,  ainsi  <|uc  nous  l'apprcod 
Adémar  {C/iron.,  p.  i6j..  add.),  Icipicl  dési^jnc  çcocralcmenl  celle  locidîté  avec  ccUe 
qualiScatiou  pieuse. 

(a)  Ciirtiil.  de  lltilnn,  éd.  de  Courson,  pp.  aaS-aSo, 

(3)  Le  domaine  où  le  roaile  da  Ri:>urs^Q<>;ao  installa  tes  reli<riciiY  de  Hi'don.  silii(i 
sur  les  bords  de  l'Arniançon,  s'appelail  Ancy.  C'est  une  commune  du  diîpartcment  de 
l'Yonne,  pendant  lon-^lcmps  désitçaée  sous  le  nom  d'Ancy-le-Scrveux  cl  qui  porte 
aujourd'hui  celui  d'Aacy-te-Libre;  son  église  a   toujours  saint  Mnixenl  pour  patron. 


58  I^ES  COMTES  DE  POITOU 

riers  du  royaume,  Richard  le  Jusiicier,  comte  de  Bourgogne,  el 
EbleManzer,  comte  de  Poitou.  A  diverses  reprises,  ces  deux  comtes 
avaient  essayé  de  secouer  Tapalhie  des  Francsqui  conslil  uaient  l'en- 
lourage  de  Charles  le  Simple,  et  s'étaient  offerts,  en  cas  de  guerre 
avec  les  païens,  devenir  directement  en  aide  au  roi.  Ils  répondirent 
donc  favorablement  à  la  supplique  de  Guateaume,  et,  rassemblant 
leurs  troupes,  ils  se  dirigèrent  vers  Chartres,  où  Robert,  duc  de 
France,  devait  venir  les  rejoindre  avec  les  contingents  du  Nord. 
Rollon,qui  assiégeait  la  ville,  se  vit  h  son  tour  menacé.  La  bataille 
s'engagea  le  samedi  20  juillet  911.  Afin  de  paralyser  la  tactique 
habituelle  des  Normands, qui  se  déployaient  en  arc  de  cercle  et, 
par  leurs  pointes,  cherchaient  à  pénétrer  dans  le  gros  de  l'armée  ad- 
verse ou  même  h  la  prendre  à  dos,  Richard  divisa  ses  troupes  en 
trois  corps  :  le  premier  comprenant  les  Aquitains,  c'est-à-dire  les 
contingents  d'Auvergne  el  de  Berry  commandés  par  l'auvergnat 
nalmace(l),  assistés  d'une  troupe  de  Neustricns  d'élite  ;  le  second 
corps  était  composé  de  gens  du  Nord,  et  le  troisième  du  gros  des 
Neustriens.  Le  centre  de  RoUon,  qu'il  avait  dégarni  pour  ren- 
forcer ses  ailes,  fut  enfoncé,  et  quand  celles-ci  eurent  fait  leur 
mouvement  convergent  elles  se  heurtèrent  au  second  corps,  à  qui 
le  troisième  vint  en  aide.  A  ce  moment,  les  habitants  de  Chartres 
firent  une  sortie  sous  la  conduite  de  leur  évêque  ;  Rollon,  se 
voyant  cerné,  culbuta  les  troupes  qu'il  avait  en  face  et  opéra  sa 
retraite.  Les  Aquitains  firent  alors  volte-face  et  achevèrent  de 
décider  la  victoire.  Mais  si  une  partie  des  Normands  put  rejoindre 
son  chef,  qui  n'était  pas  inquiété  dans  sa  marche,  ceux  qui  com- 
posaient l'aile  séparée  de  lui  par  l'armée  des  comtes  ne  purent 
le  rejoindre  et,  combattant  pas  à  pas,  finirent  par  gagner  la  colline 
de  Lèves  où,  la  nuit  survenant,  on  cessa  de  les  poursuivre.  A  cet 
instant,  Eble,  qui  avait  été  retardé  dans  sa  marche,  arriva  avec 
ses  Poitevins.  Il  reprocha  amèrement  aux  Francs  el  aux  Bour- 
guignons de  ne  pas  l'avoir  attendu,  leur  disant  :  «  J'aimerais  mieux 
mourir  avec  tous  mes  compagnons  plutôt  que  de  ne  pas  me  battre.  » 
Les  confédérés  lui  montrèrent  le  parti  qui  occupait  la  colline  de 

(i)  T^  vicomte  Oalmacc  fut  témoin  d'une  donation  faite  au  monaatèrc  de  Sauxillan- 
ges,  le  II  octobre  gaô,  par  Acfrcd,  comte  d'Auvergne  el  duc  d'Aquitaine  {Cariai,  de 
Sauxillanges,  kà.  Doniol,  p.  5o). 


EBLE  MANZER  59 

Lèves  et  lui  dirent  de  Texterminer  afin  de  vensrerle  san^  des  leurs 
qui  avait  été  répandu  dans  cette  tuile  formidable.  Eble  monta  à 
l'assaut  de  la  colline,  mais  les  Normands,  combattant  avec  le 
courage  du  désespoir,  réussirent  à  le  repousser.  Les  Poitevins 
apportèrent  alors  les  fascines  et  aulrt^s  objets  dont  les  troupes  de 
RoUon  s'étaient  munies  pour  donner  Tassaul  h  la  ville  ;  ils  comp- 
taient s'en  servir  pour  entourer  la  position  des  assiégés,  mais 
ceux-ci  s'en  emparèrent  el  formèrent  une  enceinle  dans  laquelle 
ils  se  trouvaient  à  l'abri.  Pendant  celemps,  les  Francs  restaient 
paisibles  spectateurs  de  la  lulle.  Eble,  voyant  qu'il  ne  pouvait 
aboutir  el  que  le  succès  élail  incertain,  fit  demander  aide  à 
Kicbard,  qui  avait  installé  son  camp  sur  le  champ  de  bataille  ;  avec 
son  secours  on  entoura  la  colline  de  façon  qu'aucun  Normand 
ne  pûl  s'échapper (i).  La  situation  de  ces  derniers  devenait  des 
plus  critiques;  ils  tinrent  conseil,  cl  l'un  d'eux,  Frison  de  nation, 
leur  donna  cet  avis  :  «  Pendant  le  silence  delà  nuit,  qu'un  certain 
nombre  d'entre  nous  descendent  de  la  colline  et  se  glissent  sans 
bruit,  aussi  loin  que  possible,  au  milieu  des  tentes;  ils  sonneront 
alorsde  la  trompette. En  entendant  ce  bruit,  nos  ennemis  croiront 
queRollon  est  revenu  lesatlaquer  et,  remplis  d'effroi,  ils  s'enfui- 
ront de  tous  côtés.  C'est  alors  que,  profilant  de  leur  désarroi,  le 
restant  de  notre  troupe  se  précipitera  sur  le  camp,  et  là,  com- 
battant avec  acharnement, nous  arriverons  aie  traverser.  »  Ce  plan 
s'exécuta.  Les  troupes  de  Richard,  surprises  dans  leur  premier 
sommeil,  se  dispersèrent  de  toutes  parts  el  livrèrent  passage  aux 
assaillants  qui  se  hâtèrent  de  gagner  les  bords  de  l'Eure,  où  ils  se 
retranchèrent  sur  une  motte,  dans  un  marais.  Puis,  pour  arrêter 
la  poursuite  des  cavaliers  qui  composaient  l'armée  des  comtes,  ils 
employèrent  le  procédé  barbare  de  se  former  une  enceinte  avec 
les  cadavres  dépecés  el  les  chairs  sanguinolentes  d'animaux  do- 
mestiques. Quand, au  matin,  l'armée, revenue  de  sa  panique,  cons- 
tata la  fuite  des  assiégés,  la  poursuite  recommença,  mais  les  che- 


(1)  Le  corps  de  saint  Maixent  s?  trouvait  encore,  le  27novemltrc  910,  dans  sa  rési- 
dence bretonne  de  Maxcnt  {Cnrlal.  de  iiednn,  p.  22O"),  où  il  avait  été  transporté  vers 
8G0;  or,  comme  le  comte  Richard  est  mort  en  921,  et  qu'il  n"v  a  pas  trace  d'une  im- 
portante invasion  normande  dans  ces  réarious  entre  celle  de  Rolloa  en  91 1  et  celle  de 
RaçhcnoU  en  928,  il  en  résulte  que  l'exixle  des  moines  de  Saint-Maixent  ne  peut  se 
rapporter  qu'à  l'invasion  de  911. 


fto 


LES  COMTES  DE  POITOU 


vaux  reculèrenl  devant  robslaclerépufînanl  qui  leur  était  opposé, 
et  les  Normands,  laissés  en  paix, purent  s'embarquer  tranquille- 
ment et  rejoindre  leur  chef  (1).  L'émotion  causée  par  leur  attaque 
soudaine  pendant  la  nuit  avait  élé  telle  qu'Eble  s'était  enfui  cotnme 
lesaulresetrestacaché  jusqu'au  jour  dans  lamaison  d'un  foulun(2). 

Si  les  bandes  normandes  n'avaient  pas  été  anéanties,  néanmoini* 
un  grand  résultat  avait  été  atteint.  KoUon  sentit  que,  désormais, 
il  ne  lui  stillirait  plus  de  se  précipiter  sur  une  contrée  pour  voir 
la  population  se  dérober  devant  lui;  il  comprit  que  l'idée  de  la 
résistance  h  outrance  était  néeel  le  fait  que  sa  tactique  ordinaire 
avait  été  déjouée  lui  inspira  des  craintes  pour  l'avenir.  Aussi 
accepla-t~il  peu  après  les  avances  que  Charles  le  Simple  lui  fît 
faire  et,  Tannée  suivante,  le  traité  de  Saint-Clair-sur-Eple,  en  lui 
donnant  la  Neuslrie  occidentale  et  la  tille  du  roi,  hl-elle  de  lui 
undéfenseur  de  celte  société  dontjjusqu'à  ce  jour,  il  n'avait  cessé 
d'être  l'ennemi.  Du  reste, la  frayeur  inslincliveque  les  .\ormands 
inspiraient  de(»uis  [dus  d'un  demi-siècle  se  dissipait  peu  à  peu  par 
reifel  do  leur  IVéquentatiun  ;  les  connaissant  mieux,  on  ne  redouta 
plus  d'entrer  en  lutte  avec  eux,  si  bien  que  lorsque  Hac;benold  se 
lança,  en  923,  sur  la  haule^Loire  avec  tous  les  aventuriers  qu'il 
put  rassembler,  il  trouva  devant  lui  les  Aquitains,  commandés 
par  Haymondj  coiiile  de  Toulouse,  et  Guillaume,  comte  d'Auver- 
gne, qui  rarrèlérent  cl  lui  tuèrent  douze  mille  hommes  f3). 

Elile  ne  paraît  pas  avoir  pris  part  à  celle  dernière  allaire,  d'au- 
tant plus  qu'il  semble  qu'à  celle  époque  il  n'avait  rien  à  redouter 
des  pirates  danois.  Ceux-ci,  depuis  leur  apparition  sur  les  côtes 
de  Franco,  n'avaient  pour  ainsi  dire  pas  quitté  l'embouchure  de 
la  Loire  qui  fut  le  théAtre  de  leurs  premières  expéditions^  mais 


(i)  DudoQ  de  Sainl-Quenlîn,  f)e  ruoribiis  lYormanniœ  iiiitcnm,  I.  II,  zl{  (éd.  Lair, 
p.  165);  RicluT,  flisloire,  lîv.  I,  aS-Jo.  Voy.  aussi  Lair  :  Lr.  siè^e  de  Cliarlies  p.ip 
les  NoriiLiiids,  Cuiifjrés  archèol.  de  France,  L.WH*  session,  pp.  lytielss. 

(a)  tieUe  avenlurf.  nipporlcc  p.ir  DudûJi  cl  iiiuplilk-c  p;ir  (îyill.'miiie  de  Jumicge!« 
{ftr.c .  (les  hisi .  de  Fromc,  VIII,  p.  îM},  fut  pendant  Jon;i^leiii(>s  nialièrc  à  plais:iii- 
leric  pour  les  Normands.  Elit'  Hl  iiii^iiie  Tubjel  d'une  clioiison  saliriijuc  <ju'un  trouvère, 
parlant  «  d'Ebalus  *|ucns  d*.'  l'ciliers  >•,  ruppcJJiit  cnrorc  au  xii''  »ièfle  cJaus  le»  vers 
Buivauls: 

Vers  en  Ureul  e  cslniboz  (chaDsou) 
Il  ont  assez  de  vitains  nio/. 

fBcnoît,  C.hron.  des  ducs  île  Normandie,  I,  pp.  afi*')  et  288.) 
(3)  Rfc.  des  liist.  de  France,  VIJI,  pp,   17g  ut  180,  Fludoard. 


EBLE  MANZER 


6i 


aussi  ils  n'avaioni  guère  louché  à  la  Bretagne  proprement  dite, 
où  dos  chefs  résolus  avaient  toujours  su  les  tenir  à  distance.  En 
9!l,ils  finirent  par  se  jeter  sur  elle  et  enfin  en  91 9,  après  plusieurs 
années  de  luttes  sangliinles.  ils  en  avaient  fait  l'invasion  métho- 
dique. Ils  s'étaient  d'abord  atlaqués  à  Nantis,  qui  tomba  à  nou- 
veau en  leur  pouvoir  el  où  ils  s'ôtablirenl  à  demeure,  à  la  suilc 
de  U  cession  du  comté  nantais  que  leur  fit,  en  921,  Robert,  frère 
dEudes,  qui,  chargé  de  la  défense  des  Marches,  n'avail  pas  trouvé 
d'aulre  moyen  de  se  débarrasser  d'eux.  Vis-à-vis  de  Nantes,  de 
l'autre  côté  de  la  Loire.  s<^  trouvait  le  pays  de  Raiz,  que  Charles 
le  Chauve  avait  jadis  cédé  à  Erispoé  ;  les  chefs  normands,  étant 
aux  droits  dos  comtes  do  Nantes,  s'y  installèrent  et,  parlnntde  là, 
poussèrenttous  lesjours  plus  loin  leurs  déprédations  dans  la  partie 
du  Poitou  qui  confinait  à  leurs  possessions;  bientôt  cette  région  ne 
fut  plus  qu'une  ruine.  Désireux  d'arrêter  ce  mouvement  qui  mena- 
çait de  gagner  le  centre  de  ses  possessions,  Eble,  se  conforinanl  à 
la  polili(|ue  de  l'épotjiie,  arrêta  les  pirates  à  prix  d'argent;  il  olïrit 
d'abord  de  leur  abandonner  les  territoires  dévastés  et  presque 
déserts  de  l'ancien  comté  d'ilerbauge  et  de  plus  il  s'engageait  h 
leur  payer  un  tribut  aimuel,  moyennant  quoi  ils  s'éloigneraient  pour 
toujours  du  Poitou.  C'est  ce  qui  eut  lieu  :  les  barques  normandes 
en  cours  d'expédition  dans  la  Loire  respectèrent  désormais  le 
littoral  poitevin  el  on  ne  voit  pas  que  les  bandes  qu'elles  portaient 
aient,  pendant  les  vingt  annéesqu'elles  occupèrenlle  pays  nantais, 
manqué  à  leur  parole.  Telle  nous  paraît  devoir  être  l'explication 
d'un  l'ail  que  certains  hisloriens  poitevinsonl  nié  par  patriotisme 
elqui,  mieux  compris,  est  lout  à  l'honneur  d'Eble. 

Ilnesemldepasquelecomb'dePoilousesoit  lancé  dans  de  gran- 
des expéditions  militaires  et  qu'il  l'ùl  un  de  ces  hauts  barons  dont 
l'état  de  guerre  était  la  vie  ordinaire  ;  il  est  hors  de  doute  qu'il 
eut  des  difficultés  avec  des  voisins  entreprenants,  mais  son  carac- 
tère conciliant  dut  amener  proroptemenl  la  fin  de  ces  contes- 
tations, dont  le  souvenir  n'a  pas  été  conservé  (t).  Ce  qui  élait  de 


(»)  M.  Desnoyera  (Ann,  de  lu  Soc.  de  r/iiifl.  de  France  pour  i855,  p.  i83)  dit, 
à  l'arlide  de  Guillaume  I*'',  comte  de  Périçord,  qu'EbIc,  comte  de  Poiiiers,  lui  enleva 
l'AgeDaîs  ;  nous  ne  nous  arrêterons  pas  à  discuter  cette  opinioa  qui  ne  repose  sur  au- 
cun rondement  et  qui  a  élé  reproduite  dans  les  mêmes  termes  par  M.  de  Mas-Latrie 
dans  son  Trésor  de  Chronologie,  col.  lôôg. 


6s 


LES  COMTES  DE  POITOU 


la  prudence,  voire  môme  do  l'habilclé,  devait  passer  aux  yeux  de 
beaucoup  pouf  d(î  la  couardise,  particulièreiuenl  chez  les  Nor- 
mands, dont  les  historiens  ne  larissenl  pas  sur  les  démérites  des 
Poitevins,  identifiés  par  eux  avec  leurs  chefs. 

Poursuivant  la  politique  de  lîenuui,  l^ble  fut,  en  Aquitaine,  i'uu 
des  principaux  tenants  de  la  dynastie  carlovingienne,  mais  sa 
déférence  envers  Charlf's  le  Simple,  qui  avait  été  le  pupille  de  son 
père  et  dont  il  avait  été  le  compagnon  pendant  son  enfance,  ne 
fut  pas  poussée  jusqu'au  point  de  faire  de  lui  l'iiomnic  du  roi. 
Bien  au  contraire,  il  se  portait  presque  son  égal,  s'intitulant 
K  comte  par  la  grâce  de  Dieu  »  aussitôt  qu'il  eut  reconquis  son 
comté  et  témoignant  par  1;\  que,  s'il  soutenait  les  intérêts  de 
Charles,  c'était  avec  la  toute  plénitude  de  son  indépendance  (1). 
Il  avait  du  reste  de  nombreux  motifs  pour  se  montrer  hostile  à 
Itobert,  son  ancien  adversaire,  quand  celui-ci,  qui  avait  succédé 
à  son  frère  Eudes  comme  duc  de  France,  voulut,  à  son  exemple, 
monter  sur  le  trône.  11  se  GL  élire  roi  le  22  juin  922,  mais  Eblc  ne 
reconnut  jamais  cet  acte  (2).  Robert  n'eut  pas  le  temps  do  cher- 
cher à  réduire  le  Poitou;  le  16  juin  913,  il  fut  tué  à  la  bataille  de 
Soissons;  toutefois  Charles  le  Simple  ne  jouit  pas  longtemps  de  ce 
succès,  car,  en  924,  Herbert,  comtede  Vermandois,  l'ayant  attiré 
dans  un  piège,  se  saisit  de  lui  et  l'enferma  dans  le  chiiteau  de 
Péronne  (3).  Herbert  prit  parti  pour  un  nouvel  adversaire   du 


(  j  )  Dc3  l'année  907,  il  se  qualifiait  ainsi  :  n  Prevcnicnlc  gratia  Dci  comileni  »  (Arch. 
de  la  Vienne,  orijj.»  Noailié,  ni^  au)  ;  en  gS/j,  ou  relève  aussi  celte  formule  :  a  Ebolus, 
nùsericordia  OuJ^Picluvui'Uni  umilis  cornes  »  (Arcb.dc  la  Vtenue^  orig'.,Saint-Cyprien, 
QO  i). 

(2}  On  trouve  la  preuve  ccriaine  de  ce  fait  dans  le  eonlexle  de  la  date  apposée  par 
Adalberl,  scribe  du  ch.ipiire  de  Saiut-llilaire  de  Poitiers,  «u  bus  del'aclc  qu'il  venait 
de  dresser  en  avril  92^  pour  des  particuliers  et  qui  porte  la  mention  qu'it  fut  passé  la 
vingt-sixiôtiie  année  du  règne  de  tlliarles  le  Simple  ^Hédet,  Doc. pour  Sai/it-//ilaire, 
l,  p.  19). 

(3)  D'après  rialerpol&teur  d'Adémar  de  Chabamiea  (cd,  Cbavaiiou,  p.  i/p),  Charles 
sérail  venu  en  Limousin  chcrcbcr  des  secours  et  rarniée  uvec  ta(]ucllc  il  combattit  à 
SoissoQS  aurait  clé  formée  partie  d'Ai|uilaius  el  partie  d^\Ilemauds.  Puis, après  la  vic- 
toire, le  roi  aurait  envoyé  à  Saint-Martial  des  li\Tes  cl  des  orucmcuts  jtrccieux,  dé- 
pouilles de  la  cbapelle  doincsLi(|ue  du  roi  Hubert.  iM.  Eckel,  auteur  d'un  travail  criti- 
que sur  Charles  le  Simple  (i//i/.  de  VEtole  des  //aitles-Khidrs',  jï/j"  fascicule),  ne 
Bi|j;oale  inèiiie  pas  ces  faits  qu'il  a  dû  considérer  comme  de  la  pure  Jéi^eiide,  d'aulaul 
plus  ijue  !e  narrateur  y  fait  intervcDir  Othon,  empereur  d'AII''UKi|çne,  qui  u'est  monté 
sur  le  trône  i]ue  treize  ans  après  la  bataille  de;  Soissous.  Il  n'y  a  pas  lieu  d'accorder 
plus  d'autorité  nu  texte  reproduit  par  le  Gallia  Chrisliaius,  II,  col.  G56,  à  l'article 
d'Elieune,  al/bé  de   Saint- Martial,  lequel  rapporte  que,   sur    l'ordre  de   Charles  le 


■ 


4 


EBLE  MANZER 


G3 


pauvre  cari«r^'ingien,ci  savoir.dc  Raoul,  duc  de  Bourgogne, qui,  un 
mois  après  la  tnortde  Hoberl.le  13  juillet  923, s'élait  fait  élire  roi. 
Taul  que  Charles  avait  pu  lutter  contre  l'usurpateur,  le  comte 
de  Poitou  lui  avait  gardé  sa  foi,  et  on  en  a  la  preuve  par  les  for- 
mules qu'il  faisait  insérer  dans  les  actes  émanés  de  lui  ou  dans 
ceux  que  des  particuliers  de  ses  étals  passaient  entre  eux.  Mais 
quand  ce  prince  fut  enfermé  dans  un  lieu  d'où  il  ne  semblait  plus 
devoir  sortir,  qu'il  ne  possédait  même  plus  l'ombre  du  pouvoir, 
il  fallut  bien  accepter  les  faits  accomplis,  toutefois,  en  y  mettant 
une  restriction  signiiicative  :  les  actes  poitevins  furent  donc  datés 
de  l'année  du  règne  de  llauul,  à  laquelle  on  ajoutait  cette  men- 
tion caractéristique  que  ces  cboses  se  passaient  pendant  le  temps 
que  Charles  était  détenu  en  prison  (1).  Kaoul  ne  sembla  pas 
d'abord  prêter  attention  à  ces  indices  de  mauvais  vouloir  et  il 
chercha  à  se  rapprocher  d'Eble.  Comme  il  était  toujours  en 
compétition  avec  le  comte  d'Auvergne  au  sujet  de  la  possession 
du  13erry,  il  avait  intérêt  à  se  ménager  le  comte  de  Poitou, 
dont  on  connaît  les  liens  étroits  avec  les  comtes  d'Auvergne,  à 
qui  il  pouvait  prêter, en  cas  de  lutte,  un  puissant  secours.  Accor- 
der des  faveurs  c'était  se  créer  des  amis  et,  parmi  ces  témoigna- 
ges d'amitié  que  le  roi  de  France  prodigua  à  Ebie,  on  peut  citer 
l'acte  par  lequel  il  mil,  à  la  fîu  de  9â3,  la  puissante  abbaye  de 
Tulle,  en  bas  Limuusiii,  sous  la  sujétion  de  celle  de  Saint-Savin  en 
Poitou.  Bien  qu'Eble  fùldepuis  vingt  ans  en  possession  du  titre  de 
comte  de  Limoges,  son  autorité  n'était  pas  aussi  solidement  éta- 
blie dans  ce  pays  que  dans  son  domaine  héréditaire,  et  le  fait 
d'avoir  dans  la  partie  la  plus  éloignée  du  comté  un  poste  impor- 
tant, occupé  par  un  liotnme  à  sa  dévotion,  c'était  une  garantie  de 


Simple,  Karolo  J/Z/iorf,  cet  abbé  aurail  fortifié  Lîmoçes  pour  s'opposer  aux  entrepri- 
ses de  Guilluume,  cooile  dcF'oilou;  or,  le  roi  de  Fraticc  mourul  eu  92g,  tandis  que  le 
premier  des  comtes  de  Poitou  du  aoni  de  Guillaume  n'arriva  au  pouvoir  qu'en  935 
{Voy.  Duplès-Apier,  Chron.  du  Suinl-A/i-trlial,  y».  3,  Coinmeuioratio  abbaium). 

(1)  «  Ouando  Kurolus  in  cuslodia  leiiebalur  »  (Rédel,  Duc.  pour  Saùtt^I/iluire, 
I,  p,  ao,  doaalion  datée  de  lu  deuxième  année  du  rc!;ne  de  Uaouï.aoûl  924). La  même 
formule  se  retrouve  au  bas  de  chartes  de  l'abbaye  de  Noaillé,  avec  quelques  variau~ 
les:  l'anno  m  r«giii  RoduUi  quatuto  Karolus  in  custodia  teaebatur»,  décembre925; 
H  auno  un  re<^iji  Uodulfi  rct^i  Karolo  iu  custodia  lenentcm  •>»  juin  9^7  (Arch.  de  la 
Vienne,  orig.,  Noaillc,  n"»  3i  et  32).Cepcada(i(,  ù  Saint•^faixeQt,au  njois  de  marsga/j, 
Raoul  est  désigné  cuiuiuo  roi  sans  aucune  autre  uicutiuu  (A,  Richard,  Chartes  Je 
Saint  Maijcetit,  I,  p,  22), 


64  LES  COMTES  DE  POITOU 

plus  pour  l'exercice  de.  ses  droits  de  suzeraineté  sur  les  turbulents 
seigneurs  de  celte  r<^gion(l). 

Satisfait,  Eble  se  tint  tranquille.  Il  reconnaît  Raoul  comme 
roi  de  France,  et  à  mesure  que  le  temps  s'avance  il  s'éloigne  de 
Charles  dont  il  finit  par  approuver  l'emprisonnement.  Ainsi,  le 
8  avril  925,  ayant  tenu  à  Poitiers  un  plaid  solennel  auquel  assis- 
tèrent les  personnages  les  plus  importants  de  ses  états,  il  se  con- 
tenta de  faire  constater  par  Adalhert,  le  notaire  de  Saint-llilairc 
et  peut-être  le  sien,  que  Charles  était  retenu  en  prison  avec  ses 
infidèles,  c'est-à-dire  avecles  gensqui  suivaient  sa  cause  etétaient 
hostiles  au  roi  de  France,  autrement  dit  à  Raoul,  bien  que  le  nom 
de  ce  dernier  fût  omis  dans  la  formule  de  la  date  et  que  celle-ci 
fût  exprimée  par  le  nombre  des  années  du  règne  de  Charles,  la 
Irenfième  (2);  mais  Tannée  suivante,  au  mois  de  janvier  926,  ayant 
assisté  à  une  donation  faite  à  l'église  de  Sainte- Radegonde,  il 
laissa  Rainard  écrire  que  l'acte  était  passé  la  troisième  année  du 
règne  du  roi  Raoul,  «  alors  que  Châties  élait  à  bon  droit  retenu 
en  prison  avec   ses  infidèles  (3)  » . 

Ayant  donc  réussi  à  détacher  le  comte  de  Poitou  du  groupe  de 
ses  ennemis  et  étant  à  tout  le  moins  sûr  de  sa  neutralité,  Raoul 


(i)  De  Lasteyrie,  Etude  sur  les  comtes  de  Limoges,  p.  4'»  d'après  Baluze,  Ilist. 
Tiitet.,  app.,  col.  SaS. 

(2)  «  Anno  XXX,  quando  fuit  Karolus  deteatus  cum  suis  infidelibus  i>  (A.  Ri- 
chard, Charles  de  Saint-Maixent,  I,  p.  24,  d'après  l'oris^inal).  Ce  dernier  acte  est 
daté  du  jeudi  4  des  calendes  de  mai  (28  avril)  de  la  trcnticnic  année  du  règne  de 
Charles  le  Simple.  D.  Fonlencau  (t.  XV,  p.  98)  a  rapporté  cette  indication  à  l'année 
928,  D.  Col  et  M.  de  Lasteyrie  à  l'année  927  (De  Lasteyrie,  Etude  sur  les  comtes 
de  Limoges,  p.  1 14),  mais  il  appartient  réellement  à  l'année  gzf),  où  le  28  avril  tombe 
un  jeudi.  Il  semble  toutefois  A  première  vue  qu'il  y  a  contradiction  entre  cette  année 
925  et  la  trentième  annécdu  rè^ne  de  Charles  leSimpicqui,  selon  le  comput  ordinaire, 
lequel  fait  partir  le  règne  de  ce  prince  du  i<t  janvier  898,  date  de  la  mort  du  roi 
Eudes,  correspondrait  à  l'année  928;  mais  ce  mode  de  compter  comportait  des  excep- 
tions et  certains  dataient  le  commencement  du  rcgpc  de  Charles  le  Simple  du  jour 
où  Eudes  lui  attribua  officiellemeat  une  partie  du  royaume  de  France,  c'est-à-dire 
du  4  avril  896,  ce  qui  fait  correspondre  la  trentième  année  du  règne  de  Charles  à 
l'année  926. Tel  est  le  système  qui  a  clé  suivi,dans  le  cas  présent,  par  le  notaire  Adai- 
bert.  Il  n'est  pas  hors  de  propos,  à  ce  sujet,  de  faire  remarquer  que  nous  avons  suivi 
la  règle  commune  pour  fixer  la  date  des  actes  de  celte  époque  lorsqu'elle  est  sim« 
plement  fournie  par  l'énoncé  des  années  du  règne  de  Charles  le  Simple,  et  en  consé- 
quence il  pourrait  arriver,  si  le  notaire  rédacteur  d'un  acte  s'est  conformé  au  système 
d'Adalbert,  qu'il  y  ait  lieu  de  vieillir  ce  document  de  deux  ou  trois  ans. 

(3)  Anno  III  regni  Kodulfi  régi,  Karolo  cum  suis  infidelibus  mérite  captus  (Bîbl. 
Nat.,  ull'-s  acq.,  latin,  no  2806,  fo  2,  orig.;  Besly,  Hist.  des  comtes,  preuvcs,p.  2a5). 


EBLE  M.VNZEK 


r.r> 


se  tourna  vers  TAuvergnc,  oh  toutes  sos  tentatives  avalent  éclioiiô. 
Dans  le  courant  de  l'année  924,  il  s'attaqua  au  comlo  (îuillaumc 
le  Jennej  qui  se  refusait  ouverlemonl  à  le  reconnaîlre  pour  roi. 
Au  cours  de  sa  marche,  il  se  trouvait  arrêté  sur  les  bords  de  la 
Loire,  dans  TAulunois,  lorque  le  comte  riuillaiinie  parul  de  l'autre 
cùté  du  lleuve.  Avant  d'en  venir  aux  mains,  des  pourparlers  s'en- 
gagèrent entre   les  deux   parties;  enfin,  presse  par  les  siens,  le 
comte  se  décida  ti  passer  le  fleuve  el  à  venir  faire  sa  soumission 
au  roi  qui  l'attend  ail  h  cheval  ;  malgré  l'accolade  qu'ils  éclian- 
gèrenl,  l'accord  ne  se  fil  pas  de  suite  et  c'est  seulement  aprt'stiu il 
jours  de  négociations  que  Raoul,  trouvanl  sans  douLe  son  intérêt  à 
céder  aux  demandes  du  comte  d'Auvergne  Jui  reslilua  le  Berry(l). 
Comme  on  peut  le  croire,  celte  réconciliation  n'était  pas  bien 
sincère,  et,  en  926,  les  hostilités  recommencèrent  ;  le  roi, repre- 
nant sa  primitive  entreprise,  attaqua  Nevers,  qui  était  défendu 
par  Acfred,  frère  de  Guillaume,  et  se  fit  livrer  par  lui  des  otages  en 
garantie  de  sa  soumission,  puis  il  poursuivit  le  comte  jusque  dans 
l'Auvergne  et  allait  sans  nul  doute  l'atteindre,  quand  une  inva- 
sion des  Hongrois  le  contraignit  à  se  retirer.  Guillaume  survécut 
peu  à  ces  revers  successifs  et  mourut  le   16  décembre  92G  (2). 
Il    eut  pour  successeur   Acfred,  qui   professait  les  mûmes  senti- 
ments que  lui  à  l'égard  du  roi  de  France  el  qui  les  a  exprimés  de 
la  façon  la  plus  énergique  dans  l'acte  defondalion  du  monastère 
de  Sauxillanges  que,  par  son  ordre, le  prêtre  Raginbert  data  ainsi  : 
M  Fait  le  5  des  ides  d'octobre  (It    octobre  027),   la  cinquième 
année  à  parlir  du  jour  où  les  Francs,  manquant  à  leur  serment 
de  fidélité,  «in/ideJes.n  envers  leur  roi  Charles,  le  dégradèrent, 
«  inAonestaverunt  »,  el  se  clioisirent  Raoul  pour  chef  (3).  »  Acfred 
mourut  peu  après,  à  la  fin  de  celte  même  année  i>27,  ne  laissant 
pas  d'enfants  et  sa  succession,  comprenant  tes  comtés  d'Auvergne 
el  de  Velay  el  le  titre  ducal  d'Aquitaine,  passa  àFble,  son  parent 


(i)  Rec.  des  hiti.  de  France,  \'\U,  p.  i8r,  Flodoard;  RJcher,  Hlsloire,  I.  I,  48; 
Ckron.  de  Touraine,  p.  iio. 

(a)  Rec.  des  hisL  de  France,  VMI,  p.  i8/|,  Flodoard. 

(3)  Cariai,  de  Sauxillanges,  a"  xiii,  p.  5i.  Dans  le  cariulaire  de  Suint-Julieo  de 
I3rioude,oa  relève  remploi  de  formutes  aussi  énergiques  lant  du  vivant  de  Guillaume 
le  Jeune  que  de  son  successeur  dans  des  acles  des  i(i  février,  1 1  octobre  el  8  décem- 
bre 926  cl  1 1  octobre  927,  (Voy.  Brucl,  Essai  sur  lu  chronologie  da  carlul,  dc 
Brioude.) 


Ofi 


LES  COMTf;S  DE  POITOU 


ùloigrir,  qu'il  avait  pu  du  reslo  désigner  commo  son  successeur, 
el  qui  6Lail,  à  celle  époque,  le  seul  descendant  direct  de  leur 
ancêtre  commun  (1). 

Comme  Charles  le  Simple  jouîssaitalors  de  quelque  liberté, son 
geôlier, le  comlcdeVermandoiSirayanl  momonlanémenl  lire  de 
sa  prison,  El)U;  ol>linl  de  lui  d'i^lre  coiillrmé  dans  la  possession  de 
l'important  liérilagc  qui  venait  de  lui  échoir  (2).  Mais  la  restau- 
ration de  Charles  n*eul  qu'une  durée  éphémère;  le  malheureuv 
prince  fut  enfermé  de  nouveau  dans  la  lour  de  Péronne,  où  il 
ne  larda  pas  à  succomber,  le  Toctobre  929,  el  sa  mort  remit  bien 
des  choses  en  suspens. 

Eble,  malgré  quelques  défiiitlances,  ne  s'était  pas  contenté  de 
lémoîgner  liaulement  de  sa  fidélité  fi  la  racccarlovingienjie,  dette 
do  reconnaissance  que  son  père  lui  avait  léguée  et  dont  son  édu- 
cation s'était  ressentie;  il  airiinia  un  jour  ces  sentiments  par  un 
lénioignage  palpable  qui  est  parvenu  jusqu'à  nous.  Bien  qu'Eudes 
eut.  par  l'expulsion  du  fils  de  Uenoul  II  el  par  la  reconnaissance 
d'Aymar,  mis  fin  aux  volléilés  d'indépendance  des  comtes  de 
l'oilou,  il  ne  paraît  pas  toutefois  avoir  exercé  sur  le  pays  une 
aulorité  assez  directe  pour  y  faire  prévaloir  le  monnayage  à 
son  nom  qu'il  avait  imposé  à  Bourges,  à  Limoges  et  à  Toulouse. 


{i)  Voici,  d'après  les  ruchcrches  de  M.  Mabillc  (Lr  royaume  d'Aquildirte,  p.  19), le 
Inlilfjiu  de  la  (ilialiou  des camlcs  d'Auvergne  et  de  Poitou, établissanlqii'Eblc  cl  Acfred 
èlaicnl  pnrcats  au  dixiùmc  degré: 


Gérard,  comlc  d"x\uvergQe 
I  _ 

RcuolJ  Ilt,  cûmle  de  Puiloa 
I  


Guillaume,  frëre  deGérard,  qui  Fui  comte 
d'Auvergne  après  lui. 


Bernard  I,  comte  d'Auvcry;De. 


RcDouI  II,  comte  de  Ptiilou 


Eble,  comte  de  Poitou 


Bernard  11  Plantcvcluc,  comte  d'Auver- 
guo. 


Guillaume  le   Adaliude,  mariée  à  Acfred, 
Pieux,    ct«       comte  de  Carcassonnc. 
d'Auver- 
gne. 


Guillaume  le  Jeuuc,       AcTred,   comte  du 
comLcd'Auvcr^ne        Géviiudan  ,     puis 
d'Auveriçne. 

(2)  Chron.  d'Adè/nar,  p.  i^'i.  AJéuiar  commet  une  erreur  en  disant  qu'Eblc  suc- 
céda dircclemcnl  à  Guillaume  le  Jeune.  H  n*a  pas  eu  coonaLsanoce  d'Acfred,  qui  no 
fui,  il  est  vrai,  ijiie  pendanl  quflttiu's  mois  en  possession  de  rbérilaye  de  son  frère. 


EBLE  MANZKR 


67 


Aymar  conliiitia  à  émeUi'o  ou  Poitou  des  aïonnaios  au  nom  cl  au 
monogramme  de  Charles  io  Chauve,  accompagnas  do  la  croiseltc 
comlale,  ainsi  que  l'avaicnl  fait  ses  prédiicesstHirs.  Eblo  s'affran- 
chit de  celle  routine,  el  fil  preuve  dans  celle  malièrc  d'un  espril 
d'initiative  que  l'on  relrouve  dans  beaucoup  de  ses  actes.  Les 
monnaies  poilcvines  frappL'Os  jusqu'à  ce  jour  porlaicnl  d'un  côlô 
une  pelite  croi.v  avec  le  nom  du  roi,  carlvs  ou  c.vrlem.vnvs 
REX,  et  de  l'aulrc  celui  de  Talelicr  de  xMelte,  metvllo,  encadrant 
le  monogramme  royal  II  ne  loucha  point  h  la  marque  essenlielto, 
celle  qui  s'appliquait  au  roi,  mais,  sur  le  revers,  reprenanl  un 
lype  des  monnaies  de  Charles  le  Chauve,  il  plaça  le  nom  de  Melio 
sur  deux  lignes,  seulement  on  lui  appliqua  l'orlhographcdu  Icmps 
et  MRTALLVM  deviut  MKTALO.  Du  coup,  lo  monogrammc  du  roi 
disparut,  el  comme  ces  pièces  n'avaient  pas  leurs  similaires  dans 
le  monnayage  royal,  Eble  supprima  la  croisctte  qui  permellail 
jusqu'alors  de  distinguer  la  iahricalion  du  comte  de  Poitou  de 
celle  du  roi  de  France  (1). 

La  drsparilion  de  son  compélileur  ayant  enlevé  à  Haoul  loulc 
crainte  au  sujet  de  la  fidélité  des  grands  seigneurs  du  royaume, 
il  reprit  ses  projets  de  domination  directe  sur  l'Aquitaine.  La 
maison  d'Auvergne  disparue,  ce  fut  à  celle  de  Poitou  qui  la  rem- 
plaçait qu'il  s'attaqua,  et  il  le  fil  sans  larder.  Bien  qu'Ehle,  quand 
il  lui  fut  acquis  que  la  restauration  de  l'ht^ritier  des  Carlovingiens 
élait  impossible,  eut  l'cconnu  à  tout  lo  moins  dans  les  protocoles 
de  ses  actes  la  royauté  de  Raoul  que,  pendant  deux  ou  trois  an?, 
il  avait  feint  d'ignorer,  co  dernier  ne  fut  pas  dupe  de  celle 
manifoslalion  platonique,  attestée  par  ce  qui  se  passa  dans  les 
élahlisscmonls  i-eligîeux  de  la  région  où  l'on  voil,  de  92-ï  à  927, 
certains  d'entre  eux,  tels  que  Saint-Hiluire,  Sainle-Hadegonde, 
Saint-Maixenl,  inscrire  dans  leurs  formulaires  le  nom  de  llaoul, 
tandis  que  d'aulres,  tels  que  Saint-Cyprien,  ne  connaissaient  que 
Charles  le  Simple  (2). 

Tout  d'abord, dès  030,  sous  prétexte  d'aller  comballre  un  parti 
de  Normands  qui  avaient  fait  irruption  dans  l'Aquitaine,  il  péné- 
tra dans  ce  pays  et  rencontra  les  envahisseurs  dans  le  Limousin, 

(1)  Voy.  Appendice  VMI. 

(a)  Cart.  de  Saint-Cyprien,   pp.  iSi'i,  i55  et  iSS, 


68 


Li:S  COMTKS  DE  PDITOL' 


OÙ  il  les  di^fil  coniplèlcinoiil  (  t  ).  Ce  sl1cc^s  lui  accjuiL  hoaunmp  do 
r^iMilalioii  auprès  dos  Aquilairis  oA  les  disposa  en  sa  ravpur;  mais, 
rappelé  en  France  par  lagiieirc  que  se  faisaient  Hugues  le  Gi-and 
elle  comte  de  Vermandois,  il  ne  poussa  pas  plus  loin  son  enlro- 
prise;  toutefois,  eL  ce  fui  un  premier  acle  de  méfiance  à  l'égard 
d'Eble,  ildétivia  l'abbaye  de  Tulle  de  la  sujétion  envers  l'abbaye  de 
Sainl-Savin  qui  lui  avait  été  imposée  sepl  ans  auparavant  el  alTai- 
blil  d'autant  l'autorité  dti  comte  de  Poitou  dans  cette  partie  reculée 
desesélals.  Il  esl  possible  que  celle  mesure  de  Raoul  ail  concordé 
avec  la  mort  d'Adémar,  seigneur  des  Echelles,  abbé  laïque  de 
Tulle.  Ce  dernier,  qui  n'avait  pas  d'enfants  légitimes,  (il  vers  celle 
époque  son  lestamonL  en  présence  du  comte  de  Poitou,  de  son  fils 
Guillaume,  des  comtes  Odolric  et  Cauzberl,  Il  abandonnait  aux 
moines  de  Tulle  les  grands  biens  qu'il  possédait  dans  les  comtés 
de  Limoges  el  de  Cahors  el  ne  demandait  en  relour  que  des 
prières  pour  le  salut  de  son  âme,  pour  sa  femme  Gauzla,  pour 
le  roi  Haoul  et  pour  son  seigneur  le  comte  Eblc,  qui  avail  donné 
son  consenlemenl  à  cette  générosité  {'!).  C'esl  à  la  même  époque 
que,  pour  couper  courl  à  loutes  les  prélenlions  qu'Eble  pouvait 
faire   valoir  sur  le  Berry  en  sa  qualité  d'hérilier  des  comles 
d'Auvergne,  Raoul   déclara  que  ce  pays  ferait  désormais  parlie 
inlégranle  du  domaine  royal  el  no  posséderait  plus  do  comle(3). 
Durant  Tannée  !)JI,  le  roi  vint  de  nouveau  en  Aquitaine  sous 
ombre  de  réconcilier  certains  scigiieui's  du  pays  qui  se  faisaieul 
la  guerre  (i),  mais   des  dissensions   ayanl  éclaté  dans  le  nord 
de  la  France,  il  dut  encore  repartir  el,  pi^r  là,  fut  cuipcché  de 
donner  suile  h  des  projets  qu'il   poursuivit  résotumenl  l'année 
suivante  (932).  Toutefois, avant  d'agir,  Raoul  prit  soin  de  s'assu- 
rer la   neutralité  el  peut-Être  l'aide  des  grands   seigneurs  du 
Midi.  Il  leur  donna  rendez-vous  h  la  limile  de  ses  possessions, 
sur  les  bords  de  la  Loire;  là  on  vil  se  rendre  Raimond-Pons, 
comle  de  Toulouse,  el  Ermcngaud,  comte  de  Rodez,  qui  placèrent 
leurs  mains  dans  celles  du  roi  et  lui  jurèrent  fidélité  suivant  la 

(i)  Rîcher,  Histoire,  1.  I,  07;  Hec.des  hisl.  de  France,  VIII,  p.  i80^  Flodoard. 

(a)  Gtttlia  Christ.,  Il,  instr.,  col,  aoS. 

(â)  De  Lastcyrie,  Elude  sur  les  vomies  de  Limoges,  p.  40/  d'après  Baluze,  Hist. 
Talel.,  app.,  col.  Ï25. 

(4)  Flodoard  dil  ausi<i  4]ue  Raoul  fut  visiter  le  tombeau  de  saîol  Martin  (/{ec.  des 
hist.  de  Fratu'.e,  VIII,  pp.  186  et  187). 


EBLE  iMANZEK  69 

formule  que  celui-ci  leur  imposa.  Quant  à  Loup  Acinaire,  comle 
des  (lascons,  il  fui  encore  plus  loin  ;  il  remit  son  bi^néfice  à 
liaoul  qui  le  lui  rendit  et  lui  concéda  do  le  tenir  désormais  dii'ec- 
lemenl  du  roi  de  Fiance  (I). 

Cesacles  tHaicnl  évidemment  dirigés  contre  l'Ible,  à  qui  on  en- 
levait les  droits  de  suzeraineté  qui  lui  appartenaient  en  sa  qualité 
de  duc  d'Aquitaine,  mais  Raoul  ne  s'en  tint  pas  là.  Quand  il  eut 
ainsi  délaclié  du  coml»^  de  Poitou  ceux-là  qui  pouvaient  lui  parler 
secours,  il  i^'atlaqua  direclement  à  lui.  Il  ne  semble  pas  qu'lible 
ait  voulu  tenter  le  sort  des  armes  ;  il  préféra  se  soumettre  aux 
dures  conditions  que  lui  posa  son  adversaire.  Afin  de  rattacher  à 
sa  cause  le  comte  de  Toulouse,  Raoul  avait  dû  lui  faire  des  pro- 
messes dont  la  dépouille  d'Eble  était  le  gage;  en  sa  qualité  d'hé- 
ritier pour  partie  du  Guillaume  le  Pieux,  dans  la  succession  de 
qui  il  avait  recueilli  le  marquisat  de  Golhie,  Raimond-Pons  re- 
vendiquait le  lilre  de  duc  d'Aquitaine  et,  par  surcroît,  le  comté 
d'Auvergne  :  Raoul  lui  donna  l'un  et  l'autre  (2). 

Bien  qu'à  première  vue  le  sacrifice  consenli  par  Eble  paraisse 
considérable,  il  diminue  d'importance  quand  on  l'examine  de 
près,  et  l'on  en  arrive  à  constater  que  sa  soumission  spontanée 
aux  volontés  de  son  ennemi  fui  un  acte  d'babiteté  politique.  Isolé 
comme  il  l'était,  il  se  sentail  incapable  de  résister  aux  forces  dont 
le  roi  de  France  pouvait  disposer  ;  vaincu,  il  était  menacé  de 
perdre  ses  étals  el  peut-être  la  vie;  il  préféra  transiger  et  s'assu- 
rer la  possession  tranquille  de  son  patrimoine  en  abandonnant 
ce  qui  faisait  l'objet  do  la  convoitise  de  ses  adversaires,  d'autant 
plus  que,  n'élanl  pourvu  que  depuis  peu  de  temps  de  Thériiage 


(1)  Richer,  Histoire,  I.  I,  64;  Rec.  des  hi$t.  de  France,  VJII,  p.  tSS,  F'iadoard. 

(2)  D.Vaisselc, //<»/. </(?Z.anyrtf*/ot\n"*  éd.,  III,  p.  1 1 1.  LcabaoûlgStiiftaiiuond-Pons, 
prcDADlle  lilre  de  duc  des  Aquilaius,  assiste  daus  l'é^'lisi-  de  Saiul*  Julien  de  Brioude, 
en  compagnie  de  Godciscac,  ëvcque  du  Puy,  des  vicomtes  Dalniace  el  Robert,  à  uoe 
donation  faite  en  faveur  de  ce  innuuslcrc  (Doûiûl,  Curlul .  de  Jiriuiide,  JUèiii.  de  l'A- 
cadémie de  Clcraiool-l'errand,  XWIV,  p.  i*)"]).  Les  (luclualions  diverses  auxquelles 
a  élé  soumise  l'Aquilaine  cl  particulicrcmcnl  l'Auvergne  à  cette  épO(|uc  sont  aellemeut 
indiquées  parles  iudiculions  ihronologiques  des  cliarlcs  du  cartulaire  de  UrÎDudc;  on 
y  voit  que  jus(ju'au  mois  d'octobre  (j'iO  celles-ci  sonl  fourniespar  le  nombre  des  années 
da  règne  de  Raoul,  roi  des  Fiiakcs  ;  puis,  de  novembre  92IJ  à  bùùI  lyjfjf  c'est  R&oul, 
roi  des  AotitAiNs;  de  celte  date  ù  novembre  yay  on  voit  reparaître  le  roi  des  Kmanos 
sans  autre  dcsi^ialion  et  enfin,  h  [)nrlir  de  décembreij^g  jusqu'au  2  octobre  fj33,  Raoul 
esl  pourvu  de  la  double  qualité  de  roi  des  Fhancs  el  des  A^uitAt.-<â  (Voy.  Urucl; 
Ktsai  sur  la  chrouulotjie  du  carlulaire  de  Briuude). 


70 


Les  co.MTns  i>e  poitou 


d'Acfied,  il  ne  lui  avait  pas  encore  él6  possible  de  bien  asseoir  sa 
doniinalion  en  Auvergne  ou  Je  faire  valoir  loul  ce  que  pouvait 
comporler  le  lilrc  de  duc  d'Aquilaine. 

Nous  sommes  loin  de  connaître  tous  les  actes  accomplis  par 
Haoul  à  celle  époque  el  qui  avaient  pour  objet  d'amoindrir  la 
puissance  du  comte  de  Poitou.  L'un  d'eux  dut  être  la  reconnais- 
sance efTcctive  d'une  situation  ambiguë  douties  premières  mani- 
festations remontaient  sans  doute  fort  loin.  Il  existait  entre  le 
Poitou  et  le  Limousin  une  bande  de  territoire  fort  étendue,  em- 
pruntée presque  en  entier  au  diocl'se  de  Limoges  el  qui  portait 
le  nom  de  Marche  ;  sa  possession,  comme  celle  de  toutes  les  mar- 
ches réparties  sur  plusieurs  poiuts  du  royaume,  avait  dû  rester 
contestée  entre  les  comtes  des  pays  limilroplies  à  la  suite  des 
t^ucrrcs  privées  advenues  entre  eux;  l'éloignement  des  comtes  de 
Toulouse,  possesseurs  du  Limousin,  n'avait  pu  que  favoriser  les 
empiétements  des  comtes  de  Poitou,  mais  quand  ceux-ci  eurent 
réuni  li  leur  domaine  le  comté  de  Limoj^cs,  la  .Marche  aurait  dû 
di^parallre.U  n'en  fut  rien  ;  il  y  avait  des  situations  acquises  à 
ménager  cl  il  semble  que  ce  territoire,  en  tout  ou  en  partie,  avait 
été  inféodé  aux  seigneurs  de  Charroux.  Raoul  fit  de  ces  sei- 
gneurs^ toujours  prêts  à  guerroyer,  le  pivol  de  sa  politique  à 
l'égard  d'Eble,  et,  sous  le  nom  de  marquis  ou  de  comtes,  leur 
donna  un   rang  égal  à  celui  des  comtes  de  Poitou  (1). 

Celle  grosse  question  de  la  suzeraineté  effective  du  roi  de 
Trance  sur  le  Poitou  étant  définitivement  réglée,  Eble  put  con- 
sacrer les  derniers  jours  de  sa  vie  à  l'administration  paisible  des 
importants  domaines  qu'il  avait  conservés.  C'était  un  bon  justi- 
cier, et  ce  que  nous  savons  de  lui,  en  dehors  des  faits  militaires, 
nous  a  été  surtout  conservé  par  les  notices  dos  plaids  qu'il  a  tenus 
cl  où  on  le  voit  exercer  avec  zcle  celle  attribution,  la  plus  im- 
portante dont  aient  joui  les  comtes,  celle  de  rendi-c  la  justice. 
Ce  n'esl  pas  seulement  à  Poitiers,  dans  sou  palais,  qu'il  tenait  ses 


(i)  Le  premier  comte  de  la  Marche  esl  Bosoq  le  Vieux, qui  cal  dL-sÎL,»né  diinsun  acte 
du  mois  (I'uoi"il  t)5i>  avec  la  qualilicfllion  de  marquis,  floso  mnnfu'o,  et  ailleurs  sans 
mnniue  de  dignité,  Duso  Vclattts  de  Murcu  {Galiia  Christ.,  H,  inslr.,  col.  lO'j;  de 
Lasieyrie,  Kfiitle  sur  les  comtes  de  Limoges,  p.  08  ;  L'/imn.  dWdémar,  p.  i5ij).  Il 
êtall  lils  de  Sulpice  et  pelil-GIs  de  Geoffroy,  cumte  de  Charroux  (NfiircUej;ay,  Chrun. 
deségl.  d^ Anjou,  p.  âytl,  Saint-Maixenlj. 


r 


KBLE  MANZlcn 


assises  judiciaires  ;  il  n'hésiUil  pas  à  se  Iransporler  sur  les  divers 
points  du  comlé  où  son  devoir  l'appelait.  C'esl  ainsi  que,  dans 
une  même  aiïaire»  une  poursuite  intentée  par  les  chanoines  de 
Sainl-.Marlin  de  Tuurs  eunlre  Savari,  vicomle  de  Thotiars,  qui 
leur  avait  enlevé  les  domaines  de  Curi;ay  el  d'Antoigné  et  les  dé- 
lenail  depuis  six  ans,  il  recul  leurs  plaintes  à  son  plaid  de  Poitiers, 
en  avril  ou  mai  92(5,  puis  il  les  accueillit  de  nouveau  àCoulombiers 
el  enfin  à  Avrigny,  où,  le  29  mai,  il  ratifia  l'accord  intervenu  à 
Thouars  entre  les  parties  le  22  du  m<'^me  mois  el  le  fil  attester 
par  ses  fidèles  (I).  Dans  une  autre  atfaire,  où  un  diacre  appelé 
Launon  élail  poursuivi  pai-  un  nommé  Vsarn  en  restitution  de 
son  bien  qu'il  avait  injustement  usurpé,  on  voil  Ysarn,  après  une 
première  sentence  rendue  par  Eble  et  les  très  nobles  personnes 
ses  vassaux,  poursuivre  sa  réclamation  pendant  deux  ans  à  tous 
les  plaids  publics,  et  comme  personne  ne  s'y  présenta  pour  con- 
tredire ii  la  première  sentence,  lible  ordonna  enfin  l'exécution  de 
celle-ci  à  un  plaid  tenu  au  mois  d'aviil  907,  auquel  assisluieut 
trois  vicomtes,  un  auditeur  ou  homme  de  loi,  deux  viguiers  et 
quinze  particuliers  désignés  spécialement  comme  témoins  (2). 

Toutefois,  si,  comme  justicier,  il  se  montra  disposé  à  défendre 
les  droits  des  établissements  religieux,  toujours  menacés  par  des 
voisins  trop  avides,  il  ne  paraît  pas  avoir  fait  preuve  à  leur  égard 
de  la  générosité  à  laquelle  les  rois  de  France  ou  d'Aquitaine 
avaient  été  si  enclins.  Ainsi,  lorsqu'en  924  les  moines  de  Redon 
vinrent  négocier  devant  lui,  avec  les  religieux  de  Saini-Maixent, 
le  retour  de  Bourgogne  des  reliques  de  leur  saint  patron,  qu'il 
accepla  que  les  engagements  pris  de  Tune  et  de  l'autre  part 
fussent  placés  sous  sa  sauvegarde  el  présida  à  la  réception  de 
leur  serment  relij^ioux  dans  l'église  de  Notre-Dame  de  Poitiers, 
enfin  que,  le  lendeuiaiti,  il  regut  d'eux  un  nouveau  serment  dans 
son  palais,  il  se  contenta,  pour  tout  témoignage  do  sympathie, 
de  défrayer  les  parties  de  leurs  dépenses  pendant  qu'i.dles  séjour- 
nèrent à  Poitiers  (3).  A  vrai  dire, on  ne  connaît  de  lui,  en  dehors 


(i)  Mabille,  Pancarte  noire,  n«  cxvi,  p.  taS;  Bcsly,  Hîsl.   des   comtes,  preuves, 
p.  si8. 

(a)  Arcb.  de  la  Vienne,  orig.,  Nooillé,  n«  ao. 
(;^)  Cariai,  de  /iaion,  p.  238, 


72  LES  COMTES  DE  POITOU 

des  aulorisalioiis  qu'il  donna  à  quelques-uns  de  ses  vassaux  de 
disposer  do  portions  de  leurs  b6n6llces,  aucune  donation  faite 
par  lui  h  des  (['[ablisseraenls  religieux;  on  ne  peut,  on  effet,  con- 
sidt-rer  réellement  comme  lelle  Tuljandon  qu'il  Hl  à  l'ubbaye  de 
Noftillu.cn  U32,d'un  droil  du  rivage  situé  dans  le  pays  de  Thouars, 
dépundauL  de  son  bénéfice  particulier,  et  sur  lequel  il  retint  deux 
deniers  que  les  religieux  devaient  lui  payer  annuellement  {!). 
Comme  les  abbayes  étaient  pour  la  plupart  en  la  possession  de 
SCS  fidèles,  el  c'était  le  cas  pour  Tabbayc  de  Sainl-Maixenl,  qui 
appartenait  aux  vicomtes  de  Thouars,  il  préféra  sans  nul  doute 
faire  dircclemenl  à  ceux-ci  des  largesses  qui  les  allachaienl  plus 
élroilemenl  à  sa  personne  plu  loi  que  de  les  leur  faire  arriver  par 
une  voie  détournée  qui  ne  pouvait  alteindre  le  but  qu'il  se  pro- 
posait. Cette  allitude  réservée,  il  la  garda  aussi  à  l'égard  du  pou- 
voir épiscopal  et  môme,  vers  la  fin  de  sa  vie,  s'étanl  brouillé,  on 
ne  sait  pourquoi,  avec  Frolier  II,  évoque  de  Poitiers,  il  le  dé- 
pouilla de  ?ou  évéclié  (2). 

Quand  Eblc  mourut,  dans  le  courant  de  l'année  93o  (3),  àTâge 
d'environ  soixanle-cinq  ans,  son  pouvoir  (4)  était  bien  quelque 
peu  amoindri  ;  néanmoins,  il  était  encore  un  des  plus  puissants 
soigneurs  de  France.  Il  possédait  le  Poitou  el  sans  doute  le  pays 
d'Aunis  à  litre  héréditaire,  le  Limousin  par  conquête,  el  élevait 

(i)  Arch,  delà  Vienne,  oriç^.,  Noaillé,  do  ag. 

fa]  Cart.  de  Saint-Cijpt'ien,  p.  go.  Au  mois  dedéccrnbre  f)34,  Frolier  remplissait 
encore  les  fonctions  cpiscopales,  car  on  le  voil  se  désister  en  faveur  tics  religieux  de 
Noaillé  ilu  droit  de  e;îie  qu'il  réclniunil  d'eux  A  cause  de  l'église  de  Moalvinard  (Arclu 
de  la  Vienne,  oriy.,  Noaillé,  n°  ï/|  ;  Gtttl.  Christ.,  Il,  col.  i  iGo). 

(3J  Besly  (fJ/st .  des  comtes,  p,  3(j)  adopte  pour  la  mort  d'ChIe  ta  date  de  5)35  in- 
dii|iiée  par  llouchct  dans  les  Anuales  d'A(|uit;iinc  (éd.  de  iC/i/j»  p.  117),  mais  M.  Des- 
ijujers  el  M.  Kfdcl,  qui  ï:i  suivi,  se  rallaelieulù  lu  date  de  f)3i!,  au  plus  lard,  fournie 
par  lu  charte  du  cailulaire  de  ISainl-f  yprien  [j>.  yo).  citée  plus  liaul.  Nous  noua  ran- 
geons à  l'opinion  de  nesly,  qui  nous  parail  jusliHcc  par  une  charle  originale  des 
archives  de  la  Vicuuc  (Sainl-Cyprico,  n<*  i),  datée  du  mois  de  janvier,  l'an  xi  du 
rè^ne  de  Raoul,  c'est-à-dire  du  mois  de  janvier  <j34,  el  par  laquelle  Eltlt  concède 
aux  moines  de  Sainl-Cypricn  une  aire  de  marais  salants  situes  prés  d'Ançoulioa. 
Il  nous  parail  naturel  d'accorder  bieu  plus  de  confiance  à  une  pièce  aulbenlit[ue  qu'à 
une  IrauscriptioD  du  carlulaîre, lelle  c[ue  su  prcseule  celle  dcg3a,  el  bien  que  nous  ne 
connaissions  pas  d'autre  aclc  émané  d'Eble  pendaal  les  années  r)32  à  ^33,  ipie  celui  de 
janvier  ^S.J,  nous  inclinons  à  le  faire  vivre jus<pi'en  y^fj,  d'aulanl  plus  que  le  premier 
acte  certain  que  l'on  puisse  attribuer  ù  son  successeur  n'est  que  du  mois  de  décem- 
bre de  celle  année  ij3j, 

(4]  Eble  élant  iiaacé  en  %o  alors  que,  d'après  les  textes,  il  était  encore  jeune,  il  est 
nalurel  de  lui  aUribucr  ù  cetle  date  environ  ving:t  an?,  ce  qui  placerait  sa  Daissaocc 
vers  l'année  870. 


EBLE  MiVNZEIl 


73 


des  prélenlions  sur  la  Saintonge  proprement  dile,  que  se  dispii- 
Itiîenl  les  comtes  d'Angoulêmc,  de  Périgueux  et  de  Bordeaux, 
et  où  les  évoques  de  Saintes,  à  l'exemple  de  nombreux  prùlals 
de  celle  époque,  cherchaient  à  se  constituer  un  grand  domaine 
féodal  (1)  ;  enfin,  il  laissait  cà  se.s  héritiers  des  droits  k  faire 
valoir  sur  le  comté  d'Auvergne  et  le  duché.d'Aquilaine,  dont  il 
avait  joui  pendant  quelques  années  et  qui  faisaient  vérilablemenl 
partie  de  son  héritage. 

Tel  élaiL  le  résultat  auquel  était  arrivé  ce  personnage  qui, 
parti  d'une  situation  équivoque,  réduit  pendant  plusieurs  années 
à  ses  propres  ressources,  avait  su,  au  milieu  des  difflcullés  de 
l'époque  si  troublée  où  il  avait  vécu,  créer  d'abord  sa  position, 
la  mainlenir,  puis  l'accroître  et  lui  donner  le  j,'rand  développe- 
ment que  nous  constatons.  Ce  n'était  assurément  pas  un  homme 
de  mince  valeur  ;  il  possédailloulesles  qualités  qui  fonlun  chef  de 
dynastie, et  il  avait  eu  plus  de  trente  ansdevant  lui  pour  en  établir 
solidement  les  bases  ;  prâce  à  sa  ténacité,  la  race  du  duc  Gérard 
d'Auvergne,  le  noble  et  fidèle  compagnon  de  l'empereur  Louis  le 
Débonnaire,  présida  pendant  près  de  trois  siècles  aux  destinées 
du  comté  de  Poitou. 

Eblo  s'était  marié  deux  fois:  sa  première  femme  fui  Aremburge, 
avec  qui  il  était  fiancé  h  l'époque  de  la  mort  de  son  père  {2}  ; 
la  seconde,  EMii.LAWE.qui,  de  concert  avec  lui,  acheta  en  91 1  l'alleu 
de  Baidon  (3).  11  est  à  présumer  que  c'est  de  sa  seconde  femme 
qu'il  eut  les  deux  enfants  qui  héritèrent  de  lui  :  Guillaume,  qui 
fut  comte  de  Poitou,  clEble,  qui  entra  dans  l'Eglise  (4). 


(1)  La  suprêrnalie  du  Poîfou  ssur  !a  Saiiilong-o  s'était  établie  dans  le  cours  du  ixe 
siècle,  après  la  mort  dti  comte  I^aaJri.  M»is  tiiridis  ijuc  la  cégioQ  siluéc  au  sud  de  la 
Charente  était  deveaue  un  champ  de  compétitiuu  entre  les  comtes  voisins  de  tlordeaux, 
de  Pcrijîueux  cl  d'AnifOuléinc,  deslicas  très  étroits  avaieot  directciiicnl  ratlaclié  l'Au- 
ais  au  Poitou,  cl  raulorilé  d'EbIc  daos  ce  pays  est  incontestée  ;  elle  est  en  particulier 
constatée  par  la  coucesaion  qu'il  fit,  ea  janvier  984  >  aux  luoiues  de  Saiat-l'.ypricn,  à  la 
demande  »ie  son  vassal  ftoger,  de  portion  du  bénétice  que  celui-ci  possédait  eu  Aunis, 
pour  y  établir  des  salines  (Cnrtiit.  de  Stiint-Cypriert ,   pp.  3i8  el3i(j). 

[■2)  Mubillc,  l'une  irle  noire,  n"  xvid,  p.  G8  ;  licily,  fliit,  des  comtes,  pretives, 
P-  309. 

(3)  A.  Richard,  Chartes  de  Saint-Maixent,  I,   p.  19. 

(^1)  Adéuiar,  i|ui  dans  sa  chpooiijue  (p.  r/iti,  Joanc  les  noms  des  deux  enfanta  d'Eble, 
leur  attribue  pour  mère  Adèle,  fille  de  Hjllan,  duc  de  Normandie;  Uesly  {llist.  des 
comtes,  p.  3»;))  combat  celte  opinion,  mais  fait  de  celte  princesse,  par  inlerprélatioa 
d'un  lexte  de  Guillaume  de  Mahacsbary,  la  lillc  d'EJouard,  roi  d'Angleterre,  Nous 


74 


LES  COMTES  DE  POITOU 


VIII.  —  GUILLAUME  TÊTE  D'ÈTOUPE 

I*'  Comte  —  III»  Duc 

Le  fils  olné  d'Eble  Manzcr  portail  le  nom  de  Gnillauino,  Il  fui 
le  premier  de  celle  brillante  lignée  de  comtes,  d(''signés  tous  par 
celleappellalionde(iiiil!aume/iui  se  succédèrent  àlati^ledu  Poitou 
pendant  deux  sièiio?.  Selon  Titsa^e  du  temps,  il  fui  pourvu  d'un 
sobriquet  qui  servait  à  le  dislinp;uer  d'autres  comtes,  ses  bomo- 
nymos,  et  qui  fut  emprunté  à  la  nature  et  à  la  couleur  de  ses 
cbevcux,  celui  de  Tête  d'Eloupe,  eapul  stupe  (1).  Ce  surnom  fui 
aussi  donné  postérieurement  à  Uaimond  Bérenger,comle  de  IJar- 
celone,  au  xi*  siècle,  «  à  cause  de  sa  perruque  espoisse,  blonde  et 
déliée  qui  ne  sert  pas  de  petit  ornement  à  un  prince  »,  dit  Besly, 
mais  cet  historien,  qui  admet  bien  celte  interprétation  rationnelle 
pour  le  comte  de  Barcelone,  la  rejette  quand  il  s'agit  du  comte 
de  l^oilou  et  ne  veul  y  voir  qu'une  allusion  à  une  qualité  morale; 
pour  lui,  le  sobriquet  de  caput  slnpp.  est  l'équivalent  du  raol 
umpicns,  a  c'est-à-dire  bébélé,  et  qui  n'a  pas  plus  de  sentiment 
que  do  l'estouppe,  imprudent  et  malavisé  »,  qu'il  applique  aussi 
bien  à   Charles   le   Simple   qu'au  comte  de   Poitou   (2).  Celte 


établissons  dans  uae  étude  apéciale  (appendice  II),  qu'il  y  a  eu  chez  les  bîsloricna 
confusion  entre  la  femme  d'Eble  el  cclJc  de  sou  tils  Guillaume  Tèle  d'Ediupe.  Ce  i]ui 
nous  porte  surloul  à  atlrihuer  ù  KniilLuie  les  deux  fds  d'Ivble  Manzcr,  ccsl  t^iie  l'on 
voit  eu  janvier  iiG")  ou  t)6G  te  frère  de  Guillaume  Tète  d'Eloupe,  Kble,  alors  aljbê  de 
Saiiit-Mnixcnl,  donner  à  ce  monaslcre  Tulleu  de  Baidonj  qu'il  déclare  lui  ap|>îirlenir  à 
tilre  lièrcJilJnre,  ce  qui  ne  peut  être  exact  que  s'il  est  le  tils  dEmiltaue,  <jui  avait 
acquis  ce  domaine  en  »jî  i  et  dans  la  succcsbiou  de  i[ui  il  l'aurait  trouvé  (A.  Hicliard, 
Chartes  de  Saiiit-Muij'eni^  I,  p-  4^)-  I^uliu  Guy  Allard,  hislorit-D  du  Diiupbïnc,  ailrl- 
bue  à  Eble  un  fds  nommé  Gcilon,  qui  serait  devenu  la  tifçe  des  comtes  de  Valcn- 
linois  du  nom  de  Poitiers  ',  c'est  uq  de  cea  ooiubreux  systèmes  imag'inés  pour  expliquer 
ie  nom  de  Poitiers  porté  par  ces  couilcs  (\'oy.  J.  Clievalier,  Mémoires  pour  servir  à 
t histoire  des  comtés  de  Valenlinois  el  de  Diois,  I,  p,  137,  note  1). 

[t)Chron.  d'Adérnar,  p.  if\f\;  A.  Richard,  Chorli-s  de  Siiirtt-Mai.venl,  l,  pp.  3-j 
cl  73.  La  chronique  de  Nantes  (éd.  Meilel,  p.  «jD)  l'appelle  Cnpitt  desttipia, 

(2)  L'opinion  de  Besly  a  fait  son  chemin  el  est  passée  dans  l'histoire  avec  toutes  ses 
conséquences  ;  clic  n'est  pourtant  fondée,  comme  uuus  le  disons,  que  sur  une  erreur 


GUILLALME  TETE  D'ÉTOLFE  ,5 

apprôcialion  de  l'homrae,  fondée  sur  une  erreur  malérielle  de 
lecture  que  l'on  a  essayé  de  corroborer  par  la  mise  en  vedelle  de 
deux  fails  raal  inlerprélés,  doit  êlre  rejelée  sans  liésilalion. 
Guillaume  Tèle  d'Éloupc  no  fut  pas  inférieur  au  rôle  qu'il  élail 
appelé  àjouer;  il  succéda  îi son  père  dans  des  circonslances  diffi- 
ciles et,  lanl  par  sou  habilelé  que  par  son  énergie,  il  arriva  non 
seulement  à  réparer  les  revers  de  fortune  qui  avaient  marquetés 
dernières  années  de  la  vie  d'Eble,  mais  encore  à  grandir  consi- 
dérablement sa  silualion  devenue  fort  brillance  quand  il  aban- 
donna volonlair^mcnl  le  pouvoir. 

Au  momenl  do  sa  prise  de  possession  du  comté  de  Poitou, 
Guillaume  devait  avoir  une  vingtaine  d'années  [\);  aussi  son  pre- 
mier soin  fut-il  de  chercher  à  conlracler  une  union  qui  lui  fût 
profitable.  Dans  ce  bul,  il  se  rendit  à  la  cour  du  roi  de  France, 
où  du  reste  l'appelait  son  devoir  de  vassal,  désireux  de  se  faire 
maintenir  dans  la  possession  de  ses  bénéfices.  Là,  il  trouva 
Hugues  le  Grand,  duc  de  France,  qui,  dit  un  historien,  avait  été 
le  gran<l  ami  de  son  père  et  reporta  cette  afleclion  sur  le  fils  (2). 
Mais  cette  amitié,  comme  on  le  verra  par  la  suite,  a  bien  des 
rapports  avec  celle  que  professe  le  rapace  pour  Toiselel  qu'il 
se  prépare  à  enserrer.  Sur  les  conseils  d'Hugues,  qui  complail 
retirer  quelques  avantages  de  l'afTaire  si  elle  tournait  à  bien, 
Guillaume  rechercha  Adèle,  sœur  de  Guillaume  Longue-Epée, 
duc  de  Normandie.  Celte  princesse,  que  lïoUon  avait  eue  de  son 
union  avec  Poppa,  la  fille  du  comte  de  Bayeux,  épousée  par  lui 


tnatcriello  Je  cet  vcrivaio.  Ayant  trouve  ilaaa  une  cbronii]ue  manuscrite,  qu'il  dé- 
8i:;ne  par  \c  nom  de  30q  possesseur,  M.  Pctau,  la  phrase  suivante:  «  LuJovious 
ille,  hlius  Karoli  Insipienlis,  dédit  Wuillclmo  Caput  Stupn?  civitatem  Arvcrtiis  c( 
Valesiœus  (Ilisloire  des  comtes,  preuves,  p,  2/|4),  il  appliqua,  sans  y  prendre  carde, 
au  comte  de  Poitou  {/Itst.  des  comtes,  pp.  4'  et^l^i).  "  surnom  d'insîpiens  qui  avait 
été  donné  au  roi  de  France  par  l'intcrpoiateur  d'Adémar  de  Chabannes  (p.  i38),  au 
lieu  de  celui  de  simplejc,  employé  par  Riclicr  {f/ist.,  1.  I,  i4).  Dans  le  mémoire  de 
AI.  Eckel  sur  Charles  Ik Simple,  on  rencontre  un  appendice,  pa^e  1/40, ainsi  intitule  : 
Dusumom  'Me  Simple"  attribué  à  Charles  III  ;le  texte  recueilli  par  Besly,  qui  est  sans 
doute  postérieur  à  Adémar,  n'y  est  pas  cite.  Geoffroy  du  N'içeois  ^Labbe,  A'ova  bibl, 
man.,  I,  p.  3o4)  dit  que  Rnlmond,  vicomte  de  Cariai,  portail  le  surnom  de  Télé 
d'Eluupe  pour  cause  des  multiples  cicatrices  dont  son  crâne  était  couvert. 

(1)  Guillaume  Tète  dTloupc,  ayant  contracté  mariai^e  en  gJj,  ne  pouvait  a  voir  à  cette 
date  moins  de  ving;t  ans,  par  suite  sa  naissance  doit  èlre  reportée  à  l'année  gi5  au 
|)lus  lard. 

(1]  «  Suum  specîalcm  amicum.  p  Mabille,  Pancarte  noire,  ao  cxvr,  p.  128,  charte 
du  ai  mai  920  ;  Bcsiy,  ///*/.  des  comtes,  preuves,  p.  iig. 


76 


LES  COMTES  DE  POITOU 


à  la  mode  danoise,  du  Icmps  qu'il  n'était  encore  qu'un  chef  de 
bandes,  avait  primitivement  porté  le  nom  de  Gerioc  et  n'avait 
reçu  celui  d'Adèîe  que  lors  de  son  baptême  (1).  Hugues  cl  Iléri- 
bcrl,  comte  de  Verniandois,  qui  étaient  momenlan^-menl  alliés, 
se  rendirent  avec  Guillaume  atiprfcs  du  duc  de  Normandie  sous  le 
prétexte  d'assister  à  de  brilianles  chasses  au  cerf  qu'il  préparait 
dans  la  forêt  de  Lions-  La  réception  du  duc  fui  splcndide.  Or,  un 
jour,  le  comte  de  Poitou  l'aborda  en  lui  disant  :  u  Seigneur  duc, 
savez-vous  pourquoi  mes  compagnons  et  moi  nous  sommes  ici  ? 
—  Jel'ignore,  répondit  le  duc.  — Eli  bien,  luidit  le  comle,  voici 
le  motif  de  notre  venue.  J'ai  le  désir  que  vous  nie  donniez  voire 
sœur  en  mariage,  et, ne  trouvant  pas  assez  digne  devons  défaire 
faire  cette  demande  par  de  simples  envoyés,  je  me  suis  résolu  à 
venir  vous  l'adresser  moi-même;  cesera  le  gage  indissoluble  d'une 
alliance  que  nous  conlracterons  ensemble.  »  Le  duc,  feignant  de 
ne  pas  prendre  la  chose  au  sérieux,  lui  répondit  :  «  Les  Poitevins 
ont  de  tout  temps  été  timides  et  froids  souslesarmcs;  de  plus,  ils 
sont  avares  ;  il  ne  convient  pas  qu'ils  aient  une  jeune  fille  douée 
des  qualités  que  possède  ma  soeur,  »  Le  comle  de  Poitiers,  qui 
ne  paraît  pas  avoir  entendu  fiieilement  la  plaisanterie,  se  montra 
1res  irrité  de  ces  paroles,  mais  le  duc  de  Normandie,  continuant 
sa  phrase,  le  calma  en  lui  disant  :  «  Ne  vous  emportez  pas;  de- 
main je  vous  rendrai  réponse  sur  l'une  et  l'autre  de  vos  demandes 
après  avoir  pris  conseil  de  mes  fidèles.  »  En  effet,  le  lendemain, 
lïugues  et  lléribert,  continuant  toujours  leurs  bons  offices  en 
faveur  de  Guillaume  elles  fidèles  du  duc  s'élant  prononcés  dans 
le  môme  sens,  le  mariage  du  comte  de  Poitou  cl  de  la  princesse 
normande  fut  arrêté  et  promptemenl  célébré,  car  il  eut  lieu 
avant  la  On  de  celle  année  93a  (2).  Guillaume  Longue  Epée  se 

(r)  Guillaume  de  Jumièges  (Rec.  tles  hi.it,  ite  France,  VIII,  p.aCo)  lui  donne  le 
nom  de  Gcrioc  ;  quaat  à  celui  d'Klborc,  que  Ton  rcncoalre  dans  le  Hamnn  de  Rou, 
vers  233 1  (éd.  Pluquet,  I,  p.  1 17),  il  est  éviderimieut  le  produit  d'une  déformation  lin- 
guistique, tnadia  <]uc  celui  de  Gerbot,  lQdi<[ué  dans  une  note  de  l'éditeur  du  Roman  de 
Kou  (p.  117,  note  yl,  ti'est  que  le  résultat  d'une  mauvaise  lecture.  Tous  les  chroni- 
(jueurs  de  France  aussi  bien  que  les  chartes  désignent  la  femme  de  Tèle  d'Etoupr  sous 
le  nom  J'Adcle,  .1  (te/a,  dont  fa  forme  gc-aitive  était  Adivlane  (Arch.  de  la  Vienne, 
orig.,  Noaillc,  u"  /|o).On  trouve  encore  la  forme  Alftina  (Cart.  dcSaint-fJi/pn'en, 
p.  28). 

(2)  La  date  du  niaria^e  du  comle  de  Poitou  est  précisée  par  un  acte  du  caitulaire 
de  Saint  Cyprico,  passé   uu  temps  du  roi  Haoul  (Icqurl  moutul  le  i4  janvier  (jZi')), 


* 


r.lIILLAI'.MK  TJvTK  D'I^TuUPE 


77 


monira  généreux  à  Téganl  de  sa  sœur  :  il  lui  fil  de  1res  riches 
prést^nis,  qui  consislaienl  principalemeiil  en  cavales  aux  harnais 
ornés  de  phalères,  en  nombreux  esclaves  de  l'un  el  de  l'aulre 
sexe,  en  bijoux  d'or  et  d'argenl  finemenl  Iravaillés,  en  une  grande 
quantité  de  coiïres  remplis  de  vêlements  de  soie,  lissés  d'or  el 
chargés  d'ornements  (I).  Ilériberl  de  Vermandois,  non  content 
d'avoir  favorisé  l'union  du  comle  de  Poitou  avec  la  sœur  du  duc 
de  Normandie,  donna  à  ce  dernier  sa  tille  Leudegarde  en  ma- 
riage (2). 

Des  liens  du  sang  s'établissaient  ainsi  entre  les  premières 
familles  féodales  de  France,  et  Guillaume,  grâce  à  l'alliance  qu'il 
venait  de  contracter,  se  trouvait  entrer  dans  le  concert  des  grands 
seigneurs  qui  réglaient  alors  les  destinées  du  pays.  Mais  si  la  con- 
duite d'Iléribert  ne  fut  inspirée  dans  la  circonstance  que  par  le 
désir  de  se  mettre  en  bons  termes  avec  le  duc  de  Normandie  et 
Je  comte  de  Poitou,  il  en  fut  autrement  de  la  part  d'Hugues  le 
Grand.  Ce  personnage  était  d'une  avidité  extrême,  et  il  entrait 
certainement  dans  ses  calculs  de  tirer  quelque  profit  de  son  rôle 
d'cnlremelteur.  Il  dut  en  demander  le  prix  au  comte  de  Poitou, 
qui  se  monira  peu  disposé  à  accueillir  de  semblables  ouvertures; 
aussi  Hugues,  déçu  de  ce  côté,  chercha-l-il  un  autre  moyen  d'arri- 
ver à  ses  lins. 

Le  roi  de  France,  llaoul,  était  mort  le  14  ou  le  15  janvier  936 
et  le  trône  resta  quelque  temps  vacant.  Le  fds  de  Charles  le 
Simple,  Louis,  vivait  retiré  auprès  du  roi  Athelstan,  frère  de  sa 
mère  Edgive.  A  la  soUicitalion  de  ce  prince,  Hugues  fil  revenir 
le  jeune  Louis  en  France  et  le  fitsacrer  roi  à  Laon  le  19  juin  936. 
Ce  service  méritait  récompense,  et  Hugues  la  trouva  enjetantson 
dévolu  sur  le  Poitou.  H  est  possible  que  Tête  d'Étoupe  ait  eu  le 
pressentiment  des  événements  qui  allaient  se  produire,  etqu'ilait 
cherché  à  y  parer  par  une  mesure  qu'on  lui  voit  prendre  dans 
le  courant  de  cette  même  année  930.  Son  père,  Kble,  avait  ins- 
tallé deux  vicomtes  au  sud  du  Poitou,  à  une  époque  où  le  danger 


<iù  Toa  voit  la  femme  d«  Guillaume  assister  à  une  donation  de  biens  faite  à  co   mo- 
nastère {Cart.  de  SainlCi/prien,  p.  a8), 

(0  Oudnn  de  Sainl-(Jiientin,  f/ist.  Normann.)  éd.  Lair,  pp.  tga-ig3. 

{•à)  fifr.  »/<?«  /n'tt.  de  France,  VIII,  p.  aGu,  Guillaume  de  Jumii^i^cs. 


78 


LES  COMTliS  DK  POITOI 


venait  de  ce  côl6,  mais  au  moment  aii  lo  nouveau  comte  avait 
pris  le  pouvoir^  la  sitiialiuii  nV'lait  plus  la  mômei  c'était  au  Nnrd 
et  h.  l'iîst  qu'il  fallait  rej^arder,  vers  la  Touraiiie  et  le  Berry,  où  le 
duc  de  France  était  lout-puissanl.  Pour  prolégcr  ses  frontières 
et  assurer  d'une  fa^oa  permanente  la  SL'curil(5  de  sa  capitale, 
(luiilaume  cri-a  deux  nouveaux  vicomtes:  ceux  de  ClullellerauU  cl 
de  Brosse;  le  donjon  du  premier  vicomte,  Airaud,  commandait 
le  passage  de  la  Vienne,  sur  la  voie  de  Tours  à  Poitiers  (1)  ;  celui 
du  second,  Raoul,  surveillait  les  voies  venant  de  Bourges  et  de 
Clermonl  (2),  mais  ces  prudentes  mesures  n'arrêtèrent  pas  les 
projets  de  Hugues,  et  on  le  trouve^,  un  beau  jour,  partageant 
avec  Guillaume  Tùte  d'Élotipe  l'autorilô  sur  le  coml6  de  Poitou. 
Quels  procéd(5s  erapIoya-t.-il  pour  arrivera  ses  fins  ?  On  l'ignore; 
peul-ôlre  fit-il  valoir  auprès  du  jeune  roi  que  ce  comté  avait  él6 
autrefois  donné  par  le  roi  Eudes  à  son  frère  Hubert,  et,  en  celle 
qualité,  en  revendiquait-il  sinon  la  possession  absolue,  tout  au 
moins  la  copropriété,  lin  elVet,  on  le  voit,  à  la  Un  de  936  ou  dans 
les  premiers  mois  de  D37,  assister  en  celte  qualité  de  comte,  avec 
son  fils  nommé  aussi  Hugues,  à  une  importante  donation  faite 
par  Sénégonde,  vicomtesse  d'Aunay,  à  l'abbaye  de  Saint-Cyprien 
de  Poitiers,  Son  seing  vient  immédiatement  après  celui  de  Tôle 


(i)  Le  personnage  du  nom  d'Airaud,  qui  fui  élevé  par  Tétc  d'Ëtoupe  à  ta  dignité  tic 
viconile,  iloit  être  sùrenicn(  iiienlific  avec  celui  qui  assislc,  au  mois  de  janvier  93O,  en 
qualité  de  témoin,  aux  côtés  du  comte,  à  la  consccratiuo  de  la  nouvelle  éçliâc  de  Sainl- 
Cyprieu  [Cai't.  de  Sutitt-Ci/priai^  p.  G).  Comme  à  celte  date  il  uo  portait  pas  encore  le 
titre  de  vicomte  et  qu'il  en  était  pourvu  à  la  fia  de  lu  itiKine  année,  il  csL  par  suite 
bien  établi  que  lu  crcytion  de  la  vicûaitc  de  HliAtetlerautt  se  produisit  daus  le  courant 
de  celle  année  yïtj,  Nous  avoQS  dcmontir,  dans  uotrc  étude  sur  les  armoiries  du  comté 
de  l'oilou  {Mé/ii.  de  la  Soc.  des  Antiq.  de  i'Ouesl,  a'  série,  l,  XVII.  pp.  /|13  etauiv.), 
que  l'un  ne  doit  attacher  aucune  créance  à  l'as.scrlion  d'un  FeuJiste  du  xv  siècle  qui 
faisait  sortir  la  vicuuité  de  CliàtclierauU  d'un  partii!»^e  IVêral  du  comté  de  Poitou. 

(3)  Brosse,  la  réaidcace  de  Raoul,  aujourd'hui  cluitcaii  en  ruines,  siscumniuac  de 
Chaillac  (ludrej,  iiUih  situé  eu  iJerry,  sur  les  conlius  du  l'uituu  cl  du  Liaiousîn  (pays 
dans  lesquels  te  nouveau  vicomle  devait  posséder  d'importants  domaiucs).  L'annexion 
du  cliàlcau  de  Urosse  au  Poitou,  dont  il  ne  cessa  depuis  celte  époque  de  faire  partie, 
doit  cire  attribuée  à  Eblc  ou  peut-ûtiô  sculemeut  à  Tétc  d'Elotipe,  el  clic  s'explique 
racilemeut  par  ce  fait  que  l'anarchie  réçnait  eu  quclijue  sorte  en  lierry  où  le  tilre  de 
comte  avait  clé  supprimé  par  le  roi  Raoul  en  yHo.  Les  hlslorieus,  à  défaut  de  texte 
certain,  out  évité  de  se  prononcer  sur  la  date  de  l'érectian  de  cette  vicomte  {voy ,  de 
Lasieyric,  Elude  sur  les  comtes  de  Limofjei,  p.  «17);  toutefois  il  est  établi  que  Géraud, 
qui  fut  vicomte  de  Limoges  vers  ^70,  avait  épousé  Rolliildc,  dllc  et  unique  héritière 
d'un  vicomte  de  Brosse,  dont  le  oora  est  resté  inconnu,  el  que  l'un  des  enfants  issus 
de  celte  union  devînt  la  (ige  d'une  nouvelle  maison  de  Brosse.  Or,  tout  porte  à  croire, 
en  faiîiûut  un  simple  rap[irocheirient  de  dates,  que  Kothilde  est  la  fille  du  preaiicr 
vicomte  de  Brosse,  sans  doute  de  Riioul. 


nUILLAl'MIÎ  Tl'Tt:  D'ÉTOfin-:  79 

d'Éloupe  qui,  entouré  de  ses  vicomtes,  au llienliqua  par  sa  pié- 
sence  la  généreuse  concession  do  la  vicomtesse  (i).  Puis  encore 
l'année  suivante,  au  mois  d'avril  938,  Hugues  prend  le  titre  de 
comte  de  Poitou  dans  le  procès-verbal  de  consécration  do  l'é- 
glise de  la  l^ésurrociion  de  Poitiers,  faite  par  l'ôvêque  Auboin  (2). 
Toutefois,  la  silualion  qui  est  révélée  par  ces  actes  ne  tarda 
pas  à  se  modifier.  En  ramenant  Louis  d'Angleterre,  Hugues 
avait  compté  profiler  de  la  jeunesse  et,  par  suite,  deFinexpéricnce 
du  roi  (il  n'avait  que  seize  ans),  pour  agir  à  son  égard  en  véri- 
table maire  du  [>alnis,  faisant  servir  sa  haute  situation  à  la  satis- 
faction de  ses  intérêts  personnels.  Mais  ses  calculs  furent  di^joiiés 
par  rintetligence  de  Louis,  qui  voulut  gouvornor  lui-même,  En 
tout  cas,  si,  au  début  de  son  règne,  le  roi  avait  gratifié  le  duc  de 
France  du  comté  de  Poitou,  il  sut,  à  un  moment  donné,  lui 
reprendre  ce  don,  Guillaume,  qui  devait  supporter  avec  peine  le 
partage  d'aulorité  et  sans  doute  de  revenu  qui  lui  avait  élé  imposé, 
et  que  ses  traditions  de  famille  portaient  à  s'allacher  à  la  race  de 

(i)  Cari,  de  Sainl-Cijprti'n,  p.  JaS.  Quatre  vicomlcs  assislent  à  celle  donalion  ; 
on  reconnaît  facilcnjcnt  trois  d'entre  eux,  Ctiâlon,  Airaad,  Savari,  vicomtes  d'Au- 
nay,  de  CliàlcllcrajiU  et  de  Tbouars  ;  quant  au  (]u.itrièmc,  qui  porte  le  nom  de  Raoul, 
ce  ne  peut  iilre  qu'un  vicorulc  (■trjin^cr  uu  Poitou  ou  celui  de  L5ru5se,opîniiui  à  laijuelle 
oous  nous  rangeons.  U  ne  saurait,  en  ciTel,  être  quesliftn  dans  ce  personnage  d'un 
vicomte  de  Melle,  cet  office  ajaat  àCi  être  stippriiiic  après  la  mort  d'Alton,  dont  il 
n'est  plus  question  après  930  et  comme,  d'autre  pnrt,  on  a  la  certitude  ifc  l*cxislenc« 
d'un  vicomte  de  lîrosse  en  97(»,  il  y  a  toute  probabilité  pour  que  le  vicomte  Raoul  de 
937  soit  Je  premier  seigneur  pourvu  de  cette  dignité. 

(a)  C'arl.  de  Sainl-C.ijjtrien,  p.  Gi,  Les  deux  textes  que  Dous  venons  de  citeront, 
quelque  concises  que  soient  les  indications  qu'ils  fournissent,  une  valeur  de  premier 
ordre  ;  eu  nous  apprenant  qu^IIuçues  le  Grand  fut  pendant  quel([uc  temps  eu  posses- 
sion du  Poitou,  conjoinlcmoiitavcc  Guillaume,  ils  nous  donnent  ta  clé  de  In  lutte  qui 
s'est  poursuivie  entre  le  comte  de  l'oilou'et  le  duc  de  France  pendant  toute  leur  exis- 
tence. Or,  plusieurs  historiens,  s'inspiranl  de  Uouchcl,  dans  ses  Aunales  d'Aquitaine 
(éd.  de  16^^,  p.  117),  se  sont  refusés  à  recouaaitrc  les  causes  de  cet  anUi^unisœe  et 
rcjeltent  l'immixtion  d'Huçucs  le  Grand  dans  les  nifnircs  du  f'oitou.  Pour  eux,  les 
noms  de  Guillaume  et  d'Hug^ues,  apposés  au  bas  des  chartes  de  937  et  de  gltS,  s^ap- 
pliquenl  à  un  seul  personnag^e  qui  se  serait  appelé  Giiillaume-Hugues.  £n  particu- 
lier, MM.  de  la  Fontenelle  et  Uufour,  dans  leur  Histoire  des  rois  et  des  ducs  d'A' 
qnitdine,  \,  pp.  4^i  et 470,  ont  prétendu  que  Guillaume  Télc  d'I^loupc  ovatt  d'abord 
porté  le  nom  d'Huçues,  que  celui  de  Guillaume  .ivait  ensuite  été  pris  par  lui  en  mé- 
moire de  son  parent,  le  comte  d'Auvergne,  et  aussi  pour  complaire  (!)  à  son  beau- frère 
Guillaume  de  \ormandie.  M.  Rédel,  dans  une  note  du  Carlulairc  de  Saint-Cyprien,  a 
fait  justice  de  ces  allégations  ;  il  fait  ressortir  à  juste  titre  que  si  la  st^ature  d  Hugues, 
Hugo  cornes  Pictavomin,  se  trouve  seule  énoncée  dans  l'acte  de  ç)38,  par  contre,  le 
comte  Guillaume,  le  comte  Hugues  et  un  autre  Hugues  qui  est  évidemment  le  fils  de 
ce  dernier, depuis  Hugues  Capct  signent  ensemble  l'acte  de  987,  u  S.  Willelmi  l'onti- 
lis.  Ilnfjuni  comitis./dem  Ifiiffoni  »,  c«  qui  Irancbe  complélemcul  la  queslioa  {Carf. 
de  Sainl-Ci/prien,  pp  61  et3a5). 


8o 


LES  COMTES  DE  POITOr 


Charlemagne,  se  tourna  du  côLé  du  roi  ;  lorsque  ce  dernier  etilrc- 
pril,  en  930,  d'enlever  la  Lorraine  à  Ollion  le  Grand,  le  pacte 
conclu  lors  du  mariage  de  Tôle  d'Eloupe  6lail  rompu  ;  dans 
renloiiragc  du  puissant  duc  de  France,  allié  d'Oliion,  on  voit 
bien  le  duc  de  Normandie,  les  comles  de  Flandre  et  de  Verman- 
dois,  mais  celui  de  Poitou  n'y  ligure  pas. 

Guillaume  ne  se  contenta  pas  de  se  retirer  de  celle  ligue;  bien 
plus,  il  mit  ses  actes  d'accord  avec  ses  sentiments.  Au  mois  de 
juin  9i0,  Hugues  le  Grand,  Héribert  cl  Guillaume  Longue  Epéo, 
toujours  unis,  s'élaieni  emparés  do  Heims,que  défendait  l'arche- 
vêque Artaud,  partisan  du  roi, puis  ils  avaient  marché  sur  Laon, 
dont  ils  firent  le  siège. Louis  d'OuIrcmer  était  alors  en  Bourgogne: 
il  accourut  au  secours  de  sa  capitale,  accompagné  de  Guillaume 
Tète  d'Éloupe  cl  de  Hugues  le  Noir,  duc  de  Bourgogne.  Les  assié- 
geants ne  l'attendirent  pas,  et  le  roi,  après  avoir  ravitaillé  la  ville, 
retourna  dans  son  séjour  favori  {!). 

Cette  vigoureuse  intervonlion  de  Tête  d'Éloupe  en  faveur  du 
roi  de  France  estle  premier  acte  qui  révèle  son  antagonisme  avec 
Hugues  le  Grand.  Celui-ci,  du  reste,  n'a  pas  dû  jouir  pondanl 
plus  de  deux  ans  des  droits  qu'il  s'était  lait  attribuer  sur  le  Poitou, 
car  du  momenl  où  il  fut  retenu  dans  le  Nord  par  les  intrigues  que 
lui  et  ses  alliés  ourdissaient  contre  Louis  d'Outremer,  c'est-à- 
dire  à  partir  de  939,  Guillaume,  assuré  de  l'appui  de  ce  prince, 
n'eut  pas  de  peine  h  se  débarrasser  de  toute  immixtion  étrangère 
dans  ses  affaires  (2).  Toute  la  vie  du  comte  sera  employée  à  assu- 
rer à  sa  race  la  possession  du  Poitou,  qu'Hugues  et  ses  enfants 
ne  cessèrent  de  lui  disputer. 

H  est  il  croire  que  c'est  pendant  la  période  de  calme  qui  sui- 
vit l'évincenient  du  duc  de  France  que  Tête  d'Éloupe  régla  la 
question  de  ses  frontières  de  l'Ouest  avec  Alain  Barbe  Torle, 
comte  de  Nantes.  Lorsque  ce  personnage  reconquit,  en  937,  sa 
capitale  sur  les  Normands,  qui  la  détenaient  depuis  seize  années, 


* 


(i)  Hec.  clesbisf.  de  France,  Vlil,  pp.  i(j3  el  194.  FloJoard. 

(2)  LapossessioD  efTective  par  Hugues  d'iiue|>arl  d'aulorilédanslo  Poîlou  est  forcé- 
ment comprise  entre  le  ig  juin  gSti,  date  du  cnuronnenicDl  du  Louis  d'Outremer,  et 
l'aonée  qSçj,  durant  laquelle  le  duc  de  France  ne  put  (|uittcr  la  région  du  Nord,cVsl- 
à-dire  pendant  les  années  ij'S-j  et  i)o8,  ce  i]ui  s'accurdc  pnrfaiteineni  avec  les  textes 
poitevins  que  nous  avons  cités  prccédcmincut. 


fJLILLAUMl-:  TÈTt:  IVliTOirE 


8i 


il  occupa  na{urt?llemcnl  les  teniloircs  qui  se  h'oiivaienl  sons 
leur  domiiialion-  Ceux-ci  l'avaicnl  ôlendiic  sur  les  pays  d'fler- 
haugo,  (le  Maugc  el  de  TilTaiigc,  alors  à  peu  près  déserls  h  la 
suite  des  dévaslalions  que,  depuiâ  un  sifcclo,  les  piralcs  du  Nord 
n'avaient  cessé  d'y  commellre.  Essayer  de  reprendre  ces  régions 
au  comle  do  Nantes  viclorieux,  c'était  s'engager  dans  une  guerre 
assurément  longue  et  qui  pouvait  devenir  désastreuse,  eu  égard  h 
rinimilié  d'IIogues  le  Grand  qui,  en  s'alliant  avec  Alain,  aurait 
pu  assaillir  le  comte  de  I^îlou  do  deux  côtés  h  la  foià  ;  celui-ci 
crut  plus  expédient  de  traiter  avec  le  comte  breton,  el,  tout  en 
lui  faisant  reconnaître  te  principe  de  sa  souveraineté  sur  ces 
territoires,  il  lui  en  abandonna  la  jouissance  sa  vie  durant.  D*iin 
commun  accord,  des  limites  furent  tracées  pour  délimiter  les  pays 
qui  passaient  ainsi  sous  Taulorilé  du  comte  de  Nanle^,  dont,  par 
cet  acte  d'habileté  politique  cl  véritablement  peu  onéreux  pour 
lui,  Guillaume  achetait  ta  neutralité  et  pcut-ôtre  l'alliance  (t). 
En  tout  cas,  l'accord  était  conclu  avant  l'année  942,  où  l'on  vit 
les  Bretons  se  joindre  aux  Poitevins  pour  porter  secours  à  Louis 
d'Outremer  (2). 

Le  roi,  pendant  ce  temps,  continuait  avec  succès  la  lutte  enga- 
gée contre  Hugues,  Iléribert  et  Olhon,  et  il  déployait  la  plus 
grande  activité  pour  se  créer  des  amitiés.  Celle  du  comle  de 
Poitou  lui  avait  été  assurée  dès  le  premier  jour,  aussi  ne  pouvait- 
il  manquer  de  renrécompenscrlargemenl.  Ala  fiuderannée  941, 
il  entreprit  une  grande  tournée  dans  ses  états  el  particulièrement 
en  Bourgogne, où  ilrésidait  commea  son  ordinaire;  ilserenditd'a- 
bord  au  mois  de  novembre  àïournus,  où  il  délivra  un  diplôme  con- 
firmant les  biens  et  les  privilèges  de  celle  abbaye  (3).  De  là,  il 
fut  à  Vienne,  où  un  grand  nombre  de  seigneurs  d'Aquitaine  vinrent 
lui  prêter  leurs  serments  de  fidélité  ou  les  lui  renouveler  (i)  ; 


(i)  C/tron.  (le  A'unlcs,  p.  9G.  La  ligne  de  démarc.ilion  parluil  Je  la  Loire,  à  l'em- 
bouchure du  LnyoD, suivait,  ea  le  remonlant,  le  cours  Je  ceUe  rivîV're  jusqu'à  son  con- 
fluent avec  rilirômc,  prennit  ensuite  celle-ci  jusfju'à  sa  source,  passail  à  Pierrelilc, 
à  Ciriaciis,  et  enfin  gag^aait  le  Lay  pour  JcsecnJrt:  avec  lui  jusqu'à  iOcéan  {Voy.  la 
carie  qui  occompaçnc  ma  public^ilion  portanl  pour  litre  :  Les  Taifules,  la  TheiJ'alic 
et  le  pays  de  Tilfauges) . 

(2)  Rec.  des  /tisl-  de  France,  VllI,  p.  irjO,  KloJoarJ. 

(3)  /tec.  des  liist.  de  France,  [X,  p.  5y3,  Dipluraala. 

(4)  Rec.  des  hisi,  de  France,  Vllj,  p.    iq5,  FioJoard. 


S2 


LES  COMTliS  DU  POITOr 


enfin  il  gagna  lo  Poilon.  Lo  5  janvier  042  îi  se  Imiivait  à  Pniliers 
où,  à  la  rt'qiièle  de  Guillanmo,  de  son  frère  l*Jjlt>  pA  d\\n  ccr- 
lain  comle  Roger,  à  qui  le  roi  venait  de  donner  le  comlé  de  Laon 
el  qui  se  IrouvaiL  (.Ujk  dans  sa  compagnie  à  Tournus,  il  confirma 
le  diplôme  du  30  décembre  889,  par  lequel  le  roi  Eudes  avait  fait 
le  parlage  des  biens  du  monastère  de  Sainl-IIilaire  entre  Tabbô 
ol  les  chanoines  (1).  Cet  ado  é\a.\i  le  conipléraenl  d'une  autre 
faveur  que  le  roi  venail  d'accorder  au  camlo  de  Poitou.  Depuis 
la  mort  de  révèque  Egfroi,  advenye  en  l'an  000,  la  charge  d'abbà 
de  Sainl-llilairo  clait  resiée  vacaulo,  et  l'établissement  religieux 
était  dirigé  par  le  Irésoricr,  Ce  dernier  étail  en  ce  moment  Eble, 
le  propre  frère  du  comle,  qui  avait  succédé  en  celle  qualité  à 
Auboin,  devenu  en  937  évèque  de  Poiliers  (2).  Le  roi  fit  don  de 
l'abbaye  an  comte  de  Poitou;  aussi  à  partir  de  ce  mois  de  janvier 
942,  voit-on  (luillaumc  joindre  à  son  litre  de  comte  celui  d'abbé 
de  Saiiit-llilaire,  avoir  la  haute  direction  des  affaires  du  monas- 
tère, concéder  à  des  particuliers  par  des  litres  précaires  de  natu- 
res diverses  des  biens  faisant  partie  du  domaine  de  Tabbaye  (3). 
Le  surlendemain,  7  janvier,  se  trouvant  encore  à  Poitiers,  à  la 
sollicitation  de  ce  même  Eble  el  du  comle  Roger,  le  roi  mil 
Marlin,  le  serviteur  de  Dieu,  h  la  lète  de  Tabbaye  de  Sainl-Jean- 
d'Angély,pour  y  faire  revivre  la  vie  monastique  sous  la  règle  de 


(i)  I\é(l(*t,  D')!'.  pour  Safnt-f/ilairc,  1,  p,  33, 

(3)  On  trouve  Eble  en  possession  ilc  celle  cliarçc  âc  trésorier  de  Sninl-IIilairc  dès  le 
mois  d'avril  i)'|0  cl  dini^^cnut  en  celte  r[u,ilité  les  délibéralioas  des  chanaincs  (Rcdet, 
IJor.  pour  Sdint-Hilaire,  p,  ail. 

[3)  RcJct,  Dùc.  p<jur  Suinl-Ilituire,  pp.  25,  27,  2j)  el  3û.  La  possession  de  ToU- 
Ijnyc  de  Sainl-IIilaire  par  le  coinicdc  l'oitou  ne  fut  pas  Hmilcc  à  Tclc  d'Kioupc  ;  après 
sa  morl,  Jes  comlcs  ses  successeurs  couliuuctrnl  à  jouir,  tout  au  nioius,  du  litre 
d'ablji",  cl  celte  pcrpéluiii  dans  In  délenlion  par  des  Uiï  pics  d'un  béncficc  ccclcsios- 
liijiie  esl  un  des  laiis  les  plus  curieux  de  notre  fii^toire  féodale.  La  diifoilé  d'abbé  do 
Sainl-IIilaire  lit  di-sorniais  pai-iie  du  piilriaioinc  des  comtes  de  Poitou,  cl  elle  passa  par 
la  suile  aux  rois  de  France,  leurs  licriliers  par  droit  de  cnnfjuiîle.  Il  clail  d'usag'c  que, 
rorsi]u'un  roi  venait  pour  la  première  fois  à  Poitiers,  il  se  rendît  à  Saint-llilairc,  cl 
lA,  rcvèlant  des  vêlemenls  ecclcsinsliqucs,  il  prononçait  un  sermenl  dool  le  texte  nous 
n  élé  conservé.  Il  est  niiisi  coniju  :  «  Juriitucnltim  qiiod  facerc  cL  prcstare  lenelur 
Uex,  abbas  ccclc.vîe  bcatissimi  llilarlt  niaîoris  Ptcia/'e/iif's  quamprîmu/n  personaîiter 
aA  ea/ndem  acccsseril.  Rs^o  N.  abbas  ccclcsic  bcalissimi  llilarii  juro  et  promitlo 
fiilelilatcrti  ecclcsie  prediclc  cl  pcrsotiis  ciusdein  me  ol)-;crvaiurum.  Item  observabo 
el  dcfcndii//!  i*jra  et  lil)er!ale<»  ccolesie.  Ilcin  non  occupabo  pcr  nie  ncc  per  aSiu/»  bona 
ccdesie  prcdicte  aucloritatc  propria  {Arcb.  de  la  Vienne,  orig.,  parcb.  du  xv«  siècle, 
G2>}.  Le  dernier  rolquiac  suit  astreint  fi  cette  rormalitc  est  Lotiia  XIII, en  i6r4- 


Gi;iLLAr.vii':  tkii-:  Dicrori^i': 


83 


sainl  Benoît  (1).  Louis  d'Oulromer  ne  s  en  linl  pas  à  cgs  simples 
marques  de  bienveillance  à  IV^^^ird  de  son  précieux-  allié  ;  il  lui 
conféra  aussi  le  lilre  de  comte  palatin  ou  du  palais,  conies  jmktlii. 
D'ordinaire,  ce  litre  élait  porlé  par  un  personnage  de  la  cour 
du  roi,  à  qui  celui-ci  déléguait  ses  attributions  judiciaires;  aussi 
ne  sail-on  au  jusle  quelle  autorité  plus  grande  il  pouvait  appor- 
ter au  comlo  de  Poitou  ;  mais  en  lout  cas  il  fui  favorablement 
accueilli  par  celui-ci^  qui  s'en'para  aussitôt  (2). 

Après  s'être  ainsi  assuré  TAquilaino,  Louis  rentra  dans  sa 
résidence  ordinaire,  puis,  dans  le  courant  de  l'été,  il  se  rendit 
auprès  de  Guillaume  de  Normandie,  beau-frère  de  Télé  d'Éloupc, 
afin  dû  l'altacher  aussi  à  sa  cause.  Le  duc,  selon  ses  habitudes, 
reçut  le  rui  h.  IJouen  avec  un  grand  faste.  Pendant  son  séjour 
arrivèrent  le  comte  de  Poitou  et  celui  de  Bretagne,  dont  les  con- 
lingonts grossirent  considérablement  l'armée  royale.  Celle-ci  fut 
camper  sur  les  bords  de  TOisc  ;  Hugues  le  Grand  et  les  siens 
avaient  délruit  les  ponls,  enlevé  les  bateaux  et  fait  lellement  le 
vide  que  le  passage  de  la  rivière  par  leurs  adversaires  devint 
impossible.  Pcndanl  que  les  deux  armées  se  lenaient  ainsi  en 
face  l'une  de  Pautre,  des  négociations  s'engagèrent  cl  on  finit 
par  conclure  une  trêve  de  deux  mois,  allant  de  la  mi-scptcmbrc 
à  la  mi-novembre  (3). 

Le  but  que  poursuivait  Guillaume  en  venant  porter  aide  au  roi 
de  France  n'en  était  pas  moins  atlcinl  :  il  contraignait  Hugues  à 
réserver  toutes  ses  forces  pour  la  lulte  qui  se  soutenait  dans  le 
nord  de  la  France^  et,  par  là,  il  éloignait  du  Poitou  le  Iléau  de  la 
guerre  qui  depuis  six  ans  le  menaçait.  Dès  sa  prise  do  possession 
du  pouvoir,  il  y  avait  ramené  le  calme  intérieur,  troublé  par  Tex- 
pulsion  de  Frotierll  ;  soit  qu'il  ail  sacrifié  à  cette  tendance  qu'ont 
les  nouveaux  délenleurs  de  Pautorité  à  prendre  le  conlrepied  de 
leurs  prédécesseurs,  soit  pour  toute  autre  cause,  il  avait  rétabli 


(i)  GnUla  ChrîsL,  TI,  iaslr,,  col.  4^4;  Musset,  Cai't.  de  Saint -Jean  d'Angély,  I, 
p.  10, 

(?)  Rëdcl,  Doc.  poiw  Snint-lliluîre,  I,  p.  25,  cliartc  de  janvier  r)'|2  ;  il  csl  encore 
à  nutcr  que,  (tuns  le  diplôme  royal  du  â  de  ce  nidtiic  mois,  (iuillauiiit;  est  dc&igné  sous 
le  lilrc  de  comlc  cl  de  marquis,  tiLiis  celte  dernière  appcllalion  ne  nous  paraît  être 
qu'ua  litre  de  chaoccllcric  que  TcHc  d'Kloupc  ne  pril  dans  uucuu  des  actes  émanes 
de  lui. 

(3)  Rcc.  des hist.  de  France,  VIlI,  p.  iq6,  FloJoard  ;  Rîcbcp,  ffistoîre,  1.  Il,  p.  aS. 


85 


LI-:S  COMTES  DR  l'OlTOr 


l'évêriiie  fie  Poitiers  dans  tous  les  honneurs  <Iont  son  père  l'avail 
privé  (1).  Il  est  du  rcsic  possible  que  Frolieruit  acliel6  son  par- 
don par  un  acle  de  ^[(Vntrosili'!  oxceplionnclle.  Guillaume  se  mon- 
Ira  loule  sa  vie  on  ne  peul  mieux  disposé  pour  l'abbaye  de  Saint- 
Cyprien,  qui  6tail  alors  dirigée  par  un  homme  de  grande  science 
et  d'une  grande  piélé, l'abbé  Martin  ;  il  est  possible  que  ce  person- 
nage ou  quelqu'un  des  rclrpieux  du  monaslôre  ail  él6  réducalcur 
du  jeune  comlo,  toujours  est-il  que  l'un  vil  révèquc  de  Poitiers 
faire  don  h  l'abbaye  de  Saint-Cyprien  de  tous  ses  biens  hérédi- 
laires,  du  consentement  du  roi  Haoul,  du  comle  (iuillaume,  de 
ses  parents,  des  clercs  de  son  église,  de  l'archidiacre  du  diocèse  et 
des  principaux  seigneurs  du  pays  (2).  La  déclaration  en  fut  faile 
publiqucmenljdans  le  courant  du  mois  de  janvier  de  Tannée  936, 
par  Tarchcvèque  de  Tours,  Téotelon,  qui,  prenant  la  place  de  Fro- 
tier,  vint  procéder  àla  dédicace  de  lanouvelle  église  du  monastère 
en  présence  du  comle  do  Poitiers,  du  vicomte  Savariel  d'une  nom- 
breuse assislance  (3).  On  est  en  droit  de  se  demander  si,  vu  Vûb- 
sence  bien  constatée  de  l'évêque,  la  donation  fut  bien  spontanée. 
Le  nouveau  sanctuaire,  jusqu'alors  mis  sous  l'invocation  do  Notre 
Dame  et  qui  fut  placé  désormais  sous  celle  de  saint  Cyprien, 
dont  les  reliques  y  avaient  été  déposées  par  Frolier,  reçut  îi  celte 
occasion,  dans  le  courant  de  cette  année  936,  les  libérables  de  plu- 
sieurs particuliers  (4),  Guillaume  autorisa  spécialemonl  le  vicomte 
de  Tliouars,  Savari,  cl  le  clerc  Ftoborl  h  altandonnor  au  monas- 
lêre  quelques  porlionsdclûursbénéncGs(5),  elenlln  lui-môme  céda 
à  l'enlraînemenl  général  en  donnant  aux  religieux  Fimportanl 
domaine  de  Colombiers,  avec  soncrtv/rw/n  et  son  église,  mais  loule- 
fois  avec  une  certaine  réserve,  car  il  en  retenait  l'usufruit  on 
payant  cinq  sous  de  cens  annuel  et  môme  avec  la  faculté  de  rache- 
ter son  don,  s'il  lui  convenait  (6). 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  ne  saurait  y  avoir  de  doute  sur  les  senti- 


(i)  Cari,  de  Saînt-Ci/prie/h  p.  go. 

la)  Cart.  de  Saint-Cyprien,  pp.  l\,  87,  117. 

(3)  Citrt.  de  Sainl-Cyprie/t,  p,  6.  Cet  acle  portant  la  date  de  gSC  el,  d'ualre  pari, 
l'iiidiailion  que  Raoul  était  encore  n'gnanl,  il  ne  saurait  èlre  placé  que  dans  les  pre- 
miers jours  de  janvier,  le  roi  tHant  mort  le  i/j  ou  le  1 5  janvier  gSC. 

(4)  Ciirt.  (le  Sciinl-V.ijprien,  pp.  28,  i5o,  190,  195,  aSi,  234,  *77>  ^25,  33a,  !\\!\. 

(5)  Cart.  de  Saint-Cijprien,  p.  323. 
(<i;  Cart.  de  Saint-Cyprien,  p.  7G. 


^lau.me  tête  U'ÉTOUPÏ 


85 


racnls  religieux  de  Têle  d'Eloupe,senlimenls  qui,  par  la  suite, 
furent  stimulés  par  sa  femme  Adèle.  La  fille  du  duc  de  Nor- 
mandie, vraisemblablement  païenne  au  début  de  sa  vie,  dé- 
ploya, comme  tous  l**s  néophytes,  un  zèle  ardent,  et  dans  ces 
matières  son  influence  s'exerça  aussi  bien  sur  son  frère  que  sur 
son  mari.  En  Normandie,  elle  ne  futpas  étrangère  aux  projets  de 
reconstruction  de  l'abbaye  de  Jumièges  par  Guillaume  Longue- 
Epée,  et  elle  le  seconda  vivement  en  lui  envoyant,  pour  procéder 
à  la  réforme  religieuse  du  monastère,  un  abbé  poitevin  qui 
jouissait  alors  d'une  liaule  réputation.  Celait  .Marlio  qui,  dè.s933, 
était  à  la  tète  du  monastère  de  Saint- Cyprien  de  Poitiers,  et, 
vers  936,  avait  été  contraint  de  se  donner  un  coadjuleur  pour  se 
consacrer  à  la  réforme  d'élablissements  religieux  où  par  suite  des 
maux  occasionnés  par  les  guerres  et  les  désastres  du  siècle  pré- 
cédent, la  discipline  s'étail  fort  relâcbée.  C'est  ainsi  qu'il  avait 
été  appelé  à  Sainl-Auguslin  de  Limoges,  d'où  Adèle  semble 
l'avoir  tiré  pour  l'envoyer  en  Normandie  ;  le  désir  de  la  com- 
tesse était  presque  un  ordre  et,  en  940,  Martin  se  rendit  à  Ju- 
mièges accompagné  de  douze  religieux  enlevés  de  Sainl-Cyprien 
avec  lesquels  il  constitua  le  noyau  du  nouvel  établissement  (1). 
Maïs  raclivilé  de  Louis  d'Outremer  ne  se  démentait  pas.  Con- 
linttanl  la  politique,  qui  lui  avait  si  bien  réussi,  de  s'appuyer  sur 
l'Aquitaine  pour  contrebalancer  l'intluence  d'Hugues  et  de  ses 
adhérents,  on  le  voit  presque  chaque  année  se  montrer  aux 
peuples  de  ce  pays  avec  un  certain  apparat  mililairej  se  faire 
prêter  par  les  grands  soigneurs  aquitains  de  nouveaux  serments 
de  fidélité  et  régler  les  dilîércnds  qui  surgissaient  enlrc  eux;  il 
usait  même  souvent  à  leur  égard  de  certains  droits  de  préroga- 
tive suprême,  privilège  de  l'autorité  royale  dont  il  aurait  été  sans 
doule  fort  embarrassé  de  faire  exécuter  les  décisions  si  elles 
n'avaient  pas  été  d'accord  avec  les  sentiments  de  ceux  qui  venaient 
s'y  soumettre.  Ainsi,  en  04i,  se  trouvant  à  Nevers  avec  la  reine 
Gerberge,  il  y  reçut  lîaimond-Pons  ,  comte  do  Toulouse,  qui 


^l)  Martin  mourut  .ablié  de  Juih'k'ïîcs  en  9^3  ;  les  hisloricas  normands  placenl  son 
arrivée  dans  cette  .ibbuye  en  (j4o  (Voy,  Du<lon  de  Sainl-Quenlin,  cd.  Lair,  p.  tou, 
note),  sans  loutcfois  que  ses  liens  avec  Je  l'oiiou  aicnl  clé  brisés,  car  on  a  vu  qu'oo 
g4»  Louis  d*Uu(renicr  le  commit  Ain  direction  de l'^bbayc  de  Saint-Jean  d'Ançcly. 


R6 


LES  COMTKS  DL;  l'OlTOU 


ôlail  loujoiirs  pourvu  du  litro  tlo  duc  d'Aqiiilaino  qu'Eudos  lui 
avail  ocLroyô  après  l'avoir  enlevé  à  Eble  Manzer  (1).  La  défôrcnce 
de  ce  puissant  personnage  iniptiquail  la  reconnaissance  par  le  roi 
de  la  dignité  dont  il  élail  pourvu,  quelque  désir  que  pùl  avoir  le 
comle  do  Poilou  de  la  voir  rentrer  dans  sa  maison,  mais  il  ne 
larda  pas  à  se  produire  un  événemenl  nouveau  qui  devait  per- 
mettre au  roi  de  France  de  donner  satisfaction  aux  aspirations 
de  son  vassal.  liaîmond  mourut  en  £).>0  ou  au  comraencemenl  de 
Uai,  et  Louis^  qui  n'avait  pas  de  ménagements  k  garder  avec 
Guillaume  ïaittefer,  son  jeune  successeur,  lui  enleva  l'Auvergne 
qu'il  rendit  à  Tôte  d'Eloupo.  En  agissant  ainsi,  il  restait  dans  les 
traditions  de  la  royauté  carlovingienne,  qui  manifesta  toujours  la 
prétention  de  ne  voir  dans  les  possessions  des  grands  feudalaires 
que  des  bénéfices  dont  elle  pouvait  disposer  à  la  mort  du  titu- 
laire (2).  La  preuve  du  relief  que  Louis  d'Outremer  sut  donner 
à  sa  personne  royale  dans  l'Aquitaine  est  attestée  par  les 
monnaies  portant  son  nom  qui  furent  frappées  à  Angouléme, 
h  Périgueux  et  à  Saintes  (3). 

Pour  l'aire  exécuter  ses  volontés,  Louis  rassembla  une  armée 
on  Bourgogne.  L'évéquc  de  Clermont,  Etienne  II,  vint  aussitôt 
le  trouver  à  Miicon  pour  l'assurer  de  sa  soumission  et  môme  se 
fit  accompagner  do  riches  présents  en  témoignage  do  son  bon 
vouloir.  Le  roi  se  préparait  néanmoins  à  entrer  en  Auvergne  en 
compagnie  du  comle  de  Poilou,  qui  était  venu  au  devant  de  lui, 
quand  il  tomba  malade  ;  aprl's  sa  gnérison  il  ne  poussa  pas  plus 


(i)  Le  lilrc  de  prince  ou  de  duc  des  Aquitains  a  clé  pris  par  Raimùnd-Pons  ou 
Juin  élé  donné  dans  plusieurs  actes  dates  dti  rcyne  de  Louis  d'Oulrciner,  tels  qucl.i 
rmiJation  du  rnonaslt'rc  de  Cliamleu^'e,  du  28  a'iiil  g3t>  (D.  Vaiissclc,  f/iat,  de  Lan- 
ijiivdtjt\  nouv.  éd.,  III,  p.  117),  cl  lu  coiifirmalian  de  cet  acte  par  le  roî  de  France, 
du  mois  de  novembre  941  (/f/.,  III3  p.  1^7)1  ï'  posscdnil  ca  môme  temps  l'Auverg'nc 
el  le  Vclay  (/J.,  IV,  uule  XV'L  pp.  73  cl  8j). 

(2)  Les  Uisluricns  qui  ont  pris  nu  sérieux  les  assenions  d'Adémar  de  Chabannca 
{Chron.f  p.  i^O)  el  de  Tauleur  de  la  chronique  de  S.iinl-Mai.venl  (p.  37O),  disant 
qu'après  Lt  nioft  d'Kble  son  fils  Ciuillaume  Télé  d'Etoupe  Fui  pourvu  des  comtés 
d'Auvergne,  de  Velay,  de  Liinousîn  et  de  Poilou  et  prit  le  lilre  Je  dtic  d'Aquilaioe, 
onl  commis  una  grosse  erreur.  Adém,nr,  donl  la  clironiqac  de  Saint-.Mnixcnt  est  la 
copie  Icxluelle,  ne  fournil  sur  Tépoque  «]ui  nous  occupe  que  dos  indications  Ires  som- 
maires, souvent  même  erronées,  t-l  il  ne  Taul  voir  dans  la  phrase  quelque  peu  ambiçuë 
de  sa  chrouiquc  autre  chose  qtt'une  indication  i^éncrale  des  litres  portés  par  Tétc 
d'Klnirpc,  sans  précision  aucune  de  l'époque  où  il  a  pu  les  prendre. 

(S)  N'oy.  Killon,  Çottsii/èralio/ix  sur  [es  monnitits  de  France,  p.  ita,  et  Monnaies 
féodnhs  françaises^  coll.  Je.Tn  Hotisseau,  pp.  ilr.  Ha. 


GUILLAUME  TI-TE  D'ÉTOUPF. 


»7 


loin  ses  projets  cl  retourna  en  France  (1).  Quî^nl  à  Ciuillaume, 
afin  de  maintenir  le  pays,  il  y  plaça  de  fartes  garnisons  i^i).  Du 
reste,  l'évoque  de  Clermont,  que  l'on  a  vu  prendre  les  devants  el 
se  mettre  à  la  disposition  du  roi,  était  manirestemcnl  un  zélé 
partisan  du  comte  de  Poitou.  Il  se  remua  beaucoup  pour  lui  con- 
cilier les  seigneurs  auvergnats  opposants,  el  le  succès  couronna 
ses  efforts,  car  l'année  suivante,  au  mois  de  juin  952,  Guillaume 
tenant  un  plaid  à  l-^nizincua  avec  l'évèque,  un  grand  nombre 
d'entre  eux  vinrent  le  trouver  et  se  recommandèrent  à  lui.  Parmi 
lesassistantsjon  remarquait  deux  vicomtes  :nobert,Yicomle  d'Au- 
vergne, cl  Dalmace,  vicomte  de  nrioude(3).  Une  ()araîl  pas  du  resle 
qu'il  y  ait  eu  quelque  teiUative  de  résistance  à  la  décision  royale 
de  la  part  du  nouveau  comte  de  Toulouse,  mais  on  verra  par  la 
suite  que  si  dans  ce  moment  il  ne  se  senlil  pas  en  état  de  lutter 
contre  les  forces  combinées  du  roi  el  du  comte  de  Poitou,  il  no 
renonça  pas  à  ses  droits  sur  un  pays  où  sa  race  s'élait  acquis  de 
vives  sympathies. 

Les  historiens  s'accordent  pour  dire  qu'au  môme  temps  où 
Guillaume  prit  possession  de  l'Auvergne  il  fut  pourvu  du  lilre 
de  duc  d'Aquitaine  ;  le  fait  est  possible,  mais  rien  ne  vient  abso- 
lument le  conlirmer.  Il  est  seulement  établi  que  le  roi  étendit  à 
toute  l'Aquitaine  la  délégation  qu'il  avait  déjà  donnée  au  comte 
pour  le  Poitou  en  lui  conférant  le  litre  de  comte  palatin  ;  celui- 
ci  suppléait  au  titre  de  duc  que  Guillaume  ne  parait  pas  avoir 
jamais  porté  car,  en  juillet  •j:i9,  il  se  qiialilie  simplement  de 
comte  de  loul  le  duché  d'Aquitaine,  el,  dans  unaulre,  qui  (lutte 
entre  9ol  et  9îi3,  de  comte  palatin  d'Aquitaine  (4). 

Jusqu'à  la  mort  de  Louis  d'Outremer,  la  silualion  si  favorisée 
du  comle  de  Poitou  ne  se  modifia  pas  ;  mais  quand  ce  prince  suc- 
comba inopinément,  le  10  septembre  9b  i,  sa  veuve  Gerberge  dut 
se  préoccuper  d'assurer  le  trône  à  son  jeune  fils  Lolhaire.  A 


(i)  Rec.  des  hist.  de  France,  VHI,  p.  207,  Flodoord  ;  Richcr,  //istoirc,  1.  II,  98,  93  ; 
D.  Vaisscle,  I/isl.  de  Lan j ne. toc,  nouv.  6J.,  III,  pp.  il\i  à  i^4- 
(2)lUcher,   Histoire,  1.  111,4, 

(3)  Brucl,  Charles  de  Cltinij,  I,  p.  781. 

(4)  A.  Richard,  Chartes  de  Sainl-Maixenl,  I,  pp.  32,  4*-  CcUe  CODSlntatloo  ÎDfirmc 
ralléguliati  de  D,  Vaisscle  (Hist.  de  LanyieJac,  nouv.  cdiliuo,  III,  p.  2;)8),  qui  dit 
qu'il  De  paniU  pas  que  les  comlcsde  P'.iitiuri,  ducs  d'Aquiluiue,  se  buiuiitjiiiuais  dunné 
eax-mtïnics.  ce  titre  Je  comte  palalin  dans  leurs  nc'.cs, 


HES  COMTES  DE  POT 

dt'faiil  d'appui  qu'elle  ne  Irouvail  pas  dans  safamille,  elle  fui  con- 
lraiii[cde  s'adresser  h  lîii^ucâle  Grand,  que  le  roi  défunt  avail 
su  mainlonir  à  l'écarl,  clqui,  par  suile  de  ces  circonslances  spé- 
ciales, se  trouvaiL  devenir  pour  la  (roisième  fois  l'arbitre  des 
destinées  de  !a  dynaslie  carlovingiennc.li  se  mil  à  la  disposition 
de  la  reine,  maïs  celle  fois  encore  bien  résolu  à  se  faire  payer 
ses  services.  Il  commença  par  faire  sacrer  à  Iteims,  le  12  novem- 
bre 954,  le  jeune  roi  qui  n'avail  que  treize  ans,  et  cnrelourilse 
(il  pourvoir  par  lui  do  la  suzeraineté  sur  les  deux  grands  fiefsuîi 
Louis  d'Oulrenier  avail  trouvé  ses  plus  fermes  appuis,  la  Bour- 
gogntîcl  le  Poitou  (1).  Une  fois  m&îlre  de  ces  deux  pays,  la  royauté, 
devenue  absolument  sans  force,  ne  pouvait  plus  être  qu'un  jouet 
cnlre  ses  mains.  Un  des  premiers  actes  par  lesquels  se  manifes- 
tûrenl  les  sentiments  d'Hugues  à  l'égard  du  comte  de  Poitou  fut 
la  délivrance  faite  par  le  roi  à  Laon,  le  8  mars  955,  d'un  di- 
plôme ayant  pour  oljjet  de  confirmer  les  privilèges  de  l'église  du 
Puy  en  Velay.  Lolliairc  disait  en  substance  dans  le  préambule 
qu'il  agissait  ainsi  sur  la  demande  qui  lui  avait  été  faite  par 
l'évêquc  Golescalc  cl  par  HaUiide,  la  femme  de  Hugues  j  or 
comme  le  Velay  faisait  partie  des  territoires  soumis  au  comte  de 
Poitou,  cet  acte  était  une  véritable  déclaration  de  guerre  à  l'égard 
de  Tcled'Eloupe  dont  les  droits  étaient  absolument  méconnus  (2), 
Mais  ce  n'étaient  que  les  préliminaires  de  la  hille  qui  allait 
s'engager.  Sans  manifester  ouvertement  ses  sentiments  hostiles, 
Hugues  rassembla  une  armée,  el,  accompagné  du  jeune  roi  el  desa 
ûièrc,  il  partit  au  mois  de  juin  pour  l'Aquitaine.  Tout  d'abord  il 
les  promena  dans  ses  domaines  de  la  Neuslrie  et  dans  ceux  deses 


(i)  Rec.  des  lu'st.  de  France,  VIII,  p.  209,  Flodoard.  Rlcher  [Histoire,  1.  III,  i) 
prétend  que  les  princes  dcBourgog'nc,  d'Aijuilalue  cl  de  Golhlc  concoururcnL  à  l'élec- 
tiot»  lie  Lothaire  cl  assistcrcnl  à  son  couronnement,  (jui  eut  lieu  le  12  novembre  gS:]. 
M.  Lot  {Les  derniers  Carolirtf/iens,  p.  9,  noie)  Jil,  à  propus  de  la  présence  dea 
^randâ  de  Lurraiae  It  celle  CLTcmonic,  (juc  «  c'est  là  une  de  ses  ex.iu^érations  habi* 
tuelles  fde  Richerl,  el  donl  il  use  pour  rehausser  le  prestige  des  Caroliujjiens  ».  Celte 
observiilion  peut  iHrc  étendue,  ce  nous  semble,  aux  ducs  de  Bourgogne  et  de  Poitou, 
donl  ks  possessions  èlaienl  le  gage  donné  par  la  reine  Gerberge  à  Hugues  le  Grand 
«fin  d'oLtenir  son  appui  pour  le  jeune  roi,  et  qui  ne  priuvaienl  venir  ac  jeter  ainsi  dans 
la  gueule  du  loup.  IHi  reste,  Flodoard  se  conicule  de  dire  que  le  sacre  de  Lothaire  à 
Ileiins  se  lit  avec  rassenlitncaC  d'èvSqucs  et  de  ^^rands  personna^^cs  de  l'Vancc,  de 
Bùurgofïnc  et  d'Aquitaine  ;  il  n'emploie  pas  le  mot  princi/jes,  qui  avail  ua  sens  déter- 
miné et  reslreinl. 

(2)  liée,  des  hist.  de  France,  IX,  p,  O18. 


ClILLAUME  TÊTE  DÉTOLTE 


89 


alliés,  allant  successivemenl  à  Pari?,  à  Orléans,  à  Chartres,  h 
Blois  el  enfin  à  Tours.  De  celle  ville,  il  ftil  envoyé  des  messagers  à 
Guillaume  pour  l'inviler  ;i  venir  Irouver  le  roi,  mais  celui-ci  re- 
fusa. Hugues,  qui  s'allendail  h  celle  réponse,  se  dirigea  aussitôt 
sur  Poitiers,  011  il  pensait  que  le  comte  s'était  renfermé  et  dont  il 
espérait  venir  promploraent  à  bout.  On  était  au  mois  d'août;  l'ar- 
mée royale  essaya  de  s'emparer  d'emblée  de  la  ville,  mais  elle 
fut  arrêtée  par  les  hautes  el  solides  murailles  delà  vieille  enceinte 
romaine  qu'elle  ne  put  forcer.  Bien  que  son  armée  fûl  surtout 
composée  de  cntvaliers  et  qu'il  fiU  dépourvu  d'un  matériel  de 
siège,  Hugues  s'acharna  contre  la  cité,  mais  la  garnison  se  défen- 
dit vaillamment  el  résista  à  toutes  les  attaques.  Renaud,  comle  do 
Roucy,  beau-frère  du  roi,  réussit  seulement  fi  s'emparer  du  bourg 
fortifié  de  Sainte- Radegonde,  accolé  aux  murailles  de  la  ville,  et 
l'incendia.  C'est  à  ce  moment  seulement  que  le  duc  apprit  que 
Guillaume  ne  se  trouvait  pas  dans  Poitiers.  L'attaque  qu'il  pour- 
suivait furieiisemenl  n'ayant  plus  sa  raison  d'être,  il  se  résolut  à 
lever  le  sii'ge.  Son  départ  fui  du  reste  hâté  par  un  événemcnl 
fortuit  el  dont  il  sut  tirer  parti.  Un  jour,  pendant  un  grand  orage, 
il  s'éleva  un  violent  tourbillon  de  vent  qui  renversa  sa  tente  sens 
des^îus  dessous.  Ce  fait  frappa  vivement  l'imagination  de  ses 
troupes,  déjà  fatiguées  par  deux  mois  de  siège  etquiétaienl  forte- 
ment éprouvées  par  le  manque  de  vivres  ;  on  eut  soin  d'y  faire  voir 
un  signe  manifeste  de  l'intervention  desainlllilaire,  le  protecteur 
el  le  défenseur  de  la  cité,  el  comme,  d'autre  pari.  Hugues  pouvait 
craindre  de  se  voir  pris  entre  l'armée  que  Guillaume  rassemblait 
el  les  défenseurs  de  Poitiers,  il  n'y  avait  donc  qu'à  partir  (1). 
Ce  que  le  duc  de  France  redoutait  se  serait  en  effet  réalisé.  Le 
comte  de  Poitou,  aussitôt  qu'il  eut  eu  connaissance  de  la  marche 
en  avant  de  ses  ennemis,  s'était  rendu  en  Auvergne  y  chercher 
de  l'aide  (2).  Il  ramassa  les  garnisons  des  places  fortes  et,  ayant 


{t]Rec.des  hist,  de  France,  WU,  f>.  210,  Flodoard;  /rf.,p.  323,  Aon.  NiverneDscs 
/rf.  ,Vin,  p.  SaS,  Musqués  de  Fleuri  ;  Pevu,  Montimentaf  SS.,  I,  p.i02,Aaa.  Saacta; 
Colambae  ScDODeasis  ;  Richer,  Histoire,  I.  111,  3. 

(a)  Hiolier,  //isloire,  I.  III,  4-  Guillaume  se  trouvaît  en  Auverçnc  dès  !e  mois  de 
juin  (Voy.  Baluze,  f/isl.  jénéal.  de  lu  maison  d'Attoerr/ne,  H, p.  2).  Ayant  publié  co 
188C  l'analyse  informe  d'une  charte  de  l'abbaye  de  Saint-Maixcnt,  datée  d'avril  g!î5, 
noua  avions  cru,  d'après  son  texte  (Chartes  de  Saint-Mniocenl,  I,  p.  3i),  qu'IIutjaca 
était  venu  faire  le  siège  de  Poitiers  à  cette  dr«t«j  erreur  <iuc  la  découverte  Je  la  pièce 


LES  CO.MTl'S  DK  POITOU 

réiiiiî  une  arraée  îniporlanlc,  il  m^ircha  au  secours  de  sa  cftpilale. 
L'armtic  royale  élail  di'jà  parlie,  il  n'y  «vail  donc  plus  qu'à  la 
laisser  conlitiuer  sa  relraile,  mais  Guillaume,  au  lieu  de  mellre 
on  pratique  le  proverbe  populaire,  cité  par  Besly  (1),  que  l'on 
doit  faire  un  pont  d'or  à  son  ennemi  fuyant,  se  confiant  dans  le 
nombre  de  ses  soldats  et  désireux  de  tirer  vengeance  du  mal  qui 
lui  avail  616  causé,  se  lança  à  la  poursuite  de  ses  ennemis.  Hugues 
se  retourna  contre  lui  et,  après  une  lullc  acharnt';e  dans  laquelle 
sa  cavalerie  jotia  un  grand  rôle,  il  rôussil  à  metlre  l'armée  poi- 
tevine en  déroule.  Elle  perdit  un  grand  nombre  d'Iiommes  ;  beau- 
coup furent  fails  prisonniers,  le  comle  môme,  à  peine  entouré  de 
quelques  fidèles,  put  se  sauver  difficilement. 

Hugues,  salisfail  d'avoir  assuré  sa  relraile,  ne  poussa  pas  plus 
loin  SCS  avantages  et,  dans  le  courant  d'oclobre,  il  avait  rejoint  la 
France  (2).  Le  roi  relourna  à  Laon  (3),  le  duc  rentra  à  Paris  11 
n'enlrail  sûrement  pas  dans  ses  desseins  de  s'arrêter  sur  le  demi- 
succès  qu'il  venait  de  remporter,  el  il  projetail  de  revenir  en 
Poitou  l'année  suivante,  mais  il  tomba  malade  el  mourut  au  mois 
dejuin  cette  année  DiiC  (4j. 


oriijiDate,  disparue  il  y  a  ua  demi-siùcle,  expliquera  peut-tîlre.  Il  csl  tout  simple- 
ment pussibLc  i|ue  le  rédacteur  de  l'acte  ait  écrit  «.  aprilis  n  au  Ueud'  «  au|^usti  ». 

(i)  Besly,  l/isl.  des  rornlcs,  p.  ^li. 

(a)  La  version  de  Uiclicr  sur  les  suilesdc  la  victoire  de  l'armée  royale  s'ccarlant  no- 
tablcmcDt  de  celle  de  Flodoard,  il  nous  paraît  boa  de  les  mettre  l'une  et  l'autre  en  pré- 
sence. Uiclicr  prélcad  qu'IIuqucs,  cnliardi  [»ar  son  succès,  fit  marcher  do  nouveau  son 
armée  sur  Poitiers  ;  que  les  IiaLîtaDls,  tcrrîtiès  par  la  déPailc  de  Guillaume,  se  sou- 
mirent à  lui,  dcmandatil  pour  seule  grùce  que  l'on  qinrj^oàt  leur  cilc,  dont  les  soldais 
réclamaient  le  pillni^^e  pour  s'indemniser  des  peines  qu'ils  avaient  éprouvées.  Hugues 
les  aurait  ajiaisés  t:l  se  si'rail  cuntcrilé  d'e.viçer  des  habitants  un  j^rand  nombre  d'o- 
lajçtfs  [/Jistuire,  Hv.  lit,  S).  Ce  récit  nous  parait  suspccl  ;  si,  comme  le  dit  Riclier  Uii- 
niémo,  le  comte  de  Poitou  n'avait  pti  s'cc!i:<ppur  a]nis  I:i  bataille  que  s^nlcc  au  vtnsi- 
nage  des  montagnes,  ec  tiiti  placerait  le  chatnp  de  la  lutte  sur  les  fronlicres  du  Lî- 
moustn  oa  miîmc  de  la  Iluurg^ognc,  car  il  ne  faut  pas  oublier  (pi*un  fort  coatiot^col  de 
Bourguignons  faisait  partie  de  l'armée  royale  (Voy.  Loi,  Les  derniers  Carûfingiens, 
p.  i5,  Qole  1,  cl  SCS  références),  ccitc  armcc  élall  âc]h  forl  loin  de  Poitiers  et  il  n'est 
pas  à  présumer  qu'à  la  saison  déjà  avancée  oi"i  l'on  se  trouvait  Hugues  soit  revenu  sur 
ses  pas.  Kn  oulre,  si  les  habitants  de  Poitiers  s'élaicat  mis  à  sa  disposition,  il  ne  se 
serait  ccrlainement  pas  contenté,  pour  lou(  bénélice,  de  se  faire  livrer  des  otatfes,  et 
il  aurait  obleaudu  roi  la  dêpossession  de  Gtiillaume,  ce  ipiî  était  le  but  certain  qu'il 
poursuivait.  Pour  ces  motifs,  nous  nous  en  tenons  au  récit  de  Flodoard,  moins  enclin 
que  llichcr  n  disïiimulcr  ce  qui  pouvait  nuire  au  relief  de  la  maison  de  France. 

(3)  Lh  roi  était  de  retour  à  Laon  le  nj  ou  le  20  octobre  q55  (Bruel,  Churles  de 
aiimj,  II,  p.  77), 

{!\]  Voy.  Loi,  Les  derniers  Caro!inr/ieni,p.  iC,  noie  (J,  pour  la  délcrmination  pré- 
cise de  la  mort  d'Huacues  le  (îr^md. 


GUILLAUMt:  TÈTE    D'CTOUPK 


9» 


La  disparilton  de  son  irréconciliabln  ennemi  donna  quelque 
répil  à  Guillaume^  niais  ce  ne  fut  pas  pour  longtemps.  Les  lils  du 
duc  de  France  poursuivirent  la  poliLique  de  leur  père  el  clier- 
chèrenl  à  enlrainer  Lolhaire  à  seconder  leurs  visées.  A  la  fin  de 
l'année  958^  le  roi  partit  pour  la  Bourgogne,  où  la  situation  élail 
troublée  par  suite  de  la  morl  du  duc  Gilbert,  avec  sa  mîjre  Ger- 
berge,  et  le  1 1  novembre,  à  l'insligalion  d'Hugues  Capel,  qui  sY.- 
tail  fait  accompagner  par  sa  mère  llatuide,  sœur  de  Gerberge,  il 
lintà  Marzy,  près  de  îNevers,  un  plaid  où  Tul  décidée  une  nouvelle 
campagne  contrôle  couite^de  Poitiers.  Mais  cette  démonslralion, 
peul-èlre  préparée  par  les  deux  princesses,  resta  sans  effet  ;  des 
seigneurs  bourguignons  qui  ne  voulaient  pas  reconnaître  l'auto- 
rité d'Othon,  lequel,  comme  gendre  de  Gilbert,  prétendait  à  la 
possession  absolue  du  ducbé,  vinrent  se  placer  dans  la  suzerai- 
neté directe  du  roi  de  France  ;  Lolhiiire  accepta,  ce  qui  le 
brouilla  avec  ses  cousins  (I). 

Celle  nouvelle  alfairc  détourna  complètement  Hugues  de  ses 
projets  ;  comme  conséquence  de  riiostililé  déclarée  de  Lolbaîre, 
sa  situation  militaire  avait  notablement  diminué,  et,  ne  pouvant 
compter  sur  l'aide  de  son  frère,  dont  toute  rallenlion  se  portait  du 
côté  de  la  Bourgogne,  il  ne  se  trouva  pas  assez  fort  pour  entre- 
prendre seul  une  nouvelle  marche  sur  Poitiers.  Kn  ÎJ.'>9,  les  parties 
belligérantes  se  contentèrent  de  guerroyer  sur  les  limites  de  leurs 
possessions,  et  le  Borryfiil  le  théâtre  principal  de  ces  luttes  ; 
deux  épisodes  nous  en  sont  connus.  Des  seigneurs  du  Poilou 
avaient  construit  un  château  fort  près  du  monastère  de  Saint- 
Cyran  et  menaçaient  le  pays.  Le  possesseur  d'un  t^hiVlcau  situé 
h  l'est  de  Saint-Genou  d'l']strée,  redoulanl  l'attaque  des  Poi- 
tevins, fut   demander    secours  non  pas  au    roi,  son   seigneur 


(i)  Rec.  des  hiHt.  (le  France^  VIII,  p.  an»  Flodoard,  M.  Lot  {Les  dfrnt'ers  CarO' 
li/ifjiens,  p.  2.''))  prétend,  eu  inlcrprélant  ta  dalo  d'uac  charle  de  Cluny,  que  douze 
jours  scuIcmcHl  après  le  plaid  de  Marzy  Lolliairiî  su  serait  emparé  de  Dijon,  ce  qui 
nurait  été  le  véritable  molif  de  sa  mcsinlclli|^cacc  nvcc  ses  cousiaa.  Or,  cet  ode,  qui 
est  du  23  novcmlire  (lïrucl,  Chartes  de  Clunij,  II,  p.  162),  porte  deux  dates  qui  ne 
sont  pas  d'necord  ;  l'une  est  cctle  de  la  cinquictnc  année  du  règ'Qe  de  Lolhaire,  ce  qui 
correspond  à  tannée  f)5ij,  l'autre  de  la  sixième  indiclion  qui  tontbo  en  y'îo.  M.  Loi 
déoionlre  que  la  priae  de  Dijon  ne  peut  avoir  eu  lieu  en  rjîji>,  nuis  qu'elle  est  possi- 
ble en  fjOo  (/f7.,p.  3i,  note  1);  toulcfois,  comme  la  date  de  <j58  se  rallachc  mieux  à 
la  suite  de  son  récit  il  s'arrête  à  elle  sans  autre  motif  ;  nous  ne  le  suivons  pas  dans 
ceUe  voie  el  tenons  pour  bonne  l'année  gOo,  qui  du  reste  cadre  bien  avec  les  faits. 


^ 


LliS  COMTES  DE  POITOU 


direct,  mais  au  duc  Je  France.  IlLigucs  accourut  avec  plusieurs 
milliers  d'hommes  et  vint  me  lire  le  siège  devant  le  château  enne- 
mi qui  résista.  Tout  d'abord,  ses  troupes  s'abstinrent  de  piller  le 
pays  qu'elles  traversaient,  afin  d'cmpÈcher  les  babilanls  de  s'enfuir 
avec  leurs  biens.  Mais,  dès  le  lendemain  de  leur  arrivée  devant 
la  petite  forteresse,  ils  les  rançonneront  sous  le  prétexte  de  s'ap- 
provisionner pour  le  siège  qu'ils  allaient  entreprendre.  Les  reli- 
gieux de  Saint-Genou  ainsi  que  le  seigneur  berrichon  qui  avaient 
appelé  Tarraée  neustrienne  ne  purent  que  se  repentir  de  leur  con- 
Oance  et  ils  se  hâtèrent  de  recourir  à  l'intervention  de  leur  sainl 
palron,  qui  ne  leur  fit  pas  défaut,  dit  la  légende  (l).Un  autre  éta- 
blissement religieux,  l'abbaye  de  Massay,  eut  aussi  à  souITrir  de 
ces  luîtes,  el  elle  fut  emportée  de  nuil  par  les  Poitevins  (2).  Le 
pays  était  du  reste  hérissé  de  ces  forteresses  qui  offraient  un 
obstacle  conlinuet  à  la  marche  en  avant  de  petites  troupes;  une 
armée  seule  pouvait  en  venir  k  boni,  et  encore  on  verra  bien  sou- 
vent celle-ci  s'épuiser  dans  des  luttes  acharnées  conlre  des 
repaires  qui,  défendus  par  une  troupe  d'hommes  déterminés, 
étaient,  grâce  à  leur  situation,  presque  imprenables  avec  les 
moyens  d'attaque  de  l'époque. 

L'année  960  ne  vint  apporter  aucune  amélioralion  à  cette 
situation;  au  contraire,  elle  s'aggrava.  Brunon,  l'archovôque  de 
Cologne,  oncle  commun  du  roi  et  des  ducs  de  France  et  qui  rem- 
plissait en  quelque  sorte  les  fondions  de  régent  du  royaume, 
amena  ses  neveux  à  une  réconciliation,  mais  le  Poitou  el  la  Bour- 
gogne en  furent  encore  le  gage.  Hugues  Capet  et  Olhon  vinrent, 
dans  le  courant  de  novembre  ou  de  décembre,  trouver  Lolhaire 
à  Dijon  et  lui  prêtèrent  serment  de  fidélité  ;  en  retour,  le  roi  con- 
firma Hugues  dans  son  litre  de  duc  de  France  et  lui  concéda  en 
outre  le  Poilou;  Olhon  recul  pareillement  la  Bourgogne.  Mais 
autre  chose  était  de  recevoir  le  don  d'un  comté  que  d'en  avoir 
la  possession.  Hugues  en  fit  l'expérience,  car  Tôle  d'Eloupe  n'é- 
tant rien  moins  que  disposé  à  subir  cette  spoliation,  il  fut  con- 
traint d'altendre  des  temps  plus  propices  pour  profiter  delà  géné- 


(j)  MalnIlon,yl c/a  Sanctortim,  IV,  pari.  H,  [>.  a3o,  Translatio  sancli  Genuiti;  Tîrc. 
des  ht  si.  de  France,  IX,  p.  144- 

(2)  Pertz,  Afonamenta,  SS.  111,  p.  iGg,  Annales  iMasciacenses. 


GIJILI-AL'ME  TKTE  D'ETOITE 


î»3 


rosilé  du  princo.  Lollmire  avai(,pîir  son  aclivilé_,  par  son  (Snergio, 
relevé  la  puissance  royale  el  rejelf^  au  second  ran^  celle  des 
dues  de  France,  aussi  de  plusieurs  poinis  du  royaume  lui  arri- 
vaicnlde  nombreuses  adhésions.  Il  devint  v^3rilahleraenl  l'arbitre 
de  ses  vassaux,  ainsi  que  le  comporlail  sa  qualité  de  roi.  Aussi, 
le  comte  de  Poilou,  suivant  l'impulsion  commune,  prit-il  le  parti 
de  s'adresser  direclement  à  lui  pour  régler  son  ditTérend  avec 
Hugues  Capel.  Au  mois  d'octoljre  961,  des  évêques  el  de  grands 
personnages  d'Aquilaine  se  rendirent  auprès  du  roi  qui  venait 
prendre  ses  quartiers  d'hiver  en  Bourgogne  ;  parmi  eux  se  trou- 
vaient certainement  des  émissaires  chargés  de  négocier  la  récon- 
ciliation de  Ti^te  d'Ktoupc  avec  Lolhaire.  Ce  dernier  n'avait 
pas  de  molils  particuliers  pour  en  vouloir  k  son  puissant  vassal  ; 
tout  enfant,  il  n'avait  tait  que  suivre  les  inspirations  d'Hugues 
le  Grand  el  depuis,  en  prenant  parti  pour  ses  cousins,  il  s'était 
conformé  aux  volontés  de  son  oncle  Brunon,  qui  avait  toujours 
considéré  comme  plus  profitable  au  roi  le  maintien  de  ses  bons 
rapports  avec  la  maison  des  ducs  de  France  plutùt  qu'avec  le 
comte  de  Poitou  {!.). 

Les  négocialions  furent  sans  doute  assez,  longues,  mais  elles 
finirent  néanmoins  par  aboutir  ;  du  reste  de  nouveaux  désaccords 
avaient  éclaté  entre  Hugues  Capet  et  Lolhaire,  et  celui-ci  fat 
heureux  de  pouvoir  opposer  comme  contrepoids  h  Thostitité  de 
son  cousin  la  fidélité  de  Tête  d'I^loupe.  Le  comte  de  l'oitou  vint 
même,  en  962,  lrou\er  le  nÀ  h  sa  villa  de  Vitry  en  Pertliois  et  se 
mettre  à  sa  disposition.  Comme  témoignage  de  bon  vouloir  à  son 
égard,  le  roi  fit  délivrer  par  son  chancelier  Adalric,  à  la  date  du 
14  octobre  de  celle  année  9G2,  un  diplôme  autorisantia comtesse 
Adèle  à  disposer  comme  il  lui  conviendrait  d'un  vaste  domaine 
sis  aux  environs  de  Poitiers,  la  Cour  do  Faye,que  Robert,  fils  du 
comte  Maingaud,  lui  avait  donné  en  bien  propre  (2), 


(i)  Rec.  tics  hisl,  de  France,  Vltl,  pp.  210  el  2J2,  Flodoord. 

(2)  Besly,  f/ist.  iles  comtes^  preuves,  p.  258;  Gallia  Christ. ^  W,  iastr.,  col.  3Co. 
C'esl  dans  le  recueil  de  D.  FoDlcncau,  XXVII,  p.  ^'\,  que  I'od  trouve  la  meilleure 
tmoscripltOQ  de  ce  texte  faile  d'après  l'original  aujourd'hui  perdu.  Uq  autre  diplôme 
de  même  d.ite  se  rapportant  à  la  fondation  de  fabliityc  de  la  Trinité,  publié  dans  le 
Rmieit  des  historiens  de  l'rnnce,  IX,  p.  05r,  el  dans  ]eG'd(in,\\.  instr.,  col.  36i, 
est  d'une  insigne  fausseté  (Voy.  Appendigr  II). 


<A 


LlvS  i:(>.MTIi:S  DIÎ  POITOI 


En  mellanl  par  son  adhûsion  sincère  In  roi  do  France  dans  ses 
inlrrèls,  le  comlc  de  Poilou  avait  lroiiv<;  le  vérilablo  obslacloà 
opposer  aux  tenlalivos  de  ses  ennemis.  11  [iiit  d&s  lors  se  croire 
à  l'abri  des  inlrigues  do  la  famille  d'IIuiJ^ues  le  Grand  et  de  la 
haine  que,  depuis  vingt-cinq  ans,  celle-ci  luiavait  vouée.  Aussi  le 
momenl  lui  somblu-1-il propice  pour  mellre  iicxécuUon  unprojcl 
qui  semble  avoir  été  longuemcnl  prémédilé  chez  hii.  Il  élait, 
avons-nous  dil,  profondément  religieux  et,  par  surcroll,  il  subis- 
sail  en  ces  matières  l'ascendant  de  sa  femme.  L'acquisition  de 
Faye  par  la  comtesse  de  Poitou  n'avait  pas  eu  réellement  pour 
objet  d'augmenter  sa  fortune  personnelle  ;  elle  destinait  ce  do- 
maine à  devenir  la  principale  dotation  d'un  tdablissemenl  reli- 
gieux qu'elle  avait  le  desseinde  fonder.  Les  règles  qui  régissaient 
rabbîiyc  de  SainLc-Croix  ne  satisfaisaient  sans  doute  pas  ses 
aspiralions  religieuses;  de  plus.clle  ressentait  celte  attraction  du 
pouvoir  qui  porte  les  personnes  ayant  exercé  quelque  aulorilé  à 
vouloir  transporter  cette  ingérence  dans  les  œuvres  auxquelles 
elles  se  trouvent  mêlées  ;  elle  voulait  fonder  un  monoslère  dont 
elle  dirigerait  les  destinées.  Celle  résolution^  qui  devait  recevoir 
son  exécution  peu  après  l'acquisition  de  Fayc,  inllua  sur  la  con- 
duite de  TClo  d'Eloupe  ;  à  l'exemple  de  sa  femme,  il  se  décida  à 
abandonner  le  monde  et  san.-^  plus  tarder  il  entra  dans  le  monastère 
de  Saint-Cyprien  de  Poitiers,  pour  lequel  il  avait  toujours  témoi- 
gné un  attachement  particulier  cl  où  il  mourut,  le 3  avril963,  après 
y  avoir  fait  seulement  un  court  séjour  (t). 

(i)  Adcmar  de  Cbabannes  et  la  clironiquc  de  Saliil-Maixcnl  sonl  en  désaccord  sur 
le  lieu  où  serait  morl  Télc  d'Etoujie.  AJéiiiar  (p.  i5o}  rapporte  que  le  comte  rc4;til 
la  sêpallurc  dans  l'iibbaye  de  SaÎDt-Cyprica,  landia  que  l'auleur  de  In  elironiquc  lui 
fait  au  contraire  abandonner  celle  abbaye  et  terminer  ses  jours  dans  celle  de  Saint- 
MaixenI  (i)p,38o-38i).  Nous  n'hésitons  pasik  rejeter  celle  dernière  iiitlicalion  qui  nous 
puraîl  t>lre  le  résultat  d'une  erreur  de  l'annaliste.  Il  n  confuntlu  fc  |ièic  et  le  lils, 
ISuilIaumc  Tête  d'F4oupc  cl  Guillnume  Ficr-à-lir.ia.  Ce  dernier  s'est  en  cITet  relire, 
sur  la  lin  de  sa  vie,  à  SainlMaixent,  oii  il  niourul.  (Chron.d'AJihnir,  p.  ijO).  Or,  la 
cliroûiquc  de  Sainl-Maixcnt  passe  complètement  soua  silence  la  mort  de  Fier-à-Dras, 
et  ceci  se  conçoit, l'auteur  ayant  aniatj^ann-  les  deux  faits  qu'il  a  eihpruulûs  à  Adémar 
cl  les  ayant  condensés  en  un  scid  qu'il  applique  à  Tète  d'Etoupe.Ou  peul  de  plus, 
pour  8'éclaircr,lirer  une  indication  prcciscd'un  te\le  des  archives  de  l'abbayedcSaint- 
Maixenl,  ainsi  couru  :  »  Les  dévolions  que  l'on  doit  faire  le  saint  temps  de  car«yme-.. 
Pour  le  mois  d'avril,  le  trois,  la  déposilioa  du  comte  (juillaume,  lequel  ne  gial  (Mis 
céans  »  (A.  Richard,  Churfes  de  Saini-Moixe/il,  11,  p.  3i.^().  On  connaît  cxaclcnient 
la  date  de  la  mori  des  divers  comtes  de  Poitou  du  nom  de  CiuiUaumc,  sauf  de  celle 
des  deux  premiers,  Télc  d'Eloupe  et  Fier-à-Bras,  et  comme  ce  dernier  fut  enterre  à 


4 


t.UILLAI  MK  TKTE    D'ÉTOLPi:  gS 

Nous  ne  sfidrions  allribiicr  à  la  seule  influence  d'Adèle  la  viva- 
cil6  des  sonlimcnls  religieux  de  Tète  d'Eloupe,  vivacilé  qui  vint 
aboulir  à  celle  î:,'rande  déleruiination  de  se  retirer  du  monde, 
alors  qu'il  élall  encore  dans  la  force  de  l'âge  ;  pour  le  maintenir 
dans  cette  voie,  il  possédait  encore  dans  son  entourage  un 
modèle  et  peul-ôlre  un  conseiller,  son  frère  Kble.  Ce  second  fils 
du  Manzer,  qui  avait  616  destiné  à  l'ii^glise,  avait  élé  gt^néreuso- 
mcnl  pourvu  par  le  comte  do  Poitou  de  riches  Ijénéfices  ecclé- 
siastiques, mais  sa  conduile  trancha  avec  celle  de  ces  chefs  de 
diocèses  ou  d'abbayes  qui  ne  vivaient  guère  aulremcnl  que  comme 
des  seigneurs  séculiers,  et  il  mérita  cet  éloge  que  font  de  lui  les 
chroniqueurs,  qu'il  fut  un  bon  pasteur,  bomis pastor  erdesie.  Dès 
936,  il  recul  l'investiture  delà  puissante  abbaye  de  Sainl-Maixcnl 
à  qui,  à  diverses  reprises,  il  fit  dos  dons  imporlants,  prélevés 
sur  les  domaines  qu'il  avait  reçus  pour  sa  part  dans  l'héri- 
lagc  paternel  (1).  En  937,  xVuboin,  trésorier  de  Sainl-Hilaire,  ce 
qui  élail  la  principale  di^'uilé  après  celle  d'abbé  qui  n'élait  pas 
alors  occupée  mais  que  Tête  d'Eloupe  complaît  bien  se  faire 
octroyer  quelque  jour,  passa  évêque  de  Poitiers.  Eble,  déjà 
doyen,  pril  sa  place  comme  trésorier  et  organisa  le  régime  de 
vie  des  chanoines  qui  avaient  remplacé  les  moines  ii  la  suile 
des  désordres  survenus  dans  l'abbaye  par  TelTel  dos  invasions  nor- 
mandes ;  il  fit  confirmer  les  règles  de  cet  établissement  le  5  jan- 
vier 942  par  le  roi  Louis  d'Outremer  (2)  ;  en  944,  il  devint 
évèquc  de  Limoges,  et  enfin  il  fui  aussi  pourvu  de  l'abbaye  de 
Sainl-Michel  en  Lherm  (3).  Comme  il  ne  pouvait  sulfire  seul  à 


Saînt-MaixcDt,  la  mcntinD  ci-dessus  ne  pcul  donc  s'appliquer  qu'à  Trtc  d'Cinupc. 
Noua  ferons  cnlîo  remarquer  que  ccUc  date  du  .3  avril  qG3,  si  rapprochée  de  celle  du 
i/|  oclobregGa.où  I'od  constate  la  présence  du  comte  à  Vilry.esl  encore  un  arj^'umciit 
h  fournir  à  l'appui  de  notre  manière  de  voir,  car  il  serait  bien  cloûDant  qtic,  dans  Ee 
court  espace  de  six  mois  de  temps,  compris  cotre  ces  deux  dates,  le  comte  de  Poitou 
ait  pu  prendre  In  résolution  de  se  retirer  du  monde,  d'entrer  dans  un  monastère,  de 
Tabandonncr,  cl  enfin  de  passer  dans  un  autre  où  il  serait  venu  mourir, 
(i)  A.  Richard,  Chartes  de  Sainl-Mai.TenI,  l,  pp.  3-j  et  /[S. 

(2)  Uédct,  Doc.  pour  Sainl-llilaire,  I,  p.  23. 

(3)  La  chronique  d'Adémar  (pp.  \!\(i  cl  201)  et  celle  de  Saint-Maixcnt,  qui,  dans  ce 
passaiçc,  comme  dans  beaucoup  d'autres,  en  est  la  copie  (extucllc,  semblent  dire  qu'Eble 
fut  pourvu  des  bénéfices  qu*il  a  possédée,  dès  la  mort  de  son  père.  Il  y  a  lieu  de  ftire 
ù  ce  sujet  la  même  réserve  <|ue  pour  Tête  d'iiloupc  cl  de  reconnaître  quc,coiimi£*  lui.il 
ne  les  a  eus  que  successivement;  ainsi,  il  ne  put  devenir  cvèquedc  Limoge»  qu'après  la 
mort  de  Turpion.dont  le  décès  est  rapporté  au  aâ  juillel  qVi  (Ca//.C/ir/»/.,n,col,5o9). 


\fi 


LES  CO.MTI'^S  UE  POITUlI 


remplir  son  rôle  èpiscopal  et  h  veiller  à  la  direction  des  monas- 
tères qui  lui  (l'iuient  suumis,  il  se  reposa  de  ce  soin  sur  des  per- 
sonnes éprouvées,  particulit'rcmenl  k  Sainl-Maixent  où,  dès9i2, 
on  lui  voit  uneoadjuleur  portant  comme  lui  le  litre  d'abbé  (1);  à 
Limoges,  il  eut  un  cliorévêque(2).  11  lit,  disent  encore  les  chroni- 
queurs, beaucoup  de  choses  dignes  de  louanges  ;  c'est  ainsi  que, 
profitant  du  séjour  de  Louis  d'Oulrmier  ti  Poitiers  et  du  désir 
qu'avait  ce  prince  de  s'attacher  élroitemenl  le  comte  de  Poitou, 
il  obtint  de  lui  cet  autre  diplôme  du  7  janvier  042,  par  lequel 
le  roi,  à  sa  requête,  réforma  l'abhaye  de  Saint-Jean  d'Angély  et 
la  contia  à  Martin,  l'abbé  de  Saint-Cyprien  (;i).  Mais  ce  qui 
signale  particulièrement  Eble  à  notre  allcntion,  c'est  sa  préoccu- 
pai ion  de  fortifier  le  siège  de  chacune  de  ses  possessions,  soit 
que  par  ces  mesures  il  voulût  opposer  un  ûhslacle  h  de  nouvelles 
invasions  normandes  dont  la  mémoire  était  toujours  vivace,  soit 
qu'à  l'imitation  de  ce  qui  se  passait  par  tout  le  pays  dont  le  sol  se 
couvrait  de  forteresses^ il  ait  cru  prudent  de  mettre  les  édifices 
sacrés  h  l'abri  des  tentatives  de  pillage  de  voisins  peu  scrupuleux; 
k  Limoges,  il  termina  renceinte  commencée  par  son  prédéces- 
seur Turpion,  qui  renfermait  la  calhédrale  de  Saint-Elicnne, 
et  il  créa  ainsi  la  ville  épiscopale,  la  cité,  en  face  de  celle,  dite  le 
chAleaii,  que  commençaient  à  constituer  les  abbés  de  Saint-Mar- 
tial (i),  à  Saint-llilaire,  où  l'abbaye  primitive  ne  fut  pas  recons- 
truite, les  chanoines  habitant  des  demeures  particulières,  il 
fit  entourer  le  bourg  do  murailles  qui  étaient  terminées  en 
942  (5);  à^Saint-Maixenl,  il  agit  de  même  sorte,  mais  il  se  con- 
tenta do  faire  de  l'abbaye,  qu'il  avait  relevée  de  ses  ruines,  un 
chàLeau-fort  placé  au  milieu  do  l'aggloméralion  qui  s'était  for- 
mée autour  d'elle  (6)  ;  à  Saint-Michel,  qui  était  un  poste  fortilié 
avancé,  placé  enire  l'enibouchure  de  la  Sèvre  et  celle  du  Lay 
dans  l'Océan,  et  qui  surveillait  on  même  temps  les  Bretons  du 


(i)  A.  Bichard,  Chartes  de  Saini-Maixent,  io(rod.,p.  lxvii. 

(2)  C/irnn.  (l'A(lémfir.p.}/i-j\Da[i\L'&'A!r\eT,Chron.<ieSaint-Afariîal,Commemoriii\o. 

(ï)  Gallia  Christ. ,  II,  iostrun).,  col.  /(04. 

(^)  Chron.  ifAdémar,  p.  201. 

[F»)  Chron.  d'AUérnar,  p.  201  ;  le  châlcau,  caafnim,  de  Saial-Hilaire  csl  mentionne 
pour  la  première  fois  dans  une  charte  de  Guillaume  Tète  d'Kloupc,  de  juin  9^1  ou  g^i 
(lléJet,  iJoc.  pour  Sitiiit-Ililaire,  1,  p.  2 a). 

(6)  Chron.  d'Adémar,  p.  202. 


GUILLAUME  TÊTE  D'ÉTOUPE 


97 


comli'  d'Iïerbauge,  il  releva  Fabbaye  qui  avail  été  ruinée  (1)  ; 
enfin,  en  961 ,  il  créa  un  aulre  poste  défensif,  au  point  où  la  Sèvre 
cesse  d'ôlre  praticable  à  la  navigation, en  Iransformaniréglise de 
Noire- Dame  du  Porl-Dieu,  que  l'abbaye  de  Sainl-Maixent  avait 
reçue  rOeemmenL  en  don  des  vicomtes  deThouars,  en  une  nouvelle 
abbaye  à  laquelle  il  donna  le  nom  de  Saint-Ligaire  et  qu'il  plaça 
du  resle  dans  la  dépendance  de  Saint-Maixent  (2).  De  Limoges  à 
la  mer,Eble  avait  donc  établi  une  série  de  forteresses  qui,  outre 
la  sécurité  qu'elles  apportaient  h  ses  possessions  territoriales, 
servaient  à  assurer  Tautorilé  du  comte  de  Poitou  et  garantissaient 
la  tranquillité  du  pays.  Cette  tranquillité  relative  nous  paraît 
indéniable  au  temps  de  la  dominaliou  de  T^te  d'Étoupe;  elle  est 
surtout  attestée  par  les  concessions  nombreuses,  faites  par  te 
comte,  par  son  Frère  ou  par  d'autres  personnes,  de  terrains  si- 
tués sur  les  côtes  de  i'Aunis  afin  d'y  établir  des  salines  (3).  Le  sel, 
ce  condiment  si  précieux  pour  la  santé  de  l'homme,  devait  faire 
souvent  défaut  aiix'malhcureuses  populations  de  ces  temps  trou- 
blés ;  grâce  à  l'inlelligente  impulsion  du  comte  de  Poitou,  secon- 
dée par  les  tendances  des  établissements  monastiques  à  mettre 
en  rapport  leurs  nombreuses  possessions,  une  révolution  dut  se 
produire  à  celle  époque  dans  les  conditions  de  l'existence,  et  c'est 
ainsi  que  l'on  doit  s'expliquer  l'importance  du  mouvemenl  que 
tant  d'actes  nous  signalent  en  faveur  de  l'extension  de  cette 
industrie  de  la  fabrication  du  sel  ;  celle-ci  du  resle  ne  tarda  pas 
à  transformer  un  pays  jusqu'alors  presque  désert  et  à  y  amener 
la  richesse. 
Le  nom  de  Tête  d'Étoupe  se  trouve  donc  accolé  à  celui  d'Eble 


(i  )  C/iron.  d'Adémnr,  p.  t^y.  La  charte  de  reslauralion  de  l'abbaye  de  SainUMichel 
par  l'abbé  Kbl<?,  qui  a  été  publiée  parle  Gallia  Christ.,  II,  inslr.,cnl./|o8,  est  de  toute 
fnusselc;  ellfi  sorl  de  Tofficme  nionlée  an  xvi'  siècle  pour  la  ^loritlcnlioD  de  la  ramilleij 
de  Sanzar  et  à  laifuellu  ou  doit  entre  autres  les  Mémoires  de  la  Gaulle  Acqai/aniqntl 
de  Jean  de  lallayc  (Voy.ma  A'o/«  sur  quatre  abbés  poilerins  du  nom  deliilly,  1886), 

(2)  A.  Richard,  Chartes  deSainl-A/aixcnt,l,p.  72;  Marcheyay,  Chron.des  éyliset 
d'Anjou  y  p.  38o,  Sainl-Maixcot. 

(3)  Voy.,  dans  lu  collection  de  D,  FoDleneau^  les  chnrles  de  Noaîllc  :  I.  XXI,  pp. 
260  el  285,  et  t.  XXVII  tef\  p.  33,  de  Sainl-Cyprica  :  t.  VI,  pp.  gS,  109,  i3i,  149, 
173  et  iBfj,  el  t.  XXVn  his,  pp.  73,  75,  77,  79,  81,  83,  85,  87,  89  et  91,  de  Saint- 
Maixcnt  :  L  XV,  pp.  101  cl  io5,  et  I.  XXVII  ôi's,  pp.  fiQi  cl  5g3.  Ces  cbarles,  outre 
l'intérêt  qu'offre  leur  objet  s[  ccini,  permettent  encore  d'affirmer  que  rA«Qi.s  litnit  dans 
la  [lossession  directe  de^  comtes  de  Poitou,  possessioa  déjà  établie,com[ue  nous  l'avoQS 
vu,  au  temps  du  cunile  VMv. 

7 


98 


LES  COMTES  Dli  POITOU 


dons  CCS  acles  comme  dans  bien  d'aiilrcs  qui  lémoignenl  de  la 
persislaiice   da  rapporls  inltmes  qui  exislaieiil  eiitro  les  deux 
frèresj  aussi  est-ce  sans  surprise  que  Ton  voit  Kble,  au  momenl  où 
Têted'Etoupe  se  relire  du  monde,  abandonner  lui  aussi  un  de  ses 
principaux  bénéfices,  l'abbaye  de  Saint-Maixenl,  préludant  par  ce 
renoncement  à  celui  plus  complet  qui  marquera  la  fin  de  sa  vie(l). 
L'ère  des  fondations  religieuses,  celle  qui,  selon  l'expression 
d'un  chroniqueur,  vil  recouvrir  de  blanches  toisons  le  sol  de  la 
France, n'était  pas  encore  arrivée;  on  était  trop  près  des  ravages 
des  Normands  et  il  fallait  de  longues  périodes  de  calme  pour  que 
la  fortune  publique  s'accroissant  permît  de  faire  face  aux  dépenses 
considérables   qu'entraînaient  ces  constructions  d'églises  et  de 
monastères.  Malgré  la  piété  dont  il  a  donné  des  preuves,  on  n'a 
donc  aucun  témoignage  établissant  que  Guillaume  Tôled'Ktoupe 
ait,  en  dehors  de  ses  acles  comme  abbé  de  Saint-Hilaire,  consis- 
tant surtout  en  mainfermes,  c'est-à-dire  en  concessions  tempo- 
raires à  cens,  personnelles  ou  avec  faculté  de  transmission,  de  terres 
faisant  partie  du  domaine  canonial  (2),  fondé  quelque  établisse- 
ment religieux  ;  ses  générosités  à  Tégard  de  ceux  qui  existaient 
furent    même   très    bornées  et  Ton    ne    trouve  véritablement 
à  citer  que  la  donation  qu'il  fil,  en  936  ou  937,  à  l'abbaye  de 
Saint-Cyprien  de  Poitiers,  récemment   restaurée  par  l'évoque 
Frolier,  du  domaine  de  Colombiers  (3).  On  le  voit  aussi  mêlé 
aux  affaires  de  l'abbaye  de  Saint-Maixenl,  que  possédait  son  frère 
Kble,  mais  c'est  surtout  pour  donner  en  niainfermc  des  domaines 
qui  en  dépendaient;  une  fois  même,  ayant  concédé  en  bénéfice 
l'église  de  Saint-Geimier  'i  un  de  ses  fidèles  nommé  Bégon,  el 
contraint  par  la  suite  de  l'enlever  à  ce  dernier  qui  abusait  de  la 
situation  de  celte  église  au  milieu  des  bois  de  l'abbaye  qui  l'en- 
touraient de  toutes  parts  pour  causer  à  ceux-ci  de  graves  dom- 
mages, il  ne  la  donna  aux  moines  de  Saint-Maixenl  qu'à  la  charge 
de  payera  Bégon  un   cens  annuel  de  cinq  sous.  Le  comte  prit 
celte  décision,  qu'on  ne  saurait  qualifier  de  don,  dans  un  plaid  où 
se  trouvaient  les  trois  vicomtes  de  Thouars,   de    Châtelleraull 
el  d'Aunay  el  le  viguier  lUinaud.  La  faveur  accordée  à   Saint- 


(i)  A,  Richard,  Charles  de  Siiini-Afai\i:ent,  inirod.,  p.  lxvi. 
(a)  Hcdel,  Doc.  pour  Sainl-IIi taire,  I,  p]).  aa,  a/i»  '-tlt  ag,  3o. 
(3)  Cariai,  de  Saint-Cyprien,  p.  76;  voj.  plus  haut  p,  84. 


GUÎLI.AUME  FIER-A-BRAS 


99 


Maixenl  était  assez  minime  el  ne  dut  être  prise  qu'à  la  sollici- 
talion  de  i'abb6  Kble,  qui  assista  à  la  décision  du  comte  (i). 
C'est  à  ces  seuls  actes  que  se  réduit  ce  que  nous  savons  sur  les 
rapports  de  Guillaume  Tête  d'Étoupe  avec  les  établissements  reli- 
gieux de  son  comté;  c'est  peu  de  chose  (2). 

De  son  mariage  avec  Adèle  de  Normandie,  fluillaume  Tête 
d'Étoupe  laissa  deux  enfants:  un  fils  nommé  aussi  Guillaume, qui 
lui  succéda,  et  une  fille,  Adélaïde,  qui  devint  la  femme  d'Hugues 
Cape  t. 


IX.  -  GUILLAUME  FIEHA-BRAS 

II"  COMTE  —  IV*  DUC 
(963-993) 

Le  successeur  de  Guillaume  Tête  d'Étoupe  est  connu  sous  le 
nom  de  Kier-à-Bras,  Fera  Brac/iia{2)y  qui  lui  fut  donné  à  raison 


(i)  A.  Richard,  Charles  de  Saint-Maiœent,  I,  pp.  39,  82,  ^2. 

(2)  Nous  omettons  à  deasein,  parmi  tes  actes  émanés  de  Guillaume  Têle  d'Etoupe, 
celui  que  les  Bénédictins  ont  inséré  dans  le  Gallia  Chrittiana,  II,  instr. ,  col.  4o8,  et 
griicc  auii|uel  Ils  ont  intercalé  un  personnage,  Dommé  DioQ.dans  la  série  desabbdsde 
Saint -Michcl-ea-Lherm.  D.  Fonteneau,  qui  a  eu  connaissaocc  du  prétendu  origioat, 
une  simple  feuille  de  pareliemin  d'une  écriture  du  xv"  siècle  (il  aurail  dû  dire  du  xvi* 
siècle)  qui  se  trouvait  dans  les  archives  du  chapitre  de  Saint-llitaire-Je-Grand  de  Poi- 
tiers et  qui  malheureusement  ne  nous  est  pas  parvenue,  en  n  Taltia  critique  minutieuse 
au  point  de  vue  diplomntique  el  a  conclu  à  sa  fausseté;  quant  h  nous, la  présence  d'ua 
seigneur  de  Sanzay  parmi  les  lénnoins  nous  édifie  sur  la  provenance  de  la  pièce  qui 
rentre  dntts  la  série  des  nombreux  documents  Fabriqués  par  cette  ramillc  de  Sanzay 
et  fourrés  par  elle  dons  les  papiers  des  monastères  ou  éq'lises  de  la  région  afin  de 
servir  de  preuves  aux  Mémoires  et  recherches  de  France  et  de  Iti  Gaulle  AcquHani- 
qne  du  sietir  Jean  de  In  Haije  (Voy,  mon  introduction  aux  Chartes  de  l'abbaye  de 
Suint-Mnixent,  I,  p.  lxxi). 

Il  y  a  lieu  de  faire  \a  même  observatioD  au  sujet  d'un  acte  du  cartuleirc  de  Satol- 
Jean  d' Anc^ély,  relatant  de  nombreux  dons  faits  à  celte  abbaye  par  des  comtes  de  Poi- 
tou du  nom  de  Guillaume,  dans  lesquels  D.  Foolencau  (XlIIt  p.  ^7)  voil  Tète  d'Etoupe 
et  son  fils  Ficr-à-Bras;  la  pcrsunnalilc  de  Tête  d'Etoupe  doit  être  complètement  écar* 
léo  (Voy.  Musset,  Cart,  de  Saint-Jean  d\lnfféli/,  p.  12,  note  a.) 

(3)  Marchegay,  Cbron.  des  églises  d' An j on,  p.38t ,  Sainl-Maixent.  Beslj  a,  par  inad* 
vertance, commis  une  erreur  fj^ravedans  son  ffisloire  descomtes  f/<"/*oiWoH,ch.xv,pp« 
46  et  ss.,  au  sujet  du  tils  de  Tête  d'Etoupe;  il  ne  lui  donne  pas  de  surnom  et  réserve 
celui  de  Fier-à-Bras  pour  le  successeur  de  ce  dernier,  qui  est  au  contraire  connu  sous 
le  nom  de  Guillaume  le  Grand.  Cependant,  ou  doit  noter  que  cette  erreur  de  notre 


lOO 


LES  COMTES  DE  POITOU 


de  sa  force  peu  commune  et  peut-èLre  aussi  parce  qu'à  cet  avan- 
tage physique  se  joii,'nail  uno  qualit»!^  guerrière,  car  c'est  à  ce 
dernier  titre  que  le  normand  (iiiillau me, frère  de  Robert  Tiuiscard, 
fut  décoré  du  surnom  k  peu  près  idenlique  de  Ferrebrachia  {\}. 
Il  nous  apparaît  comme  un  liomme  violent,  mais  de  peu  de  ju- 
gement, qui  peut  être  rangé  dans  la  catégorie  de  ces  gens  chez 
qui  le  développement  de  l'intelligence  n'a  pas  suivi  celui  de  la 
vigueur  corporelle.  Quant  à  la  forme  française  de  ce  sobriquet  de 
Fier-à-Bras,  elle  se  retrouve  dans  les  anciens  textes,  et  même 
elle  était  appliquée  au  diable  (2). 

En  donnant  i\  son  fils  aîné  le  nom  de  Guillaume,  Tôle  d'Étoupe 
avait  certainement  eu  rarrière-pensée  d'en  faire  une  qualification 
dynastique.  S'étant  vu  disputer  le  titre  de  duc  d'Aquitaine  porté 
par  son  père,  il  ne  négligea  rien  pour  affirmer  les  droits  que  sa 
race  avait  à  s'en  parer  et  le  fait  de  la  transmission  d'un  nom 
prédispose  à  accepter  favorablement  celui  d'un  litre.  Lors- 
qu'Eble  appela  son  fiisfîuîllaume,  ilne  pouvait  assurément  avoir 
eu  la  pensée  qui  germa  dans  l'esprit  de  ce  dernier;  il  agissait 
ainsi  en  mémoire  do  ses  parents, les  comles  d'Auvergne  de  ce 
nom,  et  en  particulier  de  celui  qui  avait  été  le  prolecleur  de  sa 
jeunesse,  mais  il  ne  pouvait  prévoir,  lors  de  la  naissance  de  cet 
enfant jque  les  trois  derniers  possesseurs  de  ce  pays  d'Auvergne 
décéderaient  sans  hoirs  et  que  leur  héritage,  spécialement  le 
duché  d'Aquitaine,  lui  reviendrait;  il  en  était  autrement  de 
Tête  d'Étoupe.  Le  hasard  des  événements  avait  voulu  qu'à  un 
moment  donné  il  recouvrât  ce  duché  d'Aquitaine,  dont  il  avait 
été  momentanément  dépouillé,  et  dont  le  litre  avait  été  succes- 
sivement porté  si  brillamment  par  deux  ducs  du  nom  de  lluiU 


1 


historien  se  trouve  corrigée  dans  le  lableau  çéacalogique  intitulé  :  Comles  de  Poiciiers 
et  ducs  de  GuyentiCj  placé  en  tôle  du  volume  et  auquel  il  y  a  toujours  lieu  de  se  tenir 
de  préférence. 

(i)  Du  Caoçe,  Glossarium,  au  mol  Ferrebrachia,  d'a|>rês  Guillaume  de  Fouille, 
De  gestis  Norman .  : 

Is  quia  fortis  erat,  et  Fcrrea  diclus  linbere 
Brachia,  nam  validas  vires  animumque  gercbat. 
(a)  Du  (iaoge,  Giossariti/ity  d'après  les  Miracles  de  Notre-Dame  : 

Ficrabras 

Ccsl  anemis  qui  maint  mal  brace. 
M.  Lot  (Les  derniers  Ciirotiftifietts,  p.  210)    désigne  le  comte  de  Poitou   sotia  le 
Bumom  de   Fierebrace  ;  douk  ne  saurions  dire  à  quel  ancien  texte  il  a  euiprunté  cetle 
traduclioa  du  mot  Ferabrachia. 


GUILLAUME  FIER-A-BRAS 


lOI 


laume.  Il  élail  le  Iroisième  Guillaume  qui  en  fût  pourvu  et  il  eut 
alors  celle  inspiration  géniale  que  ce  nom  et  celle  qualité  demeu- 
rassent inséparables  l'un  de  l'aulre,  c'est-à-dire  que  les  comtes 
de  Poitou  fussent  ù  toujours  des  Guillaume  d'Aquitaine;  celle 
idée  fut  si  bien  comprise  par  les  intéressés  que  désormais  le  nom 
de  Guillaume  fut  toujours  attribué  par  les  comtes  de  Poitou  à 
leur  premier  né  jusqu'à  rexlinclion  de  leur  race;  môme  si,  par 
un  cas  fortuit,  il  arrivait  qu'un  putné  passât  au  premier  rang, 
celui-ci  s'empressait  d'abandonner  le  nom  qu'il  avait  reçu  au 
baptême  et  de  prendre  la  dénomination  patronymique  sous 
laquelle  avaient  été  désignés  ses  prédécesseurs,  tel  fut  le  cas  pour 
Pierre  et  pour  (iuy-Geoffroi,  les  fils  de  Guillaume  le  Grand  (1). 

Deux  faits  d'ordre  général  attirent  tout  d'abord  l'altention 
dans  l'histoire  de  Fier-à-Rras  :  l'un,  c'est  que  dans  tous  ses  actes 
il  s'intitule  duc  d'Aquitaine,  puis,  que,  dés  son  avènement,  les 
hostilités  cessent  entre  les  comtes  de  Poitou  et  la  maison  ducale 
de  France,  faits  qui  peuvent  avoir  entre  eux  une  certaine  corré- 
lation. 

Ce  titre  de  duc, que  son  père  n'a  pas  osé  prendre,  Fier-à-Bras 
s'en  pare  aussitôt  et  dans  le  préambule  d'une  charte  datée  du  mois 
de  mars  967,  par  laquelle  il  concède  à  un  particulier,  en  qualité 
d'abbé  deSaint-Hilairc.  la  possession  censuelledecertainesterres, 
il  se  qualifie  de  duc  des  Aquitains  par  la  grâce  divi(ie(2).  Ce  protocole 
était  de  régie  dans  les  actes  importants,  mais  quand  il  agissait 
simplement  comme  abbé  de  Suint-Hilaire,  dignité  qui,  avons- 
nous  dit,  ne  cessa,  depuis  Tête  d'Etoupe,  d'être  unie  à  celle  de 
comte  de  Poitou,  il  n'était  en  général  désigné  que  sous  le  titre 


(i)  Olte  uniformilé  de  nom,  allant  du  père  au  fils  et  à  leurs  desceDdants,  avait  des 
iDconvénienls  ;  il  était  ioévitabte  qu'il  devait  se  produire  des  confusions,  tant  dans  la 
litpiée  des  comtes  (jue  dans  les  faits  attribués  à  chacun  d'eux,  surtout  à  une  époque 
où  la  mémoire  des  événements  n'était  guère  conservée  que  parla  tradition  orale.  Cet 
embarras  a  clé  en  partie  évité  par  suite  dQ  l'habitude  de  distîn^uer  les  s;;rns  par  un 
sobriquet,  coutume  remontant  à  la  plus  haute  antiquité  et  qui  fut  très  appliquée 
â  l'époque  dont  nous  nous  occupons  ;  nous  nous  en  sommes  tenu  à  cet  usage,  et  si 
nous  avons  soin  de  donner  eo  tète  des  chapitres  consacrés  à  chacun  de  nos  comtes 
leur  numéro  d'ordre  dans  la  série  des  comtes  de  Poitou  et  ceux  qui  leur  reviennent 
dans  la  suite  des  (îcillaume,  considérés  tant  comme  comtes  de  Poitou  que  comme 
ducs  d'Aquitaine  ;  nous  ne  faisons  pas  étal  de  ces  numéros  dans  notre  récit  et  nooa 
les  désiirnons  uniquement  par  leurs  surnoms. 

(a)  «  Guillelmus,  divina  ordioante  cterocntia,  AquitaDcostom  dux  >  (Rédet,  Dçc. 
oour  Saînt-f/i'laire,  I,  p.  36). 


loa 


LES  COMTES  DE  POITOU 


de  comte  et  abbé  (i).  Dans  d'autres  circonstances,  il  se  fait  appe- 
ler comte  et  duc.  mais,  à  l'opposé  de  son  pÎTe,  il  ne  joint  pas  à 
celle  qualification  de  comte  la  dtisignalion  des  divers  comtés  sur 
lesquels  il  dominait  ;  cet(o  dénomination  de  duc  d^Aquitaine,  qu'il 
portait  seule,  est  insuflisante  pour  nous  permetlre  desavoir  sur 
quelles  portions  du  duché  il  exerçait  son  autorité  imniédiale  cl 
elle  dissimule  sûrement  à  nos  yeux  un  amoindrissement,  qui  fut 
la  perle  de  l'Auvergne  et  du  Velay  (2). 

Guillaume,  qui  avait  environ  vingt-six  ans  lors  de  la  mort  de 
son  père,n'étail  pas  alors  marié;  il  ne  semble  pas,  du  reste,  avoir 
été  pressé  de  changer  sa  situation,  car  c'est  seulement  dans  le  cou- 
rant de  l'année  9G8  qu'il  épousa  l']mma  ou  Emmeline,  fille  de  Thi- 
bault le  Tricheur,  comte  de  Chartres,  de  Blois  et  de  Tours,  le  plus 
puissant  vassal  du  duc  de  France  (3).  Il  constitua  à  sa  femme  un 
douaire  importani,  désigné  un  jour  par  lui  sous  le  nom  de  main- 
ferme,  principalemenl  dans celteporliondu  Bas-Poitou  qui  s'étend 
entre  les  marais  de  la  Sèvrc  et  le  Lay,  tandis  que  le  comte  de  Blois 
donnait  en  dot  à  sa  fille  le  château  de  Chinon  et  son  territoire  (4). 
Celle  alliance,  préparée  par  l'évêque  de  Limoges,  qui  nous  appa- 
raît comme  le  continuateur  de  la  politique  de  Tête  d'Étotipe 
et  l'administrateur  du  Poitou  sous  le  nom  de  son  neveu,  avait 


(i)  nédct,  Doc.  pour  Siiint-Ifilaire,  charios  de  (^67  à  991,  pp.  37  à  63, 
(2)D.  \'aisséle,  dans  sod  Hisloire  de  Languedoc,  el  ses  nouveaux  éditeurs  n'ont  pu 
percer  le  voile  quicacho  ravêiieinent  de  la  dynastie  des  comtes  nationaux  de  l'Auver- 
ffoc  ;  oa  conalale  seulement  que  Guy,  fils  de  Roberl, vicomte  de  Clcrmont,  qui,  dans  le 
cartulaire  de  Sauxîllaiia;es  (pp.  toO,  a84  et  278}  est  d'abord  qualifié,  au  lemps  do 
Lothairc,  de  vicomte,  puis  do  comle,  titre  dans  lequel  il  semble  succéder  à  Guillaume 
Taillcfcr,  comle  de  TotiInu<ïe,  Ce  dernier  avait  dû  faire  un  accord  au  aujel  de  l'Au- 
verjijnc  avec  rbértticr  de  Tcte  d'Eloupc  qui  lui  aurait  abandonné  ce  pays  eu  écbanjje 
de  ce  titre  de  duc  d'Aquitaine,  por>c  précédemmenl  par  Taillefer, et  demi  ni  celui-ci  ni 
ses  successeurs  ne  se  sont  parés  à  partir  de  l'avènemenL  de  Fier-à-Bras  {V'oy.  /h'st. 
de  Umtjuedoc,  nli«  éd.,  UI,  p,  180  ;  IV,  p.  88,  notes  xvj  et  xviii).  Le  conmle  de 
Toulouse,  après  avoir  essaye  vainement  d'asseoir  sa  domination  sur  ce  pays  d'Au- 
vergne, dut  y  renoncer  de  j^rè  ou  de  Force  lorsque  Lolbairc  vint  installer  son  tils 
Louis  à  Brioude  en  qualité  de  roi  d'Aquitaine  ;  il  est  même  possible  que  le  litre  de 
comte  fut  octroyé  par  le  roi  au  vicomte  Guy  pour  l'attacher  plus  étroitement  au  jeune 
prince. 

(3)  Ladate  précisede  ce  mariag-e  estinconnue,  mais  elle  esta  peu  prèa  fixée  par  l'il^e 
qu'avait  Guillaume  le  Grand,  fils  de  Fier-à-Bras  et  d'Emma,  lors  de  son  décès  advenu 
le  3o  janvier  io3o  ;  il  avait  alors  61  ans,  ce  qui  porte  sa  naissance  à  l'année  loBij 
environ.  La  nouvelle  comtesse  aurait  été  forl  jeune,  car»  si  l'on  s'en  rapporte  à  Pierre 
de  Maillezais  (Labbe,  AVjya  6/6/,  /«««.,  II,  p.  228),  elle  aurait  eu  quarante  et  un  ans  en 
QQJi,  ce  qui  lui  donnerait  quinze  ans  lors  de  son  mariage. 

(4)  Besly,  Hîst.  des  comtes,  preuves,  pp.  280  el  288. 


GUILLAUME  FIER-A-BRAS 


lo3 


assurément  un  caraclère  politique  ;  grâce  à  elle,  la  frontière  du 
nord  du  Potlou  se  lrouvaitd<?sormais  prol<5gée  parle  châlcau-fort 
de  (lliinon.  el,  d'autre  pari,  elle  devait  forcL'nienl  amener  une 
détente  dans  les  rapports  entre  le  comte  de  Poitou  et  le  duc  de 
Franoe,  suzerain  du  père  de  la  nouvelle  comtesse.  La  situation 
d'HuguesCapelétaUIoin  d'être  aussi  brillante  que  celle  desonpère 
ïlugues  le  tîrand.  11  n'avait  pas  trouvé  dans  Lolhaire  le  prince 
facile  à  mener  qu'avaient  été  ses  prédécesseurs  ;  celui-ci  s'était 
aiïranclii  du  rôle  secondaire  que  leur  faisaient  jouer  les  ducs  de 
France  :  il  avait  voulu  être  roi,  et  il  Fêtait.  La  vie  dllugues  se 
passait  à  se  brouiller  et  à  se  réconcilier  avec  le  roi  son  cousin,  et 
l'avenir  ne  lui  paraissait  peul-être  pas  absolument  sûr.  8a  poli- 
tique, dont  l'babileté  devait  le  faire  arriver  un  jour  au  pouvoir 
suprême,  lui  conseillait  d'abandonner  contre  le  duc  d'Aquitaine 
une  lutte  dont,  avec  ses  seules  forces,  il  paraissait  peu  probable 
qu'il  piH  venir  à  bout,  et,  d'autre  part,  celle-ci  se  trouvait  être 
d'accord  avec  les  sentiments  qui  régnaient  à  Poitiers.  De  là  un 
rapprochement  qui  finit  par  une  alliance  dont  le  gage  fut  le 
mariage  dllugues  avec  Adélaïde,  sœur  de  Fier-ii-Bras(l).  De  ce 
jour  une  paix  que  rien  ne  paraît  avoir  troublé  régna  entre  les 
ducs  de  France  et  d'Aquitaine. 

La  première  manifestation  qui  nous  soil  parvenue  delà  person- 
nalité de  Fier-à-Bras  comme  comte  de  Poitou  ne  remonte  qu'au 
mois  de  janvier  965  ou  9C6  ;  il  assistait  alors  à  une  importante 
donation  que  fil  son  oncle  Eble  à  Fabbaye  de  Sainl-Maixonl  et 
dans  laquelle  il  est  expressément  mentionné,  car  l'évêque  de 
Limoges,  au  moment  où  il  faisait  à  ses  moines  ce  riche  abandon 
de  son  domaine  privé,  avait  déclaré  qu'en  agissant  ainsi  il  avait 


(0  On  n'est  pas  plus  renseigné  sor  la  dal«  du  œariaj^  da  duc  de  France  avec 
Adélaïde  que  sur  celle  de  l'union  du  comte  de  Poitou  avec  Emma  ;  bien  plus,  on  a'esl 
demandé  lone^temps  quelle  élail  la  maison  à  laquelle  appartenait  celle  princesse. 
M.  Lot  {Les  derniers  Carolingiens,  appendice  IX,  pp.  358  à  36i)  la  rattache  à  la 
maison  d'Aquitaine  et  établit  très  judicieusement  que  la  parenté  qui  existait  entre  les 
comtes  de  Poitou  cl  les  rois  de  France  de  la  race  capétienne  provenait  de  ce  mariat^e. 
Telle  était  aussi  ropinioo  de  .Mabillon  (.Inn.  Jiened.,  III,  pp.  655  et  650),  que  nous 
adoptons  pleinement. M.  Ptister,  qui  s'est  consacréspécialemenlaurè^^ne  du  roi  Robert, 
augure  (t'tudes  sur  le  règne  de  Robert  le  Piea,T,  p.  a)  que  la  naissance  de  ce  prince 
eut  lieu  vers  970,dale  qui  permettrait  de  placer  le  manage  d'Hugues  Clapet  dans  l'année 
96Q  au  plus  lard,  c'csl-i-dire  très  préa  de  l'époque  où  Tcte  d'Etoupe  dul  contracter 
le  sien. 


LES  COMTES  DE  POITOU 

en  vue  le  salut  de  son  âme,  le  pardon  de  l'âme  de  son  frère  le 
comlc  Guillaume  et  la  consalation  de  son  neveu,  qui  portail  le 
le  même  nom.  Le  comte  de  Poitou  ôtail  accompagné  des  trois 
vicomtes  d'Aunay,  de  tUiâlelleraull  el  de.  Thouars,  dont  la  pré- 
sence avait  pour  objet  de  donner  toute  garantie  à  l'exécution  de 
l'acte,  car,  bien  qu'Eble  déclarât  disposer  de  sou  bien  hérédi- 
taire, il  n'était  rien  moins  que  sûr  que  ses  volontés  fussent  un 
jour  exécutées,  l'abbaye  ne  devant  entrer  en  possession  des  biens 
qui  lui  étaient  ainsi  attribués  qu'après  la  mort  du  donateur  {!). 

Vers  la  même  époque,  un  événement^  qui  aux  yeux  de  tous  ses 
contemporains  avait  une  importance  capitale,  se  produisit  à  Poi- 
tiers- Aussitôt  après  que  ïôle  d'Ètoupe  se  fut  retiré  du  monde, 
Adèle  de  Normandie  mil  à  exécution  son  projet  de  se  consacrer 
à  Dieu.  Elle  avait  acheté  im  vaste  emplacement  contigu  aux  mu- 
railles de  la  ville,  touchant  à  la  poterne  de  Saint-lïilaire  de  la 
Celle,  et  situé  non  loin  de  l'abbaye  de  Sainte-Croix  dont  il  semblait 
être  la  continuation,  afin  d'y  construire  un  monastère  en  l'honneur 
de  la  Sainte  Trinité,  Mais  l'autorisation  royale  était  nécessaire 
pour  amener  la  réalisation  de  ce  dessein  et  assurer  la  perpétuité 
de  l'élablisseraent.  Guillaume,  sollicité  par  sa  mère,  s'adressa  à 
Lolbatre  ;  conformément  à  leur  désir,  le  roi  autorisa  rétablisse- 
ment qu'Adèle  avait  en  vue  et  lui  concéda  la  faculté  de  jouir  en 
toute  franchise  des  biens  qui  lui  étaient  donnés  dans  le  présent 
et  de  ceux  qu'il  pourrait  acquérir  à  l'avenir;  dans  son  diplùme  il 
mentionnait  môme  ceux  qui  devaient  constituer  la  première  dota- 
lion  de  l'abbaye,  à  savoir,  celle  cour  de  Faye,  acquise  antérieu- 
rement par  Adèle  du  comte  Koborl,  dans  laquelle  se  trouvaient  les 
églises  de  Saint-Julien  l'Ars  et  de  Sainl-Gcrvaisde  Nieuil-l'Espoir 
et,  de  pluSj  la  cour  de  Secondigné,  près  Cbizé,  avec  son  église  de 
Saint-Pierre  et  les  alleux  du  Vert  et  de  Sari  (2). 

Il  ne  parait  pas  que  Fier-à-Bras  ait  contribué  personnellement 
à  la  fondation  de  sa  mère,  et  même  ses  générosités  à  l'égard  des 


(i)  A.  Richard,  Chartfs  de  Sninl-Maîxenl,  I,  p.  48- 

(a)[lealy,  llist.  ifei  comtes,  prsuves,  p.  3j(j  ;  D.  Foalenenu,  XXVII,  p.  27,  d'a- 
près l'oritîinal  aujntirtî'liui  perdu,  Cet  acle  n'est  pas  dalé,  mais  comme  il  a  été 
dressé  par  le  uolnire  Gpiiorj  h  la  requi^le  de  l'archevêque  de  Reims,  Odolric,  çrand- 
chancelier,  il  doit  être  compris  cnlro  les  années  f>63  et^fj!];,  dales  de  ta  mort  de  Téle- 
d'Etoupo  et  de  ceîlo  d'OJoIric  '^Voy.  Appenuicb  II). 


GUILLAUME  FIER-A-BRAS 


to5 


établiàseaienls  rcîligieux  nous  paraissent  dans  ces  premiers  temps 
assez  reslrei nies.  Diri^çé  parEble,  il  nedissipail  pas  son  domaine 
personnel,  et  c'est  évidemment  uniquement  pour  être  agréable 
à  son  oncle  qu'il  donna  à  SainL-Marlial  de  Limoges  le  domaine 
d'Asnais  en  Sainlonge(l)  et  qu'il  restitua  C.aui'cnme  à  Saint- 
llilaire  de  l'oiliers.Ce  dernier  alleu  avait  été  d'ancienneté  lt')gué 
à  celle  abbaye  par  le  coiiile  Aymar,  mais,  après  la  mort  de  ce 
dernier,  le  comte  Eble  avait  jugé  bon  de  le  réunir  h  son  domaine. 
Pier-à-Bras  mil  toutefois  une  restriction  à  son  acte  d'abandon; 
il  déclara  que  les  chanoines  de  S:unl-llilaire  auraient,  à  partir 
de  ce  jour,  la  jouissance  del'j^glise  de  Notre-Dame  de  r.ourcôme, 
mais  qu'ils  n'entreraient  en  possession  du  domaine  qu'après  son 
décès,  et  enfin,  pour  bien  marquer  leur  droit  de  propriêlé,  il 
s'engageait  à  leur  payer  chaque  année,  le  1*'  novembre,  jour  de  la 
fêle  de  sainl  Hilaire,  une  redevance  de  o  sous  (2). 

On  le  voit  encore  assister,  en  966  ou  967,  avec  le  docteur  de  la 
loi  Amel,  à  la  donation  que  le  vicomte  d'Aunay  Chaton,  sa  femme 
Arsende  et  son  frère  Eblc  firent  à  l'abbaye  de  Siini-Cyprien  de 
l'alleu  et  de  l'église  de  Homazîères,dans  le  pays  de  Uriou  {'A). 

C'est  à  ces  quelques  faits  isolés  que  se  réduit  ta  connaissance 
que  l'on  a  des  premières  années  du  gouvernement  de  Fier-ù-Bras. 
Assurément  il  n'était  pas  marié  lors  de  la  fondation  de  la  Trinité, 
car  son  nom  Hgure  seul  dans  les  actes  qui  accompagnèrent  l'exé- 
cution dt'S  désirs  d'Adèle,  aussi  bien  que  dans  tous  ceux  émanant 
de  son  autorité  souveraine^  soit  comme  comte,  soit  comme  abbé 
de  Saint-llilaire  qui  précédèrent  l'année  968;  mais  à  partir  de 
son  mariage  la  situation  se  modifia.  Le  comte,  Ger  de  sa  jeune 


(i)  Duplcs-Agier,  Chron.  de  Saint-Martial  de  Limoges,  p.  /|"). 

(a)  Hcdrl,  Doc.  pour  Saint-Hilaire,  I,  p.  44*  CeUe  pièce,  comme  il  arrive  sou- 
veol  à  ceUc  époque,  n'csl  p.is  datée.  Besl^'  {Ilist.  de<t  co/ntes 'preuves^  p.  aO."»)  l'at- 
tribue à  l'année  gyô  ;  D.  FoiUeneau(X,  p.  171)  el  Rédel  la  rajeunissent  el  la  placent  en 
çyo.  II  nous  parait  que  celle  date  n'csl  pas  encore  assez  reculceet  quelle  doit  être  anté- 
rieure au  niarjaije  deFicr-à-tiras,pour  ce  motif  qu'après  cet  événement  le  comteasso- 
cia  constamment  sj  f^mme  et  son  fils  h  ses  actes;  dans  le  cas  présent,  les  cîianoines 
n'auraient  pas  manqué  de  faire  inlcrveuir  la  femme  et  le  iî\s  du  comte  de  Poitou  pour 
se  garantir  contre  toute  revendication  ultérieure.  D'autre  part,  Guillaume  impose 
aux  chanoines  l'obliçpalion  de  faire  dans  l'avenir  mémoire  de  lui  etde  te  rappeler  dans 
leurs  prières,  ufin  d'oblcuir  le  pardon  de  ses  fautes  cl  ne  parle  nullement  de  sa  fa- 
mille. Ce  sont  autant  de  prêsnmptions  (ju'il  n'était  pas  encore  marié  et  par  suite  que  la 
charte  doit  être  placée  entre  les  années   cfùZ  et  gCâ. 

(3)  Cart.  de  Suint-Cyprien,  p.  a8G. 


LES  COMTES  DE  POITOU 


femme,  la  fait  assister  aux  grandes  réunions  plénières  où  il  la 
pri'senle  à  ses  vassaux  ;  c  est  ainsi  qu'en  îHjO  on  la  voil  à  ses  cùt<^s 
dans  une  assemblée  où  se  Irouvaient  les  vicomtes  d'Aunay,  de 
ChAlellerault  et  de  Thouars,  ce  dernier  accompagin''  de  sa 
femme  Audéurde,  et  dans  laquelle  toute  authcnlicilù  fui  donnée 
à  l'acte  de  fondation  du  prieuré  de  tUiâleau-Larcher,  faite  par 
Ebbon,  par  sa  femme  Ode  el  teur  filsAchard(l).  Puis,  celte  môme 
année,  un  enfant  lui  étant  né,  il  agit  pareillement  i\  son  égard  et 
fait  porter  au  nombre  des  témoins  d'une  concession  de  marais 
faite  à  l'abbaye  deSaint-Cyprien,  non  seulement  sa  femme  Emma, 
mais  encore  son  fils  (juillaume  (i). 

La  présence  de  la  vicomtesse  Audéardeà  Poiliersavail  eu  une 
conséquence  pratique  qu'il  n'est  pas  bors  de  propos  de  signaler. 
Elle  avait  pu  s'entretenir  avec  la  veuve  de  Tête  d'Éloupe  dans  la 
retraite  que  celle-ci  s'élail  préparée  el  voirie  fonctionnement  de 
son  œuvre.  Pénétrée  de  l'idée  qui  avait  présidé  à  la  fondation  du 
monastère  de  la  Trinité,  elle  résolut  d'installer  sans  tarder,  mais 
dans  de  moins  grandes  proportions  que  la  comtesse  de  Poitiers, 
une  maison  qui  servirait,  sous  la  forme  monaslique,  de  refuge 
aux  jeunes  filles  de  ses  vastes  domaines.  Elle  l'établit  dans  une 
vallée,  aux  portes  du  chilteau  de  Tbouars,  el  la  plaça  sous  l'invo- 
caLion  de  la  Sainte  Vierge^  de  sainl  André  el  de  saint  Jean-Bap- 
tiste (3).  Puis,  pour  assurer  la  perpéluilé  de  sa  création,  elle 
s'adressa  au  comte  d'Anjou,  son  voisin,  et  obtint  de  lui  qu'il  lui 
abandonnât,  pour  toute  la  durée  de  sa  vie  aussi  bien  que  de  celle 
do  son  mari,  le  vicomte  Arberl,  la  jouissance  des  églises  de  Saint- 
Ililaire  de  Faye,  de  Saint-Pierre  de  Misse  et  de  Saint-Saturnin 
de  Chavagné  avec  leur  territoire  que  ce  comte  avait  précédem- 
ment donnés  en  bénéfice  au  vicomte  Aimeri,  l'oncle  et  le  prédé- 
cesseur d'Arberl  :  c'était  en  un  mot  la  transmission  d'une  main- 
ferme.  Ces  domaines  devaient,  après  la  mort  des  bénéficiaires, 
passer  à  la  nouvelle  abbaye,  qui,  sans  nul  doute,  dut  jouir  de 
leur  revenu  dès  son  établissement.  Le  duc  d'Aquitaine,  en  sa 

(i)  Caj'l.  de  Saint-Ci/prieftj  p.  25/|. 

(aj  Cart.  de  Saint-Ctjprien,  p.  3 16.  Cel  acte  est  compris  entre  le  12  novembre  gtiS  el 
le  la  novembre  yO^. 

(3)  Ce  nioaastère,  qui  resla  dnns  l'absolue  dé|)endance  des  vicomics  de  Thouars, 
fut  par  la  sulle  conuu  sous  le  aoai  de  Saint-Jean  de  Bonnevul. 


GUILLAUME  FFER-A-BRAS 


toy 


qualité  de  suzeraîn,  donna  son  consenlement  à  cette  aliénation  et 
mônioil  s'enlremit  poiirohlenir  du  roi  son  autorisation  suprême  ; 
Lotliaire  se  rendit  à  t'oitiers,  où  le  comte  d'Anjou  vint  lui  pré- 
senter sa  requête,  le  fO  janvier  973,  et  là  le  roi  fiL  délivrer  un 
diplôme  par  lequel  il  donnait  gracieusement  son  assentiment  à 
toutes  les  conventions  conclues  entre  les  parties  (t). 

Il  semble  que  Fier-à-Bras  ail  été  destiné  à  subir  toute  sa  vie 
la  pressante  influence  de  son  entourage.  Jeune  homme,  c'était 
son  oncle  J->l>le  qui  gouvernait  en  son  lieu;  plus  Lard,  ce  fut  sa 
femme  qui  faisait  exécuter  par  lui  les  décisions  qu'elle  avait  pri- 
ses. Les  premiers  actes  auxquels  il  ait  attaché  son  nom  sont  des 
témoignages  de  bon  vouloir  k  l'égard  de  particuliers  ou  des  géné- 
rosités envers  des  élablissemenls  religieux  ;  ils  consistent  en  gé- 
néral dans  des  concessions  en  main  ferme,  faites  h  des  personnes 
qui  lui  sont  spécialement  recommandées^  de  domaines  dépendants 
de  quelqu'une  des  abbayes  de  la  région  à  charge  de  leur  payer, 
en  signe  de  sujétion,  quelques  sous  de  cens,  généralement  cinq  ; 
de  967  a  975,  on  en  relève  presque  chaque  année  dans  les  cartu- 
laires(2). 

De  toulcsces  libéralités  la  plusimportante est  celle  par  laquelle 
Guillaume^  prenant  dans  l'acte  le  titre  de  duc  de  toute  la  monar- 
chie des  Aquitains,  fit  don  à  son  fidèle  Bérnerroi,  à  la  femme  de 
celui-ci  et  à  deux  de  leurs  successeurs,  après  leur  décès,  de  la 
chapelle  de  Saint-Denis  de  Jaunay  avec  toutes  ses  dépendances, 
à  charge  de  lui  payer  une  redevance  annuelle  de  cinq  sous  h  la 
Toussaint,  Non  seulement  le  duc  ordonna  à  Boson,  chef  des  scri- 
bes du  chapitre  calhédral  de  Saint-I'ierre,  de  rédiger  celte  main- 
ferme,  mais  encore  il  apposa  lui-même  sa  croix  au  bas  de  l'acte 


(i)  Gallia  Christ.,  II,  cot.  306,  iM.  Lot,  qui  coafoad  l'abbaye  de  Saint-Jeaa  de 
lk>OQeval  avec  celle  de  Bunncvaux,  près  Poiliers,  dil  que  l'aclc  de  fondalion  de  Bon- 
pcva!  est  bien  su?pcct  {Lfs  tlettn'ers  Carolingiens,  p.  7O).  Peut-élre  a-t-il  élé  quel- 
que peu  retouché,  mats  on  n'ea  doit  pas  moius  considérer  les  clauses  comme  exactes 
el  il  contient  des  iadic.tttûns  diplomuttques  qu'ua  faussaire  postérieur  n'aurait  pu 
iiuagincr,  telles  que  la  meûtion  de  la  présence  de  (jibouin,  évéque  de  Ghâlons-sur- 
Marne,  qui  accompagnait  ordloaircrnenl  Lolhaire  dans  ses  voyag^es  (Voy.  Lot,  pp. 36, 
59 el  9a.) 

\2)  Voy.  Rédel,  Doc.  pour  Saint-llilaire,  I,  pp.  30,  4o,  4a.  4i».  46  et  48  (actes  de 
967,  qOij,  970,  974.  v-ers  974  et  97a);  A.  Richard,  Chartes  de  Saint-Maixent,  I,  p, 
53  (acte  de  968);  D.  Funlencau,  XIH,  p.  92  {acte  de  janvier  97/1  pour  Snint-Jeaa 
d'Angcly). 


LES  COMTES  DE  POITOU 

et  le  fit  reconnaître  par  la  nombreuse  assistance  qui  l'entourait; 
à  la  suite  du  seing  du  comte  soûl  en  eiïet  mentionnés  C(?iix  de  la 
comtesse  Emma,  de  leui-  liis  Guillaume,  encore  tout  enfant,  de 
Gilbert,  évèquo  de  Poitiers,  de  Savari,  trésorier  do  Sainl-liilaire, 
de  Frogier,  abb6  de  Saifit-Michel  en  Lherm,  de  I5oson  et  de  Main- 
gaud,  archidiacres,  de  Seguin,  abbé  de  Notre-Dame-la-Grande, 
de  Constantin,  abbé  de  Saint-Lîgaire,d'Isembert  de  Gliâlelaillon  et 
de  son  fils  du  même  nom,  de  Manassé,  son  frère,  dWrnoul,  abbé 
de  Saint-Jouin-de-Marnes,  d'Airaud,  vicomte  de  Châlellerault, 
d'Aimeri,  vicomte  de  Thouars,  d'un  autre  Aimeri,  peut-être  son 
fils,  dont  le  nom  vient  immédiatement  après  celui  du  jeune  («uil- 
laume  et  qui  élait  vraisemblablement  son  compagnon  de  jeux, 
de  (Jhâlon,  vicomte  d'Aunay,  de  Heuaud,  le  viguier,  et  de  Gerore, 
le  veneur.  Cet  acte,  qui  donne  une  idée  de  raffiaence  de  person- 
nages importants  qui  se  rendaient  auprî^s  du  comte  de  Poitou 
lors  de  la  tenue  de  ses  plaids,  est  du  mois  de  juin  974  ou  975  (1). 
Eble,  le  pieux  et  sage  conseiller  de  Fier-à-Bras,  n'assistait  pas 
(1  celte  assemblée,  un  grave  événement  venant  à  ce  moment  même 
de  troubler  sa  vie.  Possesseur  des  abbayes  de  Saint-Maixenl  et 
de  Saint-Michel  en  Uierm  en  Poitou,  de  celle  de  Soligiiac  en  Li- 
mousin, de  l'évèché  de  Limogeseldela  trésorerie  de  Sainl-llilaire 
de  Poitiers,  il  aurait  pu,  comme  tant  de  hauts  dignitaires  ecclé- 
siastiques de  l'époque,  vivre  en  grand  seigneur  terrien,  plus 
occ;^pé  des  choses  mondaines  que  de  celles  du  ciel,  ainsi  que  s'ex- 


(i)  Uesty,  ItfsL  des  comfe.s,  preuves,  p.  2()0 ;  Ciirl.  de  Bourg'ucil,  p.  ^3.  Les  ren- 
vois fails  au  cartulaire  Je  Bourifueil  se  rapportenl  au  vnlumc  appelé  par  Salmrm  le 
carluJairc  Je  D.  Fouquct  el  <)tïi  ea  ]8(J8  était  en  possession  de  M.  l'ablié  Goupil  Je 
Boinllé  à  Uouryueil.  Ccl  acte  est  ainsi  daté  dans  lo  carlulairc:  nnna  XL  régnante 
rege  Lolharùi.  Il  y  «  une  erreur  manileslc  Jniis  le  nombre  ci-dessus  indiqué  des 
années  du  rèi^ac  de  Loihaire  ;  ce  prince jjayant  succédé  à  son  père  le  lo  septembre  i)54 
et  é(aul  mon  le  2  mars  98C,  n'eut  «pic  IreiHc-deuv  ans  de  règue.  Bcsly,  supposant 
ipic  le  second  cliiiïrc  de  îa  date  de  la  cliiirtcdc  lîouri^ucil  devait  être  uo  X,  transfor- 
mée en  L  ywr  le  copiste  du  cartulaire,  pliti;a  ccl  nclc  en  97')  ;  en  le  faisant  il  cunmiet- 
lait  une  léiyëre  erreur,  car  le  mois  de  juin  de  t'aunée  y7!>  correspond  à  la  xxi*  année 
du  règne  de  Lolliaire.  C'tst  puurlant  cette  (î:ile  <|uc  nous  adoplonH  et  nous  ne  noua 
charg-eoDS  pas  d'explî([uer  coriuneol  le  sciibe  du  cartulaire  a  pu  écrire  XL  au  lieu  de 
XXI,  mais  le  fait  ne  nous  en  paraît  pas  moins  rcrtain.  Tous  les  synchronisnics  que 
fournissent  les  nombreux  témoins  de  l'acte  conviennent  à  celte  année,  et  particuliè- 
rement celui  tiré  de  In  présence  de  l'évi^qiie  Gilbert  qui,  selon  la  chronique  de  Sainl- 
Maixeul  (p.  38iK  succéda  à  Pierre,  évéque  de  Poilicrs,  dans  celte  année  975;  nous 
rejetons  donc  sans  hésiler  les  années  r)8u,r)83  clmi^me  (jt^j.tjue  l'on  a  succcssiv^ement 
attribuées  à  cel  acte,  el  contre  chacune  desquelles  il  y  a  lieu  de  présenter  de  graves 
objectioos. 


GnLLAUME  FIER-A-BRAS 


log 


prîmaienl  ces  mômes  personnages,  alors  qu'ils  élaienl  touchés  de 
la  grâce  ou  qu'ils  succombaient  sous  le  poids  des  remords  causés 
par  les  trop  nombreux  actes  de  violence  ou  de  rapine  qu'ils  étaient 
sujets  à  commetlre,  mais  il  était  pourvu  de  sentiments  véritable- 
ment chrétiens,  et  il  mil  sa  conduite  en  rapport  avec  eux;  dès 
lors,  commonçail  à  se  produire  ce  mouvement  religieux  qui  se 
dessina  plus  vivement  par  la  suite  et  qui  tendait  à  la  réforme  des 
établissements  où  la  discipline  s'était  relâchée  par  TefTel  des 
invasions  normandes  et  d'un  état  de  guerre  permanent.  Eble 
sentit  qu'il  ne  lui  était  pas  possible  de  remplir  avec  exactitude 
les  devoirs  qui  lui  incombaient  h  l'égard  des  diverses  charges 
dont  il  était  pourvu  ;  il  abandonna  la  plupart  de  ses  dignités  et  ne 
conserva  véritablement  que  l'administration  de  Saint-llilaire, 
dont  l'exercice  lui  était  facilité  par  suite  de  l'obligation  où  il  se 
trouvait  de  faire  de  fréquents  séjours  à  Poitiers  pour  assister 
aux  conseils  du  comte;  ailleurs,  il  s'était  ctioisi  des  coadjuleurs; 
on  en  connaît  un  pour  Saint-Maixent  dès  942,  on  en  trouve  à 
Saint-Michel  en  97i  et  enfin,  à  Limoges,  il  avait  fait  nommer, 
assurément  par  le  duc  d'Aquitaine,  un  chorévêque  du  nom  de 
Benoit,  élevé  par  lui  dès  Tenfance,  et  qui, par  TefTelde  ce  choix, 
devenait,  ainsi  qu'il  le  désirait,  son  successeur  désigné  (1).  Au 
mois  de  juin  974,  Benoît  se  trouvait  aux  côtés  d'Kbte  à  Saint- 
Hilaire  de  Poitiers  en  compagnie  des  deux  abbés  sulTraganls  de 
celui-ci,  Guiberl  et  Frogier.  Or,  il  advint  qu'une  guerre  éclata 
entre  Géraud,  vicomte  de  Limoges,  el  Boson  dit  le  Vieux,  comte 
de  la  iMarche.  Ce  dernier  se  préparant  à  faire  le  siège  du  chfkteau 
de  Brosse,  une  des  principales  forteresses  du  vicomte  de  Limoges, 
qui  lui  était  advenue  par  son  mariage  avec  Holhilde,  héritière 
du  vicomte  de  Brosse,  envoya  son  fils  Hélie,  comte  de  Périgueux, 
auprès  du  duc  Guiilaume  pour  le  décidera  faire  campagne  avec 
lui,  mais  malgré  les  présents  dont  il  avait  accompagné  sa  requête, 
llélie  échoua  dans  sa  négociation.  On  peut  croire  qu'Eble  ne  fut 
pas  étranger  à  cette  détermination  et  qu'il  prit  parti  pour  son 
suppléant  au  siège  de  Limoges,  le  chorévêque  Benoît,  qui  favorisait 


(i)  A.  Richard,  Charte*  de  Sainl-Mai.cent,  iolrod.,  I,  p.  ucvl;  Chron.  d'Adémar, 
p.  147;  Chron.  de  Saint-Martial  de  Limoges,  p.  i45)  Rédel,  Doc.  poar  Sainl- 
JJiluire,  I,  p.  ^Q. 


LES  COMTES  DE  POITOU 


le  vicamlc.  Les  Iroupes  de  Géraud  commandées  par  son  fiis  Guy, 
secondées  par  les  gens  d'Argenton,  cnlrèrent  en  lulle  avec  les 
Marcliois,qiii  ravageaient  le  pays  de  Saint-lienoîl-du-SauU,el  les 
repoussèrent  (I).  Ilélie,  furieux  de  son  insuccès,  s'en  vengea  sur 
l'évêque  ïîenoît;  celui-ci  se  trouvait  à  Poitiers  au  mois  de  mars 
97()  et  y  avait  assisté  à  l'acte  solennel  de  raiïranchissement  d'un 
serf  du  domaine  d'Hl)le,  fait  par  ce  dernier  sur  la  requête  des 
chanoines  de  Saint-Milaire  (2).  Il  s'en  retournait,  sans  doute  ù 
Limofîes,  quand  il  fui  pris  par  llétie,  qui  lui  fil  crever  les  yeux; 
Benoît  ne  put  résister  à  ce  cruel  supplice  et  succomba  a  ses  souf- 
frances (3).  Eble,  profondément  affligé  de  ce  malheur  auquel  il 
avait  peut-être  inconsciemment  contribué  en  détournant  son  ne- 
veu de  s'allier  avec  le  comte  de  la  Marche,  tomba  dans  une  mala- 
die de  langueur  dont  il  iiiouruL  le  26  février  977  dans  t'abbaye 
de  Saint-Michel  eu  Lherra  où  il  s'était  retiré  (4). 

Le  chûtiment  des  coupables  ne  s'était  pas  fait  attendre  jusque- 
là.  Fier  à-Bras,  justement  indigné  de  leur  conduite  atroce,  unit 
ses  forces  à  celles  du  vicomte  de  Limoges  qu'il  chargea  spéciale- 
ment de  tirer  vengeance  de  l'atleulat  commis  sur  l'ami  et  l'auxi- 
liaire de  son  oncle.  Dans  un  premier  engagement  Ilélie  fut  vain- 
queur, mais  lors  d'une  seconde  rencontre  Guy,  le  fils  du  vicomte 
de  Limoges,  triompha  de  lui  et  le  fit  prisonnier  avec  son  frtre 
Audebert.  Ilélie  fut  enfermé  dans  le  châleau  de  Monlignac  el 
devail',en  punition  de  son  crime,  avoir  les  yeux  crevés;  il  réussit 
à  s'échapper,  mais,  s'élant  rendu  en  pèlerinage  à  Home  pour 

(i)  De  Certain,  Miracles  de  saint  Benoit,  p.  i  nj. 

(2)  Hédel,  Doc.  pour  Sainl-l/ii(tire,  I,  p.  fit. 

(3)  Chroit.  tl'Adéinar,  p.  147.  l-.e  citrouiqueur  ne  dit  pas  quel  fui  le  motif  qui 
poussa  le  comlc  de  IVrigueux  à  faire  subir  A  Bcnoîl  ce  cruel  supplice.  M.  de  Las(ey- 
vm  [Etude  sttr  les  vomies  de  Limoges,  p.  Si)  émet  la  supposilioD  qu'IIéJie  voulait 
pcut-élrc  réserver  !e  sièjçe  de  Limo^-es,  après  la  dispnrilioo  d'Eble,  h.  son  jeune  frère 
Maclin,  qui  fut  plus  lard  évi' [ue  de  r*ériiîueu.v;  ce  calcul  est  possible,  maïs  aussi 
bieu,  il  n'y  a  pcut-élre  pas  lieu  d'en  chercher  si  loniç  et  ne  doit-on  voir  dans  l'acte 
d'Fléltc  que  ta  Pcroce  manifestation  d'uu  caractère  barbare, 

{'1)  Chron,  iVAdi'iiiar,  pp.  i/|7-i;)0.  J/obituûirc  de  l'abbaye  de  Sainl-Maixent  (A, 
flichard,  C/iarli's  'de  Saiui-Maixeiif,  II,  p.  3i5)  indique  au  2G  février  la  déposition 
(la  mort)  de  l'évêque  Eble;  la  date  de  J'aniice  est  inconnue,  mais  noua  établissons  plus 
loin  (page  ni,  noie  2)  qu'elle  répond  A  l'année  577  au  plus  tôt.  N'ayant  pas  eu  à  * 
noire  disposition,  en  188O,  les  élémcnls  d'information  que  nous  possédons  aujoor. 
d'bui,  nous  avions  alors  commis  une  lè«;èrc  erreur  {Charles  de  Sainl-Mnixeuf^ 
iutrod.,  j),  i.xvi)  en  assig-nanl  la  mort  d'Eble  j»  l'année  976,  d'après  un  documeal  dont 
nous  leuoQs  aujourd'hui  l'ÏDdication  pour  inexacte. 


* 


4 


GUILLAUME  FIER-A-BRAS 


soUiciler  son  pardon  auprès  du  pape,  il  mouruL  en  roulft,  Quanl 
à  Audebert.  il  fui  lon^lemps  retenu  dans  la  lour  do  la  cilé  de 
Limoges,  dont  il  ne  sorlil  que  pour  épouser  Auinodi^  la  sccur 
du  vicomte  fiuv.  Il  restait  encore  un  troisième  IVère,  Josherl, 
sans  doute  le  plus  criminel,  (auteur  direct  de  la  mort  de  lîenoll  ; 
H  s'était  réfugié  auprès  de  Renoiil,  frère  de  Guillaume  Taittefer, 


ilèi 


alors 


comte  d'An^uuieme,  qui  coniesiaii  alors  a  son  neveu  Arnau* 
Manzer,  fils  naturel  de  Taillel'er,  la  possession  du  coraLé.  Josbert 
fut  fait  prisonnier  par  Arnaud,  qui,  te  considérant  comme  l'etmc- 
mi  personnel  du  comte  de  Poitou,  le  lui  livra.  .losbert  fut  donc 
transféré  à  Poitiers  et  Fier-ù-Bras,  par  application  de  la  loi  du 
talion,  lui  fil  crever  les  yeux  (1),  Ces  actes  de  barbarie  semblent 
tout  naturels  aux  gens  de  l'époque;  il  n'y  a  pas  dans  les  chroni- 
queurs de  cris  d'indignation  contre  de  semblables  procédés  qui 
témoignent  de  la  sauvagerie  dont  faisaient  preuve  dans  leurs 
guerres  privées  tous  les  seigneurs  que  la  passion  du  lucre  ou  les 
motifs  les  plus  futiles  jetaient  à  chaque  instant  les  uns  contre  les 
autres  ;  nous  ne  pouvons  dire  qu'une  chose  pour  excuser  le 
comte  de  F'oitou  (2),  c'est  qu'il  était  de  son  temps. 

11  ne  prit  pas  personnellement  part  à  la  guerre  avec  les  comtes 
de  la  Marche  ;  il  était  plus  occupé  de  ses  plaisirs,,  laissant  à  son 

(i)  Chron.  (TAJéitiar,  pp.   1-^8,  i5o. 

^2)  Aucun  des  évriiemciils  ipic  nous  veuona  de  rapporter  n'est  daté,  sauf  toutefois 
ht  mort  du  comle  Hcnoul,  sur  tni)uellc  ou  va  revenir.  Pour  plao«r  les  fnils  dans 
leur  ardre  vi-rilatilc,  il  n  l'allii  recourir  à  des  syachroiiisines.  L'cvèi]ue  ISenoîl 
était  vivant  la  \ingt-deuxièiue  année  du  rèi^.je  de  LoUiaire  (entre  le  loseplcn^bre 
975  et  le  10  seplembre  9761,  ce  qui  est  ctalili  par  une  charte  du  carlulaire  de  Sainl- 
Cyprien,  où  00  le  voit  vendre  à  celte  abbaye,  pour  la  somme  de  200  sous,  l'alleu 
de  Moolpalais,  sis  dans  le  pays  de  Thouars  (Hédcl,  Cait.  dr  S<iinl-Cijprifn,  p.  lu). 
A  cet  acte  assistent  te^  vicomtes  Arberl,  Chàlun  et  Ralnaud,  donL  la  présence 
implique  à  Poiiiers  une  rcuuion  qui  ne  peut  être  qu'un  plaid  du  comte;  or,  au  mois  de 
mars,  sous  le  rès;ne  de  Lolhaire,  llcnoil  se  trouve  dans  cette  ville  et  est  présent  à 
l'afTraachissenirnt  Fait  par  Ehie  du  serf  Duraud,  auquel  assiste  aussi  Gilbert, évèquc  de 
Poitiers  iRcdel,  Dec. pour  Sainl-Hilatre,  I,  p.  50  ;  comme  Gilbert  uc  fut  élcvêau  pon- 
tificat qu'en  975  (Çhron.ite  Saint-A/iiijcent,p.  38 1),  il  en  résulte  que  cetlccbnrlcd'afï'raQ- 
cbissement  doit  être  placée  au  mois  de  mars  976,  époque  où  l'on  a  la  cerlîtude  de 
l'existence  de  Benoit.  Le  supplice  et  la  mort  de  celui-ci  sont  donc  postérieurs  ù  ce  mois 
de  mars  976,  mais  ne  scmbleul  pas  pouvoir  dépasser  le  mois  de  juillet  de  celte  année 
si  l'on  s'en  rapporte  à  la  chronique  d'AngouIcmc.Ce  document  apprenti,  en  cfTcr, 
que  Renoul,  comte  d'Anijoutéme,  l'un  des  complices  derallental  connais  sur  lieaoit, 
fut  tué  le  G  des  calendes  d'août  (27  juillet)  973  [Citron.  Engolixmense,  p.  9).  Evi- 
demment, cette  date,  rappruchéc  des  faits  énumérés  plus  haut,  est  inexacte,  mais  Ter- 
reur qu'elle  renferme  peut  être  Fuicilcinenl  corrigée  cl  doit  simplement  consister  dans 
l'omiasion  d'un  chiffre  à  la  lia  de  la  aunaéralion,  ce  i]ui  fait  qu'un  doit  lire  dccccuucvi 
au  lieu  de  dccccucxt. 


lia  LES  COMTES  DE  POITOU 

oncle  le  soin  d'adminislrer  son  comié  de  Poitou  eises  possessions 
direoles.  La  chasse  avait  pour  lui  aulremeiil  d'allraits,  et,  ne  se 
contentant  pas  des  vastes  forêts  qui  envîromiaienl  Poitiers  et  qui 
lui  fonl  encore  une  ceinture  allrayante,  il  avait  été  chercher  un 
autre  théâtre  pour  se  livrer  à  son  divertissennenl  favori.  Son 
choix,  qui  atteste  la  tranquillité  dont  jouissait  alors  le  Poitou, 
s'était  particulièrement  fixk  sur  un  point  éloigné  de  sa  résidence 
ordinaire,  l'Ile  de  Maillezais,  perdue  dans  les  marais  de  la  Sèvre 
et  de  l'Aulise.  Celle  île,  couverle  de  bois,  était,  de  par  sa  silualion, 
ahondanimenl  pourvue  de  toutes  sortes  de  gibiers;  il  y  avait  été 
construit  unchâteau-fort,  qui  protégeait  celle  région  isolée  contre 
les  incursions  de  pirates  ou  de  bandils,  mais  qui  fut  surtout  uti- 
lisé par  (Guillaume  comme  rendez-vous  de  chasse.  IJn  jour,  pen- 
dant une  partie  qu'y  faisait  te  comte  avec  ses  fidèles,  l'un  d'eux, 
(iaucelme,  poursuivant  une  laie,  la  trouva  réfugiée  dans  les  ruines 
d'une  église,  sans  doute  détruite  par  les  Normands  qui  avaient  à 
diverses  reprises  établi  leurs  repaires  dans  ces  lieux  sauvages  et 
presque  inhabités.  Ou  n'y  voyait  alors  qu'une  peuplade  compo- 
sée de  gens  II  moitié  libres,  des  colliberts,  anciens  colons  romains 
établis  dans  cette  région,  et  qui,  par  suite  de  leur  isolement  et 
des  maux  qu'ils  avaient  soufterls,  étaient  retombés  dans  la  bar- 
barie ;  en  particulier,  leur  dévotion  envers  la  pluie,  la  bienfai- 
trice de  leur  pays,  attestait  la  disparition  de  toutes  croyanceschré- 
liennes  et  peut-être  un  retour  vers  celles  qui  auraient  été  prati- 
quées par  leurs  ancêtres.  Cette  situation  e\|iliquait  l'abaiulou 
de  l'édifice  religieux  rencontré  par  Caucelme  ;  la  comtesse,  qui 
accompagnait  son  mari  dans  ses  déplacements,  fut  vivement  frap- 
pée des  circonstances  qui  avaient  amené  cette  découverte  et  elle 
décida  Fier-à-Bras  non  seulement  ;i  relever  les  murailles  de  l'é- 
glise, mais  encore  à  établir  en  ce  lieu  un  monastère  dont  les 
hôtes  célébreraient  le  service  divin  pendant  le  séjour  des  comtes 
dans  ces  parages.  Les  travaux  commencèrent  bientôt,  mais  alors 
qu'ilsétaient  eu  train  il  survint  un  grave  événement  qui  en  arrêta 
pour  quelque  temps  l'exécution  (0. 


(j)  Lahhc,  Noua  bibLman.,  II,  p.  224«  Ces  faitselceux  qui  vont  suivre  aonlrapporléa 
dans  un  ialércssuul   liistorlquc  de    l'abbaye  de  Maïllezais,  ijuc  rédigea  l'un  des  reli- 


GUILLAUME  FIER-A-BR\S 


ii3 


La  mort  d'Rhte  auieiia  un  {j^rand  changement  dans  les  liabilu- 
des  du  comte;  it  lui  faltut  gouverner  ses  étais,  les  parcourir  en 
tous  sens  pour  y  maintenir  la  tranquillité  et  prendre  part  lui- 
même  à  des  expéditions  guerrières  donl  jusque-là  il  avait  pu  lais- 
ser la  direclion  h  son  oncle,  comme  le  l'ut  la  campagne  contre  les 
comtes  de  la  Marche.  Après  la  mort  d'Alain  Barbe-Torle  les  rap- 
ports s'étaient  lendusenlre  les  comtes  de  Poitou  et  ceux  de  Xanles 
et  Fier-à-Bras  avait  à  veiller  sur  ses  frontières  de  Bretagne  ;  or, 
un  jour  qu'il  revenait  d'une  expédition  dans  ces  régions,  il  accepla 
l'hospitalité  du  vicomle  de  Thouars,  qui  le  reçut  grandement; 
durant  les  fêtes,  le  comte  s'éprit  d'une  jeune  femme  de  la  famille 
vicomtale  et  noua  avec  elle  des  relations  adultères  (1).  Emma  n'a- 
vait point,  en  ces  matières,  la  lolérance  que  l'on  constate  maintes 
fois  à  celte  époque  et  (pic  l'on  pourrait  même  dire  avoir  été  dans  les 
mœurs  courantes;  elle  reprocha  vivement  à  son  mari  la  conduite 
qu'il  tenait;  celui-ci  nen  lînl  compic  et  continua  sa  liaison  avec 
la  vicomtesse,  qu'il  garda  môme  auprès  de  lui.  Emma  jura  de  se 
venger.  Un  soir  qu'elle  voyageait  dans  le  pays  de  Talmond,  elle 
rencontra  sa  rivale  sur  la  roule  ;  se  précipitant  sur  elle  avec  rage, 
elle  la  renversa  de  cheval  et  l'abreuva  d'outrages,  puis  elle  l'a- 
bandonna aux  gens  de  sa  suite  qui,  pendani  toute  la  nuit,  abusè- 
rent d'elle.  Mais  quand  le  calme  fut  revenu  dans  ses  esprits,  la 
comtesse  envisagea  les  conséquences  de  son  acte  de  folie  et  elle 
comprit  qu'elle  avait  tout  à  redouter  de  la  colère  de  son  mari 
qu'elle  connaissait  bien.  Profitant  de  la  nuit,  elle  partit  avec  une 
pelite  escorte  de  gens  dévoués  et  finit  par  gagner  son  cliclleau  de 
Chinon,  où  elle  savait  trouver  un  abri  sur.  Fier-à-Dras,  furieux, 


gteo3c  de  ce  monîisière,  nommé  Pierre,  vers  to6o,el  qui  a  élé  public  par  Liibl>e  (tYonu 
hibl.  mun..  Il,  pp.  222  h  a.lS).  Bcsiy,  i|tii  nvnil  Recouvert  le  manuscril  oriçriiial  dr  CH 
écrit  dans  la  bibliolbèiiuc  de  Mnillczais,  en  tîl  de  lari^es  extraits  qu'il  itisém  dann  les 
preuves  de  son  Histoire  de»  eofiites  de  Poitou,  mnis  il  n'utilisa  pas,  dans  le  cours  de 
»on  œuvre,  ce  qui  .^c  rapportait  à  Fier-à-Uras,  le  trouvant  sans  doute  peu  honorable 
pour  1.1  lurmoirc  de  ce  comte;  nous  ne  part^srcons  pas  son  scrupule  et,  comme  le  récit 
de  Pierre  de  .Mailleziiis  se  trouve  géncralentcol  d'accord  avec  la  chroooloijie  fournie 
parles  textes  authentiques  que  nous  poisédons,  noua  lui  avons  emprunté,  après  avoir 
collatîonaé  avec  soin  son  texte  sur  rorig'inal(Bibl.  Nat.,  niss.  latin,  a"  4^0-)«  tout  ee 
qui  peut  écbirer  l'histoire  de  nos  comtes  en  nous  tenant  touteFois  en  gnrdc  contre 
les  c5cagératioas  ou  les  ijuclques  erreurs  que  l'auteur  a  pu  commettre  dans  la  relation 
de  r^tilK  remonl.int  .1  prôs  d'un  si»-cle. 
(1)  Voj.  ArrE."«i>ioj   III. 

8 


n4 


LES  COMTKS  DE  POITOU 


ne  pouvant  se  venger  sur  sa  femme  qui  lui  échappait  par  sa  fuite 
et  par  l'assistance  qu'elle  recevait  de  son  frère,  le  comte  de  Blois, 
s'en  prit  à  l'objet  de  ses  afieetions  :  il  ordonna  d'anôanlir  tous  les 
travaux  entrepris  à  Maillezais,  tant  sur  son  ordre  que  sur  celui 
delà  comtesse;  un  chevalier  de  grand  renom,  Foulques,  frère 
d'Hugues,  comte  du  Mans,  se  chargea  de  cette  besogne  et  en  fut 
richement  récompensé.  11  reçut  entre  autres  la  vaste  terre, située 
h  six  milles  de  Fontenay,  comprenant  trois  églises,  celles  de 
Saint-Pierre  de  Marsay,  de  Sainle-Hadegonde-la-Vineuse  et  de 
Saint-Martin  de  Fontaines  avec  quinze  villas,  qui  provenait  du 
douaire  constitué  h  Emma(l),  puis  d'autres  domaines,  sis  aux 
portes  de  Poitiers,  que  Fier-à-Bras  enleva  aux  chanoines  deSainl- 
llîlaire,  et  en  parliciilier  la  moitié  de  la  cour  de  Vouzaille. 

11  estasse/,  difficile  de  préciser  l'époque  où  se  produisit  la  sépa- 
ration violente  entre  le  comte  de  Poitou  et  sa  femme;  toutefois, 
elle  paraît  avoir  suivi  de  près  la  mort  d'Eble.  A  l'appui  de  cette 
opinion  on  peut  tirer  un  indice  de  ce  fait  que,  de  975  à  985,  on 
ne  trouve  dans  les  chartes  poitevines,  et  particulièrement  dans 
celles  de  Sainl-Ililaire,  ofi  jusqu'alors  le  nom  de  Fier-à-Bras  se 
retrouve  presque  tous  les  ans,  aucune  trace  du  comte  qui  devait 
se  tenir  éloigné  de  Poitiers.  Sa  présence  au  don  de  marais  salants 
qu'un  diacre  du  nom  deBoson  fil  en  avril  081  à  l'abbaye  de  Sainl- 
Jean-d'Angély,  où  il  apparaît  entouré  du  comte  d'Anjou,  des 
vicomtes  d'Aunay  et  de  ChâLelleraull,  ne  peut  que  corroborer 
celte  manière  de  voir  (2). 

Ce  n'est  pas  en  qualité  de  simple  visiteur  que  Gooiïroi  Grise- 
gonelle,  comle  d'Anjou,  se  trouvait  k  cette  époque  auprès  du 
comlede  Poitiers.  Il  était  venu  faire  son  service  de  plaid,  service 
qui  devait  avoir  lieu  à  des  intervalles  réguliers  et  auquel  étaient 
tenus  les  grands  vassaux  du  comte.  Les  chroniqueurs  ne  nous  ont 
pas  appris  à  quelle  époque  s'étaient  établis  ces  liens  étroits  de 
dépendance;  toutefois  on  peut  assurer  qu'ils  sont  antérieurs  àl'an- 


(i)  Labbe,  A'ona  hihl .  inan.,  U,  p.  225.  Pierre  de  Maillezais  ne  donne  pas  le  nom 
de  l'exécuteur  de  la  vengeance  de  Fier-à-Bras,  muis  celui-ci  ressort  de  toute  évi- 
dence de  deux  actes  qui  moiitrenl  Fouti]ucs  en  possession  do  partie  du  douaire 
d'Emma  (A.  Uîcliard,  Charles  de  Saint- Mauvent,  1,  p.  77  ;  Besly,  IIisl.  des  comtes, 
preuves,  p.  27^^ 

(u')D,  Fouleneiiu,  XI]I,  p.  92. 


GUILLAUME  FIER-A-imAS 


ttS 


née  975  (1).  Les  possesseurs  du  coinlé  d'Anjou  ne  s'étaient  pas 
conlenlés  de  jouir  du  mince  lorriloire  qui,  d'ancienneté,  faisait 
partie  de  leur  domaine  sur  la  rive  gauche  de  la  Loire,  ils  avaient 
de  bonne  heure  cherché  à  étendre  de  ce  calé  leur  aulorilé  au 
détriment  du  Poitou  ou  de  la  Bretagne  qui,  depuis  Barhe-Torle, 
dominait  dans  les  Mauges.  Foulques  le  Bon,  père  de  Grisegonelle, 
y  était  déjà  possessionné,  car  il  avait  enlevé  aux  moines  de  Saint- 
Aubin  d'Angers  le  domaine  ou  cour  de  Méron,  situé  en  Poitou, 
qui  leur  avait  été  donné  par  Pépin  le  Bref  ;  pour  pouvoir  agir 
ainsi,  il  fallait  que  la  région  où  se  trouvait  Méron  fût  sous  son 
absolue  domination  et  il  en  était  pareillement  au  temps  de  son 
successeur,  qui,  en  966,  restitua  ce  domaine  aux  moines  de 
Saint-Aubin  (2).  Mais,  soit  que  Grisegonelle  ne  se  soit  pas  con- 
tenté de  jouir  des  usurpations  commises  par  son  père,  soit  que 
Fier-k-Bras,  poussé  par  son  oncle,  ait  essayé  de  rentrer  en  pos- 
session des  territoires  qui  lui  avaient  été  enlevés,  une  guerre  avait 
éclaté  entre  les  deux  comtes.  Selon  les  chroniques  angevines,  Grise- 
gonelle aurait  envahi  le  Poitou,  pris  le  château  de  Loudun,  défait 
les  troupes  du  comte  au  lieu  dit  les  Roches,  et  les  aurait  poursui- 
vies jusqu'à  Mirebeau  (3),  tandis  que  les  chroniqueurs  poitevins, 
au  contraire,  rapporlent  que  Fier-à-Bras  vint  promptement  à 
bout  de  son  adversaire  (4).  Les  deux  récits  ont  la  môme  conclu- 
sion, îi  savoir  :  que  le  comte  de  Poilou  donna  en  bénéfice  à  celui 
d'Anjou,  Loudun  et  plusieurs  autres  localités  dont  Mirebeau  fut 
sans  doute  une  des  principales,  mais  si  pourles  Angevins  cet  acte 
apparaît  comme  la  conséquence  de  la  défaite  du  comte  de  Poitou, 
il  a  pour  les  Poitevins  le  caractère  d'un  acte  dépure  bienveillance. 
Quoi  qu'il  en  semble  au  premier  abord,  cette  dernière  version 
est  la  plus  vraisemblable.  Si  le  comte  d'Anjou  avait  acquis  par 
droit  de  conquête  des  territoires  aussi  rapprochés  de  Poitiers 
que  l'est  le  Mirebalais,  leur  possession  aurait  été  l'occasion  de 


(i)  l^  fnil  de  la  détenlion  par  le  comte  d'Anjou  des  ég'Iises  de  Foye,  de  Misse  et 
de  Chava^né  en  Poilou,  doot  il  s'était  dessaisi  en  faveur  du  vicomte  de  Thouars 
avant  973,  en  est  un  téraoiçnaçc  certain.  (Voy.  plus  haut,  pa^c  iu6.) 

(3)  Mibille.  Inlrod.  aiu:  rhron.  d' Anjou,  p,  lxvui,  note  i, 

(3   iMarchegay,  Chron.  (VAnjoUy  p.  376,  hist,  de  Foulque  Ucchin. 

(4j  Marcliegay,  Chron.  des  églises  d^  Anjou,  p.  384,  Sainl-Maixcnl  ;  Chron.  d'A- 
dimar,  p.  iSa. 


LES  COMTRS  DE  POITOU 

lulles  conlinuclles  outre  In  Poiloii  el  r.Vnjotj,  landis  qu'à  parlir 
de  ce  moment,  et  pi*nd.inl  d»*  longues  années,  la  paix  ré^ma  entre 
les  deux  pays;  d'ai(tr<'  pari,  l'acle  volonlairc  de  Fier-ii-Bras  élail 
loulà  fait  dans  les  pratiques  de  l'époque,  pratiques  si  détestables 
au  point  de  vue  politique,  qui  semblent  établir  que  l'iniportance 
d'un  grand  seigneur  f»^.odaldevail  sejuger  à  la  puissance  deses  vas- 
saux. Assurément,  si  ceux-ci  avaient  toujours  rempli  h  l'égard  de 
leur  suzerain  les  obligations  auxquelles  les  astreignait  leur  vassa- 
lité, la  situation  déco  dernier  n'aurait  pu  que  grandir,  mais  quand 
le  seigneur  n'était  pas  personnellement  assez  puissant  pour  con- 
traindre ses  lioaimcs  liges  à  s'acquitter  de  leurs  devoirs  envers 
lui,  ils  les  n6gligeai''nt  ou  s'en  airranchissaienl  ;  telle  élait  la 
situation  du  roi  de  France  par  rapport  à  ses  grands  vassaux,  telle 
devint  celte  du  duc  d'Aquitaine  vis-fi-vis  des  siens.  Mais  tout  d'a- 
bord ces  graves  inconvf'inients  ne  sautaient  pas  aux  yeux,  les  con- 
séquences néfastes  de  ces  inféodalions  m  sr;  pro luisaient  qu'à  la 
suite  des  temps,  el  pour  le  moment  le  comte  de  Poilou,  en  faisant 
enirer  dans  saligenco  directe  le  comte  d'Anjou,  n'envisagea itqu  o 
l'éclat  qu'allait  donner  à  ses  plaids  la  comparution  obligée  de  re 
puissant  personnage  el  le  secours  qu'il  pourrait  en  attendre  pour 
ses  expéditions  miiilatres. 

La  présence  de  Grisegonelle  est  constatée  à  Poitiers  à  une 
époque  où  Pierre,  qui  mourut  en  l'année  975,  élait  encore  évêque 
de  celle  ville.  Très  liabile  à  profiter  des  occasions  qui  pouvaient 
servir  ses  intérêts,  le  comte  se  rendit  auprès  de  l'abbesse  de 
f^ainte-Croix,  Hermengarde,  et  demanda  qu'on  lui  confiât  le  soin 
de  défendre  devant  lescours  de  justice  les  possessions  de  l'abbaye 
sises  dans  le  territoire  soumis  à  son  autorité,  autrement  dit 
d'être  son  avoué  ;  mats  cette  mission  n'était  pas  gratuite,  cl  pour 
en  désintéresser  le  comte  d'Anjou  l'abbesse  lui  offrit  de  lui  aban- 
donner les  cours  de  Prouilly  et  des  Arcis  en  Loudunais.  De  plus, 
elle  lui  concédait  pour  la  garde  spéciale  des  domaines  de  Sainte- 
Croix  dans  celte  dernière  région,  un  droit  sur  les  fourrages,  une 
redevance  sur  les  porcs  cl  un  bian  de  quinze  jours  établis  sur  ces 
domaines,  qu'il  tiendrait  d'elle  en  fief.  Le  comte  acceptn  ces  con- 
ditions et,  se  rendant  à  l'abbaye,  il  baisa,  en  présence  de  Févôque 
Pierre,  le  bois  delà  Vraie  Croix,  puis,  posant  la  main  sur  cet  insi- 


GUILLAUME  FIER-A-BRAS 


»'7 


gno  trésor  du  monaslère,  il  jura  deromplir  fidèlement  sescngage- 
oienls  (1 1.  Nous  lu  reliouvonsencorcà  l'oiliers  au  mois  d'avril  970 
en  nombreuse  compagnie;  ii  avait  parlieulièn'nienl  au|in>s  de  lui 
son  Gis  Geoffroi,  l'évoque  d'Angers  Hainaud,  le  vicomte  de  Thouars 
Aimeri,  un  autre  vicomte  du  nom  de  Hainaud  et  divers  person- 
nages de  marque;  en  leur  présence  il  reslilua  à  TablH^  Arnoul 
et  au\  moines  de  Sainl-Jouin-de-Marnes,  qui  étaient  venus  lui 
adresser  leurs  instantes  réclamations.  ré.i,'lise  de  «^  Lusedus  «  en 
Anjou,  que  son  aïeul  et  que  son  père,  profitanl  de  ce  que  les  Nor- 
mands a\aient  détruit  cotte  église,  la  leur  avait^nt  autrefois  enle- 
vée (2).  Ces  divers  actes,  s'échelonnant  sur  plu*ieurs  années,  éta- 
blissent^ à  n'en  pas  douter,  que  Grisegonelle,  pénéreusemcnl 
pourvu  par  le  comte  de  Poitou  d'importants  l)énélices,  venait 
auprès  de  lui  en  vassal  fidèle  et  non  en  conquérant;  cette  der- 
nière situation  aurait  été  pour  lui  trop  pleine  de  périls. 

Si  la  haute  situation  faite  dans  le  l'oitou  aux  comtes  d'Anjou 
fut  un  danger  pour  l'avenir,  elle  eut,  il  faut  l'avouer,  quelques 
conséquences  heureuses  lorsque  fut  conclu  l'accord  qui  l'avait 
établie;  Fier-à-Bras  l'utilisa  particulièrement  contre  les  comtes 
de  Nantes.  Le  traité  de  Ïl4i  avait,  suivant  ce  que  nous  en  savons, 
investi  Alain  Barbe-Tortc  du  pays  d'llcrbau.;;e.  sa  vie  durant, 
mais  il  est  aussi  possible  que  la  concession  qui  lui  était  faite  ne 
s'arrêtait  pas  là  et  qu'elle  eiU  le  caractère  des  actes  si  pratiqués 
h  celle  époque,  celui  des  mainferraes,  comportant  un  droit  de 
jouissance  pour  un  ou  deux  héritiers  désignés;  or,  Barbe-Torle 
mourut  en  952  cl  ont  pour  successeurs,  d'abord,  son  fils  légitime 
Drogon.  qui  décéda  l'année  suivante,  puis  successivement  ses  deux 
nis  naturels,  lloël,  tué  vers  l'an  981,  et  (^luérech.  Il  dit  possible, 
dans  l'hypothèse  d'une  mainferme,  que  Fier-à-Bras  se  soit  con- 
sidéré comme  dégagé  des  conditions  imposées  à  son  père,  par 
suite  du  caractère  illégal  de  la  possession  du  comté  de  Nantes  par 
les  deux  derniers  comtes,  tandis  que  ceux-ci,  n'admettant  pas 
que  leur  droit  fût  contesté,  entendaient  revendiquer  à  leur  profit 
toute  la  valeur  des  clauses  du  traité  de  942.  Toujours  est-il  que  le 


>i)  Malitllon,  Afin,  Bened.^  III,  p.  OôC;  Arch.  de  la  Vicane,  orig-.,  Suiole-Croix, 
copie  du  xi«  siècle,  n"  i . 

(a]  Cauvia.  Qéoq.  ane.  tlu  diocèse  da  Afftns,  iaslr.,  p.  67 


ii8 


LES  COMTES  DE  POITOU 


comle  de  Poilou  eiivuliiL  de  lri!s  bonne  heure  les  territoires  contestés 
et  mit  la  main,  entre  autres,  sur  le  pays  de  Talmond,  ce  qu'atleste 
ravenlure  d'I^mma  et  la  rencontre  qu'elle  lit  de  sa  rivale  dans 
cette  région.  Les  comtes  de  Nantes  restaient  d'autre  part  les  maî- 
tres du  pays  d'au  delà  la  Loire  qui  les  avoisinail;  mais  entre  eux 
et  le  comte  de  Poitou  l'étal  de  guerre  resta  permanent,  A  la  suite 
de  luîtes  obscures,  et  auxquelles  se  rallachenl  peut-être  celles 
que  Grisegonelle  soutint,  comme  Ton  sait,  contre  les  Bretons,  un 
traité  de  paix  Fut  conclu  entre  (luérecliet  Fier-à-Uras.  Ce  traité 
semble  avoir  été  établi  en  application  du  principe  de  ïiiti  possi- 
ifeih\  chacun  des  comtes  restant  en  possession  du  terri loire  qu'il 
détenait  réellement, Guillaume  repoussant  parsuite  la  frontière  de 
ses  états  vers  le  Nord  et  laissant  sans  doute  indécise  la  question 
d'en  fixer  les  points  précis;  c'est  censément  à  celle  é}>oque  et 
aux  conséquences  de  cet  accord  qu'il  faut  faire  remonter  la  créa- 
lion  des  marches  séparantes  de  Bretagne  et  de  Poilou  (1). 

On  ne  saurait  dire  quelle  part  prit  Fier-à-Bras  à  une  avenlure 
advenue  pendant  son  isolement  et  a  laquelle  il  ne  dut  pas  rester 
totalement  étranger.  Le  royaume  d'Aquitaine  existait  toujours 
nominalement  et  les  rois  de  France  prédécesseurs  de  Lolhairc, 
aussi  bien  que  lui-même,  s'intitulaient  rois  des  Francs  et  des 
Aquitains.  Mais,  en  somme,  l'action  du  pouvoir  royal  ne  se  mani- 
festait dans  ces  contrées  qu'à  de  rares  intervalles  et  l'indépen- 
dance du  payss'accenluait  dejour  en  jour.  Lolhaire,qui  déployait 
une  activité  extrême  pour  reconslituer  l'empire  Carlovingien, 
crut  pouvoir  mettre  un  terme  ù  cette  situation  en  plaçant  un  roi 


(i)  Chron.  de  Nantes,  p.  120.  Si  l'on  s'en  rapportait  au  texte  de  la  chronique  four- 
ni par  l'éflilion  de  M.  Mcriet,  on  pourrait  croire  qu'il  n'y  eut  rien  de  chanjçé  dans  la 
situation  crct'c  par  le  Irnilé  ttc  94^»  mais  il  n'eu  fut  pas  tiiosi.  On  en  trouve  la  preuve 
dans  la  chronique  elle-même;  son  aulcur^après  avoir  annoncé  r(ueGuérech  fit  sa  paix 
avec  Kicr-jt- liras  et  lrai;a  d'accord  avec  lui  les  limites  du  pays  nnntais  d'outre-Loire, 
déeiare  qu'il  n'y  a  pas  Jieu  de  s'élendre  à  ce  sujet,  mitiime  est  sile/itlnm.  Ces  mois 
laissent  percer  le  mccotilealcinent  d'un  arrau^enienl  dont  !e  narrateur  connaissait  les 
termes,  mais  qu'il  ne  ju4,^eait  pas  bon  de  révéler.  Même  en  cet  endroit  s'arrêtait  son 
texte,  comme  nous  l'apprend  une  note  de  M.  Merict,  édileur  Je  la  chronique  (p.  120). 
Cet  érudit  a  cru  devoir  ajoutera  ce  récit  un  passage  explicatif  tiré  d'une  autre  source 
et  le  fondre  par  suite  avec  lui.maisilcn  csl  réellement  dislincl  et  est  évidcmmenl  l'œuvre 
d'un  interpolateur,  lequel  n'était  pas  mieux  renseigné  que  nous  sur  les  clause^  du 
"traité  et  qui,  pour  éclairer  le  texte  de  son  devancier,  jugea  bon  de  reproduire  sim- 
plement  celles  du  traité  de  «j^a,  auxijuelles  celui  passé  entre  Guérech  cl  Ficr-à-Bras 
avait  dil  apporter  une  profonde  inodificatioD  . 


^ 


GUfLLAU.HE  FIER  A  BRAS 


i'9 


eiïeclif  à  la  161e  de  1' Vqnilaine.  ïïdnA  ce  bul,  il  pourvut  son  fils 
Louis  de  ce  titre  royal  et  le  maria  avec  Adélaïde,  veuve  du  comle 
de  (jévaudan  et  sœur  du  comte  (icollVoi  dWrijou.  Mais  le  rôvo 
du  roi  de  France  s'évanouit  bientôt  devanl  l'incapacité  de  son  fils; 
il  dut,  deux  ans  aprivs  l'avènement  de  celui-ci,  aller  lui-même  le 
chercher  en  Auvergne  où  il  l'avait  inslallé.  A  son  retour,  en  982 
ou  9H3.  il  passa  sur  des  territoires  placés  sous  la  suzeraineté  de 
Fier-à-Brasel  s'arrêta  particulièrement  à  Limoges,  où  il  permît  à 
Guigues,  abbé  de  Saint-Martial,  de  compléter  l'enceinte  du  clu'i- 
leau   vis-à-vis  la  cité  épi^copale  (1). 

Mais  les  années  se  passaient;  le  comte  vieillissait,  sa  conduite 
depuis  le  départ  d'Emma  avait  été  celle  d'un  homme  abandonné 
à  lui-même  et  se  laissant  aller  au  gré  de  ses  passions,  aussi  cette 
vie  de  désordre  avait  contribué  plus  que  loute  autre  cause  à  afTai- 
blir  sa  sanlé.  Il  s'était  mis  entre  les  mains  des  médecins  et  il 
avait  particulièrement  accordé  sa  confiance  à  un  Italien  du 
nom  de  Madelme,  qui  s'était  largement  fait  récompenser  do  ses 
soins  (2).  Guillaume  lui  avait  donné  un  grand  domaine,  situé 
auprès  de  Fonlenay,qui  avait  été  précédemment  l'objet  de  ses  lar- 
gesses et  dont  il  avait  gratifié  Foulques  du  Mans,  l'instrument  de 
sa  vengeance  à  l'égard  d'Emma,  mais  Foulques  était  mort,  puis 
Madelme  et,  sans  doute  aussi,  bien  d'autres  compagnons  de  plai- 
sirs du  comte;  quant  à  lui,  il  était  malade,  et,  dansson  isolement, 
ses  pensées  prirent  un  autre  cours.  On  le  pressent  du  reste  en 
bulle  à  des  sollicitalions  auxquelles  il  ne  savait  pas  résister,  et 
l'on  ne  s'étonne  pas  de  le  voir  disposer, en  faveur  de  gens  attentifs 
à  profiter  de  la  situation,  de  biens  distraits,  soit  de  son  domaine 
particulier,  soit  d'établissemenls  religieux.  C'est  ainsi  que,  vers  la 
fin  de  Tannée  980  ou  au  commencement  de  987,Airaud,  fidèledu 
comte,  et  sa  femme  Emma  se  font  donner  en  mainferme,  sous  la 


(i)Lol,  Lfs  derniers  Carolingiens,  pp.  127-139,  d'après  la  chronique  de  Saiat- 
Maixent,  la  comméinoralion  dc3  abbcs  de  Saint-Martial  d'Adémar  de  Chal»aoaes, 
l'Histoire  de  Ricbcr,  etc. 

(a)  Pierre  de  Maillezais  s'étend  loo^uemeot  {Labbe,  Nooa  bibl.  man.,  II,  p.  226) 
sur  le*  mérites  du  médecin  it.ilirn  qui  soi^^Dail  Fier-à-Bras,  et  à  qui  ou  dut  lu  fonda- 
lion  de  réfi:lise  de  Lié  dans  les  murais  de  Muillczais;  aussi  parall-il  nalurct  de  l'iden- 
lifier  avec  Je  médecin  Mndclmc,  qui  fut  l'objet  de  si  grandes  liliéralitéB  de  la  part  du 
comle  dans  celle  même  n'-uion.  (Voy.  A.  Richard,  C/uirlus  île  Saînl-.\fiii.ient,  I, 
p.  7«)- 


130 


LRS  COMTKS  DE  POlTcH' 


modique  redevance  d'un  sou,  le  domaine  d'Ansoulesse,  que  le 
comte  enleva,  pour  le  Icnr  donner,  k  l'abbaye  de  Satnl-Denis; 
auprès  de  lui  se  Irouvatenl  le  vicomle  de  CliâlellerauU  Kgfroi 
el  son  frère  Boson,  le  vicomte  d'Aunay  Châlon,  le  viguier  Hai- 
naud.  mais  pas  un  membre  nolable  du  clergé  (1).  Celle  cons- 
lalalion  n'a  pas  lieu  de  nous  surprendre,  elle  est  le  dernier  ter 
moignîif;e  d'une  silualion  qui  a  dû  se  perpéUier  pendant  les 
dix  années  duruiiL  Icsfjnclii's  ou  ne  renconlre,  dans  les  cliar- 
triers  religieux,  aucun  acte  de  Kier-à-Bras,  ol  donl  la  cause  doit 
provenir  de  son  existence  irrégulière.  Mais  quand  le  comte  fut 
fermement  résolu  à  modifier  son  genre  de  vie,  son  enlourage 
changea;  le  6  mars  987,  il  assista,  mais  celle  lois  sans  l'accom- 
paj^nemenl  do  ses  liiimiliers  ordinaires,  à  l'abandon  en  main-forme 
du  moulin  de  Comporté  que  Bernard,  abbé  de  Sainl-Maixenl,fjt  à 
un  clerc  de  Sainl-llilaire,  lequel  avait  sans  nul  doute  secondé  les 
efforts  que  lui-même  el  d'autres  hommes  dereligion  faisaient  pour 
amener  Ficr-à-Bras  à  résipiscence  (2);  il  en  fut  pareillement 
lorsque  le  chanoine  de  la  cathédrale  Aubouin  donna  aux  moines 
de  tSainl-Cyprien  son  alleu  de  Surin,  le  vicomte  d'Aunay  celui  de 
Saleigiies,  le  prêtre  Constant  sa  villa  de  Vintrui,  Arsendeson  alleu 
de  iNachamps  (3).  Les  nouveaux  conseillers  du  comte  sentirent 
que  pour  éviter  un  retour  vers  le  passé  il  fallait  ramener  la  paix 
dans  celte  union  depuis  si  longtemps  troublée  el  ils  employèrent 
tous  leurs  efforts  à  préparer  un  rapprochement  entre  Guillaume 
el  sa  femme, mais  Inut d'abord  ils  rencontrèrent  de  laparlde  cette 
dernière  une  vive  résistance.  Emma  ne  voulait  pas  reprendre  la 
vie  commune, et  tes  négociations, qui  (inalemenl  devaient  aboutir, 
furent  très  longues  (4). 

Pendant  ce  temps,  un  fait  d'une  importance  capitale  s'était 
produit  en  France,  La  race  carlovingienne  avait  élé  définilive- 


(i)  Cart.  de  Satnl-Cyprien,  p.  192.  Parnti  les  siîrnataires  de  l'acle  od  rencontre 
un  personnage  du  nom  de  Giroire  (jui  peut  rtrc  ulcntifié  hvcc  l'un  dv  ceux  du  tuùine 
noni  qui  furent  léiaoins  en  uiai  985  tl'uuc  concessiou  eu  ni»iii-rernie  fuite  par  Fier-à- 
Bras  à  Uadfroi.rlfirc  dfl  Saiiil-llilaire,  qufl  l'on  peut  supposer  uvoir  été  l'un  des  fami- 
liers du  ccvmle  (Uédel.  Dnc. pour  Saint- ftihttre,  1,  p.  53). 

(2)  A.  Ricliard,  Chartes  de  Saint -Muixent^  I,  p.  71. 

(3)  Cart.  df.  Saint-Ctjprien,  p(K.  -j'S,  28G,  297  et  3i2. 

(4j  Labbe,  Noifa  hibl.  mun..  Il,  ji.   225^  Pierre  de  .^faillezais. 


GLILLAUirE  FIER-A-BR.VS 

menl  écark^e  du  Irdne  après  la  morl  de  Louis  le  Fainéant.  Le 
du<:  de  France  Hugues,  élu  le  1"  juin  987,  sacré  le  3  juillet 
suivant^  le  remplaçait  et  nianifeslait  son  intention  de  devenir  le 
chef  d'une  nouvelle  dynastie  en  associant  à  son  pouvoir  son  lils 
Robert,  dont  le  couronnement  devait  avoir  lieu  le  jour  de  No6l  de 
la  même  année.  Bien  que  (îuillaume  ne  semble  pas  avoir  pris  une 
part  directe  à  l'élection  d'Hugues  et  aux  événements  qui  l'onl 
suivie,  on  ne  saurait  douter  toutefois  qu'il  les  accueillit  avec  une 
grande  satisfaction;  l'élévalion  de  son  beau-frère  au  Ironc  de 
France  lui  faisait  justement  prévoir  que  la  paix  avec  ses  voisins, 
qu'il  ne  semble  pas  avoir  jamais  ckerclié  lui-même  à  troubler, 
serait  encore  plus  solidement  assurée  par  ce  fait  que  ceux-ci  étaient 
les  vassaux  directs  d'Hugues,  dont  Tautorilé  setrouvaitnalurelle- 
monlaccrue  par  sa  nouvelle  situation  et,  d'autre  part,  que  ce  der- 
nier se  sentait  très  fortifié  par  son  alliance  personnelle  avec  leduc 
d'Aquitaine,  qui  lui  garantissait  la  sécurité  de  ses  frontières  du 
Sud  cl  lui  laissait  par  suite  la  libre  disposition  de  ses  forces  pour 
lutter  contre  les  derniers  partisans  du  régime  déchu.  Aussi  n'y 
a-l-il  pas  lieudes'étonner  devoir  le  nouveau  roi  de  France, après 
avoir  assuré  la  tranquillité  dans  le  nord  de  ses  étals,  les  aban- 
donner pour  aller  rendre  visite  à  Fier-à-Bras  et  s'entendre  avec 
lui  pour  régler  d'un  commun  accord  leurs  rapports  futurs.  Au 
mois  d'août  987  il  quitta  l'aris;  le  25,  il  se  trouvait  à  Orléans,  où 
il  délivrait  un  diplôme  en  faveur  de  l'abbaye  de  Saint-Mesmin(l), 
et  de  là  il  pénétrait  en  Aquitaine  accompagné  de  l'archevêque  de 
Bourges  et  des  évôqups  d'Orléans  et  d'Angers. 

Son  séjour  auprès  de  Guillaume  qui,  pour  faire  honneur  à  son 
hôte,  le  roi  des  Francs  et  des  Aquitains,  avait  sans  nul  doute 
convoqué  ses  principaux  feudalaires,  fut  marqué  par  un  de  ces 
faits  de  la  vie  religieuse  qui  ont  tant  contribué  au  développe- 
ment social  des  populations  arriérées  de  l'époque.  Boson,  comte 
de  la  Marche,  se  présenta  un  jour  devant  ceséminonts  personna- 
ges et  leur  demanda  de  vouloir  bien  donner, par  rallestalion  de 
leur  présence,  plus  d'autorité  au  projet  qu'il  leur  soumit  d'établir 
un  chapitre  de  chanoines  dans  sa  ville  du  Dorât. L'évêque  dePoi- 

(i)  Loi,  Let  derniers  Caroljngien*,  preuves,  p.  4o5. 


"^ 


LES  COMTES  l>E  PÛITOI] 


liers,  qui  <'4endail  son  aulorid'  fcclésinstiqn**  sur  ce  leniloire 
bien  qu'il  fùl  en  pays  Limousin,  y  (Jonnail  son  ronsenleiiienl; 
aussi  le  roi,  lu  duc  cl  les  noaibreux  prélats  qui  les  enlouraienl 
s'empressèrenl-ils,  ainsi  qu'ils  en  avaienlété  priés,  de  confirmer 
toutes  les  disposilions  prises  par  le  fondateur  du  nouvel  élablis- 
seraent(l).  Ces  faits  sulliraienl  pour  fournir  la  preuve  des  bons 
rapports  qui  existaient  enlre  le  roi  de  France  elle  duc  d'Aquilaine, 
mais  ils  sonl  de  plus  corroborés  [tar  un  témoignage  qui  ne  sau- 
rait ôtre  suspect,  à  savoir  les  indications  chronologiques  qui  se 
lisent  au  bas  des  actes  passés  en  Poitou  à  partir  de  987  el  qui 
toutes  se  réfèrent  aux  années  du  règne  des  rois  ttugues  et  Ro- 
bert(2).  Du  reste,  Hugues  ne  paraît  pas  avoir  cherché  à  s'ingérer 
dans  les  affaires  du  l'oitou  ;  son  avrnemenl  irrégulieràla  couronne 
encourageait  les  grandsi  vassaux  à  suivre  son  exemple  el  à  s'ap- 
proprier des  droits  régaliens,  usurpation  contre  laquelle  il  aurait 
été  mal  venu  à  prolester. t*our  le  moment, il  se  préoccupait  surtout 
de  consolider  sa  situation  nouvelle  par  l'adhésion  éclatante  de 
l'Aquitaine,  cl,  de  plus,  on  peut  le  croire,  il  agit  en  particulier 
pour  amener  le  rapprochement  tant  désiré  entre  l''ier-i'i-Bras  et 
sa  femme,  dont  la  famille  comptait  parmi  les  plus  dévouées  au 


(i)  Aubugeois  delà  Ville  du  Bost,  J/ist,  du  Dorai,  preuves,  p.  igg;  D.  Fooleneau, 

XXIV,  p.  359. 

(2)  Les  actes  daléa  des  preraicres  années  du  rcijnc  des  roîs  Hugues  el  Roberl  sont 
nonibreti.K  dans  les  charlrîers  poilevtns  et  il  est  superflu  d'en  faire  ]'éuu(iicr;tlioa; 
leur  accord  unauirac  lémoigne  que  la  recon naissance  de  ces  princes  avail  élé  imnié- 
diiil&,  aussi  convient-il  de  rejeter  sans  hésilatiun,  ainsi  i[ug  l'a  déjit  fait  M.  Loi  (Ars 
(trrniers  Canilini/ieits,  p.  210,  n"  a),  ud  passade  de  lu  chronique  d'Adcmar  de 
Cliabanncs  (]ui  jusqu'ici  avait  clé  accepté  sans  conlnMe  par  tous  les  bisluricns. 
Adémar  rapporte  (p.  i5i)  et  à  sa  suite  la  Iranslalinn  de  saiut  Genou  (Rec.  des 
fitul.  de  France,  X,  p.  36i)  el  la  chroni(|ue  de  Sainl-Maixent  (p.  281),  que, 
Guillaume  ayant  reFusé  de  reconnaître  lltisçues  Capcl  pour  roi.  co  prince  serait  venu 
assiéi^er  Poitiers,  mais  en  vain; que,  l'orcé  de  lever  le  siège,  il  aurait  clé  rcjoinl  sur 
les  bords  de  la  Loire  par  le  comte  de  Poitou;  que  ce  dernier  aurait  élé  complètement 
défait  dans  une  grande  bataille  et  que  les  troupes  royales  seraient  ensuite  rentrées  en 
France.  Ce  récit  n'est  autre  que  celui  de  la  caiiipasçne  d'Huii^ues  le  Grand  contre  Tétc- 
d'Etoupe,  dont  Adcmar  uc  parle  pas  en  son  lien,  et  ([ui  a  été  transpusc  dans  son  récit, 
comme  la  plupart  des  événemeuls  de  la  fia  du  x*  siècle.  On  doit  cependant  admettre 
(|u'il  y  avait  en  Aquitaine  des  partisans  de  la  dynastie  carluviui^ientie  qui  lui  con> 
aervèreut  leur  foi  tant  qu'elle  compta  un  représentant  attitré  :  Boluze  en  cite  un 
exemple  {Hist.  de  Ttille,  p.  1^84),  et  nous-nièiiic  avons  relevé  dans  les  cliartricrs  du 
Poîlou  deux  cas  où  les  rédacleura  des  actes  ont  fait  partir  le  reçue  de  Robert,  soit 
de  rcmprisiinacment  de  Charles  de  Lorraine,    du  3o  mars  ijgi,  soit  de  sa  mort,  au 

\  23  juin    oga  (Rédct,  Doc.  pour   iui/d-Bilaire,   l,  p.  52  ;  Cart.  de  Sainf-Ci/prien, 

'  p.  3jo). 


GUILLAUME  FfER-A-BRAS 

nouveau  régime.  Qne  ce  soit  grâce  à  TacUon  personnelle  du  roi 
ou  par  l'effel  d'autres  influences,  Emma  finil  par  se  laisser  con- 
vaincre et,  pour  débuter,  elle  envoya  à  son  mari  le  jeune  Guil- 
laume qu'elle  avait  jusque-là  gardé  près  d'elle  ;  à  la  fin  du  mois 
de  mai  de  l'année  988,1e  jeune  comte  élait  à  Poitiers  et  il  assista 
aux  côtés  de  Fier-à-Bras,  au  don  qu'une  dame,  du  nom  d'OlhoI- 
garde, faisait  à  l'abbaye  deSainl-Cyprien;  ce  jour-là,  en  outre  des 
personnages  laïques,  assistants  ordinaires  des  plaids. u  savoir  :  le 
vicomte  d'Aunay,  le  vicomte  de  Thouars,  le  vicomte  de  Ctiâtelle- 
raull  et  son  frère, on  constate  la  présence  de  l'élément  religieux 
représenté  par  l'évêque  de  Poitiers,  le  doyen  et  l'archidiacre  de 
la  cathédrale,  et  l'abbé  Frogier(l). 

Emma  se  décida  enfin  à  suivre  son  fils;  toutefois,  en  femme 
de  tête  qu'elle  était,  elle  posa  ses  conditions  ;  elles  furent  toutes 
acceptées  ctlacomtesse  rentra  en  Poitou  dans  le  courant  de  cette 
année  988.  Fier-à-Bras  en  témoigna  une  joie  exubérante;  il 
oubliait  le  passé,  ou,  du  moins,  il  voulait  se  le  faire  pardonner; 
aussi,  quand  dans  un  acte  il  lui  arrive  de  parler  d'Emma,  c'est 
sa  femme  bien  aimée^dileclissima^ei  quand  il  lui  fait  un  don,  il  ne 
manque  pas  d'ajouter  que  c'est  en  témoignage  du  grand  amour 
qu'il  a  pour  elle  (2).  Son  affection  pour  son  fils  est  aussi  très 
vive  (3),  et  l'effet  de  leur  retour  est  tel  qu'il  voit  disparaître  la 
maladie  dont  il  était  atteint  (4). 

En  un  mol  tout  est  à  la  joie  à  la  cour  du  comte  du  Poitou  et  le 
comte  de  Blois,  le  frère  d'Emma,  vient  lui-même  à  Poitiers  pour 
sceller  par  saprésence  la  réconciliation  des  deux  époux. 11  assiste  en 
cette  qualité  à  la  donation  que  Fier-à-Bras  fit  à  labbaye  de  Saint- 
Cyprien.sous  les  réserves  ordinaires  en  vue  d'une  aliénation  tem- 
poraire, de  l'égUse  de  Saint-Pierre  de  Vouneuil,  avec  tous  les 
domaines  qui  en  dépendaient;  outre  le  comte  de  Blois  se  trou- 


(i)  Cari,  de  Saint-Cyprien,  p.  a83.  Cel  acte  fui  passé  la  première  aonée  du  rèîçne 
d'Hugues  Capel,  c'est-à-dire  entre  le  i*'  juia  987  et  le  i^r  juin  988,  mais  sa  dale  doit 
être  rapportée  au  mois  de  mai  988,  Aimeri,  vicomte  de  Thouars,  signalaire  de  l'aclei 
D'ayaal  succédé  à  soa  père  Arbert  qu'au  commeucemcot  de  ce  mois. 

(2)  Eicsly,  flitt.  des  comtes,  preuves,  pp.  278  cl  27.^;  Cari,  de  Bourgucil,  pp.  33 
el  4i. 

(3)  Besly.  liiat.  dex  conitfs,  preuves,  p.  a68;  Cart,  de  Bourg^ucil,  p.  33. 

(4)  Labbe,  Mouu  tiU,  man.,  II,  p.  -au-],  l'ierre  de  Maillezais. 


LKS  COMTES  DE  POITOU 


vuiiHil  présents  h  cet  acio  Fier-îi-Uras  el  sa  femmojeiir  fils  Guil- 
laume, révoque  do  Poitiers,  le  ilojen  Uerriuii,  le  vicomle  Kj^frui, 
Tabbé  Seguin  el  autres  (!).  Vers  la  luèmc  époque,  le  couite,  sa 
femme  et  son  (Ils  aulhenliquèrenl  .par  leur  présence  d'autres 
dons  imporlanls  faits  à  l'abbaye  de  Saint-Cyprien  (2). 

Les  senlimonls  de  la  duchesse  étant  d'accord  avec  ceux  des 
personnages  qui  avaient  facilité  sou  relour  à  Poitiers,  il  est  très 
naturel  qu'elle  ait  Inut  d'abord  usé  de  l'inlluence  qu'elle  avait 
ressaisie  pour  amener  Fier-à-Uras  à  réparer  les  actes  de  violence 
ou  d'injustice  qu'il  avait  pu  commettre  à  l'égard  des  établisse- 
ments roligiotix  dont  les  biens  excitaient  toujours  la  convoitise 
des  détenteurs  du  pouvoir.  Comme  de  juste,  sa  sollicitude  se  porta 
sur  Maillemis;  le  comte  n'avait  sans  doute  pas  allendu  les  exlior- 
lations  de  sa  femme  pour  reprendre  les  travaux  interrompus, 
sachant  bien  qu'il  ne  pouvail  rien  faire  qui  lui  l'iU  plus  agréable; 
aussi  dans  le  courant  de  l'année  *J8i)^les  liAlimenls  se  trouvèrent- 
ils  en  élal  de  recevoir  des  hôtes.  Kmma  y  plaça  son  cousin  Jos- 
liert,  qui  vint  s'y  établir  avec  treize  religieux;  pour  subvenir  à 
l'existence  de  celle  communauté,  elle  lui  fit  don  du  domaine  do 
Puy-Lctard  qui  faisait  [larlie  de  son  douaire  ci  ntiquclello  ajoula 
les  serfs  qu'elle-même  avait  amenés  de  son  pays  pour  le  culti- 
ver (3). 

Selon  les  ri!igles  juridiques  alors  en  vigueur,  la  comtesse  n'au- 
rait dil  pouvoir  disposer  que  temporairement  d'un  domaine  fai- 
sant parlie  de  sa  dotation,  de  sa  mainferme,  comme  disent  les 
textes  (4),  mais, dans  le  cas  présent,  en  procédant  à  une  aliénation 
sans  réserve,  elle  agissait  dans  la  plénitude  do  ses  droits,  Kn 
eiïet  en  reprenant  son  rang,  elle  était  rentrée  en  possession  des 
biens  qui  lui  avaient  été  attribués  lors  de  son  mariage  elque,à  la 
suite  de  leur  séparation,  Fier-ii-lîraslui  avait  enlevés,  faisant  pas- 
ser les  uns  dans  son  domaine  privé  et  disposant  des  autres  en  fa- 
veurde  particuliers. Ceux-ci  durent, lorsdu  retour  de  la  comtesse, 

(i)  Cart.  lie  Sainl-Cyprien,  p.  5i, 

(■•)  Cnrt .  de  Saint-'^'tjprien,  pp,   i  i!i,  aïo. 

(3)  Labbe,  Novn  htiit.  man..  Il,  p.  aaO,  F^ierre  de  Maillezais.  Josbert  venail  d'élre 
pourvu  de  l'abbaye  de  Saint-Juîiea  de  Tours  après  la  mort  d'Ebrard  (Galti'a  Christ., 
XIV,  col.  a4') 

(4)  Bealy,  Hisl ,  des  comtes^  preuves,  p.  a8o. 


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GUILLAUME  FiER-A-BR.\$ 

renoncer  plus  ou  moins  volonliers    aux    concessions    qui   leur 
avaient  élt»  fiiles-,  néanmoins  il  fallut  que  le  comle,  par  un  acte 
public,  noiiliài  h  tous  celle  nouvelle  mutation.  En  cons^'iquence 
on  le  voit,  dans  les  premiers  mois  de  l'année  989,    faire  dres^ 
ser  un  acte  par  lequel  il  donne  en  une  seule  fois  à  sa  femme 
la  moitié  de  la  cour  el  de  Téglise  de  Chasseignes.  l'église    de 
Vouzaille   el  la  moitié  de  sa  cour,    l'église  de  Notre-Dame  de 
M  Jazeneas  >»,  les  domaines  deSigon  surl'Auzance,  de  Vayres  sur 
le  Clain,el  de  Valençay  sur  la  Vienne,  tous  biensqui  avaienl  fait 
partie  du  bénéflce  de  Foulques  du  Mans,  les  églises  de  Mignéelde 
Marsay  près  Poitiers,  l'église  de  Sainl-Clémenl  dans  le  pays  de 
Niort  el  celle  de  Coulon  sur  la  Sèvre,   les  villas  d'Oulmes.  de 
Nanleuil.  d'Auriac  el  de  Drenon,  celles  de  Toorlron,   de   Traie 
sur  l'Aulise  el  de  Pdy-Lelard,  les  églises  de  Chassenon   el  de 
Sainl-Maurice  des  Loges,  el  enfin  celle  de  Monlreuil. Celle  longue 
liste  de  domaines,  el  en  particulier  de  biens  ecclésiastiques,  est 
intéressante  à  relever,  tout  d'abord  parce  qu'elle  nous  fixe  sur 
l'importance  du  douaire  que  le  comle  avait  primitivement  cons- 
titué à  sa  femme  el  dont  ces  biens  faisaient  assurément  partie,  et 
d'autre  part  parce  qu'elle  renseigne  sur  la  nature  el  la  position  du 
domaine  privé  des  comtes  de  F*oiiou  ;  on  voit  que  leurs  posses- 
sions directes  s'élendaicnl  plus  particulièrement  en  Bas-Poitou, 
dans  le  pays  compris  entre  la  Sèvre   et  la  Vendée,  qu'elles  ne 
dépassaient  pas  sur  ce  point,  et  comoae  ni  dans  cette  importante 
énuméralion^  ni  dans  lei  concessions  diverses  émanées  de  Fier- 
à-Bras  il  n'est  question  de  domaines  situés  au  delà  du  Lay  supé- 
rieur, on  doit  en  conclure  que  celte  région  était  encore  au  pou- 
voir des  comtes  de  Nantes. 

Le  comle  ne  se  contentait  pas  d'assigner  ces  biens  à  sa  femme  , 
sa  vie  durant,  il  l'autorisiit,  en  outre,  à  en  disposer  selon  sa 
convenance,  soit  en  fnveur  d'établissements  religieux,  soit  de 
particuliers,  en  un  mot,  il  en  abandonnait  complètement  la  pro- 
priété. Au  roomenl  oîi  il  allait  remellre  k  Emmi  la  charte  qui 
monumenlait  ces  dispositions,  Fier-à-Bras  ajouta  à  ses  libéralités 
l'églis»?  de  Cezais,  dont  il  se  réservait  toutefois  la  jouissance 


(i)  Ucâlj,  /fisi.  des  eoinlet,  preuves,  p.  173;  Arcb.  d'ioiire-el -Luire,  orig.,  11,  :t4  > 


izG 


LES  COMTES  DE  POITOU 


pendant  sa  vie.  On  voit  encore  la  comtesse  se  faire  donner^  au  mois 
de  janvier  9i)0,  Té^lise  de  Saint-Denis  de  Jaunay,que  quinze  ans 
auparavant  Berncfroi  avait  reçue  du  comte  en  mainferme  {!). 

Les  travaux  de  Maillezais  étaient  assurément  encore  en  train 
quand  Emma  profila  d'une  occasion  qui  se  présentait  pour 
assurer  l'existence  du  nouvel  élablissemenl  et  le  garantir  autant 
que  possible  contre  de  nouvelles  violences  de  son  mari.  Elle  en 
ffl  faire  la  consécration  solennelle  par  l'archevêque  de  Bordeaux 
et  les  évoques  qui  venaient  d'assister  au  concile  de  Charroux. 

Une  réunion,  ayant  un  caractère  tout  à  fait  régional,  c'est-à- 
dire  aquitain,  s'était  en  elîel  tenue,  le  l""  juin  989,  dans  l'abbaye 
de  Charroux,  sous  la  présidence  de  Gombaud,  archevêque  de  Bor- 
deaux, assisté  des  évoques  de  Poitiers,  de  Périgucux,  de  Saintes 
et  d'Angoulême,  ses  sutïraganis,  et  de  Limoges,  suffragant  de 
l'archevêque  de  Bourges.  On  ne  connaît  pas  les  décisions  qui  furent 
prises  dans  cette  assemblée  à  l'égard  des  personnes  ou  des  éta- 
blissements, mais  on  a  conservé  les  trois  canons  qui  y  furent 
édictés  portant  anathème  contre  les  ravisseurs  des  églises,  les 
dissipateurs  des  biens  des  pauvres  et  les  persécuteurs  des  clercs. 
Fier-à-Bras  ne  fut  certainement  pas  indifférent  à  la  tenue  du  con- 
cile, si  mémo  il  n'y  assista  pas  ;  ce  qui  le  prouve,  c'est  que,  pour 
se  conformer  à  l'usage  qui  voulait  que,  pour  donner  plus  d'auto- 
rité aux  décisions  qui  y  seraient  prises,  rassemblée  se  plaçât  sous 
le  patronage  d'un  saint  vénéré  dont  les  précieux  restes  étaient 
apportés  en  grande  pompe  au  lieu  de  la  réunion,  on  y  délibéra 
sous  l'égide  de  saint  Junieu,  le  fondateur  de  l'abbaye  de  Noaillé, 
établissement  qui,  nous  le  savons,  était  alors  sous  la  dépendance 
absolue  du  comte  de  Poitou  dont  le  consentement  dut  être  néces- 
saire pour  faire  le  déplacement  de  ces  reliques  (2). 


(1)  Cari,  de  Bourçueil,  p.  4'-  Cet  acte  a'est  pas  daté,  mais  il  est  évidemraenl  pos- 
téneur  bu  précédeot  i[iii  se  place  dans  le  couraol  de  l'anaéc  {)Sg  et  ae  peut,  comme 
on  le  verra  plua  loin,  dépasser  l'année  990. 

(2)  Labbe,  Concilia,  IX,  coL  733.  Les  historiens  ecclésiastiques  ne  sont  pas  d'accord 
sur  la  date  qu'il  con\nentd'altribuerau  coDclle  de  Charroux  ;  les  uns  le  placent  en  989, 
les  autres  eu  990.  La  première  de  ces  dates  est  seule  admissible.  Kn  elTel,  Audi^ier, 
cvèquo  (le  Limoges, assista  sûrement  nu  concile;  or,  celui-ci  «"étant  ouvert  le  i^f  juin, 
le  prélat  ne  pouvait  ètreeuierré  le  to  du  même  mois  à  Saint-Denîs,  près  Paris.  Les 
deux  événements  s'éclairent  l'un  par  l'autre  et  ne  peuvent,  appartenir  à  la  même 
année  *,  le  concile  eut  lieu  en  989  et  Audigier  est  mort  en  990. 


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GUILLAUME  FIER-A-BRAS 


ia7 


Or  donc,  les  prélatss^élanl  rendusàf*oiliers,àlacour  du  comle, 
celui  ci, sur  la  soUicilalion  expresse  de  sa  femme, leur  demanda  de 
vouloir  bien  faire  la  dédicace  du  monastère  de  Matlloïiais.  Us  y 
consentirent  voionliers  el,  quelques  jours  après, ils  consacrèrent 
solennellemenl  féglise  de  la  nouvelle  abbaye  qui  venait  à  peine 
de  recevoir  ses  hôtes.  Après  la  c6rémonie,Ie  comte  repartit  pour 
Poitiers  ainsi  que  rarchevôq^ue  el  les  évoques  qui  ravaient  accom- 
pagné, à  l'exception  de  l'évoque  de  Poitiers,  qui  demeura  à 
Maîllezaîs  avec  la  comtesse  pour  donner  par  sa  présence  plus 
de  poids  aux  dispositions  qu'elle  avait  encore  envie  de  prendre. 
C'est  ainsi  qu'elle  fit  placer  dans  le  côté  gauche  de  l'église  des 
reliques  de  saints  qu'elle  avait  recueiUies  en  divers  lieux  et 
abandonna  solennellemenl  aux  moines  le  domaine  de  Puy-Le- 
lard  dont  il  a  été  parlé  plus  haut.  <Juanl  à  Guillaume,  rentré  à 
Poitiers,  il  fil  procéder  par  les  prélats  à  la  dédicace  de  l'église 
de  Sainl-Hilaire  (1). 

Les  idées  du  comte  de  Poitou  avaient  en  effet  totalement  changé 
de  direction  et  Emma  ne  s'était  pas  contentée  d'en  profiter  pour 
la  satisfaction  de  ses  intérêts  ou  de  ses  affections  personnelles  ; 
elle  avait,  sous  l'impulsion  de  ceux  qui  l'inspiraient  ou  la  secon- 
daient, attiré  la  sollicitude  du  comte  sur  tous  les  établissements 
religieux  de  la  région  ;  Noaillé  fut  l'un  des  premiers  à  s'en 
ressentir.  Celte  abbaye,  violemment  détachée  de  Saint-Hilaire, 
administrée  par  les  agents  du  comte,  était  menacée  de  deve- 
nir, comme  l'abbaye  de  Saint-Paul  de  Poitiers,  un  simple  béné- 
fice,destiné  à  récompenser  les  services  de  quelque  fidèle,  Emma 
saisit  l'occasion  d'un  grand  plaid  qui  se  tint  au  mois  de  jan- 
vier 989  (2)  pour  donner  une  plus  grande  publicité  au  courant 
nouveau  qui  se  manifeslait  dans  les  jagissemenls  de  son  mari  ;  à 
cette  assemblée, où  se  trouvaient  les  vicomtes  de  Thouars,d*Aunay 


(i)  Labbe,  Xora  hihL  mm..  Il,  p.  226.  Le  Icxle  de  Pierre  de  Maitlezaia  porte  que 
l'caflisc  de  Sairvl-Hilaire,  dont  il  e*i  ici  ((uestioti,  était  constralle  devant  le  palais  du 
comte,  «  corara  îpsius  nuhi  principis  conslilulani  ».  Il  D^exiale  pas  Irace  qu'une  église 
de  Saint-Hilaire  fut  placée  eu  ce  lieu,  el  il  semble  que  ce  passade  doive  s'appliquera 
la  basili(]ue  de  Saint-lIilaire-le-Grand,  doul,  selon  [es  consiaiations  archéologiques 
les  plus  sûres,  le  clocher  à  tout  te  moins  appartient  au  x»  siède. 

(a)  L'acte  est  daté  de  l'an  II  du  rôgue  du  roi  Robert,  le  point  de  départ  étant  le 
couroaaementde  ce  prince  eftectué  le  3o  décembre  987  ou  le  i^'  janvier  9Ô8. 


LES  COMTKS  DE  POITOU 

et  de  ChAtfllpraiill,  Boson,  le  fn-re  de  ce  dernif^r,  un  aulre  vî- 
coinlodii  nom  de  Main ard  et  son  filsCombaiid,  i'évèqtjedei'oiliers 
cl  son  (ri'Vi^  Manassé,  Tabbé  Frogier,  K^  trésorier  el  le  doyen  de 
Saint-Hilaire,  le  comle,  sa  femme  el  son  (îls  firent  don  à  Fabbaye 
de  Noaillô  de  l'alleu  seigneurial  de  Ligoure  en  Aunis,  avec  son 
église  de  Saint-Sauveur,  Tôglise  de  Hioux  el  des  moulins  (1), 

Soit  à  Tune  des  séances  de  ce  plaid,  soit  à  celui  qui  put  se 
tenir  dans  le  même  mois  l'année  suivante  (990)  (2)  e(  dont  l'assis- 
tance était  des  plusbrillanles.car  on  y  voyait  Guillaume  Taillefcr, 
comte  d'Angoulême,  Guy,  vicomte  de  Limoges,  el  son  fils  Aymar, 
Egfroi,  vicomte  de  Châtelleraull,  Gilbert,  évêque  de  Poitiers, 
Audigier,  évêque  de  Limoges,  et  eniin  Savari,  trésorier  de  Sainl- 
Hilaire,  la  comtesse  amena  son  mari  h  consentir  à  l'acte  qui  fait 
peut-être  le  plus  d'honneur  û  sa  mémoire,  car c'osl  une  œuvre  de 
charité  qui  se  détache  avec  une  auréole  particulière  de  la  sombre 
nuit  de  cette  fin  du  x'  siècle.  Devant  celle  assistance  inaccoulu- 
mée  le  comte,  assisté  de  sa  femme  el  de  son  fils,  déclara  qu'il 
avait  décidé  de  fonder,  près  deféglise  de  Saint-llilaire  de  Poi- 
tiers, un  hôpital  ou  refuge  pour  les  pauvres  ;  il  dotait  celle  mai- 
son de  plusieurs  terres  situées  à  Chilvert,  à  Vouneuil  et  aulres 
lieux,  et  plaçait  à  sa  tôle,  pour  sa  vie  durant,un  nommé  SieborL 
avec  défense  à  ce  gardien  et  h  ceux  qui  lui  succéderaient  par 
la  suite  défaire  d'autre  service  que  celui  des  pauvres,  auquel  îls 
devraient  absolument  se  consacrer  (3).  Bien  que  ce  soit  le  comte 
qui  parle  seul  dans  cet  acle,  on  sent  dans  les  dispositions  qu'il 
renferme  la  main  délicate  d'une  femme  qui,  faisan  t/|)reuve  d'un 


(i)  Arch.  de  la  Vienne,  orig.,  Noaillé,  n»5g. 

(a)  D.  Fnnleitnnu  {X,  p.  323}  place  judicieusement  ce  plaîd,  qui  ne  porte  pas  d'in- 
diciitlon  d^Tonéi",  en  rjKg  on  en  090.  En  cflet>  si  l'on  ne  retrouve  pns  dans  l'nrte  de 
Noailk'  cl  dajis  celui  de  Salut-Hilairc  les  inArncs  «ssisUialg,  ce  i|i]i  pourrait  faire 
supposer  l'existence  de  deux  plnirlu  lenus  h  ua  an  d'intervalle,  il  y  a  lieu  de  Icnir 
compte  que  Pun  et  l'autre  aunl  du  mois  de  janvier  cl  que  loua  les  lîeux  porleul  la 
mention  insolite  du  rè^ne  du  mi  Rolicrt,  ce  qui  lendrail  ji  faire  croire  (ju'ils  son! 
l'œuvre  du  même  scribe  qui  aurait  omis  le  chiffre  des  anoéca  du  règne  dans  Factc  de 
SaiDl-llilaire.  Hédet  {Doc.  //oar  Saînt-Hiluirc,  I,  p.  54)  a  adoplê  la  dalc  de  gSg 
sans  en  indiquer  les  molifs. 

(3)Ccl  établissement  hospilalier  disparul  de  boane  lieurc,  à  moins  (ju'il  ne  se  soit 
fondu  avec  celui  qui  cxislail  eu  yOy  cl  pcul-^lre  dra  le  temps  d'Alcuin.dans  le  bourg 
de  Suint-Hilaire  sou3  le  nom  de  Sanrfns  Petrus  e.r  I/itspilafe  (Snitil-Pierre  l'Hous- 
teau).  V'oy.  Largeaull,  Inscripliuai  mélriqtios  composées  par  Alcuin  Mém,  île  la 
Soc.  iles  .ititiif .  ilf  l'Oavitf  ac  série,  1.  VII,  p.  2/1^). 


1 


f.ClLLAUME  FIER -A-BRAS 


lao 


sonlimenl  assez  rare  à  l'i-poqu*^  et  mellanl  en  action  le  prt^ceplr» 
ilii  Christ  rappelé  dans  le  prf'iambiile  âo  la  fondation  :  Date  ele^ 
mosinmn  et  erce  omn'm  tnitnda  xiint  co/y/.v,  croyait  devoir  associer 
les  d6sh6rif6s  de  la  terre  à  iévi'Miement  heureux  qui  la  ramenait 
après  une  si  longue  absence  à  la  place  qui  lui  était  due. 

Mais  ces  salisfacJions  d'un  ordre  gtfincral  ne  suffisaient  pas 
à  Emma  ;  elle  voulait  en  obtenir  de  plus  personnelles  et  ce  ne 
fut  assurément  pas  sans  difllcultés  qu'elle  put  amener  Fier-à- 
Bras  à  se  montrer  généreux  pour  une  œuvre  qui  avait  tout  le 
caractère  d'une  protestation  contre  ses  actions.  Empêchée,  par 
sa  brusque  séparation  d'avec  le  comte,  de  poursuivre  la  cons- 
truction de  Maillcxais,  elle  avait  essayé,  pendant  sa  retraite  h 
Chinon,  de  donner  suite  à  ses  aspirations  et  elle  avait  onlr-epris 
de  fonder  un  monastère  sur  ses  domaines.  Mais  ses  ressources 
étaient  insuflisanles  et  l'établissement  édifié  sur  sa  cour  de 
Bourgucil  ne  pouvait  être  que  fort  modeste,  aussi  voulut-elle 
profiler  de  sa  réconciliation  avec  son  mari  pour  donner  à  ses 
projets  loule  l'extension  possible.  Elle  appela  Josberl  à  Bour- 
gueil;  celui-ci  dut  quitter  Maillerais,  où  il  élail  à  peine  installé 
et  où,  selon  toute  apparence,  il  eut  un  suppléant,  portant  le  litre 
de  prieur,  car  il  conserva  la  haute  direction  du  monastère.  Puis, 
sans  tenir  compte  de  la  permission  expresse  que  Fier-à-Bras  lui 
avait  donnée  quand  il  reconstitua  son  douaire,  elle  commença, 
pour  plus  de  sûreté,  par  lui  faire  abandonner  directement  à  la 
nouvelle  abliayo  les  églises  de  Scillé,  de  <(  Jazenas  «  et  de  Vou- 
zaille  en  partie,  tandis  que,  de  son  côté,  elle  renonçail  à  la  pro- 
priété de  ces  domaines  et  ajoulait  au  don  de  son  mari  Mij^Mie, 
Sigon  et  rnlleu  de  Charruyau.  Cnfin,  non  contente  de  l'assen- 
linient  de  Fier-à-Bras,  de  son  lits,  et  de  tous  les  intéressés,  et 
voulant  assurer  d'une  manière  immuable  la  perpétuité  de  sa  fon- 
dation, elle  s'adressa  au  pape  Jean  V,  qui  y  donna  son  approba- 
tion et  attesta  la  léj^'ilimilé  des  dons  qui  avaient  été  faits  par  la 
comtesse,  provenant  tant  de  son  domaine  particulier  de  Bour- 
gueil  que  de  tous  ceux  qui  lui  étaient  advenus  en   Poitou  (I). 


(i)  Cari.  d('  lîûurmjcil,  p.  17:  Arch.  (i'Irjdrc-cl-Loirr,  oriii^.,  H.  a'i.  l.e  ftulliii 
CJtritil.,  l.  Xl\',  col.  050,  cousidêrf  ccl  aci^i  comme  le  tilrc  fie  limJali'm  de  Pabbaye* 
lie  Buui'g'ucil,  iiui  «li's  lors  ne  dalcrail  rjucdeVaD  990,  mais  celle  apprccialion  ne  peut 

9 


]3o 


LES  COAfTES  DE  POITOU 


D'autre  part,  comme  le  domaine  de  Vouzaille  avait  primilive- 
menl  fait  partie  des  possessions  du  chapitre  de  Saint-Hilaire  de 
I*oiliers  et  que  ses  détenteurs  temporaires,  car  il  avait  *^Lé  aliéné 
en  mainferme,  étaient  tenus,  en  signe  de  sujétion,  de  payer  aux 
clianoines,  lors  de  la  fêle  de  saint  Hilaire  du  1"  novembre,  un 
cens  annuel  de  cinq  sous,  ceux-ci  ne  cessèrent  de  réclamer  contre 
l'usurpation  commise  par  les  moines  de  Bourgueil;  la  contes- 
tation dura  plus  d'un  siècle,  et  ne  fut  terminée  que  par  deux 
jugements  rendus  au  concile  d'Issoudun  de  1181  et  à  celui  de 
Saintes  de  H83,  qui  déclarèrent  que  la  Cour  de  Vouzaille  serait 
divisée  par  moitié  entre  les  deux  parties  (i). 

Malgré  qu'elle  eût  obtenu  beaucoup  de  son  mari  pour  son 
œuvre  de  prédilection,  la  satisfaction  de  la  comtesse  n'était  pas 
complète;  elle  voulait  plus  encore.  Comme  Fier-à-Bras  était 
reniré  en  possession,  on  ne  sait  comment^  de  la  cour  seigneu- 
riale de  Poussais  et  de  son  église  de  Saint-Hilaire,  qu'un  nommé 
Augier,  Otyenus,  avait  tenue  de  lui  en  bénéfice,  elle  le  porta  à 
on  faire  la  session  directe  à  l'abbaye  de  Bourgueil,  moyennant  le 
prix  de  IbOO  sous  d'argent  (2).  Cette  dernière  clause  ne  fut  sans 
doute  pas  exécutée,  et  comme  la  somme  convenue  entre  les  par- 
ties était  sîirement  destinée  à  désintéresser  le  possesseur  béné- 
ficiaire du  domaine,  celui-ci  dut  un  jour  réclamer  l'exécution 
du  contrat;  toujours  est-il  que  l'on  voit  postérieurement  le  comte 
faire  aux  moines  de  Bourgueil  la  vente  de  six  jougs  de  vigne,  dont 
cinq  situés  dans  la  villa  de  Lorberie  et  le  sixième  dans  celle  de 
Fonlenay,  contigus^  dit-il,  à  la  mainferme  dont  il  avait  doté  sa 
femme;  en  retour  l'abbé  Josbert  lui  versa  1200  sous  d'argent, 
non  pas  seulement  comme  paiement  de  ces  vignes,  dit  ingénue- 
ment  le  lexte  de  l'acte,  mais  pour  la  cour  de  Poussais  et  son 
église  de  Saint-llilaire.  Cette  somme  de  1200  sous  venait-elle  en 
supplémentde  celle  de  1 500  sous  à  laquelle  avait  été  primitivement 


être  prise  dans  un  sens  absolu,  car  le  monasière  cxiâtaLl  déjà  artial  qu'il  résulle  des 
paroles  mômes  d'Emma  :  «  nolum  fierî  cupio  mcum  quocldam  monaslcrium  in  mea 
curte  Burfïolio  cotrslruxissc  in  honore  vidclicet  Sancle  Trinitatis  n  el  il  ne  faul  voir 
dans  l'flcle  de  géoerosilc  de  la  comtesse  de  Poitou  et  de  son  mari  qu'une  dotation  des- 
liiu-e  ;>  assurer  la  vilalîtë  cl  rindépcndaace  dti  nouvel  êtablissemenl. 

(r)  Kcdet,  Une.  pinir  Sainl-f/ilaire,  1,  p.  1 13. 

(2)  Cari,  de  Uuurgucil,  p.  33. 


GUILLAUME  FIFR-A-BrUS 


i.lt 


ixé  le  prix  de  vente  de  Foussais,  ou  étail-elle  une  réduction  du 
prix  convenu?  nous  ne  saurions  le  dire  (!).  Le  comte  Audeberl 
de  la  Marche  et  l'évèque  de  Poitiers  assistèrent  à  la  rédaction  de 
l'acle,  qui  se  fil  le  9  du  mois  de  mars  091,  peu  après  la  donation 
de  Jaunay,  à  laquelle  Tun  et  l'autre  étaient  aussi  présents  (2). 
Tous  ces  actes  sont  compris  entre  l'année  987,  où  l'on  voit  le 
fils  de  Fier-à-Bras  revenir  prendre  sa  place  aux  côtés  de  son 
père,  et  Tannée  99U,  où  celui-ci  se  montra  si  disposé  à  subir  les 
volontés  de  sa  femme;  mais,  soit  que  les  exigences  d'Emma 
fussent  devenues  de  plus  en  plus  pressantes  et  qu'elle  ait  froissé, 
en  les  faisanl  dépouiller  de  leurs  bénéfices,  les  gens  de  l'entou- 
rage immédiat  de  son  mari  qui,  pour  ce  motif,  l'auraient  à  nouveau 
excité  contre  elle,  soit  pour  toute  autre  cause,  le  tempérament 
irascible  du  duc  reprît  le  dessus  et  sa  femme  eut  encore  à  souffrir 
de  sévices  qu'il  exerça  contre  elle.  Elle  s'y  déroba  par  la  fuite, 
mais  elle  ne  partit  pas  seule:  elle  entraîna  son  fils  ou  même  le  fit 
enlever  par  des  gens  dévoués  (3),  en  tout  cas,  leur  présence  auprès 
du  comte  n'est  pas  constatée  pendant  l'année  991.  Toutefois, 
le  départ  des  siens  n'apporta  aucun  changement  dans  la  façon 
d'agir  de  Fier-ci-Bras  et  il  persévéra  dans  la  voie  qu'il  suivait 
depuis  quelques  années  :  Maillerais  seul  eut  à  souffrir  de  son  res- 
sentiment; l'édifice  consacré  ne  fut  pas  détruit,  mais  la  commu- 
nauté perdit  son  indépendance  et  fut  soumise  a  Saint-Cyprien,  qui 
avait  toujours  eu  les  préférences  du  comte. 

Dans  sa  jeunesse,  celui-ci  avait  été  associé  par  son  père  et  sa 
mère  à  la  restauration,  voire  même  à  la  reconstruction  de  Tab- 
baye  de  Saint-Jean-d'Angély  et  à  diverses  reprises  il  lui  avait 
donné  des  marques  de  sa  bienveillance,  particulièrement  au 
moment  où  la  sollicitude  d'Emma  et  des  directeurs  de  ses  actes 


(i)  B«!ily,  Hist.  diin  comtes,  preuves,  p.  a8o  ;  C.nrl.  dn  Bourg-ueil,  p.  3/(.  Cette 
pièce  porte  dans  Besly  la  datp  de  l'an  X  du  rêçae  de  llui^ues  Capel,  et  dans  le  cartu- 
lalre  de  Bour^ueil  celle  de  t'ao  IX,  ce  qui  correapoad  aux  années  997  ou  996;  or, 
ni  Tuae  ni  l'autre  de  ces  années  ne  peut  élre  admise,  l'une  puur  ce  niotir  qu'Hu- 
gties  Capet  était  mort  avant  le  mois  dentars  997,  date  de  l'acte,  scloa  Besly,  cl  l'nutre, 
parce  que,  comme  on  le  verra  plus  loin,  Audebert  de  la  Marche,  un  de  aca  «ignntairefl, 
était  en  révolte  contre  le  cornlc  de  Poitou  en  99O.  Kn  I.-1  plaidant  à  la  fin  de  l'année  tjfjo, 
ainsi  qu'il  semble  résulter  de  son  conleou,  nous  croyons   être  dans  le  vrai. 

(2)  Voy.  plus  haut,  paçe  i25. 

(3)  Labbe,  Nova  bibl.  mon . ,  U,  p.  337. 


LKS  ):OMTi:S  Mv  l'OITOU 


s'étendait  sur  tous  les  iHahlissomenls  religieux  de  la  région;' au 
mois  d'aoùl,  en  990,  semble-l-il,  il  avait  donné  à  SainlJean  les 
églises  de  Saint-Pierre  et  de  Saint-  Itévérend  de  Benon,  des  pêclu:- 
ries  et  plusieurs  domaines,  en  particulier  l'important  alleu  de 
Muron  en  Aunis  f^l,  en  retour,  il  avait  imposé  aux  moines  l'obli- 
gation de  célébrer  chaque  jour  le  saint  sacrifice  delà  messe,  non 
seulement  afin  d'obtenirdu  Seigneurie  pardon  desesfanles,  mais 
encore  pour  le  saint  de  son  Ame  et  de  celles  de  son  ancêtre  Eble, 
de  son  père  (luillaume,  de  sa  mère  Adèle,  de  sa  femme  Emma, 
de  son  fils  Guillaume  et  des  autres  enfants,  fils  et  filles,  issus  de 
son  mariage  (1).  Au  mois  de  janvier  091,  il  compléta  ces  libéralités 
en  donnant  à  Sainl-.lean  la  forél  d'Essouvert  en  Aunis,  mais  celle 
fois  il  n'imposait  aux  religieux,  en  fait  de  charge  pieuse,  que  des 
prières  pour  son  âme  et  pour  celles  de  son  père  et  de  sa  mère  (2). 
L'omission  de  sa  femme  et  de  son  fils  est  significative,  surtout 
quand  on  conrûdère  combien  cet  acte  et  le  précédent  sont  rap- 
prochés. L'impression  qui  se  dégage  de  ce  texte  est  accentuée 
par  celle  que  produit  la  lecture  d'un  autre  document,  encore  plus 
important,  et  qui  est  daté  du  20  avril,  lors  de  la  tenue  du  plaid  où 
assistaient  le  comte  d'AngouIémc  Guillaume  Taillefer,  le  comte 
Audeberl  de  la  Marche,  le  vicomte  Guy  de  Limoges,  celui  de 
CliAtellerault  et  son  IVère  lioson,  le  vicomte  Géraud  de  Brosse  et 
l'abbé  de  Sainl-MaixonI,  Bernard.  Dans  celle  assemblée,  Fier-à- 
Bras,  complétant  lesdisposilioris  généreuses  dont  il  avait  fait  preuve 

(i)  Bcaly,  flisl.dea  comtes^  preuves^  p.  26^;  Cari. de  Snint-Jean-ttWngéUj,  p.  26. 

(2]  (larl.  de  Sninf-Jfand'  Anfjélij,\y  p.  27;  Uesly,  ifhf.  des  rflw/t's,  preuves,  p.  27g. 
CeUn  ilonalinn  a  élc  IrHD'^crile  par  ÏK  l*"onlcnpati>  XIII,  p.  111,  sur  l'orij^inal  dont 
l'aullienticilé  cUU  ÏDiliâCulable.auâsi  csl-il  parti  de  là  pour  arg-uer  de  faux,  avec  rai- 
son, un  Jiplijme  d'Hugues  Capel,  de  juillet  (jSij  {firctu'il  dex  fii'xt.  de  Fnince,  X, 
p.  BfjO  ;  Uesly,  Ifist.  lies  la'/ife.i,  preuves,  p.  37K;  Cart.  de  Sfiint-Je<tn-irAn(/éli/,l, 
p.  2ï),  eu  vertu  duquel  le  roi  accordait,  sur  Ja  demande  du  duc  dl'A«[ui(aine,  à  un 
rrlit^ipax  nomme  Audoiiin,  la  direction  de  l'abbaye  de  Saint-Jcon-d'Angély,  où 
reposait  le  chef  de  aainl  Jean,  el  rnuinlcnail  les  moines  dons  la  possession  de  h  forêt 
d'iissuuvert-,  or  celte  confirnialitin  serait  antérieure  de  deux  années  A  la  donniion,  ce 
qui  est  inadmissible.  Du  reste,  pour  établir  la  fausseté  de  ce  diplôme,  on  peut  encore 
faire  ressortir  que  le  chef  de  samt  Jean-Bnpliste  ne  fut  découvt*rt  qu'en  loio  par  cet 
abbé  Aiirlitiiîn  ipii,  selon  toute  vriiisemblance,  ne  fut  nommé  abbé  rjue  vers  celle 
époqtje,  Robert  et  Aimeri  ayant  si^retnenl  piiiivemc  l'abbaye  nti  temps  d'Iiuii^ues 
Ciipct.  Par  tous  ers  molifs,  ce  document,  déjA  suspei;té  par  les  Bunédictins  au  pi.>inl 
de  vui;  diplomn tique,  doi(  élrc  rcjelé  sans  hésiter  et  ne  peut  en  aucune  l'nçoii  l'ire 
invoqué,  comme  l'ont  fait  M.  Lucliairc  [llisi,  dex  ifts!ifations  sous  les  premiert 
<:ript'ttens,  11,  p.  aor)  et  M.  Lot  (Les  derniers  Ciirolinijtens,  p.  210,  note  2),  pour 
afiirmcr  les  bons  rapports  d'Hugues  Capel  et  de  Fier-à-Ura». 


GUILT^l^E  RER-A-BRAS 


i33 


h  l'égard  de  Fabbaye  de  Noaillé,  lui  reslitua  la  libre  disposition 
d'elie-même  dont  elle  avait  élé  privée  par  ses  prédécesseurs  el, 
faisant  revivre  les  stipulations  des  dipl<^ines  de  Louis  le  Débon- 
naire, de  mai  808,  el  de  Pépin  I  d'Aquitaine,  du  24  juin  827  (I), 
il  déclara  qu'à  Taveair  la  sujétion  des  religieux  de  Noaillé  à 
l'égard  du  chapilre  de  Saint-Hilaire  se  réduirait  au  paiement 
d'un  cens  annuel  de  20  sous^  el  qu'ils  pourraient  choisir  libre- 
ment leurs  abbés  à  la  seule  condition  de  faire  approuver 
celte  élection  par  les  chanoines;  enfin  il  exemplail  l'abbaye  de 
toutes  charges  et  de  tous  services  temporels  s'appliquant  tant  à 
sa  personne  qu'à  celles  de  ses  successeurs  el  de  leurs  agents  (2). 
Dans  cet  acte,  d'une  si  réelle  importance  pour  la  société  reli- 
gieuse de  l'époque  et  auquel  Fier-à-Bras  avait  voulu  donner  la 
plus  grande  solennité,  il  n'est  nullement  question  de  la  comtesse 
ou  de  son  fils,  enfin  leur  absence  de  Poitiers  esl  encore  constatée 
par  un  acte  de  décembre  991,  alors  que  le  comte,  atin  de  bien 
marquer  son  intérêt  pour  Noaillé,  assista  seul  en  qualité  de 
témoin  à  la  donation  d'une  saline  dans  le  marais  de  Voutron,  que 
cet  abbaye  reçut  d'un  nommé  (.londen  (3). 

.Mais  Guillaume,  dans  un  sentiment  de  justice  bien  naturel, 
n'entendait  pas  que  les  faveurs  qu'il  accordait  à  Noaillé  portas- 
sent préjudice  à  Saint-Hilaire,  dont  il  était  l'abbé  el  dont,  par 
suite,  il  devait  sauvegarder  les  intérêts.  Alors  qu'il  avait  encore 
auprès  de  lui  sa  femme  et  son  fils,  il  avait  donné  à  l'abbaye  sa 
terre  seigneuriale  de  Rox  dans  le  pays  d'Aunis  el  la  villa  d'«  Eco- 
lonii»  dans  le  pays  de  Mervenl(4);mai3  quelle  que  fiU  l'importance 
de  ces  domaines,  ils  ne  pouvaient  entrer  en  ligne  de  compte  avec 
ceux  dont  il  l'avait  dépouillée  par  le  passé  ou  qu'il  lui  enlevait 
dans  le  présent.  Cédant  donc,  ainsi  qu'il  le  dit,  aux  angoisses 
qui  l'étreigoaienl  dans  la  pensée  de  la  vie  future,  et  surtout  aux 
sollicitations  des  chanoines,  il  déclara  un  jour  qu'il  leur  donnait 
en  toute  propriété  la  cour  de  Courcôme  et  son  église,  que,  bien 


(i)  Rédet,  Doc.  pour  Saint' Hilnire,  I,  pp.  3  el  5. 
(a)  Rcdcl,  Doc.  pour  Sainl-tlilaire,  I,  p.  O2. 

(3)  Arch.  de  la  Vienne,  orig.,  Noaillé,  n"  6ï, 

(4)  Be«ly,  Uist.  des  comtet,  preuves,  pp.   aG6  el  292;    Rédet,  Doc.  pour  Saint- 
fiilaire,  I,  p.  Sy. 


i34 


LES  COMTES  DE  POITOU 


des  années  auparavanl,  il  avait  annoncé  devoir  lour  abandon- 
ner, mais  dont  il  s'était  réservé  la  jouissance  sa  vie  durant, 
et  l'église  de  Saint-Hilaire-sur-rAulise,  puis  il  leur  fit  la  remise 
d'un  cellier  dont  il  s'était  aussi  emparé  et  qu'il  avait  ap|>ro- 
prié  à  son  usage;  connaissant  par  expérience  les  prévarications 
qui  se  commettaient  dans  l'exercice  de  ce  droit  de  ccllerage,  il 
leur  imposa  l'obligalion  de  surveiller  avec  soin  les  agissements 
du  préposé  qu'ils  y  placeraient,  et  particulièrement  d'empêcher 
qu'il  ne  prélevât  à  son  profit  le  produit  du  balayage  du  cellier, 
qu'il  ne  se  servît  de  fausses  mesures  ou  ne  délivrât  un  blé  pour 
un  autre;  enfui  il  rappelait  dans  sa  charte  toutes  les  dispositions 
de  celle  du  20  avril  91H,  relatives  à  Noaillé  {!). 

Vers  le  même  temps,  il  usa,  peut-être  pour  la  première  fois, 
de  ce  droit  régalien  si  important,  dont  l'exercice  par  les  grands 
seigneurs  féodaux  fut  une  des  conséquences  de  l'usurpation 
d'Hugues  Capet  et  en  vertu  duquel  ils  s'attribuèrent  une  part 
importante  dans  le  choix  des  évoques  et  des  abbés  des  grands 
monastères,  au  sujet  de  qui  on  violait  constamment  les  règles 
canoniques.  L'évêque  de  Limoges,  Audigier,  s'était  rendu  en 
France  au  printemps  de  990,  peut-être  dans  le  but  d'assister,  au 
nom  du  duc  d'Aquitaine,  au  concile  de  Senlis,  où  Hugues  Capel 
avait  assigné  Arnout,  archevêque  de  Reims,  pour  régler  avec  lui 
les  questions  qui  les  divisaient  et  particulièrement  le  détacher  de 
son  alliance  avec  Charles  de  Lorraine,  son  compétiteur.  Audi- 
gier avait  emporté,  afin  de  paraître  avec  plus  d'éclat  à  cette 
assemblée,  les  ornements  les  plus  précieux  de  l'abbaye  de  Saint- 
iMartial,  mais  il  tomba  malade  et  mourut  le  10  juin,  Il  demanda 
à  recevoir  sa  sépulture  dans  l'église  de  Saint-Denis,  à  laquelle 
il  légua  pour  cet  objet,  tout  comme  s'ils  lui  appartenaient,  les 
ornements  de  Saint-Martial  (2).  Aussitôt  que  Fier-à-Bras  fut  avisé 

(i)  Rcdel,  Doc.  pour  Sainf-IIilaire,  I,  p.  Sg.  Cet  acte  n'est  pas  daté,  mais  it  a  dû 
suivre  de  près  celui  de  raETranchiB^ienieut  de  IS'uaillé,  si  rnémc  il  na.  pas  été  rédigé 
en  môme  temps,  aussi  convient-il  de  l'attribuer,  comme  ce  dernier,  h  l'année  tffjii. 

(3)  La  date  de  la  morld'Audig^ier  est  fouraic  parl'obituairc  deSatut-Martiul  (Leroux, 
£k>c.  hist.  concernant  ta  Marche  el  le  Litnuusin,  \,  p,  73)  ;  quant  îï  Audouin,  il 
était  en  possession  de  révèché  de  Limoges  dès  ie  a3  août  990  {De,  Lasleyrie,  Eludes 
ttir  tes  comtes  de  LimQfjes\  p,  84),  d'après  lecartulaire  de  Saint-Elienne  de  Limoges. 
Voy.  aussi  la  cliron.  de  Richard  de  Poitiers,  dans  D.  Marlène,  Ampl,  cmlleciio,  V, 
co!.  11G8,  el  la  cliroa.  d'Adémar,  p.  ib-j. 


Gl  [LLAUMF-:  FIER-A-BKAS 


i3!i 


de  ce  décès,  usant  de  ses  nouvellns  prérogalivf's,  il  poiirvul  <]<i\ 
t'évêché  de  Limoges,  Audouin,  frère  de  Tévèque  dériinl  el  du 
vicomte  Guy;  c'rlait  une  récompense  de  la  fidélité  que  les  uns 
et  les  autres,  enfants  du  vicomte  Géraud,  n'avaient  cessé  de 
garder  au  comte  de  Poitou.  Audouin  fui  sacré  à  Angoulême 
par  Gombaud,  archevêque  de  Bordeaux,  assisté  des  évoques 
d'Angoulême,  de  Péripueux  et  de  Saintes,  c'est-à-dire  unique- 
ment de  prélats  appai  tenant  à  sa  province  ecclésiastique  (1).  H 
semble  que  l'on  doive  rapprocher  ce  fait  de  la  présence  d'Audi- 
gier  au  concile  provincial  de  Charroux,  l'année  précédente,  el 
reconnaître,  dans  ces  cas  simultanés,  une  propension  bien  avérée 
vers  la  séparation  de  l'évéclié  de  Limof,'es  de  sa  métropole,  qui 
était  Bourges,  pour  le  rattacher  à  celle  de  Bordeaux, la  véritable 
capitale  religieuse  des  étals  du  duc  d'Aquitaine, 

Le  nouvel  isolement  de  Fier-h-Bras  parait  avoir  duré  deux 
années  et  il  dul  trouver  bien  lourd  le  fardeau  de  l'administration 
de  ses  étals  dont  il  avait  compté  se  décharpier  sur  son  (ils  (2). 
Aussi,  à  un  moment  donné,  ses  sentiments  se  trouvant  d'accord 
avec  les  suggestions  instantes  auxquelles  il  était  en  butte,  il  fut 
pris  par  des  idées  de  retraite.  Comme,  malgré  toutes  les  preuves 
de  bonne  volonté  qu'il  avait  données  à  sa  femme,  celle-ci  ne  lui 
avait  pas  pardonné  le  passé  et  que  sur  certains  points  elle  n'avait 
pas  transigé  et  avait  continué  de  lui  rester  étrangère,  il  sentil 
qu'une  reprise  de  la  vie  commune  était  impossible.  Malade,  il  ne 
songea  qu'au  repos,  et  celui-ci  il  ne  pouvait  le  trouver  sûrement 
que  dans  un  cloître.  Il  se  retira  donc  à  Sainl-Cyprien,  d'où  avail 
dû  partir  l'inspiration  à  laquelle  il  obéissait  et,  y  prenant  l'IinbJI 
monacal  (3),  laissa  la  place  à  son  fils.  Emma  s'installa  prés  du 


(i)  Chron.  iTAdémarf  p.  157. 

(2)  Il  ne  OOU9  parait  pas  hors  de  propos  de  Taîre  remarquer  en  cet  endroit  en  quoi 
notre  récit  diffère  de  celui  de  Pierre  de  Maillezats.  Selon  lui.  un  rapprochement 
serait  intervenu  entre  les  deux  époux  après  une  sép.iration  de  deux  ans,  puix  serait 
survenue  une  aouvetle  brouille,  qui  aurait  duré  cinq  ans,  à  la  suite  de  quoi  Ficr-à- 
Bris  aurait  rappelé  sa  femme  et  sou  fils  et  leur  aurait  abandonné  le  pouvoir.  De 
notre  côté»  en  nous  appuyant  sur  les  textes  authentiques,  nous  croyons  pouvoir  dire 
que  la  première  séparation  entre  les  deux  époux  aurait  été  la  plus  longue  et  aurait 
duré  dix  ans  et  non  cinq  aus,et,  d'autre  part,  que  la  plus  courte  aurait  été  de  deux  ans, 
comme  l'a  écrit  l'anoaliste  qui  aurait  simplement  ialerverli  Tordre  des  faits  au  sujet 
des  rapporta  d'Emma  et  de  sou  mari . 

(3)  Labbe,  Nopa  ùtfit.  rnan..  Il,  p.  227,  Pierre  de  Maillczais, 


i36 


LES  COMTES  DE  POITOIT 


jeune  comte,  prêle  h  le  seconder  dans  les  fliJlîculli'îs  qui  ne  pou- 
vaient manquer  de  surgir  lors  de  celle  niodificalion  dans  Texer- 
cice  du  pouvoir. 

Le  séjour  de  Fier-à-Bras  à  Saint-Cyprien  fut  de  courte  durée, 
soit  qu'il  n'ail  pu  s'entendre  avec  le  nouvel  abbé,  Girau,  soil,  et 
ceci  est  plus  probable,  qu'il  ait  trouvé  que  sa  femme  et  lui  étaient 
trop    près  l'un  de  l'autre  ;  il  se  chercha  donc  une  aulre  rési- 
dence el  c'est  sur  Sainl-Maixent  qu'il  s'arrêta,  l'abbé  de  ce  mo- 
nastère,  Uernard,  dont  on  constate   fréqueraraont  la  présence 
dans  les  conseils  du  comte,  n'ayanl  sans  doute  pas  été  étranger  à 
ce  choix.  Mais,  pour  recevoir  dans  l'abbaye  l'accueil  qu'il  désirait, 
il  lui  fallait  bien  disposer-  les  moines  en  sa  faveur  et  par  suite  leur 
faire  des  lar^'esses.  C'est  ce  qu'il  fil  dans  une  grande  assemblée 
qui  se  tint  à  Sainl-Hilaire  au  mois  de  décembre  0D2.  On  y  remar- 
quait, outre  Guillaumej  sa  femme  el  son  fils,  Gilbert,  évêque  de 
Poitiers,  el  Audouin,  évoque  de  Limoges,  Audeberl,  comte  de  la 
Marche,  les  vicomtes  Egfroi,  Chcllon  el  Aimeri  el  de  nombreux 
personnages  lanl  de  l'entourage  du  comte  que  du  clergé.  En  leur 
présence,    Guillaume    vendit  d'abord  aux   religieux  de  Sainl- 
Maixent  l'important  bénéfice  qu'avaient  successivement  possédé, 
aux  environs  de   Fontenay,   Foulques  du   Mans   et  le   médecin 
Madeime,  puis  il  ajouta  à  cette  cession,  qui  n'était  aulre  qu'une 
donation  déguisée,  mais  à  laquelle  on  donnait  ce  caraclère  afin 
d'éviter  à  l'avenir  toute  revendication,  l'abandon  des  églises  de 
Saint-Martin  de  Fraigneau   et   de   Saint-Élienne   de    Brillouel, 
bénéfices  qui  étaient  conligus  au  lerritoire  qui  faisait  l'objel  de 
la  vente  el  enfin  la  villa  d*Arty  (1). 

De  ce  jour,  c'est-à-dire  du  commencemenl  de  l'année  993, 
Guillaume  le  Jeune  commença  à  régner  sur  le  Poitou  (2},  tandis 
que  Fier-à-Bras  restait  confiné  dans  le  monastère  de  Sainl-Mai- 
xent,  d'où  il  sortait  parfois  pour  comparaître  dans  quelque  acle 
où  sa  présence  était  requise  afin  de  lui  donner  plus  de  garantie; 
c'est  ainsi  qu'en  aoùl  99i  il  réunit  à  l'abbaye  de  Saint-Florent 


(i)  A.  Richard,  Chartes  de  Saint~Maixent,l,  p.  77. 

(ai  Ûd  ne  saiirail  affirmer  que  Fier-îl-Uras,  lors  de  sa  retraite,  renouça  à  loutcs  aeii 
préroçiitivea  «iucales,  l'acte  de  f}vp,  dont  il  va  être  parlé,  lui  dounanl  cxpi-essérneot 
le  tiire  de  duc,  taudis  qu'Hiiuna  pjclc  sitnpleaieul  celai  de  comtesse. 


GITTIX-\UMK  FIF.R-A-BRAS  |S^ 

deSaurour.  la  celle  ou  pelil  cotivenl  «Je  Saiiil-tMichcl  en  FHorm, 
qu'il  avail  anlérieuremenl  donné  en  bénéfice  à  Aimeri,  vicomte  do 
ThouarSjCt  que  ce  dernier  consentail  à  abandonner  à  Robert,  abbé 
de  Sainl-Florcnt,  à  la  charge  d'y  envoyer  des  religieux  pour  l'ha- 
biter; le  ressentiment  du  comle  à  l'égard  de  sa  femme  éclate 
encore  dans  cet  acte,  car  il  ne  demande  de  prières  aux  religieux 
que  pour  son  père  et  sa  mère,  pour  lui-même  et  son  fils,  pour  le 
vicomte  Aimeri  et  safemmeElvis,  et,  de  plus,  il  ne  fait  confirmer 
l'acte  que  par  son  filsel  par  ses  fidèles  (l).  Enfin,  au  mois  de  mai 
995,  il  se  hoiivail  à  Poilii'rs,  où  il  fut  témoin  en  même  temps  que 
son  fils  Guillaume, Tévèque  de  Poitiers,  les  Irois  vicomtes  d'Aunay, 
de  Thouars  et  de  Chàk Hérault  et  même  Emma,  à  la  donation 
qu'un  nommé  Achard  fil  de  quelques  salines  à  l'abbaye  de  Sainl- 
l'yprien  (2).  L'acte  qui  a  conservé  trace  de  ce  fait  semble  en 
même  lemps  porter  un  nouveau  témoignage  de  l'aversion  que  la 
comlesse  professait  pour  son  mari,  car  son  nom,  au  lieu  de  se 
trouver,  comme  il  est  d'usage,  en  tôle  des  signatures,  a  été  ins- 
crit le  dernier  et  comme  par  surcroît.  Toujours  malade  de  l'aban- 

(i)  Gallia  c/irisL,  I!,  inslr.,  col.  4'o;  Marchegay,  Car/,  du  BaS'Pitihnt,  p.  35i. 

(a)  Cart.  de  Saint-Ojpi'ien,  p.  3t5.  Ccl  acte  scnihte  devoir  (inncher  la  qiicslion, 
restée  toujours  indécise,  de  rrpo<{iie  où  l'on  doit  placer  la  murt  de  Fier-à-Bras.  Sa 
date  (mai  de  ta  buitiètnc  anuéc  du  l'èguc  du  roi  lAoLcrl)  currc^{)aad,  suivant  la  nié- 
tiiode  de  coniput  ordiiiairi",  à  l'aDuôc  <.>!,>.'>,  c'esl-A-dire  qu'elle  csl  [lustiVricure  de  deux 
uutlc:ià  celle  «fue  l'on  allribue  ordiiialrcnicnt  uu  décès  du  Conile  de  Poitou,  llesïly,  qui 
a  clé  universellement  suivi,  la  tixc  au  'i  février  iji^S  ;  il  se  l'oiidait  sur  un  texte  Je 
Raoul  Glaber  portant  que  le  comte  décéda  en  <)i)3  {liuonl  (llnher,  éd,  F^rnu,  p.  ^i/, 
et  (|ui  était  corroboré  par  le  passade  de  la  chronique  de  i'icrre  de  Mailteziiis  où 
il  est  dit  (Labbc>  .\<>ua  bibl.  tnan,,  II,  p.  2^57)  que  Guillaume  le  Cirand  mourut  en 
io3o  après  trente-sept  ans  de  rèijfrie,  ce  qui  ic()orte  nalHrflleuierit  son  jnêneuveot  à 
l'unnce  «jrjî.  Or  la  charte  de  Saint-t'yprieo,  dt»nl  l'ori^înal  existe  aux  Archives  de  la 
V'icnue  (Saial-CyprJeo  uo  ti>  et  qui  est  d'une  aullicnticilù  indiscutable,  nous  apprend 
que  Cniillaunie  existait  au  mois  de  mai  (jigri  ;  de  plus,  d'après  ta  chronique  de  Pierre 
de  Maillezais,  Fïcr-à-fJraa  vivait  encore  lors  des  enlrcprises  du  comte  de  la  Marche 
sur  Poitiers;  or  connue  ces  faits  ne  se  soûl  ])assés  tpi'aprcs  In  mort  d'Eudes  de  lilois, 
advenue  en  gyS,  il  eu  résulte  que  celle  du  comte  de  Poitou  est  forcément  postérieure 
à  cette  date.  Ou  comprend  l'crreiu-  de  Kuoul  Gluber  qui,  ijçnorunt  que  le  comle 
de  Poitou  aurait  vécu  [«eudanl  quelques  années  enseveli  dons  un  cloilre,  crut  it  sa 
mort  lorsqu'il  lui  c-onnulun  successeur  et  ou  s'explique  Texacliludc  de  l'iudicaltutï  du 
chroniqueur  de  Maille/ais  du  moment  qu'elle  peut  se  rapporter  à  l'abdication  de  Fier- 
à  Liras  et  non  à  son  décès.  Nous  no  saurions  dire  quel  est  le  lexle  sur  lequel  Besly 
s'est  appuyé  {Hist.  des  comtes,  p.  4ll)  pour  fixer  au  3  février  le  jour  de  la  mort  du 
comte  de  Poitou,  mais  cette  indication  est  inexacte,  et  ce  qui  le  prouve,  c'est  que 
le  livre  des  anniversaires  de  l'abbaye  de  Saint-Maixent,  consacré  aux  mois  de  février, 
mars  el  avril,  ne  porte  aucune  mculioa  à  ctUe  date  du  3  février  cl  qu'il  ne  si^uule 
d'autre  décès  de  comte  do  Poitou  que  celui  do  Tète  d'Eloupe,  adveuu  le  3  avril 
A.  Richard,  Chartes  de  Satat-MuiJce.tl,  II,  p.  3iO). 


■  38 


LES  COMTES  DE  POITOU 


don  dans  laquelle  laissait  sa  ^mmr  (I),  le  comie  finit  par  suc- 
comber à  la  fin  de  Tannée  99b  ou  dans  le  courant  de  l'anncSe  990 
et  mourut  dans  l'abbaye  deSainl-Maixenl,  où  le  lendemain  de  son 
décès  son  corps  titl  mis  en  sépulture  dans  le  latéral  fjauche  do 
l'église  (2). 

FicT-à-Bras  élail-il  lettré?  Nous  ne  saurions  ralïirmer  à  défaut 
de  loute  indication  précise  à  ce  sujet  ;  il  n'est  même  pas  sûr  qu'il 
sût  écrire, car  on  ne  peut  lui  attribuer  aucune  des  signalures  que 
l'on  renconlre  dans  les  nombreux  actes  où  il  apparaît  soit  comme 
auteur  principal,  soit  en  qualité  de  témoin,  ïl  y  a  lieu  cependant 
de  signaler  certains  signes  caractéristiques,  tous  autographes,  qui 
accompagnent  sa  signature  sur  certaines  piî*ces  et  qui  lémoignenl 
d'im  goûl  pour  le  dessin  ou  à  loul  le  moins  pour  l'écriture  qui  se 
rencontre  rarement  cliez  les  contemporains  du  comte,  lesquels 
laissaient  généralementaux  scribes  officiels  le  soin  d'inscrire  leur 
nom  au  bas  des  actes.  Celui  du  comte  de  Poitou  se  présente,  à 
diverses  époques,  précédé  de  signes  qui  afTeclent  quatre  formes 
différentes  :  en  970,  c'est  une  rose  à  huit  pétales  s'étalanl  autour 
d'un  point  central;  en  974  et  975,  c^est  une  croix»  soit  simple,  soit 
redoublée,  placée  dans  une  rose  formée  de  quatre  demi-cercles 
alternant  avec  quatre  pointes;  en  985,  les  huit  bras  de  la  croix 
redoublée  se  terminent  par  des  points,  chacun  d'eux  étant  sur- 
monté d'un  demi-cercle;  enfin,  en  991,  c'est  unu'  croix  simple 
dont  les  quatre  extrémités  sont  barrées  et  entre  chacun  des  qua- 
tre bras  se  trouve  un  signe  en  forme  de  fiamme  (3). 

De  tous  les  enfants,  tant  fils  que  filles,  dont  Fier-à-Bras  a  parlé 
dans  une  charte  de  l'abbaye  de  Sainl-Jean-d'Angély,  toutefois 
sans  désignation  expresse,  on  n'en  connaît  que  deux,  l'aîné  appelé 
comme  lui  (îuillaume,  qui  lui  succéda,  et  un  second  fils,  désigné 
sous  le  nom  d'Eble,  qui  n'apparaît  qu^une  fois  dans  un  acte  du 
temps  du  roi  Hoberl  (4). 


(i)  o  Ob  facious  amÎBsa:  uxoris.  » 

(a)  Labbe,  NovabibL  man.,  II,  p,  327,  Pierre  de  Maillezais;  Chron.  (TAdémar, 
p.  «■^»0. 

(3)  Arch.  d«  la  Vieime,  où^.,  Sainl-Hilairc,  n"»  ii,  33,  37,  /|i.  Un  de  ces  signes 
se  remarque  d<>vuDl  Ih  siKD.iliire  du  Iréaorier  Savari  dans  une  charte  de  SainuHiJaire 
(Arch.  de  lu  \'ienDe,  orig. ,  n*^  4'î).  '!"'  *e  place  entre  988  cl  996. 

(/l^lesly,  Hisl,  des  comtes,  preuves,  p.  2O4;   Carl.  de  Sainl-Jean-d'Ancjélyy 
p.  a3a;  €arL  de  Sainl-Cyprien,  p.  a56. 


TLLAUME  LE  GRAND 


r39 


X.  —  GUILLAUME  LE  GRAND 

III"  Comte  —  V*;  Duc 

Le  fils  de  Guillaume  Fior-ci-Bras  a  reçu  de  la  poslérili'j  le  sur- 
nom de  Grand  (1 1.  Ce  n'est  pas  à  des  vicinires  si;^nal«''e8,  à  des 
conquêtes  qu'il  est  redevable  de  celle  brillante  qualificalion,  il  la 
doit  à  ses  niérites  d'homme  privé  et  public,  à  ses  qualités  d'ad- 
minislraleur  et  d'homme  politique,  au  rôle  important  que  sa 
sagesse  et  sa  modéi-ation  lui  onl  fait  jouer  au  milieu  d'une  société 
extrêmement  troublée,  où  la  salisfaclion  immédiate  et  irréHérliie 
des  appélils  de  chacun  tenait  trop  souvent  lieu  de  règle  de  con- 
duite. 

Bien  que  nous  fassions  partir  de  l'année  993  la  domination  de 
Guillaume  le  Grand  sur  le  F'oitou,  il  est  possible  qu'il  n'ait  été 
considéré  par  son  père  que  comme  pourvu  d'une  délégation  spé- 
ciale et  qu'il  ne  fi'il  en  quebjue  sorte  que  son  lieul<'nant-t,'énérul, 
le  régent  du  comté  pendant  la  retraite  volontaire  de  Fii;r-à-Bras 
à  Sainl-Maixcnt  ;  le  seul  document  à  date  ccriaine,  racle  de  mai 
995  (2),  où  on  les  rencontre  ensemble,  tendrait  à  faire  croire 
que  telle  pourrait  avoir  été  la  situation;  en  outre,  In  distinction 
absolument  anormale  que  font  les  rédacteurs  des  chartes  entre 
le  père  et  le  fiis,  en  donnant  à  Fier-fi-Bras  la  qualification  de 
vieux,  senior,  témoignent  que  le  Poitou  avait  alors  à  sa  tôle  deux 
personnes  portant  ce  même  nom  de  Guillaume,  le  jeune  et  le 
vieux  (3).  En  réalité,  c'est  Guillaume  le  jeune  qui  gouvernait  et 
c'est  à  lui  que  doivent  élre  attribués  les  actes  qui  correspondent 


(i)  Desly,  dans  son  Histoire  des  comtes,  p.  5i,  donne  à  Guillaume  III  le  surnom 
de  Fier-à-Bras,  mais  cette  erreur  est  corrigé*  dans  son  tableau  chronolopiiiue  dea 
comtes,  où  il  est  appelé  à  juste  litre  Guillaume  le  Grand.  Cette  qualification  ressort 
de»  termes  mêmes  du  portrait  qu'Adémara  tracé  de  ce  comte  (p.  iWj,  où  il  le  qualifie 
de  très  t^loricux  et  très  puissant,  gloriosissimut  et  poientistimut, 

(a)  Voy.  plus  baut,  page  iSy. 

(3)  Gall.  Christ. f  II,  iost.,  col.  4ii. 


i4o 


LES  COMTES  DE  POITitU 


h  l'i^poqijo  rlf  sa  prise  do  possession  du  pouvoir.  Il  n'ôlait  du  rpsle 
pas  seul  à  l'exercer,  sa  mère  Emma,  femme  de  161e  el  d'énergie 
comme  il  s'en  est  beaucoup  rencontré  h  cette  époque,  le  secon- 
dait, el  mellait  à  sa  disposition  la  connaissance  des  affaires  qu'elle 
avait  acquise  pendant  son  long;  séjour  à  Chinon. 

Bien  qu'elle  eût,  tant  avec  ses  propres  ressources  que  grâce 
aux  générosités  de  son  mari,  largement  doté  son  monastère  de 
Bourgueii,  elle  ne  se  tenait  pas  pour  satisfaite;  conmie  son  do- 
maine de  Cliinon  devait  après  sa  mort  faire  retour  à  la  Touraine, 
elle  pouvait  craindre  que  les  possesseurs  de  ce  comté,  arguant  du 
dôfaiil  d'autorisalion  de  leur  part,  ne  voulussent  reprendre  les 
biens  détachés  du  bénéfice  comlal  qui  constituaient  la  dotation 
principale  du  monastère.  Klle  se  tourna  donc  vers  son  frère,  el, 
accompagnée  de  son  cousin  Josberl,  Tabbé  de  Sainl-Julien  de 
Tours,  elle  se  rendit,  le  12  février  99o,  auprès  d'Kudes.  qui  assié- 
geait alors  le  cbàleau  de  Langeais,  possession  du  comte  d'Anjou. 
Le  puissant  frère  de  la  comtesse  de  Poitou  accueillit  favorable- 
ment leur  demande  et  déclara,  par  un  acte  solennel  dans  lequel 
comparurent  les  comtes  el  principaux  personnages  de  son  armée» 
reconnaître  la  validité  de  la  fondation  de  l'abbaye  de  lîourgueil 
etdesdonations  qui  avaieul  été  faites  aux  religieuxqui  habitaienl 
le  monastère  (I).  Mais  Emma  ne  s'en  tint  pas  là;  Eudes  étant 
nnu'l  peu  après  (2),  elle  s'adressa  à  sa  belle-sœur  IJertlie  pour 
que  celle-ci,  en  qualité  de  douairière  et  au  nom  de  ses  enfants 
mineurs,  obtint  des  rois  de  France  la  confirmation  de  l'acte  du 
comie  de  Touraine.  L'abbé  Josbert  servit  encore  d'intermédiaire 
dans  la  circonstance,  et  il  obtint  sans  peine  le  diplôme  solli- 
cité qui  fut  délivré  à  Paris  dans  le  palais  des  rois,  par  les  soins 
du  chancelier  Roger,  après  le  4  juillet  995  (3);  puis  ce  fut  au  tour 
de  Rerllie  elle-même  qui,  sur  la  demande  précise  d'Emma, 
inquiète  de  donnera  son  œuvre  toutes  les  garanties  possibles, 
reconnut  l'année  suivante,  se  trouvant  à  Blois  avec  ses  fils,  l'a- 


{i}  Cari,  de  Bourpueil,  p.  2r  ;  Besly,  //isl.  des  comtes,  preuves,  p.  288.  Cet 
hislnrien  critique  à  ton  la  date  de  99L1  consigoée  dans  cet  acte  qui  est  exacie. 

(2)  Eiilre  te  12  lévrier  et  le  4  juillet  rj<j5  i^Pfisler,  Etniies  sur  ie  rè'jnt  de  Robert^ 
p.  48,  noie  a). 

(;j)  IJcsIy,  Ifisl.  des  comtes,  preuves,  p.  277;  Cart.  de  Hourgueil,  p.  2/1  ;  Arch, 
d'Indrc-el-Loire,  oritf.,  "•  ^h- 


GUILLAUME  LE  GRAND 


t4t 


handon  que  son  mari  avait  fail  du  domaine  do  Bourgueil  pour  éta> 
1*1  il-  un  monaslèrc  (1). 

La  mort  d'Kudes  s'était  produite  dans  des  circonstances  assez 
pénibles.  Depuis  plusieurs  années,  il  était  en  lutte  avec  son  voisin 
Foulques  Ncrra,qui  avait  succédé  à  Grisegonelte  dans  le  comté 
d'Anjou;  leurs  domaines  étaient  absolument  enchevêtrés,  et  tan- 
dis que  Foulques  possédait  en  Touraine  d'importants  territoires, 
entre  autres  Loches,  Eudes  dominait  à  Sauraur  par  un  de  ses 
vassaux.  Le  comte  d'Anjou,  qui  est  resté  le  type  le  plus  accentué 
de  ces  féroces  batailleurs  du  haut  moyen-àge,  avait  pour  objec- 
tif de  souder  l'une  à  l'autre  ses  possessions  el,  pour  ce  faire,  il 
profilait  des  tUnicultés  que  l'auibition  suscitait  à  Eudes;  celui-ci, 
après  avoir  eflicacement  soutenu  les  rois  Capétiens,  se  les  était 
aliénés  en  embrassant  le  parti  de  l'empereur  (Itlon  lll,  tellement 
que,  dans  la  dernière  cauipngne,  Hugues  Capet  s'était  avancé  en 
armes  jusqu'à  la  Loire,  pour  favoriser  les  prétentions  du  comte 
d'Anjou.  Il  ne  s'était  retiré  que  sur  les  instantes  protestations  de 
fidélité  du  comte  de  Touraine,  dont  la  situation  restait  toujours 
très  précaire  (2). 

Elle  le  fut  bien  plus  après  sa  mort,  advenue  presque  subite- 
ment à  Châteaudun;  profilant  du  désarroi  dans  lequel  se  trouvait 
la  comtesse  Berthe,  restée  veuve  avec  deux  jeunes  garçons. 
Foulques  résolut  de  frapper  un  grand  coup.  Toutefois,  craignant 
de  ne  pouvoir  avec  ses  seules  forces  triompher  des  obstacles  qu'il 
prévoyait,  il  s'adressa  à  un  turbulent  seigneur,  Audebert,  comte 
du  Périgord  et  d'une  partie  de  la  Marche.  Ce  personnage  était 
fils  de  Boson  le  Vieux,  comte  de  la  .Marche;  il  avait  été  fait  pri- 
sonnier avec  son  frère  llèlie  à  la  suite  de  rallenlat  de  ce  dernier 
contre  l'évéque  Benoll,  Bemis  en  liberté  après  son  mariage  avec 
la  fille  de  (iéraud^  vicomte  de  Limoges,  son  geôlier,  il  avait  sans 
doute,  grâce  à  l'influence  que  ce  dernier  possédait  auprès  du  duc 
d'Aquitaine,  olilenu  de  celui-ci  le  don  du  comté  de  Périgord, 
resté  sans  maître  depuis  la  mort  d'Ilélie.  En  cette  qualité, 
il  lit  plusieurs  fois   le  service  de  plaid    auprès   de   Fier-à-Bras 


(i)  CNr(.  lie  Bourtnic)'.  P-  33. 

(a)  Hicbcr,  Histoire,  I.  IV,  S  9^  "  v4> 


i4a 


LES  COMTES  DE  POITOU' 


particulièremenl  en  9î>i  (1).  Mais  il  6tatt  pourvu  d'une  ambition 
extrême  et  celle-ci  était  aiguillonnée  par  une  visée  toute  [>arti- 
ciilière.  Après  la  mort  de  la  fille  du  comte  de  Limoges,  il  s'était 
remarié  avec  Aumode,  Adaimod'ts^  fille  d'Adélaïde,  comtesse  de 
Provence;  cette  jeune  princesse  qui,  selon  les  dires  d'un  chroni- 
queur, s'occupait  d'œuvres  de  magie»  avait  prédit  qu'elle  serait 
un  jour  comtesse  de  Poitiers;  or,  Audeberl,  qui  ne  pensait  pas 
que  sa  femme  put  occuper  cette  situation  autrement  que  si  lui- 
même  était  pourvu  de  celle  de  comte,  était  décidé  à  saisir  avec 
empressement  toute  occasion  pouvant  amener  la  réalisation  de 
ses  rêves  qui  se  présenterait  à  lui  (2).  11  prôta  donc  facilement 
l'oreille  aux  avances  du  comte  d'Anjou  dont  il  était  du  reste 
le  cousin-germain  par  alliance,  Adélaïde,  ta  mère  d'Aumode, 
étant  sœur  de  GeolTroi  Grisegonellc,  père  de  Foulques.  Il  ras- 
sembla donc  une  troupe  considérable  et,  sans  se  préoccuper  de 
son  suzerain,  le  comte  de  Poitou,  dont  il  devait  traverser  le  terri- 
toire pour  rejoindre  le  comte  d'Anjou,  il  se  dirigea  vers  la  Tou- 
raine.  Assurément,  dans  sa  marche,  il  aurait  pu  éviter  Poitiers, 
mais  les  mobiles  secrels  qui  dirigeaient  ses  actes  le  poussèrent 
à  tenter  une  entreprise  qui,  si  elle  eût  réussi,  aurait  pu  ouvrir  à 
son  ambition  les  horizons  les  plus  étendus.  Arrivé  à  deux  milles 
de  la  capitale  du  Poitou,  il  s'arrêta  pour  attendre  les  contingenls 
que  lui  amenait  un  de  ses  vassaux,  Hugues  de  Gargilesse.  Les 
habitants  de  Poitiers,  peu  rassurés  sur  ses  intentions  et  dédai- 
gnant d'attendre  les  secours  qui  devaient  leur  être  fournis, 
attaquèrent  son  camp  à  l'improviste,  mais  ils  furent  repoussés 
avec  perte  d'un  grand  nombre  d'entre  eux;  de  son  côté,  Audeberl 
fil  de  nuit  une  lentativepour  s'emparer  delà  ville,  maisil  ne  réussit 
pas  (3).  Il  sentit  que  ses  projets  étaient  éventés  et  il  ne  lui  res- 


(<)  Voy.  plus  haut,  page  i3a.  La  BiluatioQ  du  comte  de  la  Marchf  par  rapport  au 
comte  de  Poitou  est  nettement  caractérisée  par  Pierre  de  Maillezais,  qui  dit  expres- 
sément que  c'est  grâce  au  doa  et  aux  secours  eu  arg^eut  et  en  hommes  de  ce 
dernier  prince  qu'il  avait  été  pourvu  de  soa  comté  :  «  Cujus  dono,  ope  cl  auxilio  ad 
comilalum  provectus  erat  »  {Labbe,  Nova  fnbl.  mon,,  II,  p.  217).  Toutefois,  nous 
devons  faire  remarquer  que,  dans  ce  texte, il  est  qtieslioa  de  Boson,  qui,  comme  nous 
ie  diflODS  plus  loin,  a  été  coofoodu  par  le  moine  de  iMaillezaiii  avec  sou  frère  Audeberl. 

(a)  Labbe,  A'ot'a  bibt.  man..  Il,  p,  238,  Pierre  de  Mailleiais. 

flî)  Chron.  (T Adémar,  p.  j56;  De  Certain,  ,\firacles  de  saint  Benott,  p,  if^'j', 
Labbe,  Nova  hibi.  man.,  Il,  p.  ua8,  Pierre  de  Maillezais. 


GUILLAUME  LE  GRAND 


•43 


tail  qu'à  poursuivre  sa  roule,  ce  qu'il  fil.  Sans  attendre  Foulques, 
qui  devail  aussi  venir  le  rejoindre  sous  les  murs  de  Poitiers,  il 
pénétra  en  Touraine  et  s'empara  de  Tours  par  surprise.  La  veuve 
d'Eudes,  la  comtesse  Berllie,  ne  se  trouvait  pas  dans  cette  ville  ; 
peut-être  élail-elle  déjà  à  Paris,  car  ce  moment  concorde 
avec  celui  où  elle  se  mit,  elle  et  ses  fils  Thibaud  et  Eudes,  sous 
la  protection  spéciale  de  Robert,  le  fils  du  roi  de  France  ;  tou- 
jours est-il  qu'Hugues  Capet,  prenant  fait  et  cause  pour  les  jeunes 
comtes  de  Touraine.  intima  au  comte  de  Péri^ord  l'ordre  d'avoir 
à  cesser  ses  entreprises  sur  leurs  domaines  ;  c'est  à  cette  occa- 
sion qu'il  lui  fit  poser  cette  question  célèbre:  «Qui  l'a  fait  comte?  » 
à  quoi  Audeberl  répondit  hardiment  :  «  Qui  l'a  fait  roi?  u  (t). 

Toutefois,  le  roi  de  France,  occupé  par  ailleurs,  ne  prit  pas 
dès  ce  moment  l'olTensive  contre  le  comte  de  Périgord  qui,  après 
avoir  remis  sa  conquête  entre  les  mains  du  comte  d'Anjou,  re> 
tourna  dans  ses  états,  mais  le  fruit  de  sa  victoire  ne  tarda  pas  à 
être  perdu,  car  Foul<{ues  n'ayant  pas  tardé,  par  ses  actes  de 
violence,  à  indisposer  les  habitants  de  Tours,  ceux-ci,  sous  la 
direction  de  leur  vicomte,  surent,  par  une  ruse  habile,  se  débar- 
rasser des  Angevins  et  remirent  leur  ville  entre  les  mai  ns  de  Berthe 
et  de  son  fils  Eudes  (2). 

Sur  ces  entrefaites,  Fier-à-Bras  vint  à  mourir.  Aussitôt  après 
ses  obsèques^  son  fils  convoqua  à  Poitiers  les  hommes  nobles  et 
puissants  du  comté  afin  d'aviser  aux  moyens  de  tirer  vengeance 
de  l'affront  que  les  vassaux  du  duc  défunt  lui  avaient  fait  su- 
bir, et  de  ramener  la  concorde  parmi  les  éléments  divisés  du 
pays  ;  l'assemblée  se  montra  favorable  aux  idées  exprimées 
par  le  nouveau  comte  et  affirma  par  serment  sa  fidélité  envers 
lui  (3).  Désormais  rassuré  surlasolidité  de  son  pouvoir,  Guillaume 
n'hésita  pas  à  engager  la  lutte  contre  les  comtes  de  la  Marche  ; 
Audebert  n'était  pas,  en  effet,  son  seul  adversaire.  Si  celui-ci, 


(i)  Chron.  d'Adémar,  p.  i56.  M.  Pfister  {Eludes  sar  le  règne  de  fiobert,  p.  a85, 
aole  4)  révo({ue  en  doute  la  phrase  célèbre  que  l'interpolateur  dWdëmnr  a  cuasii^èe 
en  cpl  endroic.  Rico  n'autorise  à  faire  celle  supposition;  les  propos  prèles  au  cc»nite 
aussi  bien  qu'au  roi  étaient  absolument  dnns  l'esprit  du  temps  et  ce  que  l'on  connaît 
du  caractère  d'Audcbert  rend  cette  arrogance  de  sa  pari  parroitement  adiuissible. 

(a)  Chron.  d'Adémar,  p.  i56;  Salmoo,  Chrnn.  de  Toaraine,  p.  ai6. 

(3)  Labbe,  Nova  bibl.  mon.,  II,  p.  227,  Pierre  de  Maillezais. 


i44 


LES  COMTES  DE  POITOU 


oublianl  qu'il  ne  possédait  son  comté  de  Périgord.que grâce  au  don 
el  à  Tassislance  mililaire  du  comte  de  Poitou,  avait  levé  publi- 
quement i'élendard  de  la  révolte  et  dévoilé  par  là  ses  visées 
ambitieuses,  Boson,  son  frère,  qui  possédai!  l'autre  parlie  de  la 
Marche,  avait  par  de  sourdes  menées  cherché  à  détacher  du  comte 
ses  principaux  vassaux  et  prêtait  à  Aiideberl  nn  vigoureux  appui. 
Ce  dernier  s'était  tout  d'abord  emparé  du  château  de  fiençais, 
un  des  importants  domaines  du  comte  de  Poitou,  la  citadelle 
avec  taquelle  il  menaçait  Charroux,  la  capitale  do  la  Marche, 
située  seulement  à  six  lieues  de  distance  et  qu'il  avait  démantelé. 
Guillaume  commença  sa  campagnepar  remettre  la  main  sur  Gen- 
cais  et,  après  l'avoir  de  nouveau  forlifié,  il  y  plaça  une  forte  gar- 
nison. Audebert,  sentant  toute  l'importance  de  celle  place,  revint 
l'attaquer  aussitôt  que  le  comte  de  Poitou  se  fut  éloigné  et  en 
peu  de  lemps  mit  ses  défenseurs  aux  abois.  Ils  étaient  sur  le 
point  de  se  rendre  quand  une  imprudence  d'Audeberl  les  sauva  : 
un  jour  que  le  comte  de  la  iMarche,  se  considérant  déjà  comme 
matlrc  du  château,  en  faisait  le  lour  sans  être  recouvert  par  son 
armure,  une  flèche,  lancée  par  les  assiégés,  vinl  l'atteindre  el  le 
blessa  morlellemenL  Transporté  à  Charroux,  il  y  succomba  quel- 
ques jours  après  et  fut  enterré  dans  le  monastère  (1). 

Sa  femme  Aumode  t'avait  accompagné  el  se  tenait  dans  le 
château  de  Rochemeaux,  la  citadelle  de  Charroux  (2).  Le  comte 
de  Poitou,  qui  avait  élé  chercher  de  l'aide  auprès  du  comte 
d'Angouléme,  s'avançait  en  ce  moment  avec  lui  au  secours  de 
Gençais  ;  profilant  delà  circonstance  heureuse  qui  l'avait  délivré 
d*Audebert,  il  mil  aussilùt  le  siège  devanl  le  château  de  Roche- 
meaux, que  la  veuve  du  comte  de  Périgord  n'avait  encore  pu 
quitter  ;  Boson  tenta  avec  une  troupe  d'élite  de  l'aire  une  trouée 
parmi  les  assaillants,  mais  ilfutrepoussé  (3).  Rochemeaux  fut  pris 


(i)  Chron.  (TAdémar,  p.  t56. 

(2)  Le  c!iâteau-fort  tfe  Rochemeaux,  qui  fut  délruit  pcoilanl  tes  guerres  des  An- 
g^laisj  élail  situé  A  mille  métrés  switemenl  de  l'enceiule  de  Charroux. 

(3)  L'appeudicc  à  la  clironiquc  d'Adémar  (éd.  tlliavanon,  p,  aoS)  rapporte  «juc 
BfiBoti  fut  fait  prisonnier  duos  sa  tenlalive  [lonr  faire  U'vpr  le  sii'ije  de  Hnchcme-aux, 
el  emuienc  à  Poiliers;  ce  rdcil  nous  paraîi  controuvé,  ainsi  qu'il  rcssnrl  des  fait»  de 
guerre  qui  suivent  et  où  l'on  voit  Gtiillanme  contraint  de  faire  appel  au  roi  de  France 
jHxir  venir  h  lioitl  rie  son  vassal  révolté. Du  reste,  ret  appendice,  ainsi  que  l'a  njni,'is- 
lialeiucul  démontré  M,  Lcupold  L>elisle  [iVottce  sur  les  ;nanascrits  originntijc  d'Acié- 


GUILLAUME  LE  GRAND 


i45 


de  vive  force  et  Aumode  louibaenlrelesmainsdes  vainqueurs {!}. 
tîurllaume  prolégva  la  veuve  de  son  ennemi  contre  les  entreprises 
de  ses  gens  el  se  la  fil  livrer  ;  celle  dernière,  peu  soucieuse  de  con- 
server la  fidélilé  qu'elle  devait  à  la  mémoire  de  son  mari,  essaya 
de  séduire  le  jeune  comle,  mais  celui-ci  résista  à  ses  avances  et, 
la  confiant  à  des  chevaliers  dévoués,  il  la  renvoya  à  sa  mère  (2). 
Malgré  ces  événements  heureux  pour  la  cause  de  Guillaume, 
la  guerre  n'était  pas  terminée.  Boson  étail,  aussi  bien  que  son 
frère,  un  guerrier  redoulable  et  pour  le  dompter  le  comle  de 
Poitou  fil  appel  au  roi  de  France,  à  Robert  qui,  aussilôl  aprîjs 
la  mort  d'ilujïuos  Capet,  avait  épousé  r>erlhe,  la  veuve  du  comle 
Eudes,  et  par  ce  fait  se  trouvait  amené  à  prendre  une  part  di- 
recte dans  les  affaires  de  l'Aquitaine  (3).  Robert  vinl  rejoindre 
Guillaume  à  la  lôle  d'une  brillante  Iroupe  el  de  concert  ils  furent 
attaquer  DeiUic,  forleresse  que  Boson  le  Vieux,  père  d'Audeberl  et 
de  Boson  le  jeune,  avait  édifiée  dans  une  position  formidable  et 
dont  ilavail  fait  la  capitale  de  son  petit  étal  à  la  place  de  Cliurroux 
qui  élail  par  trop  exposé.  L'entreprise  des  confédérés  fut  vaine; 
Bellac,  vaillamment  défendu  par  un  guerrier  nommé  Albert  de 
Droux, résista  à  tousles  assauts  (4).  Bobert,  rappelé  en  France, dut 
se  retirer  ;  resléseul,  Guillaume,  voyant  l'inutilité  de  ses  efforts, 
jugea  plus  opportun  de  s'entendre  avec  Boson  plutôt  que  de  con- 
tinuer une  lulle  désastreuse  pour  l'un  el  pour  l'aulre  et  mil  en 
œuvre  pour  la  première  fois  cette  diplomatie^  que  certain  de  ses 
contemporains,  plus  guerrier  que  politique,  a  qualifiée  de  ruse, 
el  qui  lui  assura  par  la  suite  de  nombreux  succès.  Audebert  avait 

mar  de  Chabannes,  pp.  ga  et  ss.)  est  une  ppcmièrc  rédaclioD  d'Adémar  de  Chabao- 
ncs,  qu'il  a  corrigée  dans  les  rcmonicmcnls  poslcrieurs  de  sa  citronique.  C'est  ainsi 
quc.daus  le  luéiiic  paragraphe,  il  allribue  la  fonJalioa  du  Bourgueil  à  Adèle  de  Nor- 
mandie, dont  il  fait  la  nièrc  de  Guillaume  le  Grand, 
(i)  Chron.  d'Adémar,  p.  i65. 

(2)  Labbc,  Nova  bibl.  man.,  \\,  p.  228,  Pierre  de  Maillozais. 

(3)  Non  seulcmeDl  Robert  était,  de  par  sa  mère,  cousia  du  comle  de  Poiilcrs,  mais 
par  son  mariage  avec  la  veuve  de  l'oncle  de  ce  dernier, il  était  considéré  comme  ayant 
la  même  qualité  que  celui-ci,  ninsi  qu'il  est  constaté  par  le  passo^çc  de  Aiclier  (noies 
de  la  tin  de  son  Hisluire)  où  il  l'ait  allusion  au  8ic<;e  de  Kochcmcaux. 

('\)  Chrun.  d'Adémar,  pp.  i50  el  167.  Ucsiy,  frappé  par  le  surnom  que  portiit  le 
défenseur  de  Bellac,  .4 660  Drulun,  s'injtçcnia  à  en  découvrir  la  signification  ;  il  trouva 
qu'en  allemand,  eu  lau^ag;c  Thiuis,  comme  il  dit,  le  mot  Drul  avait  le  sens  d'ami 
fidèle  el  loyal  (//(£/.  (/cf  comtes,  [\.  (yo);  nans  cLcrchcr  aussi  loin  nous  raltacbona 
simplement  ce  nom  à  celui  d'une  localité  du  pays,  Droux,  voisine  de  Bellac,  dont 
AbboQ  étitit  ou  devint  le  possesseur. 


LKS  COMTKS  HK  l'OlTOi: 


laissé, de  son  premier  marinj^c  avcr  la  fille  (îu  comle  de  Limcj^es, 


dâ 


un  Iiis  nomme  uernaru  el  c  esl  a  ce  jeune  homme  qu  aurait 
revenir  Fun  des  comlés  de  la  Marche  eL  celui  de  Périgord  ;  mais 
Boson  6lail  ambitieux  el  nYMail  pas  ftèné  par  les  scrupules.  11  mil 
m  main  sur  les  deux  comtés,  soit  de  sa  propre  initiative,  soil  à 
la  suggestion  de  Guillaume,  et  ce  dernîerj  agissant  en  quali(6  de 
suzerain,  confirma  l'usurpation.  Au  surplus, la  paix  était  faite  à  la 
fin  de  cette  année  997, car  Ton  voit  à  cette  date  Doson  s'intituler 
seul  comte  de  la  Marche  dans  l'acte  par  lequel  il  mit  l'abbaye 
d'Abun  dans  la  dépendance  do  celle  d'Uzerche  (I),  el  faire  depuis 
ce  jour  son  service  régulier  de  plaid  auprès  du  duc  d'Aqui- 
taine (2). 

Guillaume  avait  du  reste  en  ce  momenl  des  motifs  particuliers 
pour  se  tenir  en  paix  avec  ses  voisins  ou  ses  vassaux  ;  il  songeait 
à  se  marier.   Les  charmes  de  la  comtesse  de  Périgord  avaient, 
si  peu  qu'avait  durésacaplivité,  fîiil  impression  surlcjeunc  comte 
el,  quand  il  eut  assuré  la  tranquillité  de  ses  étals,  il  lit  demander 
Aumode  en  mariage.  Celle-ci  s'élait  alors  retirée  auprès  de  sa 
mère,  la  comtesse  de  Provence, qui  n'eut  garde  de  refuser  un  si 
brillant  parti,  et  c'est  ainsi  que  l'horoscope  que  la  femme  d'Au- 
deberl  avait  tiré  pour  ellc-môme  s'accomplit  point  par  point, 
mais  avec  un  antre  mari  que  celui  qui  s'élait  cru  un  instant  des- 
tiné à  le  réaliser.  On  ne  saurait  dire  si  l'exemple  de  Hoberl,  qui 
avait  épousé  l'année  précédente  Berlhe,  la  veuve  du  comle  de 
Touraine,  la  tante  par  alliance  de  Guillaume,  iullua  sur  les  déci- 
sions de  ce  dernier,  mais  n'est-il  pas  intéressant  de  signaler  ce 
fait,  que  les  deux  [trinces  les  plus  puissants  de  la  France,  jeunes 
encore,  de  mœurs  austères,  d'une  grande  piélé,  s'allièrent  l'un 
et  l'autre  à  des  veuves  plus  âgées  qu'eux.  L'union  qu'allait  con- 
tracter  Guillaume  pouvait  avoir    des    conséquences  politiques 
importantes,  aussi  l'on  conçoit  que  la  comtesse  Emma,  qui  paraît 
avoir  conservé  toute  sa  vie  sur  son  fils  une  grande  autorité,  ail 


(j)  Gdllia  C/ifisl.,  II,  iastr  ,coI.  190.  Ccl  .iclc  cou  lient  aussi  la  preuve  qu'Aude- 
berl  clnîl  rnorl  à  celle  dote,  car,  parmi  les  uWi^^.ilions  (jue  liosou  imposa  aux  rt'lif;;icux 
d'U/.erclie  ca  écliang'e  de  la  fuveur  «ju'il  k'uraccorJail,  on  relève  celle  de  prier  pour 
Tâme  de  son  ffêre  Audd>crl,  fldi-berti  fvalris. 

(2)  Oo  retrouve  Boson  à  la  cour  du  comle  vn  ioo3  {Cari,  de  Saint-Cypricn, 
pp.  3io-3j  1). 


GUILLAUME  LK  GRAND 


1^7 


\§fii  e]lo-nii>mc  les  démarches  pour  mener  celle  enlrcprise  à 
bonne  fin.  Lorsque  lesi^ensde  ('«uillaiimo  ramenèrent  Anmode  à 
sa  mère,  celle-ci,  «[iii  passail,  comme  sn  lltle,  pour  nécronifin- 
cienne,  avail  prédil  quVn  reconnaissance  du  service  que  le  comle 
de  Poilou  venail  de  lui  rendre  elle  ferait  étendre  ses  élals  jus- 
qu'au Rhône  ;  Emma  lui  fil  rappeler  celle  promesse  en  chargeant 
ses  envoyés  de  nombreux  présents  (I],  L'accord  fut  conclu  :  Au- 
mode  devint  comtesse  de  Poilou  el  duchesse  d'Aquitaine  (2),  et, 
quelqu'incroyablc  que  la  chose  paraisse  de  prime  abord,  la 
comtesse  de  Provence  tint  sa  parole  ;  quelques  mots  sur  sa  per- 
sonne permellronl  d'éclaircir  ce  myslère. 

Adélaïde,  plus  connue  sous  le  surnom  de  lilanciic,  Candula^ 
élail  fille  de  Foulques  le  Bon,  comte  d'Anjou.  Elle  épousa  en 
premières  noces  Etienne,  coralc  de  Gévaudan,  dont  elle  eut  plu- 
sieurs fils,  enlre  autres  Pons,  qui  succéda  à  son  p^re,  et  une  fille, 
Aumode  (:}).  ir^on  mari  étant  morl^  elle  fui  recherchée  en  mariage 
par  le  jeune  Louis,  fils  du  roi  Lolhairc.  Leur  union  fut  célébrée 
au  Vieux-Iirioude  en  980  et  Adélaïde  y  fut  couronnée  reine  d'A- 
quilaîne  ;  mais  l'accord  cnlrc  les  deux  époux  fut  de  peu  de  durée, 
et,  moins  de  deux  ans  après,  Lolhairc  venait  chercher  son  fils. 
Adélaïde,  «  qui  ne  pouvait  se  résoudre  à  rester  veuve,  »  se  ren- 
dit aussitôt  auprès  de  Guillaume  d'Arles,  comte  de  Provence,  el, 
ayant  lait  rompre  plus  ou  moins  canoniquemonl  son  union  avec  le 
mari  qui  venail  do  la  quitter,  épousa  son  protecteur  (i).  Il  esl 
probable  que,  lors  du  mariage  d'Aumodc  avec  Audebert  de  la 
Marche,  la  jeune  comtesse  ne  reçut  en  dut  que  de  riches  vêle- 
ments el  des  bijoux,  selon  l'usage  général  du  temps,  mais  son 
union  avec  (juillaume  avait  un  caractère  politique  qui  comporlaît 
d'autres  erremctils  ;  Emma  ne  se  serait  pas  contentée  de  donner 


(i)  Lalibe,  Nova  bihl.  mun.,  If,  p.  228,  Pierre  Je  Maillezais. 

(a)  Chron.  iTAdérnar,  p.  i5G.  L'union  d'AunioJc  el  de  Guillaume  fut  sans  doule 
coulractéc  à  la  fin  do  l'aonéc  ggy  ou  au  commencement  de  998.  Le  duc  n'était  pas 
encore  marié  au  mois  d'octobre  997,  car  on  le  trouve  srs^nanl  seul  à  cette  date  uue 
cborlc  de  Saint*IIiIaire  de  Poitiers  (Rédct,  Doc.  pour  Saint-Hilnire,  I,  p.  70). 

[31  Pierre  de  Maillezais  est  le  seul  bistoricn  ancien  qui  dise  qu'Aiimode  est  la  Hlle 
de  Candida  (Labbc,  Xooa  bibl.  man.,  11,  p.  228),  mais  il  n'y  a  pas  lieu  de  douter  que 
celte  princesse  ne  soit  la  même  personne  qu'Adélaïde,  la  femme  d'iviienne  Je  Gévau- 
dan, qui,  selon  l'usage  du  temps,  était  connue  aussi  bien  par  son  nom  que  par  son 
sarooni . 

14)  Richcr,  //(■«/.,  I.  Ilf,  95. 


i48 


LES  COMTES  DE  POITOU 


une  fcmmo  k  son  fils,  cUp  voulait  accroître  sa  siluation.  C'osl  le 
même  raolif  qui  avait,  dans  le  temps  poussé  Lotliairc  à  faire  con- 
tracter le  mariage  de  son  fils  Louis  avec  AdtHaïdc,  malgré  la  dif- 
férence d'humeur  cl  de  goûts  entre  lesdcux  époux.  11  n'avait  eu  en 
vue  que  de  rattacher  à  la  couronne  les  importantes  possessions 
du  comte  de  Gôvaudan  qui  lui  ouvraient  une  porte  sur  le  midi. 
En  ciïet,  celles-ci  comprenaient,  outre  le  comté  de  Gévaudan 
propromenl  dit,  une  parlic  de  l'Auvergne  avec  Brioude  comme 
capitale  et  le  pays  de  Forez;  de  plus,  ce  comte  étendait  sa  domi- 
nalion  sur  une  parlie  du  Velay  (1),  dont  le  surplus  avait  accepté 
la  suzeraineté  de  l'évoque  du  i*uy.   Le  comte   Etienne,  n'ayant 
laissé  que  des  enfants  mineurs,  le  mari  de  sa  veuve  devenait  jus- 
qu'à leur  majorilù  le  véritahie  maître  de  ces  vastes  domaines. 
Tel  était  le  calcul  qu'avait  lait  Lolhaire  el  que  l'incapacité  de  son 
fils  ne  permit  pas  de  réaliser.  Le  roi  de  France  avait  déjà  un  pied 
dans  le  pays,  car  lorsqu'il  avait  rendu  à  Tôle  d'Eloupe  le  litre  de 
duc  d'Aquitaine  avec  la  suprématie  qui  s'attacha  il  à  cette  dignité 
sur  l'Auvergne  el  le  Velay,  il  avait  eu  soin  de  maintenir  son  droit 
dans  le  choix  des  évoques  de  Puy,  mais  Adélaïde  avait  su  faire 
tourner  cette  prérogative  à  l'avantage  des  siens  en  faisant  pour- 
voir de  l'évêché  du  Puy  successivement  son  frère  Guy  d'Anjou, 
ancien  abbé  de  Cormery  et  de  Saint- Aubin  d'Angers,  puis  Dreux 
d'Anjou   el  enfin  Etienne,  de  la  maison  même  des  comtes  de 
Gôvaudan  (2).  L'inlluencc  d'Adélaïde  se  fil  enfin  sentir  sur  son 
fils  Pons,  el  elle  l'amena,  lors  du  mariage  d'Aumode,  à  reconnaî- 
tre la  suzeraineté  du  duc  d'Aquitaine  sur  toutes  ses  possessions, 
en  étendant  à  celles-ci  en  général  ce  qui  n'était  réellement  spécial 
qu'au  Velay;  par  la  suite,  on  voit  en  elTel  le  comte  de  Gévaudan 
se  soumettre  aux  exigences  que  comportait  sa  vassalité  el  faire  le 
service  de  plaid  à  la  cour  du  duc  d'Aquitaine  (3).  Or,  bien  que  le 
Forez,  possession  de  Pons,  fût  réellement  dans  la  mouvance  du 
duc  de  Bourgogne,  on  pouvait  dire,  sans  exagération  aucune,  que 
le  pays  soumis  à  la  domination  du  duc  d'Aquitaine  s'étendait  de 


(i)  Voy.  Pfisler,  Etudes  sur  le  rèffne  Je  Robert^  pp.  280-281. 
(2)  GiiUia  Christ.,  II,  col.  G^jS-Ogy. 

(iJ)  La  présence  de  Pons  aux  plaids  ducomlc  Je  Poitou  e3t  aîgnalcc  en  ioo3  et  vers 
lui  a  (C'ff.  lie  S'iint-Cijprierifpp.   3io-3ii  cl  i()5). 


GUlLLiVUMG  LK  GIlAND 


"iu 


l'Océan  au  iUiône,  conforméuienL  ù  la  prùdicUoii  de  la  comlesse 
de  Provence. 

L'union  de  Guillaume  avec  Aumode  lui  gagna  aussi  ramilié  de 
Foulques  Narra,  le  comte  d'Anjou.  Celui-ci,  lors  de  ravènemenl 
du  comLo  de  l'oilou,  lui  avait  lômoignô  de  riiosliliié  en  s'alliant 
avec  le  comle  de  Périgord,  mais  après  que  sa  cousine  fut  deve- 
nue duchesse  d'Aquitaine,  ses  sentimenls  changèrent.  Du  reste, 
Guillaume  ne  négligea  rien  pour  allirer  ti  lui  son  redoutable  voi- 
sin. II  lui  confirma  la  possession  de  Loudun  et  de  Mirebeau,  que 
Fier-ù-Bras  avait  précédemment  donnés  en  bénélice  à  GeollVoy 
Grisegonelle  el  où  le  comle  d'Anjou  fit  élever  d'importantes  for- 
teresses (1),  puis  plus  tard  il  lui  abandonna  au  même  litre 
Saintes  el  plusieurs  châteaux  en  Saiiilonge  (2). 

Ses  générosités  no  s'arrêtèrent  sans  doute  pas  là  ;  d'autres  faits 
permettent  de  soupçonner  qu'elles  furent  bien  plus  étendues,  aussi 
Foulques  ne  trahil-iljamais  la  foi  qu'il  avait  donnée  à  son  suzerain, 
le  comle  de  I*oitou.  Il  faisait  régulièrement  auprès  de  lui  le  ser- 
vice de  plaid  (3)  et  on  le  voit  même  se  charger  pour  lui  de  négo- 
ciations délicates, agissant^  disait-il  lui-même,  au  nom  de  son  maî- 
tre (4).  Il  est  vrai  qu'en  retour  Guillaume  garda  la  neutralité  la 
plusabsoluedatis  les  querelles  qui  surgissaient  constamment  entre 
Foulques  et  Eudes  de  Champagne,  comle  de  Tours  et  de  lîlois, 
son  autre  cousin,  le  fils  de  Oerlhe,  Néanmoins  il  ne  cessa  de  vivre 


(i)  La  coDslruetioii  du  chûlenu  de  Mirebrau  se  place  eolre  1002  el  lOuG,  ainsi  qu'il 
rêsuUc  d'un  acle  du  roi  Robcrl  de  celle  dalc,  qui  coatinnait  la  promesse  faiîe  [jar 
Foulques  Nerra  aux  religieux  de  Cormery  que  les  cbi\le<iu\  de  MonJbazon  el  de  Mire- 
beau,  cdiliéa  par  lui,  no  porleiuicol  aucuu  préjudice  aux  biens  de  l'abbaye  (Cart.  de 
Connenj,  p.  62;  Plistcr,  Etudes  sur  le  rr<jue  île  Habert,  p.  lxviii). 

(a)  C/iro/i.  d  Aflèinar,  p.  i(>4.  Le  texle  du  chroniqueur  esl  formel  el  8*ac«ordc  avec 
les  cuscigneuieuls  fuuruis  par  les  cliurlca.  Fouliiuc^,  pas  plus  que  ses  bériticrs,  ne 
fut  |)ourvu  du  cuinté  de  Saiuloujçe  ;  la  ville  de  Saiutcs  et  *iuflqucs  places  furies, 
Saittanas  cum  qnibiisdatn  casttillis,  lui  furcal  concédées  par  iîuilitiurne  le  (irand, 
ainsi  que  l'a  1res  bien  reconau  iM.  Faye  dans  son  élude  iniilulcc  :  De  la  d<i/ftî/iatioit 
des  comtes  d'Anjou  sur  la  Sainion(je,  où  il  fail  juslicc  des  erreurs  accumulées  par 
les  aacienshisloricQsde  l'Anjou  pour  rehausser  rimportaacc  de  leurs  comtes. .\ux  lénioi- 
goages  que  cet  écrîvuiu  a  fournis  nous  eu  ajouterous  uu  nouveau  qu'il  n'a  pas  connu 
el  qui  apporte  la  preuve  que  les  couiles  de  Poitou  avaient  non  seulement  conservé 
leurs  droits  de  suzeraineté  sur  la  Saintoa^c,  mais  aussi  des  domaines  considérables 
dans  cti  pays  :  c'est  la  concession  faite  en  io/|0  à  la  Trinité  de  VcadOnic  par  h  co;ulc 
Uuillaumo  le  Gros  dont  il  sera  parlé  en  son  lieu. 

(;j)  Voy.  cbarlcs  de  1002,  ioo3,  1019,  ioa3(Bruel,  Cartiil.  deClnny,  111,  pp.  789- 
74»;  Ucsiy,  Ilist.  des  comtes,  preuves,  pp.  807  et  354). 

(4)  Mignc,  Pati'oloijie  lai,,  CXLI,  col.  gSU,  ilobcrli  régis  epislolee. 


i.io  LES  œMTES  DE  POITOU 

en  bonslermes  avec  ce  dernier,  môme  son  fimilié  pour  lui  ne  paraît 
pas  sY'lre  jamais  démenlie  ;  ainsi,  en  i027,  lorsque  le  roi  Hobeii 
fit  flssocier  son  fi[s  ii  la  couronne,  liuillaiime  écrivit  àFulberl  de 
Charlres  :  «  Pour  le  choix  d'un  roi,  je  suis  de  l'avis  de  mon  frAre 
le  comte  Eudes.  Soyez  persuadé  que  celui  qu'il  élira,  moi  je  le 
choisirai  aussi  (1)  »  ,  Pour  aider  à  rinlelligenco  de  ces  paroles, 
il  ne  faut  pas  oublier  que  (iuillaume  fut  élevé  en  Touraine,  en 
pariie  par  les  soins  de  son  oncle  Eudes  P',et  qu'outre  les  lions 
d 'alTeclion  que  celle  vie  commune  avait  fait  naîlrc  il  considérait 
comme  un  devoir  de  reporter  sur  le  fils  la  reconnaissance  qu'il 
devait  au  père  . 

AyanI  ainsi  assuré  par  d'habiles  concessions  cl  par  une  recli- 
tude  de  conduite  absolue  la  tranquillité  de  sa  frontière  du  nord, 
Guillaume  se  préoccupa  de  proléger  la  fronliére  du  sud  de  ses 
étals  palrimoniauv  conlre  louto  agression,  11  ne  pouvait  guère 
compter  sur  les  lurbulenls  comtes  de  la  Marctie  ou  vicomtes  de 
Limoges,  mais  plus  à  l'ouest  il  rencontra  dans  Guillaume  Taillc- 
fcr  11,  comte  d'Angouléme,  l'allié  fidèle  qu'il  désirait. Guillaume 
Taillefor  avait  succédé  à  son  père  Arnaud  iMan/er,  lequel  s'était 
relire  dans  l'abbaye  de  Sainl-.Viiiand  de  Boixe  pour  y  finir  ses 
jours  et  ce  à  peu  près  au  temps  où  le  comte  de  Poitou  remplaçait 
son  père  Fier-à-Bras.  Presque  aussitôt  il  était  venu  en  aide  à 
son  suzerain  dans  sa  lutte  conlre  Audcberl  cl  Boson,  et  de  ce 
moment  les  deux  comtes  se  lièrent  d'une  étroite  amitié  qui  per- 
sista louto  leur  vie.  Dans  tous  les  actes  importants  du  gouver- 
iicraent  du  duc  d'Aquilainc,  on  voit  apparaître  un  homme  de 
bon  conseil,  le  comte  d'Angouléme,  aussi  Adémar  de  Chabannes 
a-l-il  pu  dire  que  ces  deux  a  personnages  avaient  l'un  pour  l'au- 
tre une  telle  affection  qu'ils  ne  possédaient  pour  ainsi  dire  qu'une 
seule  ûme  »>  (2). 

Un  accroissement  considérable  de  puissance  fut  pour  le  comte 
d'Angouléme  le  bénéfice  immédiat  de  celle  situation  particulière. 
Guillaume  ne  se  déparlil  pas  à  son  égard  de  cette  prodigalité  dont 
profilaient  largement  tous  ceux  qui  lui  rendaient  service,  bien  au 
contraire.  Il  lui  fit  don  successivement  des  vicomtes  de  Mette,  d'Au- 


(i)  Mi^^iie,  Patrolojie  lai.,  CXL!,  col.  83i,  Guillclmi   duels  cpistolœ. 
(a)  Chron,  d' Adémar,  p.  i6j. 


GL1LU\L'MK  LS  GRAND  191 

nayeldeRocbecliouarlfdes  seigneuries  de  Chabanais, de  Coofulon^ 

el  de  liurTec,  de  la  tiilc  de  Blaye,de  domaines  en  Aunis  el  d'autres 
biens  encore  (1).  En  outre,  afin  de  rapprocher  l'un  de  l'aulre  ses 
deux  plus  puissants  obligés  el  de  s\issurer  un  moyen  d'aclion  de 
plus  sur  le  comte  d'Anjou  dont  la  fidélité  ne  lui  était  pas  autant 
assurée  que  celle  du  comte  d'Angouléme,il  amena  Foulques  N'erra 
ù  donner  sa  sccur  Girberge  en  mariage  ;\  Guillaume  Taillefer  il. 
Le  comte  de  Poitou  mit  aussi  à  couvert  sa  rronliëre  de  l'est  par 
de  semblables  pratiques;  là  dominait  Eudes  de  Déols,  personnage 
très  batailleur,  qui  avait  notablement  arrondi  ses  domaines  au 
détriment  de  ses  voisins,  el  possédait  la  partie  du  Uerry  s'étendanl 
du  Cher  à  la  Garlempe  et  à  l'Anglin.  Il  avait  enlevé  CiiÂteauneuf 
au  vicomte  de  Bourges  et  Argenlon  au  vicomte  Guy  de  Limoges, 
elne  redoutait  pas  non  plus  des'ullaquer  au  roi  de  France  ;  bien 
que  celui-ci  eût  sous  sa  protection  directe  l'abbaye  de  Massai  en 
Berry,  Eudes,  afin  de  pouvoir  mellre  la  main  sur  le  monastère  el 
diriger  ses  destinées,  avait  conslruil,en  102G,un  cbâteau-rorl  en 
ce  lieu,  lloberl,  appelé  par  les  moines,  accourut  avec  une  armée, 
mais  c'est  en  vain  qu'il  fil  le  siège  du  cliAleau  el  il  dul  se  roli- 
rer  (3).  Tel  esl  l'homme  que  le  comte  serallacba  par  ses  bienfaits 
et  par  la  concession  de  certains  domaines  qui  le  mellaienl  en  quel- 
que sorte  dans  sa  vassalité.  Aussi  Eudi^s  se  monlra-l-il  désormais 
très  dévoué  à  sa  personne,  tellement  qu'lléribert,  engageant  Ful- 
bert de  Chartres,  l'ami  do  Guillaume,  à  passer  par  le  Berry  pour 
venir  en  Poitou,  put  lui  dire  que  la  fidélité  d'Eudes  envers  son 
seigneur  serait  pour  lui  le  gage  d'une  sauvegarde  absolue  (i). 


(i)  Bien  qu'à  l'époque  qui  nou3  occupe  Adémar  de  Cliohann»  ail  cic  conlemporaia 
des  rvénemcDis  qu'il  raconte  dans  sa  cltroniquc^  on  oc  saurait  accorder  à  ses  dires  la 
rigueur  absolue  )|u'ila  dcvraieol  coiiiporlcr  au  sujet  des  accroisscmenls  territoriaux 
qu'aurait  reçus  le  comte  d  Aogoulérne.  La  vicomié  d'Aunay,  par  exemple,  n'entra 
jamais  dans  son  domaine  particulier.  ChAloo  III,  vicomte  d'Aur.ay,  succéda  à  son 
père  Châlon  II  vers  l'an  looj  et  était  encore  en  possession  de  la  vicomte  en  io3o;  dans 
ce  long  intervalle  de  temps,  il  n'y  a  aucune  place  pour  riuillnume  Taillefer.  Pour  con- 
cilier CCS  faits  certains  avec  le  récit  d'Adcmar,  on  peut  admet! re  que  Guillaume  le 
Grand  ait  dclaciic,  à  un  moment  donné,  Aunay  de  sa  mouvance  directe  et  Tait  placé 
sous  la  suzeraineté  du  comte  d'Angouléme,  Tnit  qui  aurait  aussi  pu  se  produire  pour 
certains  autres  (grands  ficfs  compris  dans  réaumcrotiun  d  Adcmar. 

(a)  Chron.  JAtlèmiir,  p.  i03. 

(3)  LhIiIm;,  Nova  bilA.   mm..   M,  787,  Chron.  de  Vierzon;  Chron,   d'Adémar, 

p.  «37- 

(4)  Atipoe,  Patrologie  lai.,  CXLI,  col.  27a,  S.  Fulberli  cpiscopî  episloJtt?. 


i5a 


LES  COMTES  DE  POITOU 


Ayant  ainsi  assuré  la  sécurité  de  son  domaine  palrimonial,  le 
Poilou,  base  de  sa  puissance,  et  s'étanl  munagô  par  ce  fait  loute 
liberté  d'action,  Guillaume  put  uiellre  k  exécution  les  projets 
qii*il  méditait.  Sa  grande  ambition,  le  but  qu'il  a  toujours  pour- 
suivi, fut  d'être  véritablement  duc  d'Aquitaine,  de  jouir  de  toutes 
les  prérogatives  que  ce  titre  pouvait  comporter,  de  lui  donner  on 
un  mot  le  corps  qui  lui  manquait  alors.  Les  limites  de  l'Aqui- 
taine étaient  indécises,  aussi  bien  que  la  nature  du  territoire  qui 
portait  ce  nom;  tout  d'abord  c'avait  élé  un  royaume  habité  par  un 
peuple  distinct  des  Francs  qui  l'avaient  conquis,  puis  il  avait  été  mis 
au  rang  de  simple  duché,  c'est-à-dire  réduit  à  n'être  phis  qu'une 
simple  division  de  lamonarcliie  lranqae;de  là  un  double  caractî?re 
qui  prenait,  suivant  les  cas,  plus  ou  moins  d'importance  selon  la  va- 
leur personnelle  ou  les  tendances  des  liommes  qui  se  trouvaient  à 
la  tèle  de  ce  pouvoir  ;  en  général, ils  se  considéraient  plus  comme 
les  chefs  d'unpeuple  que  comme  les  dominateurs  d'une  région  dé- 
terminée, et  il  y  avait  au  sud  du  royaume  les  ducs  des  Aquitains, 
tout  comme  au  nord  les  ducs  des  Francs. Cette  ambiguïté  entre- 
tenait l'orgueil  et  l'ambition  de  tous  ceux  qui  poilaienl  ce  titre, 
mais,  malgré  lous  leurs  efforts,  ils  ne  parvenaient  pas  à  elTacer 
le  stigmate  du  primitif  caractère  des  ducs  vis-à-vis  de  la  royauté. 
Les  ducs  avaient  été  tout  d'abord  des  chefs  militaires  qui  grou- 
paient, en  cas  de  nécessité,  sous  leur  autorité,  les  contingents  qui 
leur  étaient  fournis  par  plusieurs  comtes.  De  temporaires,  ces 
fonctions  étaient  devenues  peu  h  peu  permanentes,  mais  les  rois 
carlovingiens  n'avaient  cessé  déconsidérer  leurs  titulaires  comme 
des  agents  à  leur  discrétion  et  l'histoire  du  duché  d'Aquitaine 
pendant  un  sii-clo,  passantsuccessivcmeni  de  la  maison  d'Auvergne 
à  celles  de  Poilou  et  de  Toulouse,  pour  revenir  enfin  à  la  famille 
des  comtes  de  Poilou,  fournit  la  preuve  des  efforts  conslantsdes 
rois  de  Franco  pour  faire  prévaloir  cette  doctrine.  Il  leur 'était 
en  effet  bien  plus  facile  de  disposer  d'un  duché  que  d'un  comté  ; 
le  duché  ne  répondait  pas  d'abord  à  une  division  IcrriLoriale, 
devenue,  par  la  suite  des  temps,  patrimoniale,  il  n'était  qu'une 
réunion  de  coralés  mis  sous  l'aulorilé  d'un  chef,  sans  qu'il  y  eût 
un  territoire  spécial  sur  lequt.d  ce  chef,  le  duc,  put  exercer  un 
pouvoir  direct,  administratif  ou  judiciaire.  Le  duc  était  en  môme 


GUILLAUME  LL  GRAND 


i53 


temps  un  comie,  possesseur  parfois  de  plusieurs  comlés  dans 
lesquels  il  élail  arrivé  à  joitir  de  tous  les  droits  régaliens  ;  il 
sembla  naturel  à  un  esprit  ouvert  comme  Guillaume  le  Grand, 
que  dans  son  duché  il  no  pouvait  posséder  une  moindre  aulorilé 
que  dans  son  comté  et,  h  défaut  de  territoire,  ce  fut  sur  les  per- 
sonnes qu'il  chercha  à  l'exercer,  c'est-à-dire  sur  les  comtes  et 
les  grands  dignitaires  ecclésiastiques  à  l'égard  desquels  il  su- 
brogea complèlcmonl  sa  personne  à  celle  du  roi. 

Donc,  à  un  momentj  considérant  l'Aquitaine  comme  une  cir- 
conscription géographique  telle  qu'elle  avait  été  dans  les  temps 
anciens^  il  lui  arriva  de  laisser  de  ctMé  la  formule  qui  se  trouvait 
en  lôtc  de  ses  actes  et  de  ceux  de  ses  prédécesseurs,  de  «  duc 
des  Aquitains  »  et  de  la  remplacer  parcelle  autrement  expressive 
de  «  duc  d'Aquitaine  »  (i). 

Si,  à  rencontre  de  ses  devanciers,  il  avait  succédé  sans  difïi- 
cullé  aux  honneurs  de  son  père,  c'est  qu'une  grande  révolution 
s'était  accomplie.  Les  ducs  de  France,  qui  avaient  été  les  pre- 
miers champions  de  l'hérédité  des  bénéfices,  ne  pouvaient,  en 
montant  sur  le  trône,  faire  prévaloir  une  autre  doctrine  que  celle 
qu'ils  avaient  toujours  pratiquée  cl  à  laquelle  ils  devaient  d'être 
arrivés  au  sommet  de  la  hiérarchie  sociale;  ils  ne  l'essayèrent 
môme  pas,  ou  du  moins,  s'ils  le  tcnlèrent,'le  mol  d'Audeberl,  si 
vrai  que  l'on  doit  croire  qu'il  a  été  prononcé,  les  rappela  brus- 
quement à  la  réalité.  Comme  ducs  de  France,  ils  pouvaient  agir 
suivant  des  règles  que  l'usage  ancien  consacrait;  comme  rois  on 
ne  leur  reconnaissait  que  le  droit  de  succéder  au  titre,  mais  non 
aux  prérogatives  autoritaires  des  Carlovingicns,  qui  semblaient 
enfouies  dans  la  tombe  avec  eux. 

Guillaume  était  donc  duc  d'Aquitaine,  c'est-à-dire  qu'il  jouis- 
sait d'un  droit  de  suzeraineté  sur  tous  les  territoires  formant  la 
partie  centrale  du  royaume  de  France  et  comprenant  le  Poitou, 
la  Saintodge,  rAngoumois,  le  Périgord,  le  Limousin,  le  Bas- 
Uerry,  la  Haute  et  Dasse  Auvergne,  le  Velay  et  le  Gévaudau  (2). 


(i)  M  Cornes  Piclavensium  et  dux  Aequiianiae  »  (Arch.  de  la  Vienne,  ori g.,  chap. 
cathedra!,  a*  i,  vers  losô);  «  Piclavurutn  eûmes  et  dux  Aquitauife  »  (A.  Richard ^ 
Chartes  de  Sainl-Maixent,  I,  p.  99,  cnlrc  1011  et  Jûa3) 

(a)  Voy.  Appbnoice  IV. 


i54 


LES  COMTES  DB  POItOU 


11  y  a  liou  da  remarquer  que.  dans  les  actes  iiilérossaiil  le  l^oi- 
loti,  Guillaume  se  fuil  plus  parliculièremcnl  inliluler  comle  des 
Poilevins,  cornes  Pktavonim,  mais  dans  ceux  émanés  de  chan- 
celleries sises  en  dehors  du  lerriloii-e  soumis  direclcmenl  à  son 
aulorilô,  il  esl  le  duc  et  le  prince  dos  Aquitains  (I);  ce  lîlre  se 
renconlre  aussi  dans  les  charles  poilevines  et  même  l'une  d'elles, 
en  1010,  indique  par  la  qualiftcalion  qu'elle  donne  au  comte  de 
(1  dominateur  de  tuule  rAquila(ne»>,/o/i;/.¥ /m«c  Ipm/torlv  A'/ttiffinias 
fuonarr/it/.f,  que  le  but  poursuivi  par  fluillaume  était  atteint  sans 
conteste,  qu'il  était  en  quelque  sorte  un  roi  auquel  il  ne  manquait 
que  le  litre  (2).  La  prééminence  du  comle  de  Poitou  sur  TAqni- 
laine  était  telle  que  l'on  voit  les  moines  de  Cluny  donner  par 
analogie  à  Tévêque  de  Poilicrs,  Iscmljcrl,  le  litre  d'évêque  des 
Aquitains   3). 

11  esl  toutefois  un  point  qui  distingua  plus  particulièrement  Guil- 
laume des  princes  vérilablcnicnl  souverains, c'est  qu'il  ne  fil  jamais 
frapper  de  monnaie  à  son  nom.  11  tenait  de  ses  ancêtres  le  droit 
de  monnayage,  il  en  usait,  mais  il  ne  s'aiïranchit  pas  de  celle 
tradition  qu'ils  lui  avaient  aussi  léguée,  qui  consislail  à  employer 
un  type  uniforme,  cara«-lérislique  de  la  monnaie  poitevine,  laquelle 
portait  d'un  cùté  le  nom  du   roi  Chartes  et  de  l'autre  celui  de 
râtelier  de  Melle.  Lues  comles  de  Poitou  se  sont  si  peu  préoccu- 
pés de  particulariser  leur  monnayage  qu'il  est  à  peu  près  impos- 
sible de  déterminer  à  quel  personnage  appartiennent  ces  pièces 
si  nombreuses,  que  Ton  rencontre  avec  les  légendes  plus  ou  moins 
déformées  de  carlvs  rex  fr  au  droit  cl  de  Metalo  au  revers  (4). 
Dans  les  pi'olocoles  des  actes  les  formules  de  sublimité  ont  dis- 
paru avec  l'élolgnement  du  régime  carlovingien,  mais,  comme 
son  père,  Guillaume  s'inlilule  comle  par  la  clémence  divine  ou 
par  la  grûce  de  Kieu.  «  Il  assujeltit  toute  l'Aquitaine  à  son  pou- 
voir, dit  Adémar  de  Cliabannes,  de  lelle  sorleque  personne  n'o- 
sait lever  la  main  contre  lui,  et  les  grands  seigneurs  Aquitains, 


(i)  lirucl,  Charles  Je  Clnntj,  III,  pp.  782,  739,  766;  IV,  p.  21. 

(2)  A.  Richard»  Chartes  tic  Sainl-Maixent,  I,  p.  91;    Cart.  de  Saint-Cypnen, 
p.  'iii. 

(3)  Bruel.  Charles  de  Clumj,  IV,  p.  20. 

(4)  \'oy.  Lecoltilre-DupoQl,  Essai  sur  les  monnaits  frappées  en  Poitou,  pp.  ji  et 
suiv.;  Eug^fl  el  Serrure,  fruité  de  nnmismatique  dn  Moyen-Age,  II,  p.  ^i%. 


GUILLAUME  LE  GRAND 


t55 


qoi  essayèrent  de  secouer  lejoug  de  son  autorité,  furent  tous 
domptés  ou  renversés  »  (f).  Les  divers  éléments  qui  cnlraienl 
dans  la  composition  du  duché  manquaient  de  cohésion  ;  cer- 
taines parties  s*en  étaient  plus  ou  moins  détachées,  les  ras- 
sembler et  en  former  un  tout,  une  unité  qui  donnerait  à  son 
possesseur,  non  seulement  dans  le  royaume  mais  encore  hors 
des  frontières  de  France,  la  grandeur  morale  à  laquelle  Télen- 
due  des  territoires  qui  lui  seraient  soumis  lui  permettrait  de 
prétendre,  telle  est  la  mission  que  se  donna  (Juitiaume  (â).  Il 
voulut  être  m^tllre  chez  lui,  voire  même  maître  absolu,  tantôt  en 
faisant  emploi  de  la  force,  tantôt  en  agissant  avec  une  grande 
habileté  politique  laquelle,  selon  les  dires  de  son  vassal  Hugues 
de  Lusignan,  ne  fut  pas  toujours  très  loyale,  mais  qui  était  bien 
appropriée  aux  mœurs  du  temps  et  aux  instincts  brutaux,  aux 
convoitises  toujours  en  éveil,  aux  actes  souvent  irraisonnés 
et  de  première  impulsion  des  gens  à  qui  elle  s'adressait  (3). 

Maintenir  la  paix  dans  son  duché  fut  un  de  ses  principaux  soucis 
et  afin  de  pouvoir  remplir  fructueusement  ce  rôle  de  policier,  il 
a>ait  soin,  lorsqu'éclatail  quelque  guerre  privée,  de  joindre  ses 
forces  à  celles  des  belligérants  dont  il  croyaitavoir  le  plus  h  espé- 
rer pour  le  rétablissement  de  tordre.  Toutefois,  ses  débuts  ne 
furent  pas  trî;s  heureux.  On  a  vu  que,  malgré  le  secours  que  le 
roi  de  France  lui  apporta  contre  Boson,  il  échoua  devant  Oellac; 
quelque  temps  ap^s,  bien  que  soutenu  par  ce  même  Boson, 
avec  qui  il  avait,  comme  nous  l'avons  dit,  jugé  plus  expédient 
de  traiter,  iléprouva  un  nouvel  insuccès.  Guy,  vicomte  de  Limo- 


(0  Ckron.  d'Adémar,  p.   166. 

(a)  Les  prèt^Diioas  de  Guillaume  le  Graod  k  une  domioaiion  absoloAthas  le  ducbo 
d'Aquitaine  ue  le  portèrent  [»as  ccpcodanl  jusqu'à  singer  le  roi  de  France  en  8c  faisant 
cauronoer  ftolcnuellemeal,  ainsi  que  l'a  avancé  M.  Pfislor  {£"/«</«  ««r  le  r^gne  ite 
Robert,  p.  2S21.  Aucun  hislorien  du  Icmps,  aucun  annalislc  ne  relate  un  fait  aussi 
important  ci  qui  assuréaicnl  n'aurait  pu  passer  inaperçu.  Bcstjr  {/fisl.  des  comtes, 
preuves,  p.  i83)  a  bien  publié  un  curieux  document  inlilulc  :  Ordo  ad  benedicendum 
ducem  Aqaitant'œ ,  loulcfois  ce  n'est  pas  à  Gaillaum:  le  Grand  qu'il  l'applique  tout 
d'abord,  mais  bien  à  Rcnoul  I, qui, s'il  cul  quelques  veiléilés  ambilieuses  de  ce  gear«, 
ne  les  mit  assarêment  pas  »  exécution.  Nous  nous  rani^ns  pleinement  à  l'opinion  de 
M.  de  Lasleyrie  qui,  dans  son  Etade  tnr  les  comtes  de  Limoijes,^.  36,  établit  que  cet 
écrit,  dû  à  Ilélie,  prècbantre  de  Limos^cs  en  iai8,  relate  le^  cérémonies  observées 
lors  du  couronnement  de  Kicbard  Cœur  de  Lion  dans  celte  ville  en  1 1G7. 

(3)  Labbe,  \oua  Liblioth.  msn..  Il,  pp.  i33  et  suiv.,  Coavcntio  iulcr  Guiilelmum 
ducem  Aquitaniac  et  tlugonem  Chiiiarchum. 


i56 


LES  COMTES  DE  POITOU 


ges,  avail  de  nombrGux  enfatils.  L'un  d'eux,  Adèoiar,  voulant 
se  tailler  un  patrimoine,  mit  la  main  sur  le  château  de  Brosse, 
dont  sa  mère,  Uothilde,  possédait  une  moitié,  tandis  que  Tautre 
appartenait  à  Hugues  de  Gargitcsse.  Le  duc,  sans  doute  appelé 
par  ce  dernier,  vint  avec  Boson,  qui  était  déjà  en  possession  du 
Périgord,  mettre  le  siège  devant  le  châleau  en  discussion.  Pen- 
dant quinze  jours  Adéraar  résista  à  toutes  leurs  attaques  et  les 
assaillants  furent  contraints  de  se  retirer  (1). 

C'est  le  moment  où  Guillaume,  dans  sa  sollicitude  inquiète 
d'asseoir  et  de  faire  adopter  sans  conteste  son  autorité,  se  mêla  le 
plus  activement  aux  atTaires  de  ses  vassaux.  Ainsi  le  comte  d'An- 
goulôme,  celui  qui  devait  être  son  fidèle  ami,  ayant  entrepris  le 
siège  de  Blaye,  il  lui  vient  en  aide,  et,  s'élant  emparé  de  la  ville 
de  vive  force,  il  la  lui  donne  en  bénéfice.  Puis,  il  va  prêter 
assistance  à  Audouin,  évêque  de  Limoges,  pour  la  construction 
du  château  de  Beaujeu,  sur  la  route  de  Saint-Junien  à  Brigueil, 
atin  d'arrêter  les  attaques  de  Jourdain,  seigneur  de  Chabanais, 
mais,  ne  poussant  pas  l'afTaire  à  fond,  il  laisse  ensuite  les  deux 
parties  continuer  entre  elles  une  lutte  sanglante  (2).  Enfin  il  s'en- 
gage dans  les  démêlés  que  Gcottroy,  abbé  de  Sainl-xMarlial  de 
Limoges,  a  avec  certains  seigneurs  do  la  Marche.  Ceux-ci  s'étaient 
emparés  du  monastère  de  Sainl-Vaury,  dépendance  de  l'abbaye; 
pour  les  punir,  l'abbé  Geoffroy,  secondé  par  une  forte  troupe 
armée  que  le  comte  Boson  11  avait  mis  à  sa  disposition  procéda  à 
Tenlèvement  du  corps  de  saint  Vaury,  qui  fut  tiré  de  l'église  où  il 
reposait  et  qui  lui  devait  son  nom,  et  apporté  à  Saint-Martial.  11 
y  fut  gardé  jusqu'à  ce  que  les  seigneurs  pillards  qui  avaient  usurpé 
les  domaines  de  l'abbaye  les  eussent  restitués.  Ce  que  voyant 


(i)  Chron.  d'Adêrnar,  p.  i56.  Ces  faits  sont  aussi  rapportés  avec  force  détails  par 
Aimoici  [Afiracks  de  satrtl  lîenoil,  publ.  par  de  Ccriain,  p.  i3tï),  dotil  le  récit  permet 
de  rectifier  un  passage  de  rintcrpoluleur  d'Addniar  de  Cbabanacs  (CVi/'on.,  p.  i56), 
qui  coofond  le  premier  sicje  de  Ùrûssc  fait  par  Boson  le  Vieux  et  sou  fils  Hclie  au 
temps  de  Fier-â-Bras,  avec  It*  second,  culrepria  par  le  duc  Guillaume  le  G  rond  el 
BûsûD  II.  Cet  écrit,  reproduisant  l'erreur  cooienue  dans  le  texte  primitif  d'Adémar 
(p.  aoâ),  dit  que  celte  forlercsao  fui  victorieusement  défendue  par  Guy,  vicomte  de 
Lïinog-es,  coulre  les  cin*!  comicsqui  rossicg-cnicnt,  à  savoir:  le  duc  (juilluume, Arnaud 
(comte  d'Aag:ou!6aie),  lléïie  (comte  de  Périyord),  Audebcrt  cl  Boson  (Jes  deux  comtes 
de  la  iMarclic)  ;  or,  deux  de  ces  personnoges,  llélie  et  Audcbert,  ue  vivaient  plus  à 
l'époque  où  ce  récit  place  le  second  siège  de  Brosse, 
(a)  Chron.  d'Adémar f  p.   iGû. 


Gî'ILLAlNfE  LE  GRAND 

l'abhé  ramena  en  grande  pompe  les  reliques  du  saint  dans  son 
premier  séjour,  où, en  présence  de  Guillaume,  il  rétabli! la  disci- 
pline monastique  (1).  Kn  1021,  le  comle  de  Poilou  se  joint  à  celui 
dWngoulème  poui-  punir  iîuillaume,  vicomte  de  Marcillac,  el  son 
frère  Odolric  qui,  ayant  eu  un  grave  différend  avec  leur  frère 
Audouin  au  sujet  de  la  propriété  du  cbàleau  de  Ruffec,  lui  avaient 
coupé  la  langue  et  crevé  les  yeux.  Marcillac  fut  pris  el'brûlé,  les 
coupables  curent  grâce  de  la  vie,  et  Ruffec  fut  donné  à  Audouin 
qui  avait  survécu  à  ses  blessures  (2). 

Ces  faits  isolés  suffiraient  presque  à  témoigner  des  dilTicultés 
que  rencontra  Guillaume  dans  le  gouvernement  de  ses  états, mais 
il  y  a  mieux.  Pour  bien  se  pénétrer  du  rôle  qu*il  dut  jouer  pour 
mener  à  bonne  fin  la  tâche  qu'il  s'était  imposée,  rien  n'est  plus 
instructif  que  de  le  suivre  dans  ses  rapports  avec  Hugues  le  Brun, 
seigneur  de  Lustgnan  (3).  Ce  personnage  était  fils  d'Hugues  le 
Blanc,  et  pelit-flls  d'Hugues  le  Bien-Aimé,  qui  construisit  le  cbà- 
leau de  Lusignaii  el  paraît  avoir  élé  le  véritable  fondateur  de 
cette  dynastie  glorieuse  (4).  Toujours  prêt  à  se  battre,  le  Drun  ne 
négligeait  aucune  occasion  pour  s'approprier  un  domaine  à  sa 
convenance,  mais,  en  homme  politique,  il  savait  aussi  se  retirer  à 
temps  quand  l'entreprise  devenait  trop  périlleuse  pour  lui.  Ar- 
guant de  sa  fidélité  envers  le  comle  de  Poilou,  il  se  faisait  payer 
clièrement  ses  services,  demandant  constamment,  ne  se  rebu- 
tant pas  des  refus,  et  finissant  toujours,  aprfes  être  revenu  plu- 


(i)  Chron,  cTAdémar,  p.  i66. 

(a)  Chron.  d'Adèinar,  |>p.  i8G  el  207. 

(3)  C'est  la  cliruuiquc  de  .SaiDt-M»ixcnt  qui  donne  à  Ilaj^cs  de  Lusignan,  le  fila 
(l'IIu^ucs  le  Blaoc,  le  surnom  d'IIuirucs  le  Brun.  La  convention  Joui  on  va  lire  le 
résumé  rap])elie  flui^iiea  le  Chiliarque.  Le  sens  précis  de  ce  mot  correspond  à  celui 
de  chef  de  1000  liùiiimes,  loulefoîs  nous  ne  pensons  pas  «ju'il  faille  y  voir  un  iodice 
de  la  puissance  territoriale  d'Hu«^uesde  Lusii^oan  ;  t!  nous  paraît  simplctncnl  rnppelcr 
le  rôle,  assez  peu  déHoi  dans  les  acles  où  il  e^t  question  de  lui,  que  le  sire  de  Luai- 
gnan  était  appelé  à  jouer  auprès  du  comle  de  Poitou,  duc  d'Aquiluiue.  Il  suit  ce  der- 
nier dans  ses  expéditions,  il  raccompagne  k  Blaye,  nial|;ré  que  d'imporlautes  afluircs 
personnelles  auraient  dû  le  rcleair  ta  Poitou»  co  un  tnol  il  apparaît,  à  l'éf^ard  du 
comte,  dans  une  certaine  sujétion  qui  nous  porterait  b  voir  en  lui  le  comriiaiidaiil 
supérieur  de  ses  troupes,  ce  qui  correspondrait  parfaitcmeol  h.  ce  surnom  de 
Chiliarque. 

(4)  Cette  filiation  desLusi^nanest  donnée  parla  chronique  de  Saint-Maixeot  (CAron. 
des  égl.  d'Anjou,  p.  38(i,),  ijui  dit  en  outre  (jue  le  chef  de  celte  famille  eut  neuf  fils. 
Le  tableau  jïénéalo^(|ue  inliiulc  Lezignem,  placé  4  la  suite  de  l'Histoire  des  comtes 
du  Poitou,  indique  uq  dcg^rc   de  plus;  il  débute  par  Hugues  te   Veaeur,  qui,  seloû 


iS8 


LES  COMTES  DE  POITOU 


gieurs  fois  à  la  charge,  par  ohlt.'iiir  sinon  l'objtît  principal'de  ses 
di'sirs,  mais  à  tout  k'  nioins  il'iinpnrlanles  compensalions.  Kn 
voyant  ses  agissemoiils,on  ne  pcul  s'onipèclior  d'élablir  un  rap- 
prochemenl  avec  ce  qui  dut  se  passer  dans  l'entourage  des  rois 
carlovingiens  ;  ces  princes  étaient  ti  cliaque  instant  contraints  de 
lâcher  quelques  lambeaux  de  leurs  domaines  et  ils  finirent  par  se 
trouver  entièrement  dépouillés,  n'élanL  plus  en  possession  que 
d'un  titre  nu  sans  avoir  les  moyens  de  le  faire  respecter.  Or, 
(iuillauaie,  qui  fit  de  ses  concessions  bénéficiaires,  ou  plutôt 
féodales,  une  sorte  de  règle  de  gouvernement,  entama  si  large- 
ment le  patrimoine  des  comtes  de  Poitou  que  ses  successeurs 
immédiats  ne  purent  trouver  dans  leurs  propres  domaines  des 
ressources  sufïisanles  pour  résister  aux  tentatives  de  vassaux  de- 
venus réellcmi^nl  plus  puissants  qu'eux. 

Or  donc  Savari,  vicomte  de  Thouars,  avait  enlevé  h  Hugues  de 
Ijusignan  une  terre  que  celui-ci  tenait  en  fiefdu  comte  (juillaume. 
Savari  étant  mort  (vers  1010)  (t),  le  comte  promit  à  Hugues, 
dans  une  assemblée  puitlique,  de  ne  faire  ni  traité  ni  paix  avec 
Itaoul,  frère  de  Savari  et  son  successeur,  tant  que  la  terre  dont 
il  avait  été  dépouillé  ne  lui  serait  pas  rendue^  mais  poslérietii'c- 
ment  il  donna  secj'èlement  ii  llaoul  la  terre  dont  il  était  ques- 
tion. Le  sire  de  Lusignan,  outré  du  procédé,  se  rapprocha  alors 
du  vicomte  de  Thouars  et  lui  dit  que  s'il  voulait  lui  donner  sa 
fille  on  mariage  il  lui  laisserait  cette  terre  et  môme  une  autre 
encoi'c  plus  importante.  Quand  le  comte  fui  infoi'mé  de  ces  pour- 
parlers, il  en  fut  evtrèmement  irrité  ;  it  se  rendit  en  toute  hille 


Besly,  aurait  éli  l'un  des  quatre  çraads  veneurs  înslilu<S3  par  Cbarlcmagne  en  758, 
Nous  ne  saunons  dire  où  l'bistorica  a  relevé  ta  nieulion  de  ce  iiersonoage  abso- 
lument hypolhéliquc,  du  moins  à  ccKc  date  en  ce  qui  louche  les  Lusignan,  mais  il 
est  de  toute  impossibilité  (]u'il  ait  pu  étie,  comme  il  le  dit,  le  père  d'Hugues 
le  Cher  ou  le  Hien-Aimé,  qui  a  dû  naître  vrrs  l'-in  f|no.  Nous  ne  rclîendrons 
de  rcxpos«  de  Uesly  que  le  surnom  de  ^'cncu^  donné  p.ir  lui  au  premier  des  Lusi- 
goao;  celte  quaSiBcalioa  peut  avoir  pour  oritfiuc  une  tradition  pcrsistoutc,  très 
vraisemblable,  auquel  cas  ce  personihage  aurait  clé  un  veneur  des  conatcs  de  Poitou 
voire  même  le  prand  vcoeur,  lequel  aurait, ainsi  que  le  fait  s'est  si  aouveat  produit  nu 
x"  siècle,  transforme  son  ofticc  eu  seigneurie  et  son  domaioe  béucHciairc  en  propriété 
héréditaire. 

(1)  M.  Iniberl  {Notice  sur  les  otcomles  de  Thouars,  p.  r5)  fixe  à  l'année  ioo4  la 
mort  du  vicomte  Savari;  cette  date,  ainsi  qu'il  résulte  du  texte  que  nous  analysons, 
doit  tïtrc  reportée  à  raiirtèe  luio  au  plus  tôt,  et  suivre  Je  près  celle  du  décès  d'Hugues 
le  Ulaac  qui  succomba  de  1010  à  101  a. 


GLILLALWΠ LE  GRAND 


1S9 


auprès  de  Hugues  el  lui  dit  1res  fainilièreinenl:  «  Abslieiis-toi  d'é- 
pouser la  fille  de  Raoul  ;  je  le  donnerai  loul  ce  que  lu  me  de- 
manderas el  je  l'aui-ai  en  alTeclion  plus  que  loule  autre  personne 
après  mon  fils.  »  [fugues  ût  ce  que  le  comle  lui  ordonna. 

Mais  il  arriva,  sur  ces  ealreraites  (vers  1012),  que  Jousselin, 
seigneur  de  Parlhenay,  vinl  à  mourir,  Hugues  prétend  qu'il  n'a- 
dressa au  sujet  de  cel  événement  aucune  sollicilalion  au  comte, 
tant  pour  lui  que  pour  quelque  aulre  personne  et  que  ce  fut  le 
comle  lui-même  qui,  spontanément,  lui  proposa  le  fief  de  Jousse- 
lin et  sa  veuve.  On  ne  saurait  assurer  que  les  choses  se  passèrent 
bien  ainsi;  quoi  qu'il  en  soil,lIugues,après  avoir  mûrement  réfié- 
clii,dit  au  corale  :<«  .le  ferai  loul  ce  que  vous  me  demanderez.»  Guil- 
laume se  mit  alors  d'accûrdsurcotle  atTaircavec  Foulques, comte 
d'Anjou,  qui  avait  des  droits  de  su/orainelé  sur  les  fiefs  possédés 
par  le  seigneur  de  Parlhenay,  el  lui  promit  de  lui  donner  sur  ses 
propres  bénéfices  l'équivalent  de  ce  que  celui-ci  abandonnerai!  à 
Hugues.  Puis  il  (il  appeler  le  vicomte  Raoul  el  lui  dit  :  «  Hugues 
ne  tiendra  pas  les  engagements  qu'il  a  pris  avec  loi,  parce  que  je  le 
lui  défends,  mais  nous  sommes  convenus.  Foulques  et  moi.  de  lui 
donner  les  biens  et  la  femme  de  .lousselin,  voulant  que  cela  serve 
à  ta  confusion  el  le  punisse  de  tes  infidélités  ù  mon  égard.  »  Raoul 
fut  très  conlrislé  de  ce  discours  el  répondit  au  comte  :  «  Pour 
Dieu,  je  vous  en  conjure,  ne  faites  pas  cela.  »  Alors  le  comte  lui 
répliqua  :  «Promets-moi  de  ne  point  donner  la  fille  à  Hugues  et 
de  ne  point  observer  le  traité  que  tu  as  lait  avec  lui, en  revanche 
je  ferai  en  sorte  qu'il  n'ait  ni  le  lief  ni  la  femme  de  Jousselin.  » 
C'esî  ce  qui  eut  lieu,  mais  Raoul,  qui  avait  feint,  uniquement  par 
politique,  de  consentir  ù  la  proposition  du  corale,  se  rendit  quel- 
que temps  après  au  château  de  Montreuil-Bonnin.  situé  non  loin 
de  Lusignan,  et  où  résidait  alors  Guillaume,  afin  de  pouvoir  s'a- 
boucher avec  Hugues  sans  éveiller  des  soupçons.  Dans  celle  entre- 
vue, il  chercha  à  entraîner  ce  dernier  dans  une  action  commune 
contre  le  comte  ;  pour  amener  Hugues  à  lui  il  s'engageait  à  tenir 
fidèlement  lous  les  engagements  précédemment  conclus  entre  eux , 
el  à  lui  prêter  secours  en  toute  circonstance.  Hugues  déclare  que, 
par  attachement  pour  Guillaume,  il  repoussa  toutes  les  avances 
qui  lui  furent  faites,  ce  dont  il  eut  parliculièrcmenl  à  souffrir  à 


LES  COMTES  DE  POITOU 

l'occasion  des  déprédations  que  le  vicomlc  de  Tliouars  commil 
alors  sur  Iti  (erre  du  comle, 

llaûul  iHaiil  venu  à  mourir  en  iOl  i  ou  HH5,   Hugues  revint  à 
la  charge  auprès  de  Guillaume  pour  se  Taire  rendre  la  terre  que 
le  vicomte  lui  avait  enlevée.  Guillaume  lui  fil  encore  de  belles 
promesses,  s'engageanl  à  ne  pas  faire  la  paix  avec  les  Thouarsais 
avanl  que  satisfaction  lui   filt  donnée.  Mais  il  ne  se  préoccupa 
guère  de  tenir  sa  parole,  car  Geoffroy,  neveu  et  successeur  de 
Raoul,  pour  se  venj^er  du  mal  qu'Hugues  lui  avait  fait  alors  qu'il 
bataillait  pour  le  corate,  incendia  son  château  de  Mouzouil,  prit 
ses  cavaliers  el,  chose  atroce,  leur  fîtcouper  les  mains.  Du  coup, 
Hugues  se  trouvait  perdre  une  des  terres  qu'il  tenait  du  comte, 
mais,  la  guerre  continuant,  il  eut  à  son  tour  sa  revanche  el  s'em- 
para de  quarante-trois  des  meilleurs  cavaliers  du  vicomte  de 
Thouars.  H  aurait  pu,  pour  leur  rendre  la  liberté,  se  faire  donner 
au  moins  40.000  sous  (le  chitTrenous  paraît  un  peu  exagéré),  et 
obtenir  la  reslilulion  de  sa  lerre,  mais  à  ce  moment  le  comte 
intervint  et  demanda  à  Hugues  de  lui  livrer  ses  prisonniers. 
Celui-ci  voulut  résister,  mais  Guillaume  réitéra  son  exigence  en 
lui  disant:  «Ce  que  j'en  fais  ce  n'est  pas  pour  te  causer  du  tort, 
mais  tu  es  mon  vassal  et,  comme  tel,  obligé  de  te  souraetlre  h 
mes  volontés,  llemels-moi  ces  hommes  ;  je  le  les  rendrai  si  lu 
ne  rentres  pas  en  possession  de  ta  terre  el  si  lu  n'es  pas  indem- 
nisé  pour  les  maux  qui  t'ont  élé  fails  «*.  Hugues  s'exécuta  cette 
fois  encore,  mais  les  otages  ne  lui  furent  pas  remis  el  il  ne  recou- 
vra pas  sa  terre.  Toutefois,  l'auteur  du  faclum  qui  relate  ces 
fails  a  soin  d'omettre  que  peu  apriîs,  Hugues  épousa  Audéarde, 
fille  de  son  ancien  adversaire  Raoul,  elque  celte  union  mit  fin 
aux  hoslililés  entre  Thouarset  Lusignan  (I). 

L'ardeur  inquiète  d'Hugues,  après  avoir  altiré  le  comte  à  sa 
suite  au  nord  du  Poitou,  l'amena  à  intervenir  dans  de  nouveaux 
débats  au  sud  du  pays.  Un  puissant  seigneur,  triàumis^  nommé 
Aimeri  (i),   s'était  emparé  de  Civray  au  préjudice  de  Bernard, 


{i)M.  Poule  de  Puybautîel,  (|iii  a  souleoti  f.p  iSrjG  h  l'Ecule  des  Chartes  uDe  ihèse 
sur  les  sires  de  Lusignau,  rcatt-e  jusqu'à  ce  jour  inétjile,  incl  eu  doute  dans  ses  posi- 
lioDs  (jue  ta  femme  d'Hujjfues  le  Brun  ail  élé  la  lillc  de  Uauul  de  Tdouars  ou  du  moin» 
déclare  que  rien  ne  l'inditjuc;  uous  suivons  ropiniiin  de  BcsSy. 

(2)  M.  de  Puybaudel  assituite  ce  pcrsoanas^c  à  Aimeri  I  de  Rançon. 


r.UrLLAUME  LE  GRAND 


lOi 


comle  de  la  Marche,  son  suzerain.  Or,  Hugues  disail  tenir  de 
son  père  des  droils  sur  cette  localité.  Mil  par  des  rcssenlimenls 
parliculiers  qu'il  enlretenail  contre  Aimeri,  Guillaume  engagea 
Hugues  à  (aire  hommage  à  Bernard  pour  la  porlion  de  Civray  qui 
avait  appartenu  à  son  père  afin  que  de  celte  sorte  ils  fussent 
deux  à  avoir  débat  avec  Aimeri,  Mais  il  répugnait  au  seigneur 
de  Lusignan  de  se  reconnaître  vassal  du  cooilo  do  la  Marche,  et 
pendant  une  année  il  résista  aux  sollicitations  de  Guillaume,  pji- 
fin,  celui-ci,  irrité  de  ne  pouvoir  vaincre  sa  résistance,  vint  le 
trouver  et  lui  dit  :  «  Pourquoi  ne  Irailes-tu  pas  avec  Bernard?  Tu 
n'es  quelque  chose  que  par  moi  et  si  je  te  disais  de  faire  d'un 
vilain  un  homme  noble  tu  devrais  m'obéir.  »  Hugues  finit  par  se 
laisser  convaincre  et  se  constitua  vassal  de  Bernard  pour  le  quart 
de  Civray.  En  retour,  celui-ci  donna  le  comte  de  Poitou  à  Hugues 
pour  garant  et  remit  entre  les  mains  de  Guillaume  quatre  otages 
qui  devaient  être  livrés  à  Hugues  si  Bernard  no  remplissait  pas 
exactement  ses  engagements  à  son  égard.  Dès  lors  Lusignan  ne 
fut  pas  longtemps  en  paix  avec  Aimeri.  11  eut  avec  ce  dernier,  au 
sujet  de  son  droit  de  co-propriété,  des  contestations  dont,  comme 
d'ordinaire,  les  vassaux  des  belligérants  eurent  h  souffrir.  Pour 
tenir  tète  à  Aimeri,  le  comte  entreprit  avec  Hugues  la  conslruc- 
Lion  d'un  château  à  Couhé,  mais  il  ne  l'acheva  pas,  même  il  finit 
par  s'aboucher  avec  Aimeri,  et  lui  abandonna  le  château  sans 
qu'Hugues  ait  reçu  de  lui  aucune  compensation. 

Mais  l'adversaire  du  sire  de  Lusignan,  qui  paraît  avoir  eu  un 
caractère  aussi  entreprenant  que  le  sien,  mécontenta  de  nouveau 
le  comte  de  Poitou  en  s'emparant  du  château  de  Chîzé.  Guillaume 
et  Hugues  unirent  leurs  forces  et  furent  ensemble  assiéger  le 
château  de  Malval,  propriété  d'Aimerî,  qu'ils  prirent  et  détrui- 
sirent. Avant  de  s'en  retourner,  le  comle  promit  à  Hugues,  ainsi 
que  devait  le  faire  tout  suzerain  à  l'égard  de  son  vassal,  do  ne 
point  conclure  de  traité  de  paix  ou  d'association  avec  leur  ennemi 
sans  qu'il  fût  appelé  à  y  participer.  Néanmoins  il  fit  un  traité  avec 
Aimeri  et  lui  permit  de  réédifier  son  château  sans  le  consen- 
tement d'Hugues.  Tant  qu'Aimeri  vécut,  les  choses  restèrent  en 
cet  état,  mais,  après  sa  mort,  de  violentes  discussions  éclatèrent 
entre  son  fils  Aimeri  11  el  Hugues  au  sujet  du  droit  de  propriété 


jOz 


LES  COMTES  DE  POITOU 


de  ce  dernier  sur  le  quari  deCivray  et  dosa  préLenliond'y  vouloir 
édifier   un  chûleaii.  Sur  le  conseil  de  Bernard  et  malgré.  l'oppo- 
silion  du  comte,  il  en  acheva  la  conslruction,mais  les  hommes  de 
Civray,  pour  qui  il  se  montrait  un  maîlre  fort  dur,  se  soulevèrent 
el  livrèrent  la  place  à  Bernard.  Celui-ci  la  garda  el,  pour  plus  de 
sécurilô, s'allia  avec  Aimeri  II  conlre  llugues.i'e  dernier, selon  son 
habitude,  s'en  fui  porler  ses  doléances  à  Guillaume  qui,  au  lieu 
d'en  tenir  compte,  rendit  à  Bernard  les  otages  que  ce  dernier  lui 
avait  précédemment  livrés.  Voyant  alors  qu'il  ne  pouvait  espérer 
aucun  secours  de  son  seigneur, Hugues  se  tourna  vers  l'évoque  de 
Limoges,  Géraud.  Celui-ci  accueillit  ses  avances,  et  d'un  commun 
accord  ils  envahirent  la  Marclie,  où  ils  construisirenl  une  forte- 
resse (t).  Mais  le  comte,  qui  soutenait  Bernard,  son  beau-fils, 
enleva  le  château  de  vive  force  et  le  livra  aux  flammes  ;  de  plus, 
de  concert  avec  son   fils  aîné,  qui,  dès  lors,  semble  avoir  part 
au  gouvernement,  il  défendit  à  tous  ses  vassaux,  sous  peine  de 
raorl,  de  prêter  aide  à  Hugues.  La  lutte  entre  les  deux  compéti- 
teurs :i  la  possession  de  Civray  devenait  chaude  ;  toutefois,  par 
la  médiation  du  comte,  ils  convinrent  entre  eux  d'une  trêve  de 
quinze  jours.  Afin  d'ôler  ù  lluf^ues  la  tentation  de  recommen- 
cer aussitôt  les  hostilités,  le  comte  l'emmena  faire  un  ost  contre 
le  château  d'Aspremont  qui  fut  promptement  réduit,  el  de  là  à 
Blaye,  où  il  devait  avoir  une  conférence  avec  le  comte  Sanche. 
Mais  pendant  la  tenue  de  cctleconférence  Bernard  était  entré  en 
campagne.  Il  se  dirigea  sur  Confolensj  s'empara  du  bourg  et  de 
ses  faubourgs  qu'il  brûla,  fit  de  nombreux  prisonniers  et  enfin 
mit  le  siège  devant  le  vieux  château  où  se  tenait  alors  la  femme 
d'Hugues.  Ce  derniervenait  de  rentrera  Lusignan  quand  un  mes- 
sager lui  apporta  ces  nouvelles;  il  se  rendit  aussitôt  auprès  du 
comte,  mais  ne  put  décider  celui-ci   à  lui  venir  en  aide.  Néan- 
moins Bernard  ne  l'allendit  pas;  à  son  approche  il  leva  le  siège 
de  Confolens  après  avoir  causé  au  domaine  de  Lusignan  plus  de 
50.000  sous  de  dommage. 
Toutefois  la  lutte  n'était  pas  terminée.  Peu   de  temps  après, 


(i)  Ces  faits  ae  passèrent  ea  to23  au  plus  tard,  Tévéque  Géraud  ëlani  mort  le 
Il  novembre  de  celle  anaée  (Voy.Duplès-Ajrier,  C'/ii-on.  de  Limoijes,  p,  40;  B,  Itier, 
Bull,  (le  lu  Soc.  des  Antif/.  fie  ffJiies/,  |f«  série,  VI,  p.   ii3}. 


GIJILLAL'.ME  LE  GRAND 


■  63 


Hugues  alla  nicllrc  le  fini  au  cliiltcau  de  Geiiçay,  possession  do 
son  ennemi  Aimcri  11^  fil  prisonniers  des  hommes  cl  des  femmes 
el  enleva  luut  ce  qu'il  Irouva  h  sa  convenance.  Puis  il  s'en  fui 
Irouver  le  comte  cl  lui  demanda  la  permission  de  reconstruire 
le  châleau  ;  (luillaurae  lui  fil  celle  objeclion  qu'éLanl  pour  ce 
domaine  dans  la  \assalil6  de  Foulques,  comle  d'Anjou,  il  ne 
pourrail  se  dispenser  de  le  lui  remellre  si  celui-ci  le  lui  deman- 
dail.  A  quoi  Hugues  répondil  que  lorsqu'il  Oia'd  devenu  le  vassal 
de  Foulques  il  lui  avait  dil  que  si  ses  hommes  lui  faisaienl  des 
dommages  11  se  réservait  la  faculté  de  leur  enlever  une  portion 
de  leurs  biens,  el  que  s'il  ne  lui  reconnaissait  pas  le  droit  d'agir 
ainsi  il  ne  se  soumellrail  pas  à  sa  fidélité;  ce  à  quoi  Foulques 
aurait  répondu  :  «  Prends  aux  aulres  ce  que  lu  voudras,  mais 
ne  touche  pas  à  ce  qui  m'appartient.  »  Après  avoir  enlendu  ces 
paroles,  le  comle  laissa  Hugues  libre  d'agir,  el  lui  dit  :  «  Si  je 
puis  acheter  la  part  de  Foulques,  nous  posséderons  chacun,  toi 
el  moi,  une  part  du  château  >).Hitand  il  fut  construit,  Foulques, 
comme  on  pouvait  s'y  attendre,  réclama  ses  droits.  Hugues  lui 
répondit  que,  suivant  leurs  conventions  anciennes,  il  i|;îardait  pour 
lui  le  chàloau  qu'il  avait  pris  sur  ses  ennemis,  el  qu'il  consentait 
seulement  à  le  tenir  de  lui  en  vassalité,  ajoutant  qu'autrefois  il 
avait  appartenu  à  ses  parents  el  qu'il  y  avait  plus  de  droits  de  pro- 
priété que  ceux  qui  le  détenaient. 

Foulques  lui  posa  alors  celte  question  spécieuse  :  «Comment 
pourrais-tu  tenij-  de  moi  contre  mon  gré,  ce  que  je  ne  l'aurais 
pas  donné  ?  »  Hugues  se  retourna  alors  vers  le  comle  de  Poitou 
el  lui  demanda  conseil.  «  Si  le  comle  d'Anjou,  lui  répondit  Guil- 
laume, veut  le  donner  la  garantie  que  tes  ennemis  ne  rentreront 
pas  en  possession  du  château,  tu  ne  peux  le  garder  ;  autrement, 
ne  l'en  dessaisis  pas,  on  n'aura  aucun  reproche  à  l'adresser.  » 
Huguess'informa  alors  des  otages  que  pourrail  lui  donner  le  comle 
d'Anjou  ;  mais  celui-ci  refusa  absolument  de  s'engager  de  celle 
sorte  el  lui  dit  :  «  Je  m*entendrai  avec  le  comte  de  Poilou,  je 
lui  fournirai  des  otages,  il  t'en  donnera  à  son  tour  et  c'est  ainsi 
que  se  fera  l'accord.  »  Foulques  réclama  alors  au  comte  le  châ- 
teau d'Hugues.  «Je  ne  te  te  rendrai  jamais,  dit  celui-ci,  sans  avoir 
des  gages.  »  Ft  il  dit  à  son  tour  à  Hugues  :  «  Je  suis  disposé  à 


iH 


LES  COMTKS  DE  POITOU 


t'en  donner,  lesquels  ^feux-lu  ?  •>  A  quoi  ccluî-ci  répondit  :  «  Ac- 
cepte ce  que  lu  voudras  du  comte  Foulques  et  donne-moi  ce 
que  je  requiers.  Je  demande  l'homme  qui  garde  la  tour  de  Mette, 
de  sorte  que  si  Aimeri  a  la  forteresse  sans  mon  gré  et  qu'il  pût 
de  cela  ra'advenir  du  dommage,  le  gardien  de  la  tour  la  remettra 
entre  mes  mains.»  —  «Cela  je  ne  puis  le  faire,  dit  le  comte (^).  » 
Alors  ïlugues  voulut  Chîzé  ;  le  comte  refusa  encore,  prélexlant 
qu'il  n'ulait  pas  en  son  pouvoir  d'en  disposer  ainsi.  Ce  que  voyant, 
Hugues,  irrité,  se  relira  à  Gençay  qu'il  fortifia)  et  munît  de  tout 
ce  qui  était  nécessaire  pour  soutenir  un  long  siège  s'il  fallait  en 
arriver  à  une  guerre  ouverte. 

Le  comte  revint  à  la  rescousse  el,  pour  attirer  la  confiance 
d'Hugues,  lui  donna  rendez-vous  hors  de  la  cilé,  lui  faisant  dire 
par  le  comte  d'Angoulême  de  venir  se  meltre  à  sa  merci,  car  il 
ne  pouvait  se  faire  qu'il  ne  prôlûl  pas  aide  au  comte  d'Anjou  et 
d'autre  part  il  ne  voulait  pas  se  risquera  perdre  l'amitié  et  d'flu- 
gués  et  de  Foulques.  Le  sire  de  Lusignan  se  rendit  à  l'invitation  du 
comte,  el  lui  dit  :  «Je  mets  toute  maconfîance  en  loi,  maisprends 
bien  garde  de  ne  pas  la  fausser,  car  alors  je  cesserai  d'être  Ion 
fidèle  ;  pour  plus  de  garantie,  si  lu  neveux  pas  me  donner  d'autres 
cautionsje  te  demanderai  de  prendre  rengagement  que  mon  fief 
soit  considéré  comme  un  otage  que  tu  m'aurais  donné, de  sorte  que 
si  lu  ne  tenais  pas  les  promesses  donl  il  serait  le  garant, je  ne  res- 
terais plus  jamais  à  Ion  service  cl  je  serais  délié  de  tous  les  ser- 
raentsquejct'auraisfaits.» — «Qu'il  en  soit  ainsi,répondil  le  comte.» 
Hugues  remit  alors  le  châteati  de  Gençay  à  Guillaume,  malgré 
l'opposition  de  ses  hommes  ;  toutefois,  avec  celte  clause  restrictive 


(i)  Oa  remarquera  que  le  comte  de  Poitou  déclare  ne  poarolr  disposer  de  la  tour 
de  Melte,  c'est-à-Jire  de  la  forteresse  nui  prolêgcait  celte  localilé.  Il  esl  h  croire  qu'il 
en  avait  déjn  fuit  dun  à  GuiURumcd'Aii^oulcme,ctdccerail  semble  découler  une  con- 
séquence qui  n'avait  pas  échappé  ù  la  saijacilê  de  M.  Lecoiulrc-Duponl  {Essai  sur 
les  monnaies  frappées  en  Poitou,  i84o,  p.  82).  Ce  savant  avait  conclu  de  rnbandoo 
de  Mellc  par  le  comte  de  Poitou  que  les  mines  de  plomb  argentifère  de  cette  région 
étatcnl  épuisées  et  que  l'atelier  monétaire  de  Mellc  était  fermé.  On  ne  comprendrait 
pas  que  le  comte  aurait,  par  un  acte  de  géncrusité  excessive,  abandonné  la  source 
d'un  de  ses  plus  importaats  revenus  ;  aussi,  n'ayant  b  utiliser,  comme  matière  pre- 
mière, que  du  mêlai  déjà  employé  qui  était  refondu  ù  nouveau,  il  transféra  ailleurs 
lo  centre  de  sa  fabrication  monétaire,  sans  toutefois  apporter  de  modification  au  type 
si  caoDu  de  ses  monnaies  :  on  coulinuadonc  de  frapper  des  <c  mailJiîS  »  dans  de  nou- 
veaux ateliers  qui  furent  Poitiers,  Niort  et  Sainl-Jcan  d'ADgély. 


GUIIXAUVIK  LE  <;ilAND 


t65 


qu'il  ne  serait  pas  rendu  à  Aimeri  sans  sonconsentemenl  et  qu'il 
ne  lui  en  ad  viendrait  aucun  dommage.  Mais,peu  après,  le  comle, 
sans  se  soucier  d'Hugues,  ci5da  le  château  à  Aimeri  et  recul  en 
retour  une  terre  seigneuriale  et  de  l'argent.  Comme  Hugues  ne 
tarda  pas  *i  6 Ire  moloslô  lanl  dans  ses  biens  que  dans  ceux  de 
ses  vassaux,  par  reiïelde  celte  opéralionjl  reclama  une  compcn- 
salion.Le  comte  lui  Ht  réponse  que, quand  bien  même  le  monde 
entier  lui  apparlicndrail,  il  ne  lui  en  abandonnerait  pas  de  la 
grandeur  d'un  doigt.  Furieux,  Hugues  se  rendit  h  la  cour  du 
comle  et  renia  la  foi  qu'il  lui  devait  pour  toutes  choses,  excepta 
pour  sa  personne  et  son  domaine  de  Lusignan.  Puis  il  se  mil  en 
campagne  et  alla  assiéger  Chizé,  dont  il  s'empara  et  en  chassa 
Pétrone,  qui  avait  le  commandement  de  la  tour.  Pour  excuser  son 
action,  il  mettait  en  avant  que  ce  domaine  avait  appartenu  à  son 
père  ou  à  quelque  autre  de  ses  parents.  Guillaume,  tenant  à  ren- 
trer] en  possession  de  la  lour  de  Chi/é  et  voyant  qu'il  ne  pouvait 
venir  à  bout  des  incessantes  réclamations  d'Huguos  au  sujet  de 
ses  droits  successoraux  plus  ou  moins  réels  sur  une  foule  de 
domaines,  se  décida  à  lui  donner  satisfaction  sur  un  point.  Il  lui 
fit  offrir  de  lui  abandonner  le  fief  de  Jousselin,  l'oncle  d'Hugues, 
avec  le  château,  la  tour  et  toutes  ses  dépendances,  moyennant 
quoi,  de  son  côté,  celui-ci  déclarerait  renoncer  à  toutes  les 
prétentions  qu'il  avait  émises  ou  pourrait  vouloir  produire  au 
nom  de  son  père  ou  de  ses  autres  parents.  Des  pourparlers 
s'engagèrent,  on  lutta  de  finesse  de  côté  et  d'autre,  et,  en 
somme,  Hugues  arriva  à  ses  fins,  car  cet  héritage  de  son  oncle 
Jousselin  n'élail  autre  que  la  terre  de  Vivonne,  voisine  du  châ- 
teau de  Lusignan  et  dont  la  possession  augmentait  considéra- 
blemenU'élendue  de  son  domaine  patrimonial.  Guillaume  le  fil 
revenir  à  sa  merci,  lui  fit  jurer  fidélité,  à  lui  et  à  son  fils,  se  fil 
rendre  Cliizé  et  lui  livra  enfin  le  fief  de  Jousselin.  Par  \h  furent 
assoupies  toutes  contestations  entre  le  comte  et  Hugues,  qui 
mourut  un  an  après  (1). 


(i)  Hugues  dut  mourir  dans  le  coiiranl  de  l'année  loaS  ou  1026,  peu  après  qu'il 
eut  obtenu  du  pape  Jean  X!X,  par  l'eulrcriiisc  de  révèque  do  l'oitlers,  uoe  butio 
d'exeniplioQ  el  le  privilén;e  unissant  son  prieuré  de  Noire-Dame  à  l'abbaye  de  Noaillé 
(Arcbiv.  de  la  Vienne,  orig.,  Nooillé,  no  83). 


iOt> 


LES  COMTES  DE  POITOU 


11  aurait  616  difficile,  à  défaut  de  dates  précises,  de  scinder  en 
plusieurs  parties  ce  récit  imagé  des  rapports  qui  ont  existé 
entre  Guillaume  le  Tirand  et  Hugues  de  Liisignan,  el  dont  l'ins- 
pirateur n'est  autre  que  ce  dernier  ;  il  aurait  perdu  de  son  in- 
lérêl  et  nous  n'aurions  pu  en  tirer  l'enseignement  qui  ressort 
-de  ce  spectacle  donné  par  un  ambitieux  avide  qui  élale  sans 
voiles  ses  grossiers  appétits,  et  qui  nous  apprend  combien  le  lien 
do  vassalité,  si  élroJt  enlre  l'homme  et  son  seigneur  dans  le 
monde  féodal,  élait  alors  imparfaitement  établi.  L*altache 
n'était  encore  que  personnelle  et,  par  suite,  pouvait  se  modi- 
fier suivant  les  circonstances;  il  lui  faudra  devenir  réelle  pour 
rester  immuable  (f). 

La  satisfaction  qu'Hugues  de  Lusignan  obtint  du  comte  de 
Poitou  par  l'abandon  du  Oefde  Vivonne  doit  remonter  à  l'année 
102i,  et  précéder  de  peu  rechange  de  terres  qu'il  lit  avec  le  cha- 
pitre de  Sainl-Hilaire  de  Poitiers  pour  la  fondation  du  prieuré 
de  ivoire-Dame  de  Lusignan,  échange  qui  ne  pouvait  se  faire  que 
du  consentement  exprès  ducomle,  en  sa  qualité  d'abbé  de  Saint- 
llilairo.  L'acte  qui  permit  h  Hugues  de  donner  suite  h  ses  projets 
est  du  G  mars  1025,  et  il  fut  passé  en  présence  du  comte  et  do 
toute  sa  cour.  Parmi  les  assistants,  on  remarque  Egfroi,  vicomte 
de  Chàtellerault,  et  l'on  doit  conclure  de  ce  fait  qu'Hugues  avait, 
en  recevant  \1vonne,  renoncé  à  se  prévaloir  des  promesses  qu'il 
prétendait  lui  avoir  été  faites.  Il  avait  en  effet  soutenu  que  le 
jour  oii  Uohon,  évoque  d'Angoulème,  avait  baisé  le  bras  de 
Guillaume,  c'est-à-dire  s'était  reconnu  son  fidèle  vassal,  le  comte 
s'était  engagé,  devant  Févêque,  à  lui  donner,  après  la  mort 
du  vicomte  Boson,  la  jouissance  Lénéficiaire  de  la  vicomte  de 


(i)  Le  texte  de  cette  relation,  écrite  dans  uq  lalia  barbare,  fait  partie  d'uo  manus- 
crit de  la  lîibliolhèque  Nnlionalo  {n*  Sçjay  du  fonds  lalio}.  Il  a  été  publié  par  Ucsly, 
dans  les  preuves  de  son  Histoire  d«acomlcsdu  Poitou  (pp.  a88  ùis  el  suivantes)  et  par 
Labbe,  dans  hi  A'ùi'a  bihliolktca  maniiscripfofiim,  II,  pp.  i85  Cl  BS.  Commi;  la  plu- 
part des  documents  de  cette  époque,  il  ac  porte  pas  de  dnlc,  d'où  nombre  d'erreurs 
dont  il  a  été  bi  cause.  Il  est  sûrement  postérieur  à  l'élévalion  de  Rolion  à  révôchc 
d'Angoulcnic,  <|ui  cul  lieu  vers  1020,  et  anlcrieur  à  la  fondation  du  prieure  de  Notre- 
Dame  de  Lusignan,  c'est-à-dire  au  0  mars  joiS.  Nous  ne  serions  pas  éloiyaé  de  croire 
que  c'est  lors  des  pourparlers  qu'llutjues  enjfapeait  avec  le  duc  Guillaume  pour  obte- 
nir la  cession  Je  territoires  qu'il  ambiliouniiit  auprès  de  son  cîiAleau  que,  de»  conces- 
sions ayant  été  faites  de  part  el  d'autre,  le  sire  de  Lusignan  présenta  au  duc  le  méniO'irc 
de  ses  revendicaiions  qui  nous  est  bcureusemcot  parvenu. 


(il.'lLLAUMF:  LE  GRAND 


167 


ChAlelierault.  Lttsignan  n'en  fui  pas  pourvu,  la  présence  d'Eg- 
froi,  fils  de  Boson  à  l'acle  de  925,  suflil  pour  l'allesler  (1). 

Celle  saisine  ou  main-mise  sur  les  biens,  voire  môme  sur  la 
femme  de  son  vassal  décédé  que  nous  avons  vu  le  comte  de  Poitou 
meltre  en  pratique  après  la  niorl  des  seigneurs  de  Parlhenay  el 
de  Vivonne,  eu  verlu  de  ses  droils  de  suzeraineté,  il  l'appliqua 
aussi  sur  une  plusgrande  écbelle  onsaqualilô  de  ducd'Aquilaine. 
Boson,  le  comte  de  la  Marche  el  de  Périgord,  qui  semble,  depuis 
son  accord  avec  le  duc,  avoir  toujours  vécu  en  bonne  intelligence 
avec  lui,  mourut  à  Périgueux  en  1006,  empoisonné  par  sa  femme, 
disent  les  liisloriens  (2).  Guillaume,  à  cette  nouvelle,  se  hâta  de 
mettre  la  main  sur  ses  états,  el  s'adjugea  la  tutelle  de  ses  enfants 
mineurs  et  de  son  neveu,  le  fils  d'Audel>erl.  Pendant  plusieurs 
années  les  deux  comtés  furent  administrés  parle  duc  d'Aquitaine, 
qui,  lorsque  ses  pupilles  furent  arrivés  à  leur  majorité, leur  parta- 
gea l'héritage  de  leur  grand-piire  Boson  !,  que  le  défunt  avait, 
comme  nous  l'avons  dit,  entièrement  usurpé.  11  donna  Périgueux 
il  Hélie,  le  fils  de  Boson  11,  el  rendit  la  Marche  a  Bernard,  le  fils 
d'Audebert,  auprès  de  qui  il  plaça  comme  conseils  etpoul-ctre 
comme  surveillants  deux  hommes  dévoués,  Pierre,  abbé  du  Dorai, 
et  llumbcrt  de  Droux,  fils  d'Abbon,  l'ancien  défenseur  de  Bellac. 
-Mais  après  la  mort  de  ce  dernier,  Pierre,  resté  seul  au  pouvoir, 
en  abusa  el  le  duc,   forcé  de   défendre  le  comte  de   la  Marche 
contre  les  menées  'de  son  tuteur,  dut  chasser  celui-ci  de  vive 
force  (3). 

Vers  ce  temps,  Guillaume  perdit  sa  mère.  Depuis  Tavènement 
de  son  fils,  Emma  n'avait  cessé  de  prendre  part  au  gouvernement 
du  comté  de  Poitou  et,  par  son  habileté,  en  lui  faisant  épouser 
Aumode,  elle  avait  beaucoup  contribué  à  assurer  sa  domination 

(1)  Le  récit  de  l'entfagemeal  pris  par  le  comte  au  sujet  de  la  vicomte  de  QjiUcl- 
Jerautt  se  trouvant  ea  tète  du  mémoire  d'IIug'ucs  de  Lusig'D.in  et  prccédual  des  évé- 
nements <|ui  se  sotit  passés  vers  iui2,  les  historieDS  ont  cru  de\t)ir  placer  à  celle  épo- 
que Ja  mort  du  vicomte  Boson,  mais  ils  ont  fait  erreur,  car  Rohonj  appelé  en  témoi- 
gnage par  Hugtj;es,no  fut  nommé  évéque  qu'en  1120;  la  mort  de  Uoson  est  donc  pos- 
térieure à  celte  date, ce  qui  cal  d'accord  avec  ce  que  l'on  sait  de  son  successeur  Egfroi 
qui  n'est  désigné  pour  la  preiniiTe  fois  en  tiualilé  de  vicomte  que  vers  t'an  lo/'i  ou 
1024  dans  une  donalion  *juc  fit  le  comte  de  Poitou  aux  chanoines  de  sa  calhcdrnle 
(Arch.  de  la  Vienne,  orii;.,  chapitre  calhédral  de  l'uiliers,  u"  1). 

(a)  Chrun,  tlAtlàiidr,  p.  1G7. 

(3)  Chrun,  d'Adétiiur,  p.    1O8. 


i6S 


LES  COMTES  DE  POITOU 


comme  duc  d'Aquilaine.  il  lui  avait  du  resle  laissé  une  part  im- 
porlanle  d'aylorilé(l);  elle  disposait  î\  son  gré  de  son  douaire  et 
c'est  ainsi  qu'elle  donna  à  Tôvôque  de  Poîliers  le  domaine  de 
Sainl-Paul-en-G;\line  et  qu'elle  établit  sur  les  habitants  de  la  ville 
de  Saint-Maixent,  pour  tenir  lieu  du  service  militaire  auquel  ils 
auraient  pu  être  astreints,  le  lourd  iuipùl  connu  sous  le  nom 
d'ariban  (2)»  Elle  possédait,  on  ne  sait  h  quel  litre,  les  domaines 
de  Coudres  el  de  Longueville,  dans  le  diocèse  d'Évreux;  elle  en 
fit  don  à  Tabbaye  de  Bourgueil  et,  au  mois  de  septembre  1001, 
elle  se  rendit  à  Blois,  où  se  tenait  la  reine  Berllie  qui,  sur  sa 
demande,  confirma  celte  donation  (3). D'autre  part, elle  obtint  de 
son  fils  de  nombreuses  faveurs  tant  pour  le  monastère  de  Bour- 
gueil que  pour  celui  de  Maillezais,  ses  deux  [œuvres  de  prédilec- 
tion; mais  elle  ne  fut  pas  exclusive  et  il  esl  facile  de  constater, 
quand  on  la  voit  assister  à  de  nombreux  contrats  passés  au  profit 
d'abbayes  poitevines  et  leur  donner  plus  d*aulorité  par  sa  présence, 
qu'elte  s'intéressait  à  toutes  les  œuvres  pies,  méritant  par  là  la 
qualification  de  chérie  de  Dieu,  ama/ji!is  Deo^  qui  lui  est  donnée 
par  ses  contemporains  (4).  Le  dernier  acte  à  date  certaine  auquel 
elle  assiste  est  la  donation  de  Bretignotle  faite  par  son  fils  à  l'ab- 
baye de  Bourgueil,  du  27  décembre  1003,  mais  ctlc  étail  en- 
core de  ce  monde  lors  de  la  naissance  de  son  petit-fils  Guillaume, 
événement  qui  esl  forcément  postérieur  de  quelques  mois  à  cette 
date  (5).  Avant  de  mourir,  elle  disposa  par  testament  des  domai- 


(i)  Eq  996,  elle  est  même  qunliHîe  de  comtesse  des  Poilevlas  (Cart.de  Rourg-ueil, 
p.  23). 
(a)  Bruel,  Charles  de  Cliintj^  III,  p.  789;  A.  Richard,  Charles  de  Sainl^Matxent, 

p.  lO/j. 

(3)  Cari,  de  Dourg-ueil,  p.  4g< 

(/|)  Cart.  de  Bourg-ueil,  p.  aS,  On  la  vnil  faire  planter  en  vigne,  pour  l'usage  des 
religieux  de  Saint- Cypricn,  le  domaine  des  Hordes,  (jui  venait  de  leur  cire  donne 
{Cttrl.  de  Saini-('yprtetif  pas^c  127,  note  i), 

(5)  Besly,  f/isi.  des  comtes^  preuves,  p.  353;  Cart.  de  Bourg'ueil,  p.  aï,  Pierre 
de  Maillczais  (Labbe,  IVoim  bihLmun.,  H,  p.  228)  rapporte,  sans  loulcfois  s'en  porter 
garant,  1  ut  aiunl,  b  dit-il,  qu'Emma  serait  morte  à  r;\ije  de  f|uarante  cl  un  an,  la 
deuxième  année  du  règne  de  son  fils;  or  l'erreur  du  chroniqueur  est  manifeste,  car 
Emma  assista  avec  le  comte  Guillaume,  sa  femme  Aumodc  cl  leur  fils  Guillaume  à  la 
donation  de  l'église  de  Saint-.Maxire  h  Pabbayo  de  Sainl-Cyprien  [Cari,  de  Saint- 
Cypn'en,  p,  33o).  Comme  le  jeuoe  comte  n'était  pas  né  le  27  décembre*iot)3,  aiusi 
qu'il  résulte  de»  termes  de  la  cbaric  de  lli>urgiietl,sa  naissance  n'a  pu  avoir  lieu  qu'eu 
ioo4  au  plus  lût,  et  précéda  la  mon  de  sa  j^ranj'-raère.  Cî!le-ci,  lors  de  son  décès, 
ne  pouvait  avoir  moins  de  c5iii|iiantr-qualre  ans. 


GUILLAUME  LE  GR.\ND  ifty 

nés  qui  lui  restaient  après  les  nombreuses  générosités  qu'elle 
avait  faites,  et,  en  particulier,  elle  partagea  en  trois  parties  sa 
terre  de  Frouzille  dont  elle  attribua  un  tiers  <à  Sainl-Hilaire-le- 
Grand,  un  tiers  à  Sainle-Croix  et  l'autre  tiers  à  son  parent  Eble 
de  Châlelaillon  (I). 

Après  Emma,  Aumode  succomba  à  son  tour.  Elle  était  restée 
plusieurs  années  sans  donner  d'enfants  i\  son  mari;  c'est  ce  que 
le  comte  nous  apprend  lui-même  dans  Tacle  précité  où,  après 
l'énoncé  de  ses  générosités  aux  moines  de  Rourgueil,  il  leur 
demande  des  prières,  pour  lui,  pour  sa  mère,  pour  sa  femme,  et 
pour  ses  fils,  s'il  plaît  h  Dieu  do  lui  en  donner.  Ces  paroles  d'es- 
poir furent  exaucées,  car  il  lui  vint  un  fils,  sans  doute  l'année 
suivante,  et  peu  après  Aumode  disparut  de  ce  monde  ou  du  moins 
il  n'est  plus  fait  nulle  part  mention  de  sa  personne  (2). 

Guillaume, devenu  veur,songea  à  se  remarier  et  toujours  poli- 
tique il  chercha  à  contracter  une  alliance  qui  lui  fût  encore  pro- 
fitable. 11  fixa  son  choix  sur  Brisqiie,  sœur  de  Sanche-Guillaume, 
duc  de  Gascogne,  son  puissant  voisin  (3).  Cette  union,  outre  ses 
conséquences  immédiates,  en  produisit  dans  l'avenir  que  le  comte 
de  Poitou  lui-même  ne  pouvait  prévoir:  il  arriva  en  effet  que,  la 
descendance  masculine  de  Sanche-Guilhiunie  étant  venue  à  dis- 
paraître, le  fils  de  Brisque  devint  de  droit  duc  de  Gascogne  et 
réunit  ce  litre  à  celui  de  duc  d'Aquitaine  (4). 

(Quelque  temps  après,  en  Tannée  1014,  il  se  produisit  dans  les 


(i)  Arch.hiat,  da  Poitou^  i,  p.  3o.  Cart.  de  Saicit-Nîcolas  de  Poilîers. 

(2)  La  (laie  précise  de  la  mort  d'Aumode  n'est  pas  coDoue  ;  son  Dom  se  relrouve 
dans  les  chartes  poiteviocs  de  Wu  looo  à  ioo5(Voy.  Car/,  de  Saint-fltjprien,  pp.  33o, 
3io-3ii  ;  Besly,  Hisl.  des  comtes,  preuves,  p.  354);  Chron,  d'Adémar,  p.  167; 
Marchegay,  Chron.  des  égl.  cC Anjou,  p.  388,  SaÎDl-Maixenl. 

(3)  La  chronique  de  Saint-Maixenl,  après  avoir  annoaeé  (p.  387)  le  mariage  de 
Guillaume  le  Grand  avec  Brisque  de  Gascog'nc, /?r<>ca,  mentionne  bien  plus  loin  la 
mort  de  celte  comtesse  (p.  3S8),  mais  alors  elle  lui  donne  le  [nom  de  Sancie,  Sanci'a^ 

(4)  L'union  de  Brisque  avec  Guillaume  le  Grand  se  fit  au  commencement  de  l'année 
ion,  son  frcrc  Sancbe,  qui  la  maria,  n'étant  devenu  duc  de  Gascos;Tie  quo  par  la 
mort  de  son  père,  Dernard  Guillaume,  advenue  le  jour  de  Noiii  loio.  En  outre,  ce 
mariage  est  antérieur  au  10  mars  de  l'année  101 1,  car,  dans  une  charte  de  l'abbaye 
de  Saiul-Maixcnt  portant  cette  date,  il  est  question  de  la  femme  et  du  fils  du  comte 
(A.  (licbard,  6Viar/e9  r/e  Saint  Maixent,\,  p.  91),  Ce  fils  était  Guillaume,  rcnfant 
d'Aumode,  Eudes,  le  fils  aine  de  Brisque  n'étant  pas  encore  né,  autrement  son  pcre 
n'aurait  pas  manqué  de  le  faire  nommer  dans  l'acte.  Il  est  question  de  Brisque  dans 
quelques  chartes  poitevines  comprises  entre  celte  date  de  ion  et  1018  (Voy.  Cari, 
de  Saint-Ci/prien,  pp.  5o,  194  et  Î28), 


I70  LES  COMTES  DE  POITOU 

étals  de  Guillaume  un  évfnenienl  qui  oui  i 
menl(l).  Audouin,  abb6  de  Sainl-Jean  d'Angtiy,  m  loul  â  coup 
répandre  le  broit  qiio,  dans  les  ruines  de  l'ancienne  église  du 
monaslcrc,  on  avait  rclrouvé  la  lôle  de  saint  Jean-Baplisie,  encluls- 
s6e  dans  une  boîte  de  pierre  ayant  la  forme  d'une  pyramide.  Celte 
précieuse  relique  était  disparue  depuis  les  invasions  normandes 
et  c'est  avec  des  transports  d'enthousiasme  que  le  montle  cliré- 
lien  devait  apprendre  sa  réapparition.  Guillaume,  qui  était  allé 
en  pèlerinage  à  Home  où  il  avait  passé  les  fêtes  de  Pâques, ordonna 
aussitôt  son  retour  de  montrer  aux  populations  cet  insigne  trésor 
religieux  qu'il  lit  placer  dans  un  reliquaire  en  argent  massif  sur 
lequel  on  grava  ces  mois  :  Hïc  reqmescU  capul  precursorls  Domi- 
ni.  Là  repose  la  tête  du  précurseur.  Cette  ostension  fut  le  signal 
de  grandes  fêtes  religieuses  auxquelles  prit  part  une  multitude 
de  peuple  venue  d'Aquitaine,  de  France,  d'Espagne  et  d'Ilalie, 
et  parliculièrement  de  grands  personnages,  tels  que  le  roi  de 
France  Robert  et  sa  femme  Constance,  le  roi  de  Navarre  Sanclie, 
le  duc  de  Gascogne  Sanche-Guillaume,  Eudes  comte  de  Cham- 
pagne, Isembert  de  Cliâlelaiiloti  ;  des  comtes,  des  évêqucs^  des 
abbés,  une  foule  immense,  aflluèrent  dans  le  monastère.  Parmi 
ces  visilcurs,  nous  cilerons  Géraud,évéque  de  Limoges,  qui,  au 
mois  d'octobre,  se  mit  en  route  avec  l'abbé  de  Sainl-Martial  et  son 
clergé  en  emportant  les  reliques  de  saint  Martial  et  celles  de  sa 
cathédrale  dans  un  coiïrel  recouvert  d'or  el  de  pierres  précieuses. 
Les  Limousins  passèrent  parCbarroux  et  arrivèrent  à  Saint-Jean 
où  Géraud,  après  avoir  célébré  sa  messe  d'arrivée,  bénit  les 
pèlerins  qui  l'accompagnaient  avec  la  tôte  du  Précurseur.  Ils  en 
repartirent  cinq  jours  avant  la  fôte  de  la  Toussaint  (2). 

Malgré  la  foi  profonde  dans  le  merveilleux  qui  caractérise  par- 
ticulièrement cette  époque,  les  circonstances  de  la  découverte  du 
chef  de  saint  Jean-Baptiste  furent  si  extraordinaires  qu'elles  sou- 
levèrent quelques  doutes  (3).  Aussi  le  comte  de  Poitou,  soucieux 


I 


(i)  Voy.  Appendice  V. 

(a)  (Ihron.d'Aihknar,  p.  l'^çy, 

(3j  Aciémar  se  fait  quelque  peu  l'écho  Je  ces  bruits  quaad  il  dit  ;  oq  rapporte  que  le 
criine  découvert  à  Stiinl-Jean  d'Aoçély  émit  le  propre  chef  du  Prccurseur  :  «  quod 
saDctum  caput  dicunt  esse  propriuni  Uaplislii;  Johannis  u  {Chron.,  p,  170),  mais  ils 
8onl  clairement  cAprisnés  dans  une   vie  de  saint  Léonard,  que  Besly  rcnconlra  dans 


GUÎTXAUME  LE  GRAND 


»7« 


de  s*éclairer,  ordonna-t-îl  aux  évêques  de  la  province  de  Bor- 
deaux el  à  ceux  qui  y  élaienl  étrangers,  mais  qui  se  Irouvaienl 
sous  sa  domination,  de  se  rassembler  à  Sainl-Jean  d'Angély,  afin 
d'examiner  si  le  chef  que  l'on  présentait  au  peuple  était  bien 
celui  du  Précurseur.  L'opinion  des  prélats  fut  favorable  et  les 
oslcnsions  se  renouvelèrent  sans  cesse  (1). 

Dans  le  nombre  des  personnages  qui  y  prirent  part  se  Irouvail 
Théodelin,  abbé  de  Maillezais,  qui,  par  une  pieuse  tromperie, 
chercha  à  dérober  une  des  dents  du  chef  sacré  ;  selon  l'auteur  du 
récit  il  en  fui  miraculeusement  puni,  ce  qui  ne  put  que  contribuer 
à  accroître  la  confiance  populaire  dans  la  vénérable  relique  (2^. 

Aussi  les  offrandes  de  toutes  sortes  alTluaient-elles  au  monas- 
tère de  Saint-Jean.  Le  roi  Robert,  entre  autres,  lui  donna  une 
conque  en  or  pur,  pesant  30  livres,  ainsi  que  de  précieuses  étoffes 
pour  faire  des  ornements  d'église.  Celle  abondance  de  biens  et 
le  désordre  que  produisait  forcément  dans  l'abbaye  l'inlroduction 
constante  d'éléments  étrangers  y  amena  un  profond  relâchement 
et  Guillaume,  imitant  à  moins  d'un  siècle  de  distance  ce  qu'avait 
fait  son  aïeul  Tète  d'Éloupe,  fut  contraint  d'intervenir  afin  de 
rétablir  la  discipline  régulière.  Il  chargea  de  ce  soin  Odilon,  le 
célèbre  abbé  de  Cluny,  qui  plaça  successivement  à  la  tète  de 
l'abbaye  deux  de  ses  disciples,  llaymond  el  Aimeri. 

xMais  cette  réforme  ne  fut  pas  du  goùL  de  tout  le  monde,  et  par- 
ticulièrement de  ceux  qui  profilaient  de  l'existence  luxueuse  que 
leur  procurait  la  générosité  des  fidèles.  Un  jour,  les  hommes  des 
religieux  se  soulevèrent  contre  les  agents  que  le  comte  entretenait 
à  Saint-Jean,  blessèrent  morlellemenl  son  prévôt  et  mirent  à  bas 
sa  résidence,  celle  dans  laquelle  il  avait  si  faslueusement  reçu 
les  pèlerins  de  haute  marque.  On  était  dans  le  temps  de  carême. 


lea  archives  du  clupitre  de  Saiol-IIilaîre-le-Grand  de  Poilicrs,  où  il  est  dit  qu'il  parut 
douteux  A  un  grand  nomlirc  de  personnes  que  la  lète  du  Précurseur  se  trouvûl  à 
Soinl-Jcan  d'Anq^ély  :  u  ut  plurimis  vtderetur  dubium  ulrum  S.  Johannis  capul  liabc* 
retur  apud  Ang^cliacum  »  ^Bcsly,  ///*/.  des  comtes,  preuves,  p.SaS).  OuCan;^  éloLlil, 
dans  son  Traité  hislorif/ue  du  chej  de  S.  Jenn-Daptisle  (Paris,  i605, 10-4",  chap.  V 
et  VI).  que  si  celle  relique  avait  été  conservée  elle  devail  se  lrouv«r  à  .Amiens  el  que 
le  crûne  possédé  par  le  mouaatère  de  Saial-Jean  oe  pouvait  élre  que  celui  de  saint 
Jean  d'Edesse. 

(i)  Hesly,  Hi$t.  <ieg  comtes,  preuves,  p.  3x5:  Boll.,  Acla  Sanctoram,  t.  IVjunii, 
p.  755. 

(a)  Labbe,  Xoim  biOl.  man.,  II,  p.  284,  Pierre  de  Maillezais. 


17s 


ÎS  COMTES  DE  POITOU 


L'entourage  de  Guillaume,  et  partieulièremonl  Foulques  Nerra, 
qui  faisait  alors  à  Poiliers  son  service  de  plaid  el  qui  élail 
toujours  partisan  des  résolutions  extrêmes,  lui  conseilla  de 
détruire  le  bourg  de  Saint-Jean,  de  chasser  les  moines  de  l'ab- 
baye et  de  les  remplacer  par  des  chanoines.  Bien  que  le  comle 
fût  profondément  outré  de  l'injure  qui  lui  avait  été  faite,  il  ne 
se  laissa  pas  entraîner  par  des  conseils  intéressés,  et,  avec  la 
sagesse  el  la  prudence  qu'il  mellait  en  toutes  choses,  il  préféra 
calmer  la  sédition  plutôt  que  de  recourir  à  l'emploi  de  la 
force  (1).  Puis,  voyant  avec  justesse  quelle  était  la  cause  initiale 
de  tous  ces  désordres,  il  ordonna  de  cesser  les  oslensions  du 
chef  du  Précurseur,  le  fit  replacer  dans  la  pyramide  qui  le 
contenait  primitivement  et  au  devant  de  laquelle  un  encensoir 
d'argenl  fut  suspendu  par  de  petites  chaînes  (2). 

Vers  celte  époque»  on  put  craindre  un  retour  offensif  des  enne^ 
mis  du  nom  chrélien.  Malgré  rétablissement  de  Rollon  en  Neus- 
Irie  et  la  conversion  au  christianisme  des  populations  du  nord, 
il  y  avait  toujours  chez  elles  des  hommes  d'aventures  que  tour- 
mentait le  souvenir  des  fructueuses  expéditions  du  passé.  De 
temps  en  temps  une  bande  quittait  les  fîords  du  Danemark  el  de 
la  Norwège  et  se  lançait  sur  l'Océan  à  la  recherche  de  l'im- 
prévu.Le  littoral  du  Poitou, d'un  accès  si  facile, avait  pour  eux  une 
attirance  particulière.  Uujour,  une  troupe  de  Normands  aborda 
non  loin  de  l'abbaye  de  Saint-Michel-en-Lherm,  cherchanl  l'oc- 
casion de  faire  un  bon  coup.  Or  Emma,  femme  de  Guy,  vicomte 
de  Limoges,  se  rendait  en  ce  moment  à  l'abbaye  en  pèlerinage. 
Elle  voyageait  de  nuit  en  loute  sécurité,  lorsque,  le  30  juin,  jour 
de  la  fêle  de  saint  Martial,  elle  fut  prise  par  les  forbans  qui  rem- 
menèrent en  captivité  et  la  retinrent  pendant  trois  ans  au  delà 
de  la  mer.  Des  propositions  de  rachat  leur  furent  faites,  mais  ils 
mirent  longtemps  à  les  accepter  ;  enfin,  on  sortit  du  trésor  de 
Saint-Martial  une  grande  quantité  de  matières  précieuses  et  en 
particulier  une  statue  de  saint  Michel,  en  or,  ainsi  que  de  nom- 
breux ornements  qui  leur  furent  remis.  Mais  les  Normands  n'é- 
taient  plus  des  guerriers,  comme  par  le  passé;  c'étaient  des 


(1)  Chron.  d'Adémar,  p.  i8i. 

(2)  Chron.  d'Adémar,  p.  i84. 


GUILLAITME  LE  GRiVND 


.73 


pirates  pour  qui  la  foi  jurée  ne  cotnptail  pas;  ils  reçurent  la 
rançon,  mais  ne  rendirent  pas  la  vicomlcsse,  qui  ne  dut  sa  déli- 
vrancequ'aux  bonsonicesde  Uicbard,  duc  de  Normandie,  lequtil, 
grâce  aux  attaches  que  les  siens  avaient  toujours  conservées  avec 
leur  pays  d'origine, finit  par  obtenir  qu'Emma  fùl  rendue  à  la 
liberté  (1). 

Le  succès  de  ce  coup  de  main  devait  forcément  amener  de 
nouvelles  tentatives  de  déprédations.  Aussi,  un  jour,  une  véri- 
table armée  d'invasion  se  dirigea  vers  l'Aquitaine  et,  au  mois 
d'août,  aborda  sur  les  frontières  du  Poitou.  A  cette  nouvelle, 
Guillaume, se  conformant  à  la  pratique  qu'il  suivait  toujours  dans 
les  circonstances  solennelles^  ordonna  aux  évêqucsde  recomman- 
der aux  peuples  de  lui  attirer  le  secours  divin  en  observant  ie 
jeûne  et  en  chantant  les  litanies,  puis,  à  la  tête  d'une  troupe  d'6- 
lile,  il  marcha  contre  les  envahisseurs.  Le  comte,  arrivé  le  soir 
auprès  d'eux,  attendit  jusqu'au  lendemain  pour  commencer  l'at- 
taque, mais  les  Normands,  qui  étaient  inférieurs  en  nombre, 
appelèrent  celle  fois  encore  à  leur  aide  les  ressources  de  leur 
génie  rusé.  Pendant  la  nuit  ils  creusèrent  autour  de  leur  camp  do 
nombreuses  petites  fosses  qu'ils  recouvrirent  de  gazon.  Ce  qu'ils 
espéraient  ne  manqua  pas  d'arriver.  Dès  le  malin,  les  Aquitains, 
avec  l'imprévoyance  dont  ils  donnèrent  si  souvent  des  preuves, 
ayant  Guillaume  àleurlête,  se  lancèrent  àtoute  bride  contre  leurs 
ennemis,  mais  leur  course  fut  arrêtée  par  l'obstacle  caché  :  les 
chevaux,  tombant  dans  les  trous,  se  renversaient,  et  les  Normands 
se  précipitant  sur  les  cavaliers  pesamment  armés  et  qui  avaient 
peine  à  se  relever,  les  faisaient  prisonniers.  A  la  vue  de  ce  dé- 
sastre, ceux  qui  suivaient  s'écartèrent  prudemment  des  obstacles 
dont  ils  pouvaient  redouter  en  tout  lieu  Texistence,  et  renon- 
cèrent à  poursuivre  leur  attaque;  le  comte  lui-même  faillit  être 
pris,  mais,  ne  perdant  pas  son  sang-froid,  il  réussit,  grûco  h 
son  habileté  de  cavalier  et  à  un  elFort  violent  de  son  cheval,  à 
franchir  la  fosse  contre  laquelle  celui-ci  avait  butté  et  il  put,  sain 
et  sauf  rejoindre  les  siens.  Toutefois,  de  crainte  de  voir  les  Nor- 


(1]  Chron.  d'Atfémar,  p.   iGG.  A  défaul  de  doIps  cbronolo^iqucs  fourutes  par  le 
chroniqueur,  oa  peu(  supposer,  d'apréij  la  place  que  ce  fatl  occupe  daas  la  suite  de  soo 
tt,  qu'il  se  passa  vers  l'année  loio. 


'7'^ 


LES  COMTES  DE  POITOU 


mands  mellre  leurs  prisonniers  à  morl,  il  ne  recommença  pas 
combat;  les  deux  parlis  passèrent  la  journi'Oà  s'observer, cl  enfin 
ia  nuil  suivanlo,  an  momcnl  de  la  pleine  mer,  les  pirates  remon- 
tèrenl  surleurs  navires  avecleurs  prisonniers  cl  gagnèronlle  large. 
Tous  les  capliTs  étant  des  personnagi^s  de  marque  el  de  Tenlou- 
raj;c  du  comlej celui-ci  ne  pouvait  les  abandonner  ;  pour  les  ra- 
cheter il  futconlrainl  de  faire  de  grands  sacrifices  et  ne  put  arri- 
vera ses  fins  qu'au  poids  de  ror.Toutefois  les  envahisseurs  s'étaient 
vus  si  près  de  leur  perle  qu'ils  sentirent  que  l'époque  des  vicloires 
faciles  étail  passée  et  ils  ne  reparurent  plus  sur  les  côtes  de 
TAquitaine  (I). 

Les  deux  incursions  successives  des  Normands,  les  actes  de 
piraterie  qu'ils  avaient  pu  commettre  impunément,  cl  qui  avaient 
été  sur  le  point  d'avoir  une  terminaison  si  néfaste,  donnèrent  à 
réllécliir  à  Guillaume.  Le  sens  gouvernemental  du  duc  était  trop 
ouvert  pour  qu'il  ne  se  soit  pas  dès  lors  aperçu  du  danger  per- 
manent qui  résultait  pour  ses  états  de  la  facilité  d'une  descente 
sur  les  côtes  désertes  du  Bas-Poilou.  Depuis  un  siècle,  rien  n'a- 
vait été  tenté  pour  remédier  à  Tétat  désolé  de  cette  région, 
absoluraient  dépeuplée  par  les  invasions.  Les  forêts  s'étaient 
développées,  le  pays  s'était  recouvert  de  bruyères  et  il  était 
devenu  pour  les  comtes,  ses  possesseurs  directs,  un  de  leurs 
plus  beaux  domaines  de  chasse.  Un  viguicr,  dominant  les  molles 
de  Brera  et  de  Talmont,  des  agents  forestiers  étaient  les  repré- 
sentants de  leur  autorité;  au  nord,  au  sud,  les  vicomtes  de 
Tliouars  etsous  eux  les  seigneurs  de  Farlhenay  possédaient  bien 
de  vastes  territoires,  mais  ces  puissants  seigneurs  se  contentaient 
d'en  tirer  les  maigres  revenus  qu'ils  pouvaient  donner  (2). 

Ce  n'est  pas  à  eux  que  le  comte  s'adressa.  Il  conçut  l'idée  de 

(ij  Chron.  d'Adémur,  p.  ijC.  Comme  daoa  le  paragraplie  précédent  le  clironî- 
queur  a  parlé  du  pape  lienoîl  VI II,  qui  rétjna  de  1012  à  1024, el  de  Geoffroy,  qui  fut 
abbé  de  Saint-Martial  de  Limoges  de  1008  ù  1020,  il  ne  semble  p.'is  que  révénement 
dont  il  est  ici  questioa  puisse  être  mis  après  l'année  1020;  nous  inclinerions  ptul^it 
à  placer  l'épisode  de  ta  vicomtesse  de  Linioi^cs  cl  celui  du  comte  de  Poitiers  sous  le 
régne  de  Suénou  I,  roi  de  Danemark,  qui,  de  lOoS  à  roi3,  ne  cessa  de  faire  des  expc- 
dilioas  marilirues  contre  l'Any^letcrre,  auxquelles  celles  dirigées  coatre  l'Aquitaine 
peuvent  bien  se  rattacher. 

(a)  Curl.  de  Suitit-Ctjprten,  pp.  SSS-SSg.  Les  possessions  des  seigneurs  de  Par- 
ihenay  et  de  Thouars  le  long  des  côtes  de  rOcéao,  cl  qui  rcmonlaienl  au  moins  jus* 
qu'à  la  rivière  de  Vie,  proveuaicnl  sans  util  doute  de  concessions  qui  leur  avaient  clé 
faites  par  Guillaume  Fier-à -Bras  après  soa  accord  avec  le  comte  de  Nantes. 


I 


GLILLAOIE  LE  GRAND 


«75 


redonner  la  vie  au  pays  en  y  appelant  une  populalion  nombreuse 
qui,  groupée  autour  de  ses  chefs  naturels,  sudirait  pour  arrêter 
toute  entreprise  hostile  venant  de  la  mer.  Mais  il  ne  pouvait 
entrer  dans  ses  vues  de  donner  à  ces  contrées  renouvelées  une 
organisation  autre  que  celle  qui  régissait  alors  la  société»  c'est-à- 
dire  une  organisation  féodale  ;  il  ne  pensa  peul-élre  même  pas 
à  faire  administrer  ce  territoire  par  ses  agents,  il  était  trop  certain 
que,  vu  la  tendance  à  inféoder  toute_charge  personnelle,  à  créer  ces 
liens  rallachanl  l'homme  l'un  à  l'autre  à  tous  les  degrés  de  l'échelle 
sociale,  et  qui  seuls  semblaient  conslituer  une  force  dans  une 
société  si  troublée,  il  chercha  dans  son  entourage  un  personnage 
doué  des  qualités  qui  lui  permellraienl  de  réaliser  le  projet  qu'il 
avait  en  vue. Son  choix  se  fixa  sur  un  guerrier  du  nom  de  Guillau- 
me, que  le  surnom  de  Chauve  dislingue  de  ses  successeurs.  Il 
devait  être  de  haute  race,  afin  de  n'avoir  pas  à  rencontrer 
dans  les  compagnons  qu'il  était  appelé  à  dominer  des  émules 
ou  des  rivaux,  et  nous  ne  serions  pas  surpris  que  ce  fût  un  des 
enfants  que  Guillaume  Fier-à-Bras  laissa  de  ses  nombreuses 
liaisons. Le  comlelui  donnale  pays  de  Talmond,  comprenant  loule 
la  région  sise  cuire  la  Jaunay,  TYon,  le  Lay  et  l'Océan,  avec 
l'île  d'Yeu,et  lui  fil  épouser  AmeHne,sœur  de  Guillaume  de  Par- 
thenay,  qui  lui  abandonna  une  partie  de  ce  qu'il  possédait  dans 
celle  région  (l),le  tout  formant  une  grande  seigneurie. Guillaume 
le  Chauve  s'intitula  dès  lors  prince  et  seigneur  du  château  de 
Talmond  (2),  amena  aveclui  du  Ilaut-Poilou  des  guerriers  nobles 
ou  non  nobles  qui  devinrent  ses  barons,  à  qui  il  donna  des  terri- 
toires en  fief,  avec  l'obligation  d'y  construire  des  églises,  cl  il  fut 
suivi  d'une  masse  de  population  qu'enlralnail  l'appcU  de  ce  bien 
qui  a  toujours  été  le  plus  envié,  la  liberté.  En  vertu  de  contrats 


(i)  Marchftgay,  Cart,  da  Bas-Poîtoa,  pp.  82,92,  98,  prieuré  de  FonUioes. 

(3)  Cart.  de  Talmond,  p.  6.5.  La  qualificatioa  insolite  de  prince,  pr inceps, prise  par 
Guillauniele  Chauve  est  une  attestation  certaine  de  la  haute  situation  que  le  comte  de 
Poitou  lui  avait  faite  ;  il  n'est, pour  son  chilleBu  de  Taltnond,  dans  la  dépendance  d'au- 
cua  autre  seijÇ^eur  que  le  comte,  cl  se  considère  comme  l'ég'Bl  des  vicomtes,  jouissant 
des  mêmes  droits  qu'eux  et  dcsignanl  comme  eux  ses  vassaux  par  le  titre  de  barons, 
baroncs.  On  pourrait  peut-être  aussi  voir  dans  ce  titre  de  prince  lindice  , d'un  rôle 
militaire  el  tout  spécial  qui  aurait  été  conhé  au  seigneur  de  Talmond,  la  qualitica- 
tion  de  prince  s'accolant  à  celle  de  seigneur  et  étant  absolument  indépendante  d'elle 
•  Talemonlis  castri  princcps  et  dominus  «. 


}'}i) 


LES  COMTES  DE  POITOU 


librement  consentis,  les  vilains,  possesseurs  de  terres  où  ils  édi- 
fièrent leurs  demeures,  furent  absolument  libres  de  leurs  per- 
sonnes, et  n'étaient  obligés  envers  leurs  seigneurs  qu'aux  charges 
et  redevances  imposées  sur  leurs  tenues,  suivantl'usage féodal  (I). 
Serfs  ou  coUiberts  ne  se  rencontrent  pas  dans  le  ïalmondais  et 
l'effet  de  cette  situation  privilégiée,  dont  nous  faisons  honneur 
à  Guillaume  le  Grand, se  fit  sentir  dans  les  régions  avoisinanles; 
elle  y  amena  la  disparition  de  l'clatde  servage  qui, pour  des  motifs 
à  peu  près  semblables,  ne  s'implanta  pas  dans  ce  centre  impor- 
tant qui  s'éleva  bientôt  de  l'autre  côté  du  golfe  delà  Sèvre,  à  la 
ilochelle. 

En  ce  temps,  à  une  époque  indécise  qui  se  place  enlre  lOlO  et 
1020,  un  grand  désastre  vint  alïliger  la  capitale  du  Poitou.  Un 
immense  incendie  la  ravagea  et  réduisit  en  cendres  la  calhédrale, 
plusieurs  églises  et  le  palais  du  comte.  Guillaume  sut  pourvoir  à 
la  tâche  considérable  qui  lui  incombait  :  il  reconstruisit  son  palais 
et  vint  en  aide  aux  établissements  religieux  dont  les  ressources 
s'épuisaient  à  relever  les  édifices  ruinés;  ceux-ci  furent  rétablis 
avec  plus  de  splendeur  qu'ils  n'en  avaient  auparavant,  et  Ton 
doit  croire  que  les  églises,  enlre  autres  améliorations,  virent 
remplacer  par  des  voûtes  en  pierres,  dont  l'usage  se  généralisait, 
les  plafonds  de  bois  qui  prôlaient  à  Tincendic  des  aliments  si 
dangereux  (2).  La  calhédrale  de  Saint-Pierre  fut  l'objet  des 
soins  particuliers  du  comte,  el  les  travaux  marchèrent  assez,  rapi- 
dement pour  qu'en  1024  on  fût  en  état  d'en  faire  la  dédicace. 
Guillaume  fit  de  nombreuses  invitations  pour  cette  cérémonie  qui 
devait  avoir  lieu  le  17  octobre  ;  parmi  les  prélats  dont  il  comptait 


(t)  La  Boulelicre,  Cari,  de  Taîmond,  introd,,  p.  /\à;  Mnrchegay,  Cari,  dit  Bat- 
Poitoti,  p.  y7,  prieuré  de  Fonlaines. 

(2)  Chron.  ifAdémar,  p.  i8is.  Le  chroniqueur  place  ccl  événemenl  ù  la  suite  des 
faits  se  rapporlaut  à  la  découverte  du  chef  de  saial  Jean-Uapfistc.  Il  y  a  peut-élre  lieu 
de  le  rapprocher  d'ua  autre  fait  que  le  retcotisscmeul  donaé  à  cet  évëaemeat 
mémorable  a  fuit  laisser  dans  l'ombre,  mais  dont  le  souvenir  noiisa  été  conservé  par 
une  inscription.  Dans  les  derniers  jours  du  mois  di?  février  de  rannt'C  ioi2j.  v.  s., 
c'esl-ii-dire  en  ioi3,  l'abbesse  de  Saiote-Croix  de  Poiiiers,  Hcliardc,  en  faisant  faire 
dca  travaux  dans  t'cglise  de  Salnte-Hadeg'ondc,  découvrit  le  tombeau  de  la  saiatc  qui 
était,  depuis  les  invasions  normandes,  resté  caché  à  tous  les  regards.  11  est  possible, 
voire  même  probable,  que  cette  recherche  se  ratlachait  à  la  reslauralioa  de  l'église, 
consumée  à  une  époque  dont  l'inscriptioD  relalaot  cette  découverte  nous  aurait  à  peu 
près  conserve  la  date  (Voy.deux  oolîccs  de  M.rahbn  Auber  et  le  fac-similé  dcsinscrip' 
lions  dans  les  Bulletins  de  la  Soc, des  Anliq.  de  rOnesl,  1847-18/(9,  pp.  36i  el  537). 


GUILLAUME  LE  GRAND 


'77 


faire  ses  hôtes,  se  Irouvaienl  son  ami  Fulbert, Tévêque  de  Char- 
tres, el  l'archevêque  de  Bordeaux,  qui,  pour  des  motifs  divers, 
ne  se  rendirent  pas  à  Poitiers  (1). 

Atin  déviter  «  un  plus  grand  mal»»,  selon  tes  termes  qu'emploie 
Richer  à  propos  du  mariage  du  roi  Robert  avec  Bcrthe,  il  ne 
put  se  résoudre  à  rester  veuf  après  la  mort  de  Brisque  et  il 
épousa, en  10i9,  Agnès,  fille  d'Otto-Guillaume,  le  puissant  comte 
de  Bourgogne  (2).  Celle  union  était  disproportionnée,  Guillaume 
ayant  atteint  la  cinquantaine,  et  sa  femme  étant  toute  jeune  ; 
mais  cette  fois  encore  il  sut  mettre  la  politique  d'accord  avec  ses 


(i)  Les  hUloriens  ne  sont  pas  d'nrcord  au  sujet  de  la  date  qu'il  coovîeat  de  dooDcrâ 
la  dédicace  de  la  calhédrale  de  i'uilierj»  que  l'abbé  Auber  (//ist.de  la  catkédruU  de 
Poitiert,  I,  p.  36)  el  Lcdain  [Hist.  sommaire  de  Poiliert,  p.  Sa)  placeat,  sans  motifs 
plaasiblcs, au  i!>  octobre  ioai.G;lte  date  oous  semble  devoir  èlre  rapprochée  de  queU 
ques  anités,  el  il  nous  paraît  qu'il  y  a  seulemeol  lieu  d'hésiter  entre  les  «oDées  ioa4 
el  loaS.  La  première  de  ces  dates  «  pour  elle  les  inductions  que  l'on  peut  lirer  d'une 
lettre  de  Fulbert  h  Guillaume  le  Graad  dans  laquelle  i'évéque  de  Chartres  lui  marque 
toute  sa  bonne  volonté  pour  amener  un  rapprochement  entre  le  roi  et  l'archevêque 
de  Bourges d'uD côté  el  le  comte  de  l'autre (Mii^ne,  Pii/ro/o^^ie  lai.,  CXLI.col.  236); 
or  rel  accord  s'opéra  dans  le  courant  de  l'année  ioa4, après  le  coocticde  Faris,qui  se 
tint  lorsdes  fêtes  de  la  Pentecôte  decettc  année,et  comme  Fulbert  déclar*;  ilans  la  même 
lettre  que, pressé  de  terminer  avant  l'hiver  les  grands  travaux  de  sa  propre  cathédrale 
Cl  d'en  couvrir  les  crypies,  il  ne  pourra  se  rendre  à  l'inviiatioa  que  le  comle  lui  « 
envoyée  pour  assister  à  la  dédicace  de  la  cathédrale  de  Poitiers,  il  s'en  suivrait  que 
cette  dernière  cérémonie  eut  lieu  postérieuremenl  au  aa  mai  ioa4i  juur  de  la  Penie- 
cole  cl  anlcrieuremeat  â  l'hiver  de  celte  même  année.  Comme  corollaire  de  la  lettre 
de  Fulbert  on  rencontre  une  lettre  d'Iaemberl,  évéque  de  Poitiers,  à  l'archevêque  de 
Bordeaux,  lequel  aj'ant  réclamé  une  escorte  pour  se  rendre  à  Poitiers,  I'évéque  lui 
répondit  (iAif^ae,  Putroloyie  /u/.,CXLI,  col.  37i)qu'il  était  empêché  de  le  faire  par  suite 
de  l'absence  du  duc,  parti  en  expédition  et  qui  ue  devait  rentrer  que  le  17  des  calendes 
de  novembre  (16  octobre),  veille  de  la  fêle  de  la  dédicace  ><  cum  sequenti  die  simus 
dedicaiuri  ecclesiam  nostram  ».  Celle-ci  aurail  donc  eu  lieu  le  17  octobre  loa^.  Mais 
ici  surfait  une  difficulté  :  les  canons  des  conciles  ordonnaient  que  les  consécrations 
des  églises  ne  se  Gsscnt  qu'un  dimanche  ;  or,  en  ioa4.  le  17  octobre  tombant  un 
samedi,  il  y  aurait  lieu  par  suite  d^admettre  que  I'évéque  de  Poitiers  ait  déféré  à  une 
invitation  pressante  de  Guillaume,  fixant  la  fête  au  lendemain  de  son  retour  ou  mieux 
encore  que  les  cérémonies  de  la  consécratiou  d'une  éiz^lise  comportaient  un  vigile  et 
duraient  deux  jours.  Toutefois,  nous  devons  faire  remarquer  que  les  anciens  bréviai- 
res de  Poitiers  indiquent  au  17  octobre  la  fêle  de  la  dédicace  de  la  calhédrale,  et 
qu'eu  ioa5  ce  jour  tomba  un  dimanche. 

(a)  La  chronique  de  Saiot-.Mai.vcol  (p.  38^)  rapporte  le  mariag'e  de  Guillaume 
et  d'Agnès  à  l'année  loaS,  mais  cette  date  est  contredite  par  une  charte  du  carlulaire 
de  Cluny  (III,  p.  789,  éd.  Bruel),  qui  est  datée  du  mois  de  mars  1018,  v.  s. .  et  dans 
laquelle  on  voit  A|(rnc.s  assister  à  ladonalion  que  son  mari  fait  à  l'abbaye  de  Cluny  de 
l'église  de  Saiat-Paul-en-Gâline.  Cet  acte  étant  le  seul  de  ceux,  assez  nombreux,  du 
chartrier  de  Cluny  où  parait  Agnès,  qui  porte  uue  date,  nous  ne  pouvons  faire  autre- 
loent  que  d'adopter  l'indicalioa  chronologique  qu'il  fournit  en  mettant  l'erreur  de  la 
chronique  de  Saini-Maixcnl  sur  l"  compte  d'une  faute  de  lecture  assez  compréhen- 
sible, le  chiffre  V  de  la  date  MWlll  ayant  pu  être  pris  pour  un  \  cl  donuer  par 
suite  .\L\X111. 


17» 


LKS  COMTES  DE  POITOU 


senlimenls  :  Agnès  élaiL  de  raco  illuslre,  son  père  élanl  fils  d'A- 
ilalberl,  qui.  pendatil  quelque  temps,  avait  porlé  le  titre  de  roi 
d'Ualie,  el  sa  mère,  Ermeiilrude,  élanl  petile-lille  du  roi  Louis 
d'Oulremer  (1). 

Pendant  les  années  qui  suivirent,  Guillaume  semble  ^"ètre 
exclusivemeiil,  consacré  à  sa  nouvelle  épouse  el  à  la  recons- 
Iruclion  des  édifices  publics  de  sa  capitale,  mais  en  1022  il  se 
lança  dans  une  alTaire  qui  ne  lui  pas  sans  lui  causer  d'assez  vifs 
ennuis. 

Il  avait  toujours  pris  une  part  prépondérante  dans  la  nomina- 
tion des  évêques  des  cités  qui  étaient  dans  sa  sujétion  directe  en 
lanl  que  comte,  à  savoir  :  Poitiers,  Limoges  el  Saintes,  el  avait 
lail  élire  à  ces  sièges  des  prêtais  à  sa  dévotion.  A  Limoges,  les 
vicomtes  avaient  bien  cherché  à  usurper  ce  précieux  privilège  de 
choisir  l'évêque,  mais  Guillaume  se  montra  toujours  très  ferme 
dans  le  maintien  de  ses  droits.  C'est  ainsi  que,  l'évêque  Audouiti 
élanl  venu  à  mourir  le  23  juin   1014,  son  neveu  Géraud,  fils  de 
Guy,   vicomte   de  Limoges,  fui  aussitôt  choisi  pour  lui  succé- 
der (2).  Comme  l'évêché  de  Limoges  dépendait  de  la  province 
ecclésiastique  de  Bourges  el  quu  Gauzlin,  qui  avait   été  nommé 
archevêque  par  le  l'oi  liobert, n'avait  |jas  encore  pu  prendre  posses- 
sion de  son  siège  par  suite  de  l'opposition  du  vicomte  el  doshabi- 
lauls  de  Bourges  qui  ne  voulaient  pas  d'un  bûlard  pour  archevê- 
que,fût-il  de  sang  royal  (Gauzlin  était  fils  naturel  d'Hugues  Capel), 
Guillaume  décida  que  le  sacre  de  Géraud  serait  fait  à  Poitiers 
par  Parchevêque  de   Bordeaux,  Seguin.  Ce  prélat  el  ses  suffra- 
gants,  Arnaud,  évèquedePérigueux,  islon,  évèquede  Sainles,  Gri- 
moard,  évêque  d'Angoulême,  el  Gislebert,évêque  de  Poitiers,  se 
réunirent  donc  pour  accomplir  la  formalité  dePéleclion  de  Pévè- 
que  par  ses  pairs,  mais  plutôt  en  somme  pour  ratifier  le  choix 
du  comte.  Ils  ne  se  montrèrent  rélVactaires  qu'à  l'occasion  de  la 
cérémonie  religieuse.  Quand  Guillaume  porta  son  choix  sur  lui, 
Géraud  était  encore  laïque  ;  les  évèqucs   déclarèrent    unanime- 
ment que,  d'après  l'autorité  des  Pères  de  TÉglise  et  les   règles 
canoniques, on  ne  pouvait  conférer  simullanémenltous  les  ordres 


(n  Voy.  Plister,  Etudes  sur  le  règne  dt  Jioùeri,  pp.  ^52  et  260. 
(a)  Arbellol^  Chron,  de  Aluleu,  p.  '61. 


GLTILLAUME  LE  GRAND 


'7',» 


ecclésiastiques  depuis  le  grade  de  portier  jusqu'à  la  prêtrise, 
que  pendant  les  quatre-teoips  de  Tannée  et  cerlains  jours  du 
temps  de  carême (I)  jusqu'aux  Hameaux  ;  durant  quinze  jours  ils 
refusèrent  de  faire  la  cérémonie  du  sacre,  mais  Guillaume  ne 
tint  aucun  compte  de  leurs  scrupules  et,  sur  son  ordre,  Gisleberl 
conféra  le  même  jour  à  Géraud  tous  les  grades  ecclésiastiques, 
après  quoi  Seguin  consacra  le  nouvel  évêque  dans  l'église  de 
Saint-Hilaire  (2). 

Bien  que  Gauzlin  se  filt  fait  représenter  au  sacre  de  Géraud  par 
deux  moines  de  son  abbaye  de  Saint-Benoil-sur-Loire,  le  duc 
d'Aquitaine  et  les  évèques  de  la  province  de  Bordeaux,  s'aulori- 
sant  de  ce  précédent,  voulurent,  lors  de  la  nomination  d'un  nou- 
vel évéque  de  Limoges,  le  soustraire  encore  à  la  juridiction  de  son 
ordinaire.  Géraud,  que  le  duc  Guillaume  parait  avoir  afreclionné 
particulièrement  età  qui  il  avait  donné, outre  sonévêché,  la  charge 
importante  de  trésorier  de  Saint-Hilaire  de  Poitiers,  mourut  pré- 
maturémeut  à  Charrou\,le  1  i  novembre  1022,  après  quinze  jours 
de  maladie,  en  se  rendant  à  Poitiers  pour  assister  aux  fêtes  de  la 
Toussaint  (3). 

C'était  le  troisième  personnage  de  la  famille  des  vicomtes  de 
Limoges  qui  occupait  le  siège  épiscopal  de  cette  ville;  aussi  les 
compétitions  parmi  ses  parents  furent-elles  nombreuses,  et  c'est 
à  prix  d'argent  que  ceux  qui  aspiraient  à  cette  dignité  cherchèrent 
à  l'obtenir.  Le  comte  était  vivement  sollicité  dans  ce  sens,  mais 
des  influences  religieuses,  auxquelles  se  joignit  celle  particulière' 
ment  puissante  de  Guillaume,  comte  d'Angoulême,  agirent  sur  lui 
et  à  la  fin  de  janvier  1023,  pour  se  dégager,  il  tint  un  plaid  ù 
Saint-Junien,  où  il  convoqua  le  vicomte  Guy  et  les  principaux  per- 
sonnages du  Limousin.  Dans  cette  assemblée,  on  procéda  à  une 


(i)  11  oe  Dûus  «  pas  été  possible  de  spécifier  «{uel^  élaicDl  les  jours  du  lempd  de 
carême  où  il  était  permis  de  faire  des  ordioalioas;  le  sens  de  Texpressiou  «  dies  alba* 
torum  II,  empluyée  par  Adémar,  n'a  été  déterminé  par  aucun  glossaire  de  dates. 

(s)  Chron.  d' Adémar,  p.  173,  et  add.,  p.  173.  La  prise  de  possession  de  rérècbé 
de  Limoges  ou  iotroaisatiua  de  l'evèque  eut  lieu  le  mardi 9  novembre  ioi4,jourde  la 
fêle  de  saint  Tbéodure. 

^3)  Citron,  d' Adémar,  p.  174.  V07.  le  récit,  par  M.  Faye,  de  la  découverte  de  la 
sépulture  de  Géraud  daus  les  ruines  de  l'église  abbatiale  de  Cbarruos  eo  i85o  {Dnll. 
de  lu  Soc.  des  Antiq.  (/e  TOrief/,!'*  série, VI,pp.  109  elss.,el  Didroo,Anruil.<trchéol., 

\?'  m)' 


LES  COMTES  DE  POITOU 

élection  d'où  sortit  le  nom  de  Jourdain  de  Laron,  prévôt  de  l'ab- 
baye de  Saiiit-Junien,  homme  d'une  grande  nobles&e  d'âme  el 
d'une  grande  simplicité  d'allures,  mais  qui  loiilefois  élail  laïque 
et  comptailsans  nul  doute  parmi  les  fidèles  du  comte,  car  ou  Ire  Té  vê- 
ché  dont  Guillaume  disposa  en  sa  faveur,  illuidonnaà  tenir  en  alleu 
le  fief  de  Courlfages  (1);  le  lendemain  malin, le  comte, accompagné 
des  évoques  Islon  et  Isembertel  d'un  grand  nombre  des  assistants 
au  plaid, se  rendit  à  Limoges  où  il  fut  reçu  en  grande  pompe  par 
les  moines  de  Saint-Martial.  Le  jour  suivant, il  fit  tondre  la  barbe 
du  nouvel  évoque,  l'emmena  dans  la  cathédrale  de  Saint-Etienne 
où  il  le  Hi  ass^^oir  sur  le  trône  épiscopal  et  Finveslit  de  sa  di- 
gnité par  la  remue  du  bâton  pastoral.  Puis,  s'en  allant  à  Kome 
pour  y  passer,  suivant  son  habitude, le  temps  du  carême, il  ordonna  à 
son  fils  (juillaume  de  faire  procéder  avanl  son  relouràl'ordinalion 
de  l'évoque.  Le  jeune  comte  convoqua  l'assemblée  des  prélats  à 
Saint-Jean  d'Anj^ély  ;  le  samedi  de  la  mi-carôme,  24  mars  1023, 
Jourdain  reçut  1r  diaconat  ella  prêtrise  et  le  lendemain  diman- 
che, il  fut  consacré  devant  le  chef  du  Précurseur  par  l'évêque  de 
SainieSj  Islon,  qui  remplissait  alors  la  charge  d'archevêque  de 
Bordeaux, et  qu'assistèrent  Rohon,  évêque  d'Angoulôme,  Arnaud, 
évêque  de  Périgueux,    et    Isembert,   évêque    de    Poitiers,    qui 
venait  récemment  de  remplacer  son  oncle  Gisleberl  ;  le  comte 
d'Angoulême  et  l'évoque  de  Périgueux  accompagnèrent  Jourdain 
à  Limoges  et  concoururent  à  son  installation.  Mais  l'archevêque 
df  Bourges  ne  voulut  pas  reconnaître  la  consécration  du  prélat 
faite  en  dehors  de  sa  parlicipatiou  el  au  mépris  de  ses  droits  tant 
spirituels  que  temporels, car  l'archevêque  recevait  une  importiinte 
rétribution  pour  la  cérémonie  de  Timposition  des  mains.il  frappa 
tout  le  diocèsede  Limogesd'excommunication  àTexception  del'ab- 
bayedeSainl-Martial,qui  était  dansiadépendance  directe  du  Saint- 
."5iège,et  interdit  à  l'évêque  d'exercer  toute  fonction  épiscopale. 
Guillaume,  qui  avait  tant  contribué  à  l'éleclion  de  Jourdain,  dont 
la  consécration  n'avait  eu  lieu  que  par  ses  ordres,  prit  nalurelle- 


(j  )  Besly,  ffist.  des  comtes,  preuves,  p.  3o4  6is,  d'après  une  charte  de  Sainl-Elienoe 
de  Limogea;  cet  acte  ne  porle  p«9  de  date  ni  de  désig'nation  expresse  de  conite  de 
Puitou,  mais  oous  (l'hêsitons  pas  à  recotinaUro  dans  cette  donHtion  la  main  de  Guil- 
Inume  le  Hrand. 


GUILLAUME  LE  GRAND 


i8i 


menl  failel  cause  pourltii,  tandis  que  le  roi  de  France  soutint  Gaiiz- 
lin  ;  delà  grande  querelle  entre  les  deux  princes,  aussi  Roljerl, 
pourymettrefin,  convoquii-t-ilà  Paris,  pour  !a  Pentecôte  de  1024, 
un  grand  concile  auquel  assistèrent  une  foule  de  personnages  de 
marque.  La  sentence  d'excommunication  fut  conGrmée  ;  Jour- 
dain,soutenu  par  Guillaume,  essaya  bien  de  résister  ;  il  eut  même 
la  velléité  de  porter  l'affaire  à  Rome,  mais, en  fin  de  compte,  sur 
le  conseil  d'hommes  sages,  et  particulièrement  de  Fulbert  de 
Chartres,  qui  s'entremit  pour  lui,  il  se  décida  à  se  soumettre.  En 
conséquence  il  se  rendit  en  procession  à  Bourges,  nu-pieds, 
accompagné  de  cent  clercs  ou  moines,égalemenl  nii-pieds,et  vint 
en  cet  état  implorer  le  pardon  de  son  supérieur  ;  celui-ci.  satisfait 
de  cet  acte  d'humilité,  fut  au-devant  de  son  sufTragant  et  le  reçut 
avec  tous  les  honneurs  ordinaires  en  le  relevant  par  ce  fait  de  la 
peine  portée  contre  lui.  peine  qui  frappait  en  même  temps  son 
diocèse  (1). 

Des  motifs  particuliers  empêchèrent  peut-être  Guillaume  de 
poursuivre  sa  résistance  contre  Tomnipotence  que  le  roi  s'attri- 
buait en  la  circonstance,  car, en  somme,  c'était  lui  qui  se  trouvait 
derrière  Gauzlin,  qu'il  avait  imposé  à  l'archevêché  de  Bourges. 
de  même  que  Jourdain  ne  s'était  soustrait  ù  la  juridiction  de  son 
ordinaire  que  sur  l'ordre  de  Guillaume.  II  pouvait  avoir  à  souf- 
frir de  la  brouille  qui,  depuis  deux  ans,  existait  entre  le  roi  et 
lui^  et  il  préféra  sacrifier  une  satisfaction  d'amour-propre  (car 
en  somme  il  était  dans  son  tort)  à  des  intérêts  autrement  graves. 

Henri  II,  l'empereur  d'Allemagne,  venait  de  mourir  en  Saxe, 
le  13  juillet  102-i.Ilne  laissait  pas  d'enfants.  Les  grands  seigneurs 
d'Italie  crurent  l'occasion  favorable  pour  secouer  le  joug  de 
l'Empire  germanique  et  ils  se  cherchèrent  un  roi.  Ils  offrirent 
d'abord  la  couronne  fiu  roi  do  France  ou, à  son  défaut, à  son  fils 
atné  ïïugues;  Robert  déclina  leurs  avances.  Les  envoyés  italiens 
se  lournèrenl  alors  vers  le  duc  d'Aquitaine,  qu'ils  connaissaient 
de  longue  date,  ses  fréquents  voyages  à  Rome  l'ayant  mis  en 
rapport  non  seulement  avec  les  papes,  mais  encore  avec  toute  la 
haute  noblesse  italienne.  L'habileté  et  la  sagosfe  dont  il  avait  fait 


(i)  Chrtin.  ifAtiémar.  pp.  i8»  et  ss. 


i8a 


LES  COMTES  DE  POlTOr 


preuve  dans  le  gouvernoment  de  son  duché  en  ni«^ine  lemps  que 
la  puissance  dont  il  jouissait  le  mellalcnl  au  premier  rang  des 
princes  de  son  temps. Sa  générosité  élait  l}ien  connue  el,de  plus, 
sa  femme  Agnès  était  la  pelile-fille  d'Adalbert,  le  dernier  n/i  de 
race  nationale  qu'eût  possédé  lltalie.  C'eût  été  à  tous  les  points 
de  vue  un  concurrent  redoutable  pour  le  nouvel  empereur  d'Al- 
lemagne. 

Guillaume  refusa  la  couronne  pour  lui-même,  mais  ceux  qui  la 
lui  ofTraient  ne  s'élanl  pas  rebutés  et  lui  ayant  demandé  son  fils, 
il  sollicita  quelque  délai  avant  de  faire  connaître  sa  décision.  Jl 
se  méfiait  des  Italiens  dont  il  connaissait  la  duplicité;  aussi,  avant 
de  pousser  raffaire  à  boul,  rt'clama-l-il  aux  envoyés  un  engage- 
ment qui  serailpris  par  tous  les  marquis, les  évèques  el  les  grands 
du  royaume  conslalanl  [ju'ilsélaienl  d'accord  pour  conférer  h  son 
fils  le  royaume  d'Italie  el  l'empire  Romain.  Les  envoyés  firent 
sermenl  qu'il  aurait  IouIp  satisfaction,  autant,  dirent-ils,  qu'il 
serait  en  leur  pouvoir  (1), 

Guillaume  senlif  toute  l'imporlance  de  cette  reslriction;aussi, 
sans  se  liàler,  avec  sa  prudence  habituelle,  chercha-t-il,  avant 
d'agir,  à  s'assurer  tous  les  éléments  du  succès.  D'abord  il  se  pré- 
occupa de  se  ménager  l'appui  du  roi  de  France  el  lui  fil  deman- 
der par  Foulques  Nerra  d'empêcher  les  seigneurs  de  la  Lorraine 
de  se  joindre  au  nouvel  empereur  d'Allemagne,  Conrad  II;  ilpro- 
mellail  au  roi,  pour  ce  bon  olFice,  une  somme  de  1000  livres  et 
cent  vêlements  précieux;  la  reine  Constance  devait  en  outre  rece- 
voir un  don  particulier  de  500  livres.  De  plus,  il  s'entendit  avec 
son  cousin  Eudes  de  lilois,  qui  aspirait  à  la  possession  du  royaume 
de  Bourgogne  sur  lequel  les  empereurs  d'Allemagne  cherchaient 
aussi  à  mettre  la  main  (2).  Les  promessesetlesdons  cfTeclifs  ne  fu_ 
rent  assurément  pas  ménagés  aux  personnages  lesplus  marquants 
(]ui  pouvaient  contribuer  au  succès  de  l'alTaire  et  Tévùque  de 
Turin  reçutenlre  autres,  poursacalhédrale,  la  mâchoire  de  saint 
Jean,délachée  du  chef  conservé  à  Sainl-.Iean  dWngély  (3). 


(i)  Cfiron.  d'Adèmir,  p.  i88;  Mig^ne,  Patrologie  lai.,  CXLI, col.  272,  lellrc  d"IIé- 
ribtTl  n  Fulbert,  évoque  de  Charlres. 
(a)  jMignic,  Patrohjjie  lat.,  UXLI,  col.  qSS,  leUrc  de  Fouhjues  au  roi  Ituberl. 
(3)  IJu  Cauçe,  Traité  his(.  ilu  c'ief  tle  saint  Jenn-Uapliste,  p,  i5a. 


GUILLALTME  LE  GRAND  ^^  ,g3 

D'un  autre  côté,  atîn  de  s'assurer  les  ressources  nécessaires 
pour  pousser  l'affaire  à  bout, Guillaume  tin!  à  Poiliers,le  G  mars 
1025,  un  plaid  solennel  où  assisl^^enl  sa  femme  Agnès,  ses  fils 
Gaillaume  et  Eudes,  Guillaume,  comte  d'Angoulème,  et  son  fils 
Audouin.révêque  de  Saintes,  coadjuteur  de  l'archevêque  de  Bor- 
deaux, les  évêquesde  Poitiers,  d'Angoulême,  de  Périgueux  et  de 
Limoges,  les  abbés  des  monastères  du  diocèse  de  Poiliers,  les 
chanoines  de  Sainl-llilaire.  et  de  .çrands  personnages  du  Poi- 
tou (I  i.fsembert,évêque  de  Poitiers,  Islon.évêque  de  Saintes,  et 
Hohon.évêque  d'Angoulême,  furent  chargés  par  le  comte  de  s'oc- 
cuper des  préparatifs  de  toutes  sortes  que  comportait  une  pareille 
entreprise,  et  sans  doute  aussi  de  veiller  à  l'adminislralion  du 
duché  pondant  une  absence  qui  pouvait  beaucoup  se  prolonger  (2). 
Puis  Guillaume  se  rendit  à  Tours,  où  Eudes  lui  avait  ménagé 
une  entrevue  avec  le  roi  de  France,  et  où  furent  réglées  les  con- 
ditions d'une  action  commune  ainsi  que  la  part  qui  devait  revenir 
à  chacun  d'eux  en  prévision  d'un  succès  futur  (3). 

L'hiver  ayant  été  ainsi  employé  à  toutes  ces  négociations, 
le  comie  attendit  la  réponse  que  les  Ilaliens  devaient  faire  aux' 
conditions  qu'il  avait  posées  pour  son  acceptation.  Celle-ci  ne 
venant  pas,  il  jugea  prudent  de  s'assurer  par  lui-même  de  la 
situation  et  accompagné  de  son  fidèle  conseiller,  le  comte  d'An- 
goulème,  il  se  rendit  en  Lombardie  afin  de  se  mettre  en  rapport 
avec  les  grands  seigneurs  du  pays.  Il  ne  tarda  pas  à  s'apercevoir 
du  sort  qui  était  ménagéau  futur  roi  d'Italie.  La  pluparl  des  évè- 
ques  devaient  leurs  sièges  au  dernier  empereur  d'Allemagne, 
l'archevêque  de  Ravenne,Arnoul,  était  même  son  frère;  ils  étaient 


(i)  A  cette  assemblée,Hui;ues  de  LusisToan  fit  approuver  l'acte  d'échange  iotervena 
CDtre  loi  et  le  cbapilm  de  Saint-Hilaire-le-Grand  qui  lui  cêJfiil  «ne  pièce  de  terre  sise 
eu  face  de  son  cliAteau  où  il  projetait  de  construire  une  l'çlise  en  l'honneur  de  Notre 
Dame  (Arcb.  de  la  Vienne,  oriç.,  Noaillé.  n»  79  ;  Mém.  litf  la  Soc.  des  Antiq.  de 
rOaett,  I"  série,  XI,  p.  337). 

(a)  Mi^e,  Palroloyie  int,,  CXLI,  col,  270;  lettre  d'Isembert.ivéque  de  Poiliers,  à 
révéque  d'ADc»ers,  par  laquelle  il  a'exeuse  de  ne  pouvoir  aller  assialer  à  la  dédicace 
de  sa  cathédrale. 

(3j  Hugues  de  Lusi^an  avait  accompagné  Guillaume  à  Tours  où, sur  son  instance:, 
le  roi  délivra  un  diplt^mir  conKrmaat  la  foodatiou  du  prieuré  de  Nolre-Uame  et  assu- 
rant aux  rrlif^ieux  qui  le  desserviraient  la  propriété  f>erpéturlle  des  biens  qui  leur  au- 
raient été  donnés  nu  de  ceux  qu'ils  pourraient  acquérir  dans  l'avenir  (Arcb.  de  la 
Vienne,  orig..  Noatllé,  n«  81  ;  .W/n.  de  In  Soc.  des  Antiq.  de  rOaest^  x^*  série,  XI, 
p.  398  ;  Migne,  Palrotogie  lai.,  Icllre  de  Fulbert  au  roi  Itolierl  ). 


LES  COMTES  DE  POITOU 

donc  partisans  de  la  domination  de  l'Empire.  Les  grands  sei- 
gnoiirs,  désireux  de  s'assurer  la  possession  de  ces  riches  évèchés, 
voulaient  que  le  nouveau  roi  en  chassât  les  lilulaires  et  les  rem- 
plaçât par  des  hommes  à  leur  dévotion.  C'était  mettre  entre  leurs 
mains  tout  le  pouvoir  spirituel  et  temporel  du  pays,  dans  lequel 
le  roi,  ne  possédant  aucun  bien  et  sans  autorité  personnelle,  se 
serait  trouvé  absolument  isolé,  et  aurait  été  en  quelque  sorte  le 
prisonnier  des  barons,  qui, sous  l'ombre  de  son  nom, auraient  fait 
toutes  leurs  volontés. 

Celle  situation  était  Irop  en  opposition  avec  les  sentiments  de 
Guillaume  pour  qu'elle  pûl  lui  agréer.  Il  avait  toujours  été  le 
maître  dans  ses  étals,  et  il  n'entendait  pas  que  son  fifs  abdiquât 
ainsi  son  autorité.  De  plus,  11  lui  répugnait  prufondémenl  d'user 
de  violence  àFégard  de  cesévéques,  de  ces  memhres  de  Tépisco- 
pat  pour  qui  il  avait  toujours  témoigné  le  plus  grand  respect  et 
de  rompre  ainsi  avec  son  passé  et  ses  traditions  de  famille  ii). 
Enfin  il  sentait  qu'il  n'existait  pas  chez  les  Italiens  celle  utiaiiimité 
de  sentiments  (jui  devait  faire  la  plus  grande  force  du  roi  qu'ils 
auraient  élu,  et  qui  aurait  été  un  grand  facteur  dans  la  lutte 
qu'il  ne  pouvait  tarder  ri  entreprendre  contre  l'empereur  d'Alle- 
magne. 

Il  chercha  bien  à  constituer  et  à  rattacher  plus  spécialement  à 
son  fils  un  parti  dans  leeiuel  seraient  entrés  lesév^ques  qu'il  aurait 
détachés  de  rattache  impériale  et  les  barons  qui  n'auraient  pas 
été  les  adversaires  de  l'épiscopat.  Il  s'ouvrit  dans  ce  sens  h  l'un 
de  ses  chauds  partisans,  Mainfroi,  marquis  de  Suze  :  u  11  ne  me 
paraît  pas,  hii  disait-it,  que  l'entreprise  commencée  au  sujet  de 
mon  (ils  puisse  aboutir  utilement  et  honnêtement.  Comme  votre 
nation  ne  garde  pas  les  serments  qu'elle  a  donnés,  de  grandes 
embûches  seront  dressées  contre  nous.  Si  nous  ne  pouvons  ni  y 
écha[)per  ni  les  surmonter,  le  sceptre  qui  nous  est  oU'ert  ne  sera 
qu'un  vain  hochet,  et  nous  aurons  perdu  toute  la  bonne  renom- 
mée que  nous  pouvons  avoir.  »>  Il  le  priait  ensuite  de  s'entendre 
secrètement  avec  l'archevêque  de  M  ilan  et  l'évoque  de  Verceil, pour 


(i)  Miçne,    Pfttrologie   lai.,  CXIJ,  col.   Sag,    leUre  du   duc  Guillaume   i^  Léoo, 
évèquc  de  Vcrceil. 


GUlLLAinVfE  LE  GRAND 


i85 


voir  si  celle  façon  d'agir  avait  quelque  chance  de  réussite  (1). 
Mais  il  ne  tarda  pas  à  s'apercevoir  que  ses  efforts  seraient  vains, 
et  il  prit  le  parti  de  s'en  aller  sans  bruit,  abandonnant  les  Maliens 
à  eux-mêmes;  moinsde  deux  ans  après  ils  étaient  retombés  sous 
le  joug  de  l'Allemagne. 

Un  de  ses  confidenls.Léon,  évêque  de  Verceil,  lui  écrivit, alors 
qu'il  était  déjà  en  roule  pour  revenir  en  Poitou,  une  lettre  énig- 
raalique  où  semble  dominer,  avec  des  sentiments  d'amitié  qui 
paraissent  réels  si  l'on  en  juge  d'après  les  lettres  de  Guillaume, 
un  ton  de  persiflage  qui  devait  être  alors,  et  qui  a  été  longtemps 
depuis,  la  caractéristique  des  Italiens  à  l'égard  des  gens  d'au  delà 
les  monts.  «Ne  t'ai  triste  pas. mon  cher  ami,  lui  écrivail-il,si  tu  as 
élé  trompé  par  les  Lombards.  Si  tu  veux  m'en  croire.je  te  don- 
nerai ù  ce  propos  un  bon  conseil.  Ne  le  laisse  pas  abattre;  n'aie 
cure  du  passé,  et  prends  garde  à  l'avenir.  Si  lu  veux  me  mander 
par  un  homme  très  sûr  ce  que  tu  coçnples  faire,  je  te  donnerai  un 
trbs  bon  conseil.  En  attendant,  envoie-moi  la  mule  merveilleuse, 
le  frein  précieux  et  le  nuignirupic  lapis  que  je  l'ai  demandés 
depuis  six  ans.  Je  t'en  remercie  d'avance  ;  ton  bienfait  ne  sera 
pas  perdu  et  je  t'accorderai  lout  ce  que  tu  désireras  (2).  » 
Dans  ces  derniers  mots  Léon  faisait  allusion  à  des  promesses  que 
Guillaume  lui  avail  faites  au  début  des  négociations  en  cas  de 
réussite;  le  comte  se  lira  avec  habileté  de  l  impasse  où  on  l'accu- 
lait et  répondit  sur  le  même  Ion  qu'il  n'avait  pu  trouver  en  Poi- 
tou de  mule  merveilleuse  ayant  des  cornes,  trois  queues  el  cinq 
paltes,  mais  qu'il  lui  en  choisirait  une  très  bonne  parmi  les 
meilleures,  avec  un  frein  comme  il  le  demandait.  Que,  pour  ce 
qui  était  du  lapis,il  avait  oublié  quelle  largeur  et  quelle  longueur 
il  devait  avoir,  et  lo  priait  de  le  lui  ronr.émorer,  ra.>suiaiit  qu'au 
cas  où  il  ne  pourrait  en  trouver  de  tout  fiit  il  lui  en  ferait  tisser 
un  suivant  la  finjon  du  pays,  li^nfin  il  dit  à  l'évèquc  qu'il  le  lient 
quille  de  son  offre  généreuse,  car  il  sait  qu'il  ne  peu!  lui  |>ro- 
curer  ce  qu'il  désire,  et  pour  toute  récompense  il  lui  réclame 


(i)  Mierne,  Patrologie  /a^,G.\LT,  col.  827,  lettre  du  dac  Guillaume  au  marquis 
Mainfroi  et  à  sa  femme  B. 

(a)  Miffne.  Palrologie  lat:,  CXLI,  col.  82g,  lettre  de  Léon,  évéque  de  Verceil,  au 
duc  Guillaume. 


■  86 


LES  COMTES  DR  POITOU 


seulpmenl  un  souvenir  dans  sos  [U'ie'Tcs.  Mais  Guillaume,  aprts 
avoir  ainsi  répondu  à  son  corrospondant  sur  le  Ion  que  celui-ci 
avail  omployé,  profila  de  l'occasion  pour  lui  exposer  ses  senti- 
ments h  l'égard  de  ses  compatriotes  :«  J'aurais <^lé  roi  d'Halie.lui 
dit-il,  si  j'avais  voulu  souscrire  à  des  exigences  honteuses  et  cri- 
minelles; mon  fils  et  moi  nous  avons  préféré  noiiR  relirer  (i).  « 
L'échec  que  venait  de  subir  le  duc  d'A(iuilaine  n'avait  en 
somme  rien  que  d'honorable,  aussi  sa  situation  n'en  fut-elle  pas 
amoindrie.  Dès  son  retour  d'Italie,  lequel  s'eiïectua  au  milieu  de 
Tannée  1025  (2),  il  ne  manqua  pas  une  occasion  qui  se  présentait 
pour  afTirmor  ses  droits  de  suzeraineté.  Guy,  vicomte  de  Limoges, 
élait  mi.irl,  ftM'l  ûjié,  pendant  son  absence  ;  Guillaume  avait  eu 
souvent  h  se  plaindre  de  ce  vassal  turbulent,  qui,  père  d'une  nom- 
breuse famille,  avait  réussi  à  donner  à  tous  ses  enfants  des  situa- 
tions importantes.  Adémar,  l'aîné,  s'était  surtout  signalé  par  des 
aclesde  violence  qui  avaient  assurément  indisposéle  comte  contre 
lui,  car  il  ne  semble  pas  avoir  succédé  à  son  père  sans  diilicullé; 
le  comte  d'Angoulôme,  ce  saf^e  conseiller  de  (juillaume,  intervint 
encore  dans  la'circonstance,  et,  à  sa  prière,  Adémar  fui  pourvu  de 
la  vicomte  de  Limoges  (3).  (.In  voitencore  le  comte, continuanlsnn 
rôle  d(|  grand-prévôt,  venir  se  joindre  à  tiuillaume  d'Angoulême 
pour  punir  Guillaume, vicomte  de  Marcillac,et  son  frère  Odotric 
qui,  pour  s'assurer  de  la  possession  de  l{utrec,que  leur  dispulait 
]f»ur  frère  Audouin,  sVMaienl  emparés  de  celui-ci  par  trahison  et 
lui  avaient  fait  couper^la  langue  et  crever  les  yeux.  Le  duc,  après 
la  prise  du  cliAteau  de  Marcillac,  n'appliqua  pas  aux  coupables 
la  peine  du  talion,  mais  les  priva  do  tous  leurs  biens,  qui  furent 


(i)  Mipne,  Palrologie.  Int.,  CXLI,  col.  829  et  83o,  IcUiea  <Ju  duc  Guillaume  à 
l't'v<\([ue  de  Vercpil. 

(2)  Diin»  la  seconde  lellre  de  l'évéque  de  Verccil,  Guillaume  lui  dil  qu'il  espère 
rccc'Noir  de  se»  nouvelles  pour  la  fêle  de  Noirc-Darne  proehainc;  or,  ét.iiU  donné  que 
le  duc  se  rendil  en  Jinlic  au  printemps,  celte  fêle  de  NoIre-iJanje  ne  peut  »'trc  aulre 
que  celle  de  l'Assomption  [jït  iioùij  ou  de  la  Naiivilé  (8  septembre),  ce  qui  pcimcl  de 
placer  le  retour  du  duc  aux  mois  de  juia  ou  de  juillel , 

(3)  Chron.  d'Atlé/iiar,  p.  i8î<.  Ce  fail,  qui  est  d'une  imporlnnce  majeure  pour  éta- 
blir les  rapport»  des  vicomtes  de  Limou;es  avec  les  comtes  de  l-'oiîou,  a  êlé  traveatî 
par  M.  Marvaud  dans  son  //inloire  des  lucomle.s  de  Li/noyes,  ainsi  que  tous  ceux  qui 
clablisseDi  la  sujétion  de  cen  vicomtes  à  t'éii^ard  des  comtes  de  l'nitnii  ;  aussi  ne  tien- 
drons-Dous  aucuD  compte  des  dire»  de  c«t  écrivain,  qu'il  faudrait  relever  à  chaque 
infitaol. 


GUILLAUME  LE  GRAND  187 

attribués  à  Aiidouin,  lequel  avait  survécu  k  sa  mutilation  (1). 
Malgré  l'habitude  qu'avait  (luillaume  de  s'ingérer  dans  los 
aaires  de  ses  vassaux,  il  ne  semble  pas  qu'il  ait  gêné  Foulques, 
comte  d'Anjou,  dans  l'accomplissement  d'un  de  ces  coups  de  per- 
fidie qui  lui  étaient  assez  familiers  (2).  Ce  dernier,  rêvant  tou- 
jours d'augmenter  ses  étals,  tenla  vers  ces  temps  de  meltre  la 
main  sur  le  Maine.  Profilant,  on  peut  le  dire,  de  la  simplicité  du 
comte  Hubert  Eveille-Chien,  il  l'attira  à  Sainles,  sous  le  prétexte 
fallacieux  de  lui  sous-inféoder  colle  ville  et  les  domaines  de  Sain- 
tonge  qu'il  tenait  de  la  générosilé  du  comte  de  Poitou.  Le  comte 
Herbert,  qui  ne  vit  dans  celle  offre  que  le  bénéfice  qu'il  pouvait  en 
retirer,  et  qui  d'ailleurs  avait  rendu  à  Foulques  assez  de  services 
pour  ne  pas  avoir  à  s'inquiéler  de  sa  duplicité  bien  connue,  se 
rendit  à  son  invitation.  L'entrevue  avait  élé  fixée  au  deuxième 
jour  de  la  première  semaine  de  carême(3),dansle  capitole, autre- 
ment dit  le  château  de  la  ville.  A  peine  Herbert  y  eut-il  péné- 
tré qu'il  fut  immédiatement  fait  prisonnier.  Afin  de  s'emparer 
plus  facilement  de  ses  possessions,  Foulques  avait  résolu  de  le 
faire  mettre  à  mort,  mais  le  plan  qu'il  avail  conçu  ne  réussit 
qu'en  partie.  Sa  femme  Audéarde,  sa  digne  compagne,  qui, 
dans  la  circonstance, juslifinil|sarépulalion  de  peu  aimable,  ;«a^« 
Manda,  devait, le  jour  oti  s'accomplirait  le  guet-apens  de  Sainles, 
mcllre  la  main  sur  la  comtesse  du  Maine,  mais  le  trop  d'em- 
pressement qu'elle  y  mil  fil  échouer  sa  tentative.  La  comtesse  et 
les  grands  seigneurs  manceaux,  mis  sur  leur  garde,  résistèrent  à 
toutes  les  attaques  de  Foulques  qui,  craignant  de  terribles  repré- 
sailles, n'osa  meltre  son  prisonnier  à  mort.  11  le  garda  deux  ans 

{\)Chron.  (VAdémnr,  p.  186. 

(2)  Les  fa(;oDs  d'af^ir  de  Foulques  élaieol  si  noioircs  que  nul,  nmi  ou  ennemi,  ne 
voulait  s'exposer  à  se  trouver  en  sa  puissance.  Ainsi  llildcj^aire,  l'écoL^lre  de  Poitiers, 
ayant  demandé  h  son  maître  et  ami,  Fulbert  de  Chartres,  de  venir  le  trouver  pendant 
le  séjour  de  Guillaume  en  Italie,  il  commença  par  le  rassurer  au  sujet  du  comte 
d'Anjou  :  «  Notre  comte  Guillaume,  lui  écril-il,  a  fait  venir  Foulques  et  a  obtenu  de 
lui  l  en^-açement  formel  qu'il  ne  vous  tendrait  aucune  embûche  pendant  votre  voyage 
et  non  seulement  celui-ci  lui  en  a  fait  le  serment,  mais  encore  il  a  manifesté  le  désir 
d'être  informé  de  votre  passaçe  dans  ses  états  afin  de  vous  couvrir  lui-même  de  sa 
protection  »  (Migne,  Patroloyic  lut,,  CXLI,  col.  272). 

(3j  Cet  attentat  dut  avoir  lieu  le  7  mars  1020;  Foulques  paraît  avoir  choisi  inten- 
tionnellement ce  moment  pour  le  perpétrer,  car  l'évêque  de  Saintes,  qui  aurait  pu 
le  gêner,  de/ait  se  trouver  ce  jo  jr-l<\  à  Poitiers,  à  la  grande  asseinblce  ù  laquelle  il 
se  dispensa  lui-même  d'assister.  (Voy.  plus  haut  page  i83.) 


i88 


LES  COMTES  DE  POITOU 


et  ne  le  relâcha  que  sons  de  bonnes  cautions  (1).  Mnh  celle 
affaire  devait  lourner  mal  pour  Foulques, car  Alain,  duc  de  Breta- 
gne, allié  d'Herbert,  s'étant  empan'^  du  Lude  dans  le  courant 
de  l'année  1027,  le  comte  d'Anjou  Tut  contraint  de  relâcher  toutes 
les  cautions  qu'Herbert  lui  avait  données  (2). 

Comme  on  Fa  vu,  Guillaume  ne  manquait  aucune  occasion  pour 
cherchiT  à  faire  prévaloir  sa  pers(Minalité  ducale.  Celle  tendance 
se  manifesta  particulièrement  vers  celle  année  1027, lors  de  l'élec- 
tion d'un  archevêque  de  Bordeaux. Les  évoques  du  duché  d'A- 
quitaine dépendaient, avons-nous  dit,  de  deux  métropolitains:  les 
arclievêquesde  Bourges  et  de  Bordeaux:  mais,  par  un  fait  anor" 
mal,  les  deux  métropoles  n'étaient  pas  sous  raulorité  du  duc 
d'Aquitaine  :  Bourges  dépendait  du  roi,  Bordeaux  appartenait  au 
duc  de  Gascogne,  riuillaume  n'avait  pas  cherché  à  s'immiscer  dans 
l'élection  des  archevêques  de  Bourges,  et  même  on  a  vu  que  ses 
elTorts  pourenleverl'évêché  de  Limoges  à  leur  suprématie  avaient 
eu  un  assez  piteux  résultat,maisiln'en  était  pas  ainsi  de  Bordeaux. 
L'histoire  de  cet  archevêché  est  pour  celte  période  assez  obscure  ; 
après  Seguin,  dont  on  n'a  plus  trace  au  delà  de  101*>,on  trouve 
un  Arnaud  ou  Acius,qui  aurait  siégé  vers  1022,  puis, en  1025, 
on  rencontre  le  nom  d'Islon^évêque  de  Maintes, qui  administrait 
Tarclievêché  du  vivant  d'Arnaud,  atteint  de  paralysie,  et  qui  par 
suite  se  qualifiait  d'archevêque  de  Bordeaux  (3).  Après  la  mort 


C^' 


f 


\i>^ 


{t)  Chron.  (fAdémar,  p.  189. 

|a)  Marcbeçay,  Chron.  des  éf/l.  d'Anjou,  p.  166,  l'Evicre. 

(3)  Chron.  d'Adémar,  p.  ig^'.  Gallin  Christ.,  II,  col.  800.  Islon  prend  le  litre 
d'archevêque  rie  Uordciiuv  daDS  l'iiclc  (|iie  l'on  considère  Iiabiltiellcmenl  comme  celui 
de  la  fondation  du  prieure  de  Notcp-LKime  d«  Lnsiijjnan,  lequel  es(  du  9  innrs  iiiafi, 
bien  qu'il  porte  la  da<e  de  to24,à  Irtijutlle  lu  jilupurl  dfs  hïslorieus  s«  sont  tenus  dpn» 
ri^aorancc  où  ils  étaient  <jue,  des  lors,  l'année  en  Poitou  fouiinençnit  au  2")  mars. 
Certains  lufme  de  ce»  écrivains, non  scuIcmeuL  conimellenl  cette  erreur  de  date,  mois 
ils  se  trompent  jtussi  sur  la  localilé  qui  fait  l'objcl  de  l'acte,  et  le  considèrent 
ainsi  que  l'a  fait  Du  Temps  [Le  clergé  de  France,  II.  p.  irjfi),  comme  se  rapportaot 
à  l'abbaye  de  Noire-Dame  de  Celles.  Il  y  a  \h  une  double  erreur  que  nous  avon» 
jugé  â  propos  de  relever.  Adcmar  de  CbabanneH,  dans  la  succession  des  archevêques 
de  Bordeaux,  ne  menlionnopas  Islon,  à  juste  tilro,  celui-ci  n'ayant  jamais  été  que  le 
coadjuteur  d'Acius,  ainsi  qu'il  est  expressémeni  itinrquc  dans  une  variante  de  sa 
chronique  où  il  est  dil  (ju'lslon,  après  avoir  administré  rarchevèché  de  Bordeaux  du 
vivant  d'Acius  et  sur  la  deoiande  expresse  de  ce  prélat,  renonça  spontanêmenl,  après 
«a  morl,  coaformément  aux  réj^les  canoniques,  à  la  mission  qu'il  tenait  de  lui(CAron. 
dCAdémar,  p.  ig^). 


ILLAUME  LE  GRAND  iSg 

d'Arnaud,  Islon  se  relira  el  il  fui  procédé  à  l'élection  d'un  nou- 
veau prêtai.  Or,  Guillaume  pril  une  pari  ituportante  à  ce  choix 
qui  se  fil  d'un  commuu  accord  eulre  lui  el  Sunche,  duc  de  Gas- 
cogne, son  beau-frère-  Ils  se  réunirenl  à  Blaye,  ville  en  quelque 
sorle  neutre,  car,  quoique  fkisunt  parlie  de  ta  Gascogne,  elle 
élail  possédée  depuis  de  longues  années  par  le  comle  d'Angoti- 
tême,  tidèle  vassal  du  duc  d'Aquilaine.  Celui-ci  fui  l'hôte  des 
deux  ducs  qui  fixèrent  leur  choix  sur  un  ecclésiaslique  de 
mœurs  irréprochables,  nommé  GeolTroy,  lequel  fui  aussitôt  con- 
sacré,à  savoir  le  8  septembre  1028,  dans  Téglise  de  Sainl-Komain 
de  Blaye,  par  les  évoques,  ses  suflraganls,  convoqués  à  cet  effet  : 
Isembert  de  Poitiers^Arnaud  de  Périgueux  et  Islon  de  Saintes  (I). 
Ce  Geoffroy  était  de  nation  française,  ce  qui  semble  indiquer 
que, dans  la  circonstance,  Guillaume  avait  réussi  à  imposer  son 
candidat.  Du  reste,  son  inlhience  paraît  avoir  prédominé  dans  les 
élections  précédenies,  et  si  on  n'ose  l'aîrirmer  pour  Tarclievéque 
Arnaud,  le  fait  est  absolument  certain  pour  fslon,  qu'il  chargea, 
lors  de  son  départ  pour  ritalie,  de  veiller  conjointement  avec 
deux  aulres  évèquesau  maintien  du  bon  ordre  dans  le  duché  (2). 

Durant  toute  sa  vie,  Guillaume  s'était  toujours,  par  caraclère, 
beaucoup  préoccupé  des  questions  religieuses,  et  en  ce  moment 
il  en  était  deux  qui  attiraient  particulièrement  son  attention, 
l'une,  l'extension  de  l'hérésie  des  .Manichéens  dans  ses  états, 
l'autre,  la  reconnaissance  de  l'apostolat  de  saint  .Marlial,  question 
qui  partageait  en  deux  camps  le  clergé  du  Limousin  et  même  ce- 
lui d'une  parlie  de  la  France  et  était  arrivée  à  un  état  aigu. 

Comme  il  arrive  généralement  aux  époques  de  foi  vive,  certains 
esprits,  surexcités  par  l'étude  des  questions  ardues  que  compor- 
tent les  mystères  de  la  religion  chrétienne,  ne  se  contentaient 
pas  des  solutions  approuvées  par  l'Église,  et  allaient  chercher 
au  delà  ce  qu'ils  pensaient  être  la  vérité.  C'est  ainsi  qu'au  com- 
mencement du  XI''  siècle  naquit  l'hérésie  des  Manichéens.  Ktle 
apparut  d'abord  dans  les  écoles,  puis,  malgré  la  répression  vio- 


(i)  L,  Detisle,  Notice  tur  les  mnnascriis  orij.  J'Adèinnr,  p.  77. 

(a)  Oa[>eul  rapprocher  de  ce  récil  ce  fait  que, vers  loaa,  Guillaume  cul  encore  une 
ImporlaDle  eotrcvue  &  Blaye  avec  le  duc  de  Gascog'ne  et  que  celle-ci  pouvait  bien  ne 
pasèlre  étrangère  à  la  situation  faite  à  l'archevêché  de  Bordeaux  par  la  maladie  d'Ar- 
naud (Voy.  plus  haut,  page  t6o,  et  Labbe,  Nooa  bibl,  mon.,  U,  p.  174). 


igo 


LES  COMTES  DE  POITOU 


lente  dont  elle  fut  Tobjel,  elle  se  propagea  rapidement.  D'Or- 
léans, son  centre,  elle  gaj^na  l'Aquitaine  el  trouva  divus  le  Limou- 
sin, dont  les  peuples  ont  toujours  témoigné  des  Icndauces  dévo- 
lieuses,  voire  même  superstitieuses,  un  terrain  prupiee  pour  faire 
fructifier  sa  semence. Les  Manicliéens  n'uUai|uaienl  pas  seulement 
les  dogmes  de  rÉ^iise  catholique  par  la  croyance  à  deux  princi- 
pes opposés,  Dieu,  principe  du  bien,  le  diable,  principe  du  mal, 
ils  rejt'taienl  le  baplôme,  la  présence  réelle,  le  culte  de  lu  Vierge 
Marie  el  des  Saints,  et  ne  condamnaient  pas  seulement  la  hiérar- 
chie ecclésiastique,  les  temples  religieux  el  les  cérémonies  de 
rÉglise,  mais  encore  ils  sapaient  la  société  elle-même  dans  sa 
base,  en  se  prononçant  contre  l'union  de  l'homme  el  de  la  femme  ' 
qu'ils  toléraient  seulement. 

A  l'abri  de  ces  doctrines  professées  par  des  hommes  instruits 
etd'uu  cai'actère  jflus  particulièremenlspéculalif,desabus s'intro- 
duisirent dansia  pratique  populaire,  et  Adémar  de  Chabannes,  qui 
vit  de  près  les  Manichéens  à  Limoges,  déclare  qu'ils  adoraient  le 
diable  d'abord  sous  la  figure  d'un  nègre, puis  sous  celle  de  l'ange 
de  la  lumière  qui  devait  leur  apporter  chaque  jour  beaucoup 
d'argent,  enfhi  que  si,  en  public,  ils  praliquaieul  l'abstinence 
comme  les  moines  et  prêchaient  la  chasteté,  dans  des  réunions 
mystérieuses  ils  commellaienl  toutes  les  abominations  de  la 
luxure.  Ils  attirèrent  beaucoup  de  peuple  à  leurs  croyances  sub- 
versives, aussi  Guillaume  fut-il  amené  à  sévir  contre  eux.  A.  Limo- 
ges, ils  apparurent  du  temps  de  l'évêque  Géraud,  mais  il  ne  sem- 
ble pas  que  Ton  ail  recouru  contre  eux  au  supplice  du  feu,  inau- 
guré par  le  roi  Ilobcrt  à  Orléans;  seulement,  vers  10ii7,  le  duc 
fit  tenir  àCharroux  un  concile,  où  se  trouvèrent  presque  lous  les 
grands  seigneurs  de  l'Aquitaine  et  oh  furent  arrêtées  des  mesu- 
res pour  obvier  à  la  propagation  de  l'hérésie  (1). 

Bien  qu'Adémar  ait  écrit  que  les  Manichéens  étaient  les  véri- 
tables fliessagers  de  rAntc-Christ,il  ne  semble  pas  qu'il  ait  donné 
à  ces  mots  leur  sens  litléral  et  qu'il  ait  cru  que  leur  apparition 
présageait  la  fin  du  monde.  Les  prédictions  de  l'Apocalypse  ont 
de  tu  ut  temps  frappé  des  intelligences  maladives  qui  ont  vu  dans 


(i)  Chron.  <f  Adémar,  pp.  173,  184,  i^< 


GUILLAUME  LE  GRAND 


191 


les  grandes  calasLrophes  qui  se  reproduisent  périodiquement  les 
averlisseuienls  d'un  prochain  cataclysme.  Cette  préoccupation  u 
pu  se  faire  jour  dans  certains  milieux  auK  approches  de  celle 
date  de  l'an  mil  à  laquelle  on  pouvait  attribuer  un  caractère  lali- 
dique,  mais  elle  ne  se  fait  iiultemenl  sentir  dans  les  actes  de  nos 
ducs  d'Aquitaine.  Guillaume  Fier-à-lîras  a  agi  sans  plus  de  façon 
que  ses  prédécesseurs  el, quant  àson  fils,  sous  qui  a  sonné  Theure 
prétendue  lalale,  sa  conduite  est  celle  d'un  homme  qui  songe  à 
préparer  l'avenir  en  vue  de  sa  propre  salisfaclion.  S'il  assure  son 
pouvoir,  c'est  pour  en  jouir;  s'il  se  montre  généreux  à  l'égard 
des  élabli&sèuients  religieux,  c'est  parce  qu'il  esl  un  homme 
pieux,  et  même  il  n'esl  pas  aussi  large  à  leur  égard  que  cer- 
tains de  ses  devanciers  ou  de  ses  successeurs,  car  son  esprit 
sage  et  pondéré  l'éloigné  de  ces  entraînements  qui  ont  poussé 
les  uns  et  h;s  autres,  tour  à  tour,  dans  des  voies  exlrêmes.  Il  est 
certain  que  dans  le  siècle  qui  a  précédé  l'an  mit  et  môme  d'assez 
bonne  heure  on  trouve  fréquemment,  dans  les  préambules  de  char- 
tes du  Poitou  contenant  des  donations  de  biens  aux  églises^ 
celle  formule  k  peu  près  invariable  :  <i  La  fin  du  monde  étant 
proche, sa  ruine  s'accroît  de  jour  en  jour, ainsi  qu'en  témoignent 
des  présages  certains  (t)."  Elle  élatl  consignée  dans  le  célèbre  re- 
cueil de  formules  rédigé  par  Marculfe  dans  la  seconde  moitié  du 
va*  siècle,  el  quijusqu'à  l'apparition  des  légistes^a  été  usité  dans 
les  chancelleries  et  fut  le  guide  des  notaires  (2).  Ceux-ci  possédaient 
des  extraits  de  ce  recueil,  de  peliles  cûmpihilions  dans  lesquelles 
les  parties  choisissaient  les  textes  qui  étaient  le  plus  en  rapport 
avec  les  sentiments  qui  les  guidaient  dans  leurs  actes  et  c'est 
ainsi  que  s'explique  la  dissemblance  que  Ton  constate  dans  la 
pratique  quand  on  veut  étudier  la  chose  de  près.  Ainsi,  il  semble 
qu'il  a  existé  en  Poitou  deux  écoles  ou  plutôt  deux  formulaires, 
employés  chacun  dans  une  portion  du  pays.  A  Poitiers,  où  sié- 
geait la  chancellerie  du  comte  de  Poitou,  où  l'enseignement  le 
plus  élevé  se  donnait  dans  les  écoles  de  Saint-llilaire  et  de  la 


(i)  u  Mundi  leriuiuo  appropiuiiuanle  ruiaisque  cjua  crebreacisutibuâ  jam  cerla  sigaa 
inaDifestHndir.  w 

(a)  De  Huzière,  Recueil  général  des  formules  usitées  dans  l'e/npire  des  Francs 
du  V*  au  xe  siècle,  l,  p.  224  i  BaJuze,  Capilularia,  II,  col.  4o3. 


iga 


LES  COMTES  DE  POrTOU 


Calhédrale,  les  formulai  res  n'ont  jamais  donné  place  à  la  croyance 
de  la  lin  du  monde  prochaine,  qui  pouvait  sembler  une  hérésie; 
dans  les  charles  de  Sainl-Hilaire-le-Grand  et  de  Saint-Cyprien, 
on  n'en  rencontre  aucune  trace  tandis  qu'elle  apparuH  dans  la 
plupart  des  autres  char  tri  ers  du  Poitou  :  à  SaiuL-Maixent,  de 
«73  à  la  fui  du  siècle;  à  Noaillé,  de  971  h  1020  (1)  ;  à  Saint- 
.louin-de-Marnes,  où,  de  9(»4  fi  1038,  on  emploie  celte  formule 
précise  :  «  à  mesure  que  ce  siècle  s'écoule  la  fin  du  monde  appro- 
che (2);  »  enfin  à  Sainl-Jean  d'Angély.où  l'on  trouve  non  seule- 
ment l'emploi  de  la  formule  ordinaire  vers  971, mais  encore  celui 
d'une  autre  fort  alambiquée  où  il  est  l'ail  allusion  aux  iniquités  des 
nations  (3). 

Il  ne  semble  pas  que  riuillaume  ait  pris  des  mesures  spéciales 
contre  les  Juifs  qui  étaient  à  celle  époque  répandus  un  peu  par- 
tout, mais  dos  inanift^sliitions  pnrliriilières  d'un  zèle  excossif  se 
produisaient  de  temps  en  temps.  Ainsi,  en  1010,  l'évêque  de 
Limoges,  Audouin,  ayant  résolu  de  faire  disparaître  tous  les  Juifs 
de  son  diocèse,  leur  donna  un  mois  pour  se  faire  baptiser  ou  quit- 
ter lepays.ll  ne  voulut  pas  employer  la  force,  mais  agir  par  la  per- 
suasion et  des  docteurs  chrétiens  furent  chargés  de  les  évangé- 
liser  et  de  discourir  avec  eux, mais  ci'  fut  en  pure  perle, car  trois 
ou  quatre  seulement  consentirmt  à  se  faire  baptiser,  les  autres, 
avec  femmes  et  enfanls,  préférèrent  s'exiler  et  se  répandirent 
dans  les  villes  voisines  (4).  Il  ne  faut  pas  oublier  que,  vers  le 
même  temps,  un  acte  qui  causa  un  grand  bruit  fat  encore  le 
fait  d'un  Limousin.  A  Toulouse,  pour  les  fêles  de  Pâques,  il 
était  d'usage  que,  dans  la  cathédrale,  un  Juif  vînt  recevoir  un 
soulUeten  représailles  de  celui  donné  au  Christ  dans  sa  passion. 


(i)  A.  Richard,  Charles  de  Sainl-Afttixent,  I,  pp.  03,  67,  7^,  86,  88,  ya,  9/1,  98; 
Arcb.de  la  Vienne,  orig^.,  Noaîllé,  no»  8,  ai,  /|0,  Tjj,  61,62,  O7,  68,  70,  70,  87. 

(2)  Cart,  de  Saint'Joain-tie-A/arnes,  pjK  1,  ii,  «7;  «  L)um  seculum  transit  Hnia 
muodi  tippropiu4]uat.  u 

(3)  Cari,  de  Saint'Jean  d'Angély,  de  971  à  102O,  1,  pp.  74,  75,  a>7,  a3o,  aSi  : 
u  Jam  muodi  Icrmino  appropiaquantc  cl  ecclcsk  Dli  *juo  in  divcrsitatem  ç^cntium  a 
Domino  disposilc  longue  laleque  a  Jîdelitjus  cjusconblructe  fuerant  fessf  jaccbanl  quod 
ut  Domiuua  dicît  îniquitascotûdiaDa  malitic  incrcnipatasumït,preserlim  ciim  sit  |H)sita 
inter  scorpiones  et  serpentes  more  liominurn  viventcs.  » 

(4)  Chron.  irAilénmr,  p.  163.  Il  y  a  lieu  cfe  rn(iprDcher  de  ce  faîl  le  trailé  com- 
posé par  Fulbert  de  CLarlres  contre  les  Juifs  (Aligne,  Patroloyie  {ut,,  GXLI, 
col.3o5). 


r.UILLAUMlî  LE  GRAND 


193 


Or  le  viconilo  Aimeri  de  Uochechotiarl  so  Irauvail  au  lonips  des 
fêles  à  Toulouse,  et,  par  déférence  pour  lui,  on  chargea  son  cha- 
pelain d'infliger  au  Juif  la  flélrissure  habituelle-  Mais  celui-ci, 
subissant  encore  la  vive  impression  des  scènes  de  la  Passion  qu'il 
venait  d'entendre  rappeler^  frappa  si  violemmenl  le  malheureux 
que,  faisant  jaillir  de  sa  tête  la  cervelle  cl  les  yeux,  il  le  tua  du 
coup,  ce  qui,  croyons-nous,  dul  forlement  surprendre  les  assis- 
tants habitués  à  des  pratiques  plus  douces  (IJ. 

Ce  fait  de  brutalité  était  sùremenl  dû  à  une  vivo  surexcitation 
du  sentiment  religieux,  surexcitation  qui  était  dans  les  tendances 
de  l'époque  el  qui  se  manifestait  à  tout  propos,  ne  fût-ce  que  par 
des  actes  de  pénitence  cxccssive^succédanl  à  des  actes  do  violence 
inouïs  et  souvent  en  précédant  de  nouveaux.  Guillaume  parait 
à  ce  sujet  presque  une  exception  dans  la  société  du  temps,  mais 
si  son  caractère  répugnait  aux  excès,  il  le  portait  à  se  mêler  aux 
discussions  religieuses,  dans  lesquelles  il  soutint  avec  âpreté  sa 
manière  de  voir.  Tel  fut-il  entre  autres  dans  la  question  de  l'apos- 
lolal  de  saint  Martial,  qui,  pendant  quelques  années,  agita  profon- 
dément ses  ôlats. 

Il  ne  s'agissait  pas,  comme  do  nos  jours  Font  cherché  les  his- 
toriens, de  savoir  si  saint  Martial  vint  dès  le  premier  siècle  évan- 
géliser  l'Aquitaine,  ce  fait  n'était  pas  alors  révoqué  en  doute. 
On  admettait  que  saint  Martial  était  l'un  des  soixante-douze  apô- 
tres du  Christ  et  qu'il  avait  été  envoyé  do  Itome  dans  les  Gaules 
par  saint  Pierre  lui-même  ;  mais  les  moines  de  Saint-Martial  do 
Limoges  avaient  été  plus  loin  :  ils  revendiquaient  pour  leur  patron 
la  qualité  d'apùire.  Jourdain,  l'évéque  de  Limoges,  dont  la  cathé- 
drale était  placée  sous  rinvocution  de  saint  Etienne,  proto-mar- 
tyr, vit  dans  cette  prétention  des  moines  une  menace  pour  la 
suprématie  de  son  église  el  même  pour  l'autorité  épiscopale  dont 
ils  tendaient  à  s'all'ranchir  en  se  faisant  rattacher  directement 
au  Saint-Siège.  L'utl'uiie  fut  portée  à  un  concile  qui  se  tint  à 
Poitiers  le  13  janvier  1024.   Il  n'y  fut  pris  aucune  décision  (2), 


(1)  Chron.  d'Atléma?',  p.  175. 

(a)  L'Art  île  oéi-ijier  les  dates,  p.  202,  ïndi<(ae,  d'après  Pogi.lttlcnue  de  ce  coocilo 
en  1023.  Mais,  clanl  doonée  sa  dale  du  i3  janvier,  il  se  pourrait,  aetoa  le  mide  de 
comput  quia  pu  élrc  employé, que  ceUo  assemblée  n'ai(  eu  lieu  qu'eu  1024*,  cq  tout  cas, 
elle  eât  .lutérieureù  celle  de  Paris  de  celle  même  auuce  io-'/|,  coalmlremeot  h  l'opinioa 

i3 


^^ 


LBS  COMTi:s  rtE  POÎTOT' 


Kllfi  vint  ensuite  au  concile  ile  l^iiis  du  24  mai  de  la  mGme 
année,  où  se  jugeait  l*"?  dilléreiid  on  Ire  Jourdain  et  son  mélropoli- 
lilain^  Oauziin,  oLoù  l'ivêquc  fui  excommunif^i  malf;ré  les  eiïorts 
du  duc  d'AtiuUaine;  Hoberl  el  Gauzlin  se  montrèr-onl  favorables 
aux  prélenlions  dos  religieux  de  Sainl-Marlial  el  firenl  reconnaî- 
tre leur  palron  comme  apôlrc.  Jourdain  s'inclina  devant  la  déci- 
sion du  concile  en  ce  qui  le  Louchait  personnellement,  mais  il  avait 
h  sauvegarder  des  inlorèts  et  il  dut  pousser  l'afTaire  de  l'aposlolal 
de  saint  Martial  dans  ses  dernières  11  miles.  S'étanl  réconcilié  avrc 
l'arclieviique  de  tioui-gcs,  il  (onil)a  d'accord  avec  lui  clses  autres 
contradicteurs  pour  soiimetlre  la  question  au  pape  Benoît  VIH. 
Sur  ces  cnlrefallcs,  celui-ci  mourut  (le  i\  juin  102i),  et  ce  fut 
son  successeur  Jean  XIX  qui  rc-pondil  à  l'évoque  de  Limoges,  hc 
pape  tourna habilemonL  ladînTicullé  en  donnant  une  grande  exten- 
sion au  mol  d'apùlre,  dont  le  sens  lui  identifié  avec  celui  d'envoyé 
de  Dieu.  Jourdain  se  conLenla  de  celte  demi-satisfaction,  el  dans 
les  premiers  jours  du  mois  d'août  1029  se  tint  à  Limoges  un  con- 
cile où  assistèrent  rarchevèque  de  Bourges  avec  ses  suffragants 
d'Albi,  de  Caliors  el  de  Limoges  et  les  évoques  d'Angoulèmc»  de 
Périgueux  et  de  Poitiersqtii  dépendaientde  rarchevôché  de  Bor- 
deaux. A  celle  assemblée  solennelle  il  fut  arrêté  qu'îl  l'avenir 
l'odice  de  saint  Martial  serait  célébré  comme  celui  d'un  apùlre  el 
on  déclara  que  ceux  qui  enfreindraient  celle  décision  seraient 
excommuniés.  Guillaume  prit  une  part  importante  h  cette  résolu- 
tion el  entraîna  les  assislanls  en  leur  présenlanL  un  livre  fort  an- 
cii^n,  écrit  en  lettres  d'or,  dont  Canul,  roi  d'Angleterre,  lui  avait 
fait  présent  avec  bien  d'autres  objets  précieux,  et  dans  lequel  on 
lisait  quesainL  Martial  était  un  apùlre  au  môme  litre  que  Paul  et 
Barnabe,  qui  ne  furent  pas  au  nombre  des  douze  disciples  du 
Chrisl  (1).  Mais  les  controverses  avaient  été  si  vives  qu'elles  se 
continuèrent  encore  quelque  temps  el  elles  ne  furent  closes  qu'a- 
près que  les  deux  conciles  de  Bourges  et  de  Limoges,  tenus  coup 
sur  coupon  novembre  103t,  eurcnlmaintenu,  contre  lousceux  qui 

émise  par  M.  Pfislcr  {Etudes  sur    te  rèffne  de  Rohert,  p.  3^3),  qui  nUribuc  aussi  à 
tort  à  celte  dernière  réunion  un  fait  tjui  se  passa  à  Limoijes. 

(i)  Mignc,  Palrologie  /a/.,G.\LI,  col.  87-1 12,  Adcin.ari  epislola  de  aposlolalu  sancli 
Mnrtiaiia j //f«i,  col.  iri-112,  Fragmenlum  Bermonia  Ademarî;  //«•/«,  coi,  ii5-ia4, 
Sermoncs  1res  Adcmari  ;  Item,  coi.  iij8,  Epistola  JorJani. 


GUILL.VUME  LK  GRAND 


iy5 


s'obslincraienl  à  regarder  saint  Martial  comine  un  simple  confes- 
seur, la  peino  de  l'excûmmunicalton  (I). 

La  parlicipalion  du  comte  de  Poitou  à  cette  grande  querelle 
religieuse  osl  le  dernier  acte  de  sa  vie  publique  que  nous  con- 
naissions. Peu  après,  ?l  l'ioailationde  son  père  et  de  son  aïeut,  il 
prit  la  détermination  de  se  retirer  dans  un  monastère.  11  ne  nous 
paraît  pas  qu'en  agissant  ainsi  il  ait  simplement  obéi  à  l'impul- 
sion de  ses  sentiments  religieux;  nous  inclinons  plutôt  à  croire 
que  des  raisons  politiques  le  poussèrent  à  prendre  celte  grave 
décision.  Guillaume  était  beaucoup  plus  dgé  que  sa  femme  Agnès 
et  celle-ci  se  trouvait  maldecellc  union  disproportionnée  ;d'aulrc 
part,  elle  était  ambitieuse.  Elle  voyait  avec  inquiétude  arriver  le 
moment  oii,  par  suite  de  la  mort  de  son  époux,  elle  perdrait  le 
haut  rang  dont  elle  jouissait  et  serait  contrainte  de  s'incliner 
devant  une  nouvelle  ducbes.se.  La  succession  ducale  devait  enelîel 
revenir  h  Guillaume,  le  fils  d'Aumodc,  quij,  déj;\  âgé,  ne  man- 
querait pas  de  se  marier  aiissitôl  qu'il  serait  arrivé  au  pouvoir. 
Aussi,  se  modelant  sur  Conslance,  la  reine  de  France,  qui  avait 
fait  tousses  efforts  pour  enlever  le  trône  aux  enfants  du  premier 
mariage  du  roi, elle  entreprit  une  lutte  sourde  contrôle  lils  de  la 
première  femme  de  son  mari  et  cbercha  h  attirer  ses  préférences 
sur  l'aîné  de  ceux  qui  étaient  issus  de  leur  union  et  à  qui  elle 
faisait  porterdèsce  moment  le  nom  dynastique  de  <iuillaume(2). 
Mais  le  cûmle,avec  celte  fermeté  dont  il  donna  tant  de  preuves,  ne 
se  prétapas  àces  manœuvres;  son  fiisaîné,donl  il  n'avait  pu  faire 
un  roi,  devait  lui  succéder  dans  son  ducbé.  Toutefois,  craignant 
h  juslc  titre  qu'Agnès,  dont  il  connaissait  le  caractère  violent,  ne 
vînt  à  profiler  du  moment  de  [rouble  qui  suivrait  sa  mort  pour 
usurper  le  pouvoir,  il  ne  trouva  d'autre  moyen  pour  empêcher 
ses  machinations  d'aboulir  que  de  mettre,  lui  vivant,  son  fils 

(i)  LaLbc,  Conriliii,  IX,  p.  803;  Art  de  vêrijtcr  les  tîntes,  p.  ao2. 

(2)  La  chronique  de  Saiol-Maixcnl  ropporle  (pp.  388  et  3y'i)  que  le  fila  otoé  d'A- 
gnès porluil  le  iiotu  de  Pierre  ;  par  la  sui(e,  il  fut  appelé  (iutlbumc,  ainsi  que  ses 
prédécesseurs,  mais  il  esl  avéré  que  sa  mèro  lui  faisait  prcnJre  tout  cnfanl  ce  nom 
de  GuiHauoie,  réservé  aux  nlués  des  comtes  de  Poitou  ;  il  él.iit  bien  l'ainé  des  enfants 
d'Agnès,  oiais,  dans  l;i  série  des  entants  de  Guillaume,  il  n'avait  que  le  troisiétno 
rang.  Ce  fait  est  coustnlc  par  une  charte  de  Noaillé  (Arch.  de  la  Vienne, oritf.,  u»> 80), 
postérieure  au  mois  d'aoùl  1029  cl  dans  laquelle  se  trouvent  les  souscriptions  du  duc 
el  de  sa  famille  dans  l'oi-drc  suivant;  S.  Willehni  cornitia.  S.  Atjnetis  sutpujcoris, 
S.   WilletmiJiUi  sut,  S.  Udoni  Jilii  sui.  S.  Iterum  Willelmi  Jilii  sut. 


.96 


LES  CONfTES  DE  POITOU 


aîné  pn  possession  de  l'aiiLorilé.  Il  ne  put  ou  ne  voulut,  comme 
l'avail  l'ail  le  roi,  associer  son  fils  à  soniilre  ainsi qu'àson  pouvoir, 
et,  pour  arriver  à  ses  fins,  il  renonça  à  l'un  el  à  l'aulre.  11  se 
retira  dans  la  splendide  abbaye  de  Maillezais,  où  il  mourut  peu  de 
temps  après,  le  31  janvier  1030,  âgé  de  soixante  et  un  ans,  el  fut 
inhumé  dans  le  cloître  de  l'abbaye  (i). 

La  vie  de  Guillaume  le  Grand  serait  imparfaitement  connue  si 
l'on  s'en  tenait  aux  faits  principaux  de  son  histoire  que  nous  venons 
de  rai)peler  ;  on  peut  heureusement,  î^ràce  h  son  contemporain, 
voire  môme  son  panégyriste,  Adémar  de  Chabannes,  avoir  une 
idée  plus  complète  du  rùlequ'il  joua  dans  la  société  de  son  époque. 

Le  tj'ès  glorieux  étirés  puissant  comte  de  Poitou,  duc  des  Aqui- 
tains, se  montra,  dit-il,  au-dessus  des  princes  de  son  temps  par 
son  alTabililé  exlrôme  ;  ses  conceptions  étaient  aussi  élevées  que 
sa  sagesse  élail  grande,  salibéraliléélail  excessive,  et  s'il  était  vé- 
ritablemenl  le  défenseur  des  pauvres,  on  pouvait  encore  Tappeler 
le  père  des  moines,  le  constructeur  el  le  défenseur  des  églises, 
enfin  toute  sa  vie  il  ht  preuve  du  plus  grand  dévouement  envers 
le  Saint-Siège;  dès  sa  jeunesse,  il  prit  l'habilude  d'aller  tous  les 
ans  à  Rome,  généralement  à  l'époque  du  carême,  et  si,  pour  un 
motif  quelconque,  il  ne  faisait  pas  ce  voyage,  il  le  remplaçait  par 
un  pieux  pèlerinage  à  Saint-Jacques-de-Composlelle  (2). 

Les  dates  de  ces  visites  au  célèbre  sanctuaire  galicien  ne  nous 
sontpasconnuos,  mais  on  peut  croire  que  l'une  d'elles  se  fil  pendant 
la  rcconslruction  de  la  cathédrale  de  Poitiers,  el  que  le  comte 
dut  à  la  générosité  d'Alphonse  V,  roi  de  Léon,  son  ami,  quelque 
portion  des  reliques  de  sainl  Aciscleel  de  saint  Némèse  qui  furent 


(r)  Celte  date  de  loîo  esl  fournie  par  k  chronique  de  Saint-Meixenl  (p.^ijo)  cl  par 
Pierre  (le  Mattlczaîs  (Labbc,  A'opa  bibl.  inan,,  II,  p.  257),  mais  ces  deux  textes  ne 
sont  pas  d'accord  sur  Idtfc  qu'avait  Guillaume  le  tirand  nu  moment  de  sa  mort; 
tandis  que  la  clironiquu  do  Sainl-.Maixent  indique  soixante  et  onze  ans,  Pierre  de 
Maillcziiis  ne  parle  que  de  soixante  et  un  aus.  Besly,  dont  nous  avons  du  reste  adopté 
la  manière  de  voir,  l'ail  reinanjucr  à  juste  tïtrc  [llist,  des  fom/as, preuves,  p-  278  ùis) 
ijiie  ai  l'on  cuucédaJt  au  cumte  l":|sjc  de  soîxanlc  et  onze  ans  lors  de  son  décès, il  fau- 
drait faire  remoaler  sa  naissance  à  l'anoêe  'jjy,  ce  qui  ue  peut  se  concilier  avec  Vi\ge 
que  devait  alors  avoirs»  mère:  le  mariage  de  celte  dernière^  ainsi  «pie  nous  l'avons  dit 
plus  haut  (pai^c  loa,  note  3),  n'a  pu  avoir  lieu  ({u'en  ç^^S. 

(a)  Chro/t.  <l'A(lém'-ir,p.  itiS.Le  comte  sclrouvaîl  ii  Home  en  ioi2,avec  Audouin, 
évèquedcLinioîjes(C'Aro«,  (/\-lt/émar,  p.  171),  elen  101 3,  lors  de  ia  découverte  du  chef 
de  sainl  Jean-Baptiste  (//ewi,  p.  17'J);  le  2  mai  1017,  il  était  à  Pavic,  revenant  de 
Ituiuc  avec  ses  deux  fils  (Brucl,  Charles  de  Clnnij,  III,  p.  73î). 


GITILI.AUME  LE  GRAND 


'y? 


enlermôed  avec  des  parcelles  de  celles  de  saint  lîasyplie  dans  une 
ampoule  ou  reliqnaire  en  plomb,  que  l'on  plaça  dans  le  massif 
de  Taulel  de  la  cliapelle  de  Sainl-Xisle  h  la  calhédrale{l). 

ïûulefois,  malgré  sa  piélé,  ritiillaurae  ne  se  rondil  jamais  aux 
Lieux  SaiiUs.  Le  voyage  t'Iait  trop  long,  on'pourrail  mùmc  dire 
trop  périlleux,  pour  un  chef  d'étal,  et  il  dut  se  contenter  d'encou- 
rager de  ses  conseils,  et  sans  doute  aussi  de  ses  deniers»  les  gens 
de  son  entourage  qu'un  zèle  ardent  ou  parfois  un  sentiment  de 
vaine  gloriole  poussaient  à  celle  entreprise.  L'Aquitaine  fournit 
à  cette  époque  un  fort  contingent  de  pèlerins  appartenant  à  toutes 
les  classes  de  la  société,  tant  pauvres  que  riclies,  au  nombre  des- 
([uels  on  remarque  les  deux  plus  fidèles  vassaux  du  duc  d'Aqui- 
taine, (juillaume  Taillefer,  comte  d'Angoulème,  el  Foulques 
Narra.  Ce  .dernier,  qui  avait  tant  de  méfaits  sur  la  conscience, 
fit  même  trois  fois  le  voyage  de  Jérusalem  (il  succomba  dans  le 
cours  du  dernier,  en  lOiO);  quant  à  (îuillaume  Taillefer,  il  fil 
partie  d'une  troupe  de  près  de  sept  cents  personnes,  venues  de 
tous  les  points  de  la  France,  qui  gagna  la  Palestine,  par  terre,  au 
prix  des  plus  grandes  fatigues.  Lecomted'Angoulêrae  parait  avoir 
été  le  personnage  le  plus  signalé  de  ce  pèlerinage,  dans  lequel 
il  fut  accompagné  par  l'abbé  de  Sainl-Cybard,  qui  mourut 
en  roule,  el  où  l'on  remarquait  aussi  Eudes,  comte  de  Cliâleau- 
roux,  qui  avait  pour  principal  compagnon  lliicliard,  abbé  de 
Déols  (2).  Parmi  les  autres  pèlerins  notables  de  l'Aquitaine  à  celle 
époque,  on  trouve  Guy,  vicomte  deLimoges,el  son  frère  Audouin, 
évoque  de  cette  ville  (3),  Jourdain  de  Laron,  successeur  de  ce 

(i)  Otte  ampoule  a  été  découverte  en  1891,  lors  des  rcpuralions  faile!»  à  la  chapelle 
de  Sainl-Xiate  et  remise  en  place  le  25  iiuvembic  189/1.  Elle  portallsur  son  couvercle 
une  inscription  curieuse  en  quatre  lignes  ainsi  con<;uc  :  a  Scputcrum  Khuscpi,  No- 
œenstii,  Aciscii  (ou  AciscLii).  )> 

-{■  SEPVLC  II  RUESEPIV  ||  NOMEMSTtI  ||  ACISGLl. 

Aciscle  elNcnicsc  sont  des  marlyrs  de  Cordouc  dont  les  reliques  furent  transférées 
h  Saint-Jacques  de  Couipustclle  au  xi«  siècle  et  Hasyphe  fut  niarlyrisé  à  I\omc,  d'où 
Guillaume  le  Grand  put  rapporter  quelques  parcelles  de  ses  os.  Voy,  notre  article  : 
L'/ftscri/ition  du  reltqtiaire  deSar/tt-AisU  à  lu  cathédrale  de  Poitiers  [Courrier  de 
la  \  tenue,  no  du  5  décembre  i8^)/|;  Lu  Semaine  reliffietise  du  diocèse  de  PnilirrSf 
no»  des  i  el  ij  décembre  i8<j/|);  Bolland.,  Acta  sancl.  jnnit,  VU,  pp.  aj5  el  238  b; 
Item,  juin,  V,  p.  387. 

(a)  C/irun.  dWdt'niary  pp.  r08,  17 ij  189;  PÛster,  Etudes  sur  le  règne  de  Robert, 
pp.  345-350. 

(3)  Chron^d'Adémnr,p,  i(i8. 


igg 


I.ES  COMTES  m:  POITOTT 


dernier  (1),  Raymond,  seigneur  du  Limousin,  oncle  du  chroni- 
quourAdi''mar  de  Clialjanncs{2),  llaoul,  t'vêqiie  dePérigueux  (3), 
Isemlierl,  L'vôque  dePoiliers  (4),  Josbcrl,  seigneur  de  Malemorl, 
qui,  fail  prisonnier  par  le"vicomle  de  Comborn,  fui  délivré  par  les 
habilanls  de  ses  domaines  el  uiourul  en  odeur  de  sainlclé  en 
allant  à  Jérusalem  (5). 

Un  voyage  pénililc  el  forcômcnt  accompagné  de  privations  ne 
pouvait  aussi  entrer  dans  les  goùls  de  Guillaume,  qui  mettait  du 
fivsie  on  (ouïes  choses.  Dans  les  localités  qu'il  traversait,  dans  les 
assemblées  publiques  auxquelles  il  assislail,  il  élail,  dil  encore 
Adémar,  considéré  plut<M  comme  un  roi  que  comme  un  duc,  tanl 
sa  personne  abondait  en  noblesse  el  on  grandeur.  Aussi  il  s'alla- 
cha  tellement  Alfonse,  roi  de  Léon,  Sanche,  roi  de  Navarrei  Ca- 
nut, roi  de  Danemark  cl  d'Angleterre,  que,  chaque  année^  ces 
princes  lui  faisaient  porter  de  riclies  présents  par  des  envoyés 
spéciaux,  qui,  à  leur  retour,  en  emportaient  de  plus  précieux 
encore.  11  se  lia  aussi  d'une  grande  amitié  avec  l'empereur  Henri 
et  l'un  et  Fautre  se  faisaient  un  honneur  d'échanger  réciproque- 
ment des  cadeaux  ;  parmi  ceux  si  nombreux  que  fit  Guillaume 
à  l'empereur,  on  remarqua  surtout  une  magnillque  épée,  toute 
en  or,  sur  laquelle  étaient  gravés  ces  mois  :  Ihft/inrm  fm/teralor 
Ce.yrt;-A*///*w/^/A'.l']nlin  les  pontifes  romains  l'accueillaient  à  chacun 
de  ses  voyages  avec  autant  de  déférence  que  s'il  eiH  été  le 
chef  du  Saint-Empire  el  le  Sénat  de  nome  l'acclamail  du  nom 
de  père  (6). 

AdiVmar  dit  aussi  qu'il  possédait  toute  l'affection  du  roi  de 
France.  Sur  ce  point  il  y  a  une  certaine"  réserve  à  faire,  et  on 
I)Ourrait  peut-être  appliquer  aux  sentiments  de  Ruberl  à  l'égard 
de  Guillaume  ce  qu\\(Iéniar  dit  de  ceux  que  témoignait  Eudes  à 


{i)  Cfiron.  iVAilémar,  p.    \ç)f\. 
(a)  Cfiron.  d' Adémar,  p.  i6.S. 

(3)  Chrtm .  d'Ailémar,  p.  jji.  Il  n'y  a  pas  lieu  d'accorder  la  moindre  crénace  aa 
récit  âr  (ifolTroy  du  Nigeois  (\A\hhe,  Xor>/i  lu'/jl ,  inan.,  ll,p.297},qui  fail  mourir  Raoul 
en  l'alcsliric,  au  cours  d'une  cxpddilJon  militaire  avec  le  comte  de  Poitou  ;  il  a 
pareiilenienl  ronfoadu  Guillaume  \c  drand  avec  Guiilaume  lo  Jeune;  quant  à  Baoul, 
il  esl  mnrl  ù  Péripjueu.t.d'oprca  Adcmar. 

(4)  Cfiron.  d'Adrrnnr,  p.  171. 
(f})  Cfiron.  d'Adânar,  p.  ifj'j. 
(C)  Cfiron.  d' Adémar,  p.  i03. 


GriLT.AUMR  LE  GRAND 


»1>0 


Renoul  II  :  «  Il  l'ainiuil  parcu  qu'il  le  redoiitail.  »  Toiil  d'abord 
los  rapports  des  deux  princes  durent  être  inlimes.  Pur  suite  du 


dlli 


Ad<''laïd( 


de  F 


k-Ui 


h 


mariage  a  iiugues  (..apei  avec  Adéiaiac,  sœu 
élaieiil cousins goruiatiiis  (I);  puis  Itoliert  ayant  L'prtusé,  malgré  tous 
les  obstacles,  Berlhe  de  Blois,  la  tanle  de  iiuillaunie,  it  reporta 
sur  la  famille  de  celle-ci  tous  les  sentiments  d'atTeclion  qu'il  pou- 
vait avoir  pour  elle, môme  ilen  fitlamanifeslation  éclatante  cpmnd 
il  porta  aide  au  duc  d'Aquitaine  pour  venir  h  bout  des  comtes 
de  la  iMarche  et  de  Périgord,  Mais  ledivorcc  de  Borlliediiljeler 
un  IVoid  sur  ces  relations;  du  plus,  bien  que  OuilUuimc  fût  devenu 
pour  un  temps  le  beau-friM-e  du  roi  de  France  par  le  mariage  de 
ce  dernier  avec  Constance,  sœur  d'Auraodc»  les  luîtes  conlinuel- 
les  de  Robert  avec  Eudes  de  Bluis,  le  cousin  de  Guillaume  et 
que  celui-ci  regardait  comme  un  frère,  obligèrent  ce  dernier  h 
une  grande  réserve  afin  de  n'ôtre  pas  obligé  de  prendre  parti 
pour  l'un  ou  l'autre  des  bolJigéranls  :  on  peut  même  se  demander 
si  le  comle  de  Poitou, à  l'imilalion  de  son  ancêtre  Itenoul,  ne  se 
ménagea  pas  un  otage  contre  les  entreprises  que  le  roi  de  France 
aurait  pu  méditer  contre  lui.  11  eut  en  elTel  pendant  quelque  temps 
parmi  ses  lauiiliers  le  jeune  Louis,  l'un  des  fds  de  Charles  de 
Lorraine,  le  compélileur  malheureux  des  Capétiens,  pelil-fils  par 
suite  de  Louis  d'Outremer  et  dont  il  reconnaissait  publiquement 
laqualitéprincière(2).  On  voit  bien  Robert  etsa femme  Constance 
se  rendre  à  Saint-Jean  d'Angély  pour  prendre  part  aux  fêtes  de 
la  découverte  du  chef  du  Précurseur,  puis  (îuillaume  assister,  le 
Ûjuin  1017,  à  Compiègne, au  sacre  de  Hugues,  le  fils  aîné  du  roi, 

(i)  Une  charle  de  Bourgueil  (Besly,  //isl.  des  romles,  preuves,  p.  305)  dcraa  1028 
ou  I03Q  se  Icrniicic  ainsi  :  «  reg^Duale  rege  Rolbcrto  iu  Fraacia  cl  cjua  consobrîno 
Guillelmo  iu  Aquilauia  ». 

(2)  Ce  fait,  qui  n'a  pas  encore  clé  relevé,  ressort  en  toute  évidence  d'une  cliailc  du 
cartulaire  de  Bour^ucii  (p.  80),  par  ln<|uclle  le  comte  de  Poitou,  à  la  prière  de  l'abbé 
BernoD,  donnait  à  ce  inonaslére  des  s.-iliDes  dnns  les  marais  de  Charron.  Elle  11c  porle 
pas  de  date, néanmoins  elle  doil  être  circouscrite  culi'c  le»  aiinccs  lOùî»  et  iai2,tcrnic!i 
extrêmes  de  l'abbatial  do  Bcrnon,  cl  placée  à  une  cpoque  où  Emma,  mère  du  comle 
Guillaume,  devait  encore  exister,  car  ce  dernier  sip^nc  en  effet  l'acle,  avec  celle  dési- 
gnalion  expresse  de  tils  d'Flmma;  on  y  relève  aussi  la  signature  de  son  (ils  Guillauiiio 
et  enfin  celle  de  Louis,  fils  du  roi  Charles,  a  S.  Lodotci  tilii  Ivaroli  régis,  »  tjui  suit 
imiucdiaiemcnl  en  place  bonorable  celle  du  comle.  Celte  mention  est  à  rapprocher  de 
celle  fournie  par  .Mabillon  [Ann.  Benedict.,lV,  p.  43),  qui  cale  uue  charte  de  l'abbaye 
d'Uzercbe  en  Limousin^  ainsi  datée  :  u  Addo  ab  Tncarnalionc  M IX  rcj^naule  Uolbrrlo 
et  Ludvico  et  Karlonio  i>.  Il  est  avéré,  par  ce  dernier  acte,  qu'eu  looy  lu  Icgitiniilé  du 
pouvoir   de  Robert  n'était  pas  admise  par  tous  dans  les  étals  de  Guillaume  le  Grand. 


LES  COMTES  DE  POITOU 

en  lê(e  des  seigneurs  laïques  (1),  mais  ces  rapports  assez  peu  ?r^ 
quents  n'avaieiil  pas  le  môme  caraclère  qiïe  ceux  qui  avaient  mar- 
qué  les  débuis  du  règne  des  deux  princes.  Guillaume  voulait, 
comme  tout  rétablit,  êlre  maître  chez  lui  et  était  peu  disposé  à 
souiïrir  l'ingérence  du  roi  ;  il  le  monlra  bien  lors  du  vif  dissenli- 
menl  qui  éclata  entre  eux  lors  de  rélectton  de  Jourdain  au  siège 
épiscopal  de  Limoges  et  qui  dura  deux  ans  au  moins,  Robert 
étant  dissimulé  derrière  Farchevêque  de  Bourges,  riuillaume 
derrière  l'évéque  deLimoji^os.  Finalomenl  le  conflit  s'était  terminé 
par  la  défaite  du  duc  d'Aquitaine  à  la  suite  de  la  décision  du  con- 
cile solennel  que  le  roi  de  France  avait  convoqué  à  Paris  en  1021. 
Si,  peu  après,  Guillaume  réclama  l'appui  du  roi  pour  la  réali- 
sation de  ses  projets  sur  l'Italie,  il  n'a^'il  pas  directement  et 
dut  recourir  ii  l'eivlremise  de  Foulques  Nerra,  l'allié  naturel  du 
roi  de  France  contre  Eudes  de  Blois,  et  ce  fui  le  comte  d'Anjou 
qui  régla  les  conditions  de  l'accord. 

Il  s'abstint  aussi  en  1026  d'assister  à  la  réunion  provoquée  par 
Robert  pour  le  jour  de  la  renlccôtcarin  de  désigner  le  futur  héri- 
tier de  la  couronne,  et  chercha  même  à  détourner  Fulbert  de 
Chartres  de  s'y  trouver.  «  Quanta  moi,liii  écrivait-il,je  ne  me  ren- 
drai pas  à  la  cour  du  roi, sachant  bien  que  l'on  m'en  voudra  moins 
de  mon  absence  que  si,  présent,  je  me  prononçais  pour  le  roi  ou 
pour  lareine  ;  duresteje  ne  feraisrionpour  le  choix  d'un  roi  sans 
m'ôlremisd'accordavecmon  frère  Eudcs,et  soyez  assuré  que  celui 
qu'il  choisira,  je  le  prendrai  aussi  (2).  »  Guillaume  partageait 
sans  doute  la  jalousie  et  la  méfiauce  des  grands  seigneurs  contre 
les  agissements  de  Robert, et  particulièrement  contre  les  précau- 
tions que  prenait  le  roi  de  France  pour  assurer  la  couronne  dans 
sa  famille;  aussi  quand  Hildogaire écrit  (de  Poitiers)  à  Fulbert  de 
Chartres  que,  tant  que  le  père  est  vivant,  il  ne  doit  pas  être  créé 
d'autre  roi  à  côté  de  lui,  Fécùltltre  de  Saint-llilaire  n'est  à  n'en 
pas  douter  que  le  porte-parole  du  duc  d'Aquitaine  (3).  Fulbert  n'i- 
mita pas  la  réserve  de  Guillaume  ;  il  n'osa  résister  à  l'invitation 
de  RoberljCt  môme  il  contribua  beaucoup  à  faire  désigncrle  jeune 


(i)  Rec.  (les  ht'sL  </e  France,  X,  p.  599, 

(2)  Miçne,  Pairolujie  lai.,  CXLl,  col.  83o,  S.  Guillclnn  ducis  cpiatolo:. 

(3)  Mijçne,  Palroloffie  lai. y  C.VLI,  col.  aSS,  S,  Fufberli  epislolœ. 


GL'JLLAl'ME  LK  GRAND 


SOT 


Henri  pour  lui  succéder.  Une  lois  i'afTaire  décidée,  Guillaume 
ne  bouda  plus  el,  en  f  027,  il  se  trouvait  à  Reims,  le  jour  de  la 
Pentecôte,  parmi  les  témoins  du  sacre  du  nouveau  roi  (1).  Du 
reste,  le  duc  d'Aquitaine,  qui,  dans  ses  états,  tenait  ferracmcinl  la 
main  h  ce  que  ses  vassaux  s'ncquiltassenl  envers  lui  des  obtif:;ations 
auxquelles  ils  étaient  tenus,  ne  pouvait  s'atTrancbir  de  celles  qui  lu  i 
incombaient  envers  le  roi  de  France,  du  moment  qu'il  n'était 
pas  en  lutte  ouverte  avec  lui  ;  aussi,  au  début  de  Tannée  1028,  le 
voil-on  encore  se  rendre  à  Paris  et  assister  au  mariage  d'Adèle, 
iille  de  Robert,  avec  Baudouin,  llls  du  comte  de  Flandre  (2). 

Ces  actes  de  déférence  publique  de  la  part  de  Guillaume  main- 
tenaient son  bon  accord  avec  le  roi  et  lui  permettaient  en  même 
temps  d'exiger  des  comtes  et  autres  grands  seigneurs  dépendant 
du  duché  d'Aquitaine  la  m(:me  soumission  à  son  égard.  C'est  ce 
que  l'on  peut  induire  du  texte  d'Adémar,qui  lait  remarquer  qu'il 
avait  assujelti  tout  le  pays  à  son  pouvoir,  de  telle  sorte  que  per- 
sonne n'osait  se  mesurer  avec  lui  (3).  Comme  le  fut  plus  tard 
Louis  XIV,  il  avait  été  élevé  à  une  rude  école,  et  les  misères  de 
la  lin  du  règne  de  son  père  el  du  commencement  du  sien  l'avaient 
instruit  ;  avec  la  ferme  volonté  d'Être  le  maître  le  jour  où  la 
chose  lui  serait  possible,  il  se  Irara  le  plan  de  conduite  dont  on 
peut  suivre  facilement  l'exécution.  Une  Ibis  que  l'ordre,  troublé 
par  l'ambition  des  comles  de  la  M  arche  et  des  vicomtes  de  Limo- 
ges, fut  rétabli,  il  se  préoccupa  de  prévenir  les  soulèvements 
qui  pourraient  se  produire  contre  son  autorité  el  en  conséquence 
il  s'appliqua  à  mettre  en  pratique  le  planque  nous  avons  dévoilé, 
plan  qui  consistait  h  s'attacher  ces  turbulents  personnages  par  un 
lien  plus  étroit  de  vassalité  el  par  des  bienfaits  donl  il  était  libre 
de  leur  retirer  les  témoignages,  plutôt  que  d'employer  la  force  des 
armes,  qui  n'avait  souvent  d'autre  conséquence  que  de  laisser  der- 
rière soi,  même  en  cas  de  succès,  un  ennemi  ulcéré,  toujours  sou- 
cieux de  prendre  sa  revanche.  Il  ne  redouta  pas  d'augmenter  la 
puissance  de  certains  de  ses  vassaux,  assuré  qu'il  était  de  leur 
fidélité  par  la  concession  d'imporlanlsbénéliccs,  et  aussi,  il  faut 


(i)  liée,  des  hist.  de  France,  X,  p.  61 4. 
(3)  Rec,  des  hist.  de  France,  X,  p.  ùi-, 
(3)  Chron.  d'Adémar,  p.  i03, 


LES  CO.MTKS  DE  l'OFTOU 

bien  Tajouler,  par  ses  qualilés  personiK^les  qui  lui  allirèrenl  de 
nomlireuses  amiUés.  Ciràccàscs  générosités  à  l'égard  de  Guillaume 
d'Angoulôme,  de  Foulques  Nerra,  uil'uhi  de  Doson,  sou  ancien 
adversaire,  qu'il  laissa  sans  dilïicullé  s'emparer  du  Périgord  ou 
qu'il  en  pourvut  directement,  il  les  louait  dans  sa  main  et  se  ser- 
vait d'eux  pour  maintenir  dans  robéissance  ses  vassaux  de  moin- 
dre importance. 

Fur  son  habile  politique,  par  la  menace  de  sa  toute-puissance, 
il  arrêta  donc  tout  soulèvemenL  contre  son  autorité,  mais  ce 
résultat  ne  lui  parut  pas  suffisant;  il  était  dans  son  caractère  de 
vouloir  que  l'ordre  régnât  partout,  et  rien  n'y  était  plus  contraire 
que  ces  guerres  privées,  de  seigneur  à  seigneur,  qui  souvent  dégé- 
néraient en  atrocités  (1),  cl  qui  parfois  étaient  les  débuts  d'un 
incendie  souvent  dillicile  à  éteindre.  En  oppdsjtiun  avec  les  usa- 
ges barbares  de  l'époque  où  les  barons,  toujours  en  campagne 
tes  uns  contrôles  autres,  n'avaient  trouvé  de  meitleurmoyenpour 
all'aiblir  leurs  adversaires  que  de  mettre  à  mort  ou  de  mutiler 
grièvement  les  prisonniers  qu'iis  faisaient,  Guillaume  inaugura 
des  façons  d'agir  plus  douces;  il  fit  toujours  grâce  de  la  vie  aux 
captifs,  et  quand  il  y  avait  lien  de  leur  rendre  la  liberté^il  les 
rolcUdiail  sains  et  saufs  (2).  Mais  ces  procédés,  malgré  la  contagion 
de  l'exemple  qui  pouvait  en  sortir,  n'avaient  qu'une  action  assez 
limitée,  et  la  magnanimité  du  duc  d'Aquitaine  avait  surtout  pour 
clTt't  d'augmenter  son  prestige  et  d'accroître  le  dévouement  dont 
il  était  l'objet.  Aussi  seconda-l-il  de  tous  ses  efforts  les  tentatives 
que  fit  le  clergé  pour  arrêter  ces  luttes  barbares  et  cii  restrein- 
dre les  clfets.  C'est  an  concile  de  Cliarroux,  en  988  ou  989,  que 
se  dessina  pour  la  première  fois  ce  mouvement  contre  les  acles 
de  violence  des  seigneurs,  qui  ne  respectaiu'nl  ni  les  prêtres  ni 
les  faibles  (3).  Peu  après,  vers  990,  il  se  tint  au  Puy  une  réunion 
d'évêqucs  du  Midi,  qui  proclama  la  paix  de  Dieu  et  dont  les 
décisions  nous  font  connaîtie  le  mal  profond  dont  souffrait  alors 
la  société. 


(]}  U  sulfil  Je  rappeler  les  mcfuits  des  vicomtes  dcThounrs  etdca  sîrea  de  Ltisî^ç^nan 
i|Liv  Duus  avuns  racoutcii  [ilus  tiaul;  ces  crimes  abondent  du  realc  duna  Icscbrouiijues 
du  ICTiips. 

(2)  C/iron.  d'Adéinar,  p.  208. 

(3J  Labbe,  Concilia,  IX,  col.  733. 


comin 
ardents  causait  à  Limoges  de  grands  ravagipis,  le  duc  conseilla  à 
l'abhé  de  Sainl-Marlial  el  à  l'évoque  Audouin  d'invîler  le  peuple 
à  lu  uiorlilicalion,el  les  prélals.se  conronnanlà  celle  invilation, 
ordonnërcnl  un  triiluum  de  jeune.  Puis,  tous  les  évèques  de  l'Aqui- 
taine se  réunirent  dans  celle  ville  de  Limoges  où  de  toules  parts 
on  apporta  des  reliques  de  saints,  particutièrement  celles  de  saint 
Benoît,  qui  furent  extraites  du  monastère  de  Saint-Benott-du- 
Sau]l(2),  et  le  corps  de  saint  Marlial  qui  fut  lire  de  son  tombeau  el 
exposé  à  la  vénération  des  lidùles  au  Monl-Jovy.  A  celle  assemblée 
à  laquelle  assistaient  les  archevêques  de  Bourj^es  el  de  Bordeaux, 
les  évéques  de  Clermonl,  du  Puy,  de  Limoges^  de  Saintes,  de 
Périgueux  et  d'Angoubime,  fut  proclamée  la  paix  de  Dieu  h  la- 
quelle adhérèrent  le  duc  d'Aquitaine  el  successivement  tous  les 
grands  personnages  du  duché. 

Les  décrois  dn  concib:^  qui  frappaîenl  de  peines  ecclésiastiques 
ceux  qui  les  violeraient  lurent  approuvés  par  le  pape  (3).  Mais, 
malgré  cette  pression  de  l'esprit  public,  le  but  poursuivi  élait 
loin  d'êlre  alteint  ;  aussi,  afin  d'arriver  à  ce  résultat  tant  souhaité, 
de  nouvelles  assemblées  se  linrenl  en  Aquitaine.  Vers  l'an  1000, 
le  13  janvier,  jour  de  la  fête  de  saint  llilaire,  rarchevêque  de 
Bordeaux  présida,  à  Poitiers,  une  réunion  oîi  se  trouvèrent,  outre 
sessulfragants  de  Poitiers,  d'AngouIôme  et  de  Saintes,  l'évêque 
de  Limoges  et  douze  abbés  ;  il  y  fut  décidé  entre  autres  que  toute 
querelle  survenue  au  sujet  de  biens  usurpés  ne  devrait  pas  se 
régler  par  les  armes,  mais  être  portée  devant  la  justice  (i). 

Un  autre  concile  se  tint  dons  la  môme  ville,  le  10  mars  1011, 
mais  on  nen  connaît  ni  l'objet  ni  les  assistants  ;  toutefois  on  doit 
présumer  qu'il  y  fui  encore  question  de  celte  paix  de  Dieu  qui 
rencontrait  toujours  des  esprits  récalcitrants  ;  on  sait  seulement 
que  Févéque  de  Poitiers,  Gilbert,  avait  ordonné  aux  moines  de 
Saint-Maixenl   d'y  apporter   le  corps  de  leur  saint  patron  qui 


(i)  D.  Vaissete,  ffisl.de  Lanrfutfdoc,  nouv.  éd.,  V,  p.  i5. 
(a)  De  Cerlain,  Miracles  de  suint  Henoil,  p.  1 16. 

(3)  C/iroit.  d'Adémar,  p,  :58  ;  M'ts^uc, Palrolofjie  /a/  ,CXLI,  col.  117-iao,  Sermo- 
Qes  1res  Ademari. 
(.'1)  fiec.  des  hitt .  de  France,  X,  p.  536;  Labbe,  Concilia,  IX,  col.  ^80. 


204 


LES  COMTES  ÙE  POITOU 


reçut  la  visili?  du  duc,  d'abord  ti  Samt-llilaire^  puis  à  Saint- 
Grégoire  (1), 

Le  nord  de  la  France,  le  véritable  royaume,  ne  suivit  que  tar- 
divement le  mouvement  du  sud, car  c'est  vers  l'année  JOIO-IOH 
seulement  que  le  roi  Robert  fil  tenir  pour  la  première  fois  une 
assemblée  dans  le  dessein  d'y  proclamer  la  paix  de  Dieu  ;  Ton 
pourrait  croire  que  riuillaume  n'y  fut  pas  étranger,  car  Fulbert 
de  Chartres,  son  ami,  joua  un  rôle  marqué  dans  celle  réunion 
dont  il  célébra  les  résultats  par  un  chant  lyrique  enlhou- 
siasle  (2). 

Guillaume  avait,  aulanl  que  possible,  fait  observer  dans  ses 
étals  les  prescriptions  des  conciles,  mais  il  ne  négligea  pas  à  1*00- 
casion  de  les  faire  renouveler.  Dans  les  derniers  lemps  de  sa  vie, 
à  rassemblée  de  Charroux,  qu'il  avait  fait  tenir  en  1028  ou  1029 
dans  le  but  déterminé  de  faire  condamner  Fhérésie  des  Mani- 
chéens, il  fut  ordonné,  à  son  instigation  ,  à  tous  les  grands  de 
l'Aquitaine  qu'il  y  avait  convoqués,  de  garder  la  paix  de  Dieu  et 
de  vénérer  l'Église  catholique  (3). 

Le  rôle  joué  par  Guillaume  le  Grand  dans  cette  magnifique 
inslilulion  de  la  paix  de  Dieu  est  des  plus  important,  sinon  même 
prépondérant,  caries  nombreux  conciles  tenus  en  Aquitaine,  où 
celle  paix  fut  proclamée,  furent  convoqués  par  ses  ordres  ;  les 
textes  sont  formels  sur  ce  point.  11  voulait  dominer  dans  les 
clioses  religieuses  comme  il  chercha  à  le  faire  dans  la  société 
civile  ;  heureusement  qu'il  avait  un  esprit  sage  et  politique  et  qu'il 
tourna  vers  le  bien  les  qualités  de  volonlô  et  d'esprit  de  suite  dans 
lesalTiiircs  dont  il  ôlait  doué.  Ce  fut  un  grand  prince  ;  il  aurait 
pu  être  un  tyran. 


(i)  Marclieffny,  C/iron.  ries  éfjh  (T Anjou,  p.  387,  Saînl-Maiscnl.  La  date  de  loio, 
inditjuëe  pnr  ce  dociiiiieal,  doit  dire  leporléc  à  l'auuée  101 1,  ainsi  qu'il  rêsullc  J'une 
cbartft  du  cfiriulaire  de  Saint-Mnixecl  (A.  Richard,  Charles  de  Soint-MnixeiU,  f, 
p.  01),  où  il  est  dit  que  le  concile  s'ouvrit  le  10  mars;  or,  la  présence  k  cet  acte  de  la 
comlessc  Bris(|ue,qui  épousn  Guillnumc  dans  les  deux  premiers  mois  de  l'arjuéc  ion, 
place  forcement  à  cette  époijue  la  Icuue  de  ceUe  assemblée,  ce  qui  eVsI  nullement 
eu  conlradiclion  avec  le  texte  Je  la  clironiquc,  dont  Tautcur,  suivant  l'usag-e  com- 
mun en  Poitou,  commcDeail  raaaée  au  35  mars. 

(2)  Rec.  des  hist.de  France,  X,  p.  ^54;  Mi^e,  Patrologie  lat.,  CXL[,  col.  3/|f), 
S.  Fulberli  hymni. 

(3)  Chron.  d'Adémar,  p.  19^. 


raiiXAiME  u:  (irand 

ies  évêques,  membres  de  ces  conciles,  étaienl  pour  la  plupart 
les  obligés  du  duc  d'Aquilaine;  on  a  vu  la  part  imporlanle  qu'il 
prit  à  l'élection  do  l'arclievèque  de  Bordeaux,  Goolïroi  II,  des  évê- 
ques  de  LimoiJios  (léraud  cl  Jourdain  ;  les  évoques  de  Poitiers, 
Isember l,  el  de  Saintes,  Islon,  lui  dovaionl  aussi  leurs  sièges  (  1 1^  et 
le  fait  qu'Arnaud  de  Villebois,  successeur  de  Itaoul,  évoque  de  Péri- 
gueux,  fut  sacré  en  1010  à  Xaiiteuil-eii- Vallée,  abbaye  poitevine, 
par  Seguin,  archevêque  de  Bordeaux,  semble  bien  témoigner  de 
l'ingérence  du  duc  d'Aquitaine  dans  celte  nominolion  (i)  ;  pour  ce 
qui  esl  des  évoques  d' A ngouléme,  étant  donnés  ses  rapports  inli mes 
avec  le  comle  Guillaume  Taillefer,on  peut  croire  que  les  prélals 
furent  choisisd'un  commun  accord  enlre  le  duc  et  son  vassal.  En 
tout  cas,  Hohon,run  d'eux,  qui  devint  évoque  vers  1020,  était  un 
Pûilevin,  originaire  de  Monlaigu ,  cl  sans  doute  membre  de  la  famille 
qui  possédait  ce  lief;  de  plus,  on  le  voil  faire  acte  de  vassalité  à 
l'égard  de  Guillaume,  assurémenL  pour  des  domaines  qu'il  tenait 
de  sa  générosité  (3).  Quanl  h  lui,  dit  Adémar,  il  élail  rare  qu'on  le 
rencontrât  sans  qu'il  fût  dans  la  compagnie  de  quelque  évoque,  et 
d'autre  pari  il  tenail  en  grand  honneur  les  moines  et  les  abbés 
canoniquemenl  élus,  dont  il  prenait  volonliers  les  conseils.  Aussi 
veillait- il  avec  soin  h  la  régularilé  de  la  vie  monasUque,  et  quand 
il  s'apercevait  que  le  bon  ordre  étail  troublé  dans  un  couveni,  il 
employait  toute  son  autorité  pour  le  rétablir;  sa  vigilance  s'ap- 
pliqua à  presque  toutes  les  abbayes  du  Poitou. 

Saint-Cyprien  de  Poitiers,  qui  avail  élé  pendant  si  longtemps 
un  modèle  de  vie  religieuse,  avait  dégénéré  et  les  moines  s'élaienl 
alTranchis  de  presque  toutes  leurs  obligations  monastiques.  Pour 
remédier  à  cet  élat  le  comte  s'adre3sa:iAbbon,abbéde  Reury,  qui 
mainlenaildans  son  monastère  une  ferme  discipline  el,  tant  par  ses 


(i)  Quand  Ciuillaujtic  le  Grawd  arriva  âa  (vouvi>ir,Gislebert,  le  cunlUenldesa  mère, 
occupait  rcv<^c!ié  Je  l*ailtcra  depuis  viaçl  aua  cnviroa;  il  mourut  à  la  fin  de  l'année 
loaa  et  fut  enterre  :V  Maillczais,  où  il  s*élait  saas  doute  retiré  depuis  dôj:\  *]ucli|ue 
temps;  le  diocèse  était  adjninislré,  en  qualité  d'archidiacre,  par  son  neveu  li^i^nditirl, 
qui  lui  succéda  sans  dirticuUé.  Islim  était  frère  de  (rrlmoarJ,  évéquc  d'Atij^foutèniu 
et  parviul  à  I  cvèché  de  Saitile»  à  la  Bu  du  x*  siècle  ;  il  fut  u«i  des  j>lus  fidèles  conijta- 
gDons  du  duc  Guillaume,  qui  le  fit  charger  d'admipislrer  peadant  uo  cerlaiu  temps 
l'archevèchc  de  Bordeaux. 

(2|  Chron.  cf  Adémar,  p.  170. 

(3)  Historin  poniijic.  et  comiUi/n  Engolism.,  p.  27;  Bosly,  iJisl,  des  comletf 
preuves,  p.  288  Ois. 


LES  COMTDS  DE  POITOU 

conseils  que  par  ses  reraonlraticcs,  exerçait  une  grande  influence 
sur  les  centres  religieux  où  le  di^sordrc,  quand  ils  tombaietil  sous 
i'aulorilô  de  chefs  laïques,  ne  lardait  guère  à  pénétrer.  En  iÛOi, 
le  savanl  abbé  Ht  coup  sur  coup  deux  voyages  en  Gascogne  pour 
établirla  paix  dansle  prieuré  de  la  Réole,  que  Guillaume  Sanciie, 
duc  de  Gascogne,  avait  jadis  donné  à  l'abbaye  do  Fleury.  Au  der- 
nier de  ces  voyages,  il  se  rendit  aupri^^s  du  comte  de  Poilou,  à  qui  il 
avait  fait  demander  audience,  et  implora  son  appui  au  sujel  d'une 
possession  de  son  monastère  nommée  Salx.  Au  même  lemps,  se 
termina  heureuseraenl  une  affaire  concernant  son  cousin  Gilbert, 
abbé  de  Saint-Cyprien,  contre  qui  avail  été  portée  une  fausse  accti- 
salion  criminelle.  Il  écrivit  de  Poitiers  à  ce  sujet  à  Odilon,  abbé  de 
Cluny,  snus  l'aulorilé  de  qui  le  comte  avait  placé  Sainl-Cyprien, 
en  lui  disant  qu'il  s'était  mis  en  son  lieu  en  vcrUi  de  cet  adage 
qui  porte  que  nous  devons  considérer  les  biens  de  nos  amis 
comme  nos  propres  biens  et  par  suite  les  favoriser  de  notre  mieux, 
puis,  après  avoir  célébré  les  fêtes  de  la  Toussaint,  il  traversa 
Charroux,  Nanlcuil,  Angoulème  et  arriva  à  la  Réole,  où  il  trouva 
la  mort  dans  une  rixe,  le  13  novembre  (t). 

A  Saint-Maixent,  postérieurement  à  1010,  Guillaume  envoya 
comme  abbé,  après  la  mort  de  Bernard,  un  moine  nommé  lîainaud 
que  sa  science  avail  fait  surnommer  le  IMaton  do  son  époque  (2)* 

11  chassa  ensuite  de  l'abbaye  de  Charroux,  vers  1014,  un  per- 
sonnage puissant  nommé  Pierre,  qui  s'élait  fait  nommer  par  des 
manœuvres  simoniaqucs  et  administrait  l'abbaye  comme  un  bien 
séculier.  Celle  dernière  et  son  église  de  Saint-Sauveur  venaient 
d'ôlre  délruiles  par  un  incendie  que  les  contemporains  rappro- 
chèrent de  l'apparition  d'une  comète  qui  se  montra  sous  la  forme 
d'une  épée  au  septentrion  pendant  plusieurs  nuits  d'été.  Le  comte 
recourut  à  Ariberl,  abbé  de  Saint-Savin,  qui  avait  maintenu  le 
bon  ordre  dans  celte  abbaye,  et  lui  demanda  de  lui  procu- 
rer dix  religieux  qui  fussent  do  fervents  observateurs  de  la  règle 
de  saint  Benoît.  Sous  la  direction  de  Gombaiid,  l'un  d'entre  eux, 


(i)  Mi'ïnc?,  Patrologie  iat.f  CXXXIX,  col.  887;  /îcc.  des  fitxt.  de  Frann\  X, 
p.  !\fn\  Mabillon,  Acta  sanct.  ord.  S.  Beiiedicli,  vj*  s.,  I,  pp.  5k  et  ^S;  l'hhoa, 
Codex  canonam,  |),  4 '5. 

{2)  Chi'on,    d'Adémar,    p.    iC4;    A,    llîcharJ,    Chartes  de  Sm'nl'Maixenl,    I, 

p.  LXXItt. 


GurLLAi  ^f 


aù'j 


que  Gtiillaumc  leur  donna  pour  chcf.ils  vinrent  s'installer  h  Char- 
rotix  qni  rocoinuiença  bientùl  h  jnslifier  la  qnalillcalion  do  sainl 
qui  rlnil  communômenl  donnée  h  co  rnonaslèrOi^l  qu'il  devait  pri- 
milivcmonl  à  la  possession,  alors  bien  jalous(''Oj  d'un  important 
morceau  du  bois  de  la  Vraie  Croix  (I). 

Le  comlc  do  Poitou  fil  aussi  appel  au  zi^le  du  grand  abbé  do 
Cluny,  Odilon,pour  ramener  dansje  devoir  les  hôtesde  plusieurs 
monastères  ctiez  qui  le  relâchement,  à  peine  inlroduil,  prenait 
rapidement  les  plusgrandes  proportions.  Le  2  mai  1017,  se  trou- 
vant ïi  l'avie  avec  ses  deux  lils  aînés, Guillaume  el  lùides,  lors  du 
retour  d'un  de  ses  voyages  à  Rome,  il  donna  à  Labbaye  de  Cluny 
la  moitié  du  cens  des  poissons  dû  par  les  pêcheurs  de  File  de  Ré. 
Les  rapports  du  comte  avec  Odilon  dataient  de  loin  el  l'abbô  de 
Cluny  vint  à  diverses  reprises  en  Poitou,  pour  visiler  les  mo- 
naslères  qni  furent  plarés  sous  sa  haute  direction,  comme  ce  fut 
le  cas  pour  Saint-Cyprien  de  Poitiers;  c'est  lors  d'un  de  ces 
voyages  qu'il  ôlablil  à  Saint-Jean  d'Angély  une  réforme  qui  ne 
fut  pas  afçréée  par  tous  ceux  qui  devaient  y  être  soumis  (2). 

Les  choix  faits  par  Guillaume  témoignaient  non  seulement  de 
ses  sentiments  de  piété  el  de  son  désir  de  voir  fleurir  dansles  éta- 
blissements religieux  les  principes  élevés  qui  formenl  Tessonce 
des  règles  monasliques,  mais  ils  étaient  encore  inspirés  par  une 
juste  appréciation  failo  par  lui-momc  do  la  valeur  intellectuelle 
des  hommes  qu'il  appelait  à  occuper  ces  hautes  positions  d'abbés. 

Emma  avait  profilé  de  sa  retraite  à  Chinon  pour  faire  donner 
h  son  fils  une  instruclion  aussi  développée  qu'il  était  possible 
à  l'époque,  et  c'est  sans  doute  parmi  les  chanoines  do  Saint- 
Martin  de  Tours  ou  les  moines  de  Marraoulier  qu'il  faut  cher- 
cher les  éducateurs  du  jeune  comte.  Leur  enseignement  tomba 
sur  un  terrain  propice;  aussi,  pendant  loule  sa  vie,  Guillaume 
montra-lil  une  grande  déférence  pour  les  hommes  de  science. 
«  S'il  apprenail,  dit  Adémar,  qu'un  clerc  était  pourvu  de  savoir, 


(i)  Cfiron.  (fWdétiutr,  pp.  lO?.  el  iS^;  Mitrnc,  Pnlrologie  lai.,  CXLI,  col.  83i, 
Guîlleltni  ilucis  l'jiîsIoI.t;  GulUn  Christ.,  Il,  coL  i^iSo  et  1287.  Adcrnar  désigne 
toujours  Cli.irrauv  sous  Je  nom  de  Sanclns  Carroftis, 

(a)  Ciirou.  (f'Afté/itar,  p.  tG^i  ;  Brucl,  Charles  f/«>  Clumj,  p,  ySs  {yo^.  pliis  liaut, 
p.    171). 


ao8 


LKS  COMTES  m'.  POITOU 


il  rhonorait  grandement  (1).»  H  avait  parlîcuIièremeDl  la  plus 
{grande  estime  pour  Fiilbcrl,  lo  savant  évêque  de  Cliartres^  qu'il 
chercha  vainement  à  attirer  en  Poitou,  el  à  qui  il  conféra,  en 
1022,  ne  pouvant  l'aire  plus^  l'importante  dignité  de  trésorier  du 
chapitre  de  Saint-llilaire-lc-Grand,  après  la  mort  de  Gérand, 
évêquc  de  Limoges  (2). 

Toutefois  Fulbert,  absorbé  par  l'administration  de  son  impor- 
tant diocèse  et  se  trouvant  par  suite  dans  rimposâibilité  de  rem- 
plir les  devoirs  de  sa  charge  de  trésorier,  ne  tarda  pas  à  vouloir 
renoncer  à  celle-ci.  Le  comte  se  donna  beaucoup  do  peine  pour 
triompher  de  ces  scrupules  et  entre  autres  il  fit  valoir  celle  con- 
sidération, qui  lui  vint  beaucoup  en  aide,  que  l'évèque  de  Chartres 
trouverait  dans  les  importants  revenus  de  sa  charge  des  ressour- 
ces précieuses  pour  la  réédification  de  sa  cathédrale,  ressources 
accrues  notablement  par  les  dons  fréquents  qu'il  tenait  de  lagônéro- 
si  té  de  Guillaume  lui-même.  Fulbert  se  laissa  convaincre,  cl  jusqu'à 
sa  morl,  arrivée  le  l0avriHO28  (3),it  resta  trésorier  de  Sainl-lli- 
taire.  Ses  séjours  à  Poitiers  furent  cependant  très  rares,  comme  il 
le  prévoyait,  mais,  ne  voulant  pas  priver  la  ville  du  bien  que  le  comte 
espérait  de  sa  présence,  il  y  laissa  son  disciple  le  plus  cher,  IHlde- 
gaireou  llildier,  qui  géra  en  son  nom  la  trésorerie  de  Sainl-llilaire 
eldirigea  en  outre  l'école  du  chapitre  tant  au  spirituel  qu'au  tem- 
porel(4.).  Sous  la  directiond'un  telmaître,etavecrappui  du  comte, 
Pécule  de  Sainl-llilaire  acquit  un  grand  renom  ;  c'était  un  des  très 
rares  établissements  de  ce  genre  qui  eussent  été  créés  au  sud  delà 
Loire,  tandis  que  les  écoles  monastiques  elépiscopales  abondaient 
alors  dans  le  nord  de  la  France.  Mais  aussi  à  chaque  difliculté  la 
main  ferme  el  prudente  de  Fulbert  apparaissail  ;  Hildegaire  le 


(i)  Cfiron.  d'Adémar,  p.  1G4.  , 

(2)  Ciiron.  d'Afléniar,  p,  16.^.  Les  mérites,  de  Fulbert  sont  rappelés  dans  une 
înscripliuQ  ([ui  acconiput^ue  &on  porlrait  en  pied  peint  à  Trcsque  au  xui*  aiùcle  dans 
l'une  des  arcades  inférieures  du  clocher  de  Sainl-llilaire  [Bnil.  de  la  Soc.  des  Antiq. 
de  rOitcsly   !''«  séiie,  XllI,  p.  ii^y,  note  de  M.  de  Looguemar). 

(3)  Plistcr,  Etudes  sur  le  rèr/iic  de  /iul/crt,  p.  xvi.v. 

(4)  Uildcg^aire  est  tjduéralcnieat  désigné  avec  la  qualilè  d'écoliUre  de  !a  catiiédralc 
de  Poitiers;  il  nous  pai'ajl  plutùl,  d'après  sa  cotTcapondance  avec  Fulbert,  qu'il  était 
ccolîltre  du  chapitre  de  Siiint-llilaire.  Douze  lettres  de  ce  pcraonnag-e  se  sont  rcncoQ- 
Irées  dons  la  correspondance  de  Falherl[M\i!;ne, Pulrûlorji'e  Int.,  CXLI.cot.  2(jti-277, 
tcUrca  tiG-iig,  125-128,  1 32,  i34,  r35,  l'Srj).  \'oy.  /lisl.  lill.de  Iti  France,  V[\, 
pp.  îût  el  ss. 


GUILLAUME  LE  GRAND  109 

consultait  sur  toutes  choses,  ol  les  sages  conseils  du  maître  no  se  fai- 
saient pas  attendre  ;  un  jour  même  il  dit  à  son  disciple  :  <»  Veille 
à  ce  que  les  élèves  ne  souffrent  ni  de  la  faim  ni  du  manque  de 
vêtements,  »>  paroles  qui  nous  éclairent  sur  la  qualité  sociale  de 
la  plupart  des  jeunes  gens  qui  suivaient  l'enseignemenl  élevé  de 
l'écolàtre  de  Chartres;  enfin,  arrivaient  souvent  des  Uvres  qui 
grossissaient  la  bibliolhèque  de  l'abbaye  (I). 

Guillaume,  considérant  Fulbert  comme  son  matlreel  un  guide 
sûr,  recourait  à  ses  lumières  dans  toutes  les  circonstances  déli- 
cates de  son  existence,  et  lui  posait  aussi  des  questions  qui  devaient 
éclairer  son  jugement.  Ainsi  un  Jour  il  lui  demanda  en  quoi  con- 
sistait le  devoir  de  fidélité  qu'un  vassal  devait  à  son  seigneui',  et 
Fulbert,  avec  une  concision  toute  laline,  lui  indiqua,  en  yajoulant 
un  léger  commentaire,  les  six  caracléres  que  devait  comporter 
cet  engagement  (2). 

Le  comte  de  Poitou  entretenait  une  nombreuse  correspondance 
tant  avec  ses  amis  qu'avec  des  hommes  de  science,  mais  de  toutes 
ces  lettres  il  n'en  a  survécu  que  sept  qui  furent  comprises  dans 
les  recueils  que  l'on  fil  de  bonne  heure  des  lettres  de  Fulbert; 
elles  sont  adressées  à  MainIVoi,  marquis  de  Su/e,el  à  sa  reiiunc 
lierthe,  à  Léon,  évéque  de  Verceil,  à  Fulbert,  à  Aribert,  abbô  do 
Saint-Savin,  et  à  Hildegaire  (3).  On  a  aussi  connaissance  d'une 
lettre  où  il  faisait  au  roi  Robert  la  description  d'une  pluie  de  sang 
tombée  en  Aquitaine  el  d'une  autre  adressée  à  Azelin,  archevê- 
que de  Paris,  au  sujet  de  la  politique  royale  (i).Ces  lettres,  très 
remarquables  de  pensées,  sont  écrites  dans  un  style  élégant,  qui 
confirme  pleinement  les  éloges  qui  ont  été  décernés  h  (îuillaume 
de  son  vivant  sur  l'étendue  de  son  savoir.  Le  désir  de  s'instruire 
s'alliait  chez  lui  au  goût  pour  les  livres.  Il  cul  une  bibliothèque 
dans  son  palais,  et,  pour  l'acroltre,  il  se  livra  lui-mômo  à  la  trans- 
cription des  manuscrits.  Il  avait  l'habitude  de  se  mcltre  h  la 


(i)  Migne,  Patrologie  tal.y  CXLl,  col.  232,  leUre  23;  l'fialer,  Etudes  sar  te  régna 
de  Robert,  p.  i4,note  i. 

(2}  Migne,  Patrologie  lat.,  CXLl,  col.  aSi-sCo,  IcUres  de  Fulbert  A  Ilildegnirc, 
no»  60,  63-06,  III  el  1  i3;//e/n,  col.  229  237,  leUrea  do  Fulbert  tiu  duc  Guillaume, 
no»  58,  5g,  71-73. 

(3)  M'igae,  Patrologie  Int.,  CXLl,  col,  827-832,  Guillclmi  ducis  cpistolœ  ;  llist, 
littéraire  de  la  France,  VII,  pp.  284  el  ss. 

(4)  L,  Delisle,  Vie  de  Gaaslin,  p.  60,  lettre  de  Robert  à  Gauzlin,  Mk  Jo  l'icury. 


SIO 


LKS  C0MT1':S  DE  POITOU 


loclure  aussil<Vl  qu'il  se  Imuvail  seul,  ou  Inon  encore  il  passait  une 
longue  imrlio  de  sos  iiuils  ii  lire  jusqu'à  ce  qu'il  fiU  vaiiiru  par  le 
sommeil  (1),  aussi  esl-ce  avec  une  grande  joie  qu'il  recul  du  roi 
Canul  le  livre  sacré,  si  riclieinonl  d6cor6,  qu'il  présentaau  concile 
de  Limoges  (2);  de  son  côl6,  il  envoyait  aussi  en  don  à  ses  cor- 
respondanls  des  ouvrages  qu'il  avait  fait  Iranscrire  ('J). 

Au  XI"  siècle,  la  grande  inslruclion  s'alliait  généralement  avec 
une  grande  piétù,  el  celle-ci  se  oianifestail  plus  particulièrement 
par  des  actes  de  générosité  en  faveur  des  couvents.  Guillaume 
était  de  son  temps,  el  la  liste  de  ses  bienfaits  que  l'on  connaît  est 
longue,  mais  s'il  enrichit  plusieurs  abbayes_,  il  n'en  établit 
aucune  elen  cela  il  se  distingua  non  seulement  de  ses  ancêlres  ou 
de  ses  successeurs,  mais  encore  des  grands  personnages  de  son 
époque.  Kn  général,  presque  toujours  môme,  ces  fondations 
furent  la  conséquence  d'une  exaltation  religieuse  souvent  momen- 
tanée qui  avait  pour  point  de  départ  un  sentiment  de  crainte  dans 
l'avenir  causé  par  les  excfcs  de  la  vie  présente  :  Foulques  Nerra, 
le  terrible  comte  d'Anjou,  fonda  les  abbayes  de  Beaulieu  el  de 
Saint-Nicolas  d'Augerselfut  trois  fois  en  pèlerinage  à  .lôrusalem. 
Guillaume  n'a  à  son  acquit  ni  voyages  sensationnels  ni  brillantes 
fondations  religieuses;  ayant  toujours  évité  de  fairelemal,  il  n'a- 
vait pas  à  rechercher  de  grands  pardons. 

Ou  a  pu  constater  par  ses  actes  la  profonde  alTection  qu'il  avait 
pour  sa  mère,  savér-ilable  éducalrice;  aussi,  dans  celte  voie  de 
la  bienfaisance  à  l'égard  d-\s  élablissemeuls  religieux,  suivit-il 
tout  d'abord  celle  que  sa  mère  lui  avait  tracée,  el  les  principales 
œuvres  qu'il  ail  accomplies  en  ce  sens  furent  le  complément  de 
cellesqu'Emmaavail  ébauchées, h.  savoir:  Bourgueilet  Maillezais. 

A  Bourgueil,  cette  œuvre  de  l'exil,  à  iaquollc  il  avait  pris  une 
part  Icllemenl  signalée  que  souvent  elle  l'ut  considérée  comme  lui 
élatit  personnelle,  il  fil  en  l'an  1000,  fila  sollicitation  desa  mère, 
deux  dons  importants  :  le  28  avril,  ce  fut  Talleu  de  Colombiers 
avec  son  église  de  Nolre-Lïame,  et,  le  7  octobre,  Auzay  et  Longè- 
ves,  avec  leurs  églises,  sept  autres  villas  situées  non  loin  de  Fon- 


(i)  Chron,  iTAdémar,  p.   176. 

(2)  Labbe,  Concilia,  IX,  col.  882  (Voy,  plus  liaul,  p.    igj^i), 

(3)  Mignc,  Pidrulogie  taf.,  C.XLI,  cul.  fii,  S.  Fulbcrii  epîstolse. 


GUILLAUMfc:  LE  liRAND 

lonaVi  eti  en  oiilrtî,  les  églises  fie  Sainl-Nazairo  ol  d'Angoiilins  en 
Aiinis  (1).  Puis  endn,  le  27  décembre  1003,  subissant  toujours  la 
même  pression,  il  abanilonnail  aii\  religieux  de  Bourgueil  les 
localilés  (le  CrolignoUe  cl  de  Faymoreau  avec  leurs  églises  (2). 
Les  abbés  du  monastère  ne  se  montrèrent  pas  moins  soucieux 
d'obtenir  directement  des  faveurs  du  comte;  c'est  ainsi  que  Bcrnon 
se  fit  donner  des  salines  dans  le  marais  de  Charron  (3),  puis 
reçut  le  conscntemoni  du  môme  pour  un  échange  qu'il  fil  avec 
Hoberl,  abbé  de  Jumièges,  du  domaine  de  Longueville  en  Norman- 
die, cadeau  de  la  comtesse  Emma,  contre  celui  do  Tourlenay, 
près  Thouars,  que  la  comtesse  Adèle,  femme  de  Tête-d'Ktoupo, 
avait  autrefois  donné  à  l'abbaye  normande  (i);  d'autre  part,  il 
semble  que  la  donation  de  l'église  de  Sainl-Nazairo  d'Angoulins, 
malgré  les  termes  précis  de  la  charte  qui  la  contient,  n'avait  pas 
été  complète,  car  un  chevalier  du  nom  de  ioscelin,  vraisembla- 
blement le  seigneur  de  Parlhenay,  demanda  un  jour  au  comte, 
qui  y  consentit,  de  concéder  celle  église  aux  moines  de  Bour- 
gneil,  et,  pour  plus  de  silrelé,  Tabbé  Toudon,  qui  continuait  les 
Iradilions  de  ses  prédécesseurs,  donna  h  Joscelin  vingt-cinq  livres 
d'argenl,  somme  considérable  qui  témoigne  que  Ton  est  plulùten 
présence  d'une  vente  que  d'une  donalion  (5). 

Emma  avait  d'abord  usé  de  son  inlluence  sur  son  fils  pour 
allirer  ses  grâces  sur  le  monastère  qui  était  son  œuvre  favorite, 
celui  qu'elle  avait  établi  dans  son  domaine  particulier  et  à  qui 
elle  n'avait  cessé  d'apporter  des  embellissements.  Mais  quand  il 
fut  pourvu,  elle  se  retourna  vers  celle  création  des  premiers 
jours  forcément  abandonnée  par  elle  ctqui demandait  d'autre  se- 
cours que  Bourgueil  déjà  parvenutisonplcinépanouîssement.  C'é- 
taient ces  lieux  où  son  fils  avait  passé  sa  promit^re  jeunesse,  cette 
île  de  Maillezais,  placée  au  centre  de  ces  contrées  du  Bas-Poitou  cl 
de  l'Aunis,  dans  lesquelles  les  comlespratiqii  aient  incessamment  de 


{i)htslj,  Hitt.  des  co/n/w,  preuves,  pp.  355,  3ô0;  Cari,  de  Dourgucîl,  pp.  3Ii, 
45  et  46. 

(a)  Besly,  ffisl.  des  comtes,  preuves,  p.  353  ;  Cart  do  Uourgpcil,  p.  55. 

(3)  Cart.  de  Bourgneîl,  p.  8G.  Beraoa  fuC  abbé  entre  ioo5  et  loia. 

(4)  Cart.  de  Rourgucil,  p.  73. 

{5)  Cart.  de  Bourgueil,  p.  85.  La  présence,  à  cet  acte,  de  Boson,  vicomte  de  Cli.4- 
tcllcraull.  f|UL  inuiirut  en  1012,  iailii|uâ  (ju'tl  lioU  cire  placé  celle  même  auuéc  <jui  iul 
celte  du  début  de  l'abbatial  de  Teudun. 


212  LRS  COMTES  DK  POITOU 

larges  (rouées  pour  salisfaire  ies  appL'lils  personnels  de  leur 
entourage  el  les  besoins  conslamment  renaissants  des  élablisse- 
menls  religieux. 

Le  chtlleau   de   Maillezais   élail  toujours  le  rendez-vous  de 
chasse  aimé  du  comte,  el  h  côté  subsistait  paisiblement  le  monas- 
ière  décliu,  devenu  un  simple  prieuré,  avec  son  église  de  Saint- 
Pierre  réunie  à  rabbayc  de  Saint-Gyprien.  Dans  le  courant  de 
Tannée  1003,  sur  la  sollicitation  de  sa   mère  et  en  présence  de 
personnages  émiuents  tels  que  sa  femme,  les  comtes  de  k  Marche 
el  du  Gôvaudan,  les  vicomtes  d'Aunay  el  de  Thouars,  Tévôque  de 
Poitiers,  le  trésorier  de  Saiut-Hilaire,  l'abbé  de  Saiul-Cyprlen  et 
aulreSj  il  délacha  Maille/ais  de  Saïnt-Cyprien  et  le  remit  dans  sa 
primitive  autonomie  (t).  Mais  il  ne  sutllsait  pas  de  décréter  que 
le  titre  et  le  rang  d'abbaye  étaient  rendus  au  monastère,  il  était 
urgent  do  le  doler  sufïisanimenl  pour  qu'il  pût  porter  le  fardeau 
que  ces  qualités  lui  imposaient;  or  donc,  au  mois  de  juillet  de  la 
même  année,  le  duc  lui  fit  abandon  de  biens  considérables,  parmi 
lesquels  nous  citerons  loute  l'île  de  Maillezais,  l'église  de  rilcr- 
menauU  et  de  nombreuses  villas  en  Poitou,  des  péages  et  une  tle 
avec  son  église  en  Aunis  (2)  ;  la  charte  monumentanl  celle  royale 
concession  fut  passée  à  Poitiers  en  présence  de  la  comtesse  Au- 
mode,  de  l'archevêque  de  Bordeaux,  des  évêques  de  Poiliers,  de 
Limoges  et  de  Saintes,  des  comtes  d'Angoulême  et  de  la  Marche, 
des  vicomtes  de  Limoges,  d'Aunay  et  de  Thouars,  qui  en  garan- 
tissaient l'exécution.  Le  duc  ne  tarda  pas  à  vouloir  se  rendre 
compte  par  lui-même  de  la  situation  nouvelle  faite  aux  moines  de 
Maillezais,  el  au  mois  de  décembre  de  la  même  année  il  vint  pren- 
dre gîte  dans  l'abbaye  avec  une  brillante  suite  qui  comprenait 
encoresa  femme  el  sa  mère,  avec  les  comtes  d'Anjou  et  de  la  Mar- 
che, les  vicomtes  de  Thouars,  de  Châtellerauïtcl  d'Aunay,  l'évo- 
que de  Saintes  et  bien  d'autres  grands  personnages;  c'est  de  cette 
résidenceque,  le  27,  il  fit  à  Bourgueil  la  donation  de  Fayraoreau. 


(i)  Cari,  (le  Saint-Cyprien,  p.  3io. 

{a}  Arcèrc,  llis(.  de  la  liucheUe,  II,  p,  663.  Le  Gallia,  II,  inslr.,  col.  879,  public  un 
dîpUlme  du  comte 'îuillaunicconlcnnn  lies  principales  disposilîoDB  de  celui  édité  par  Arcère 
cl  qu'il  pluce.à  lorl  sejable-l-il,  vers  l'au  1000;  il  doit  èlre  reporté  à  l'aonèe  tûo3,  après 
lu  inorldc  la  coiiiicsse  Etiuua  qui  n'est  tncntionnéeni  daas  l'titic  ni  dans  l'autre  pièce. 


GUILLAUME  LE  CiRA.ND 

En  1004,1a  charte  de  dolalioii  de  l'abbaye  l'uL  confirmée  par  le 
pape,  et  lors  d'un  voyaE^c  à  Homo,  an  lomps  du  pape  Serge  IV, 
l'abbéThéodclin,  qui,  selon  ses  conlemporams,élai[  d'une  habileté 
consommée,  réussit,  avec  l'appui  du  comté,  h  faire  distraire  son 
abbaye  du  pouvoir  épiscopal  et  à  la  placer  dans  la  dépendance  im- 
médiate de  la  Cour  pontincolc.  Théodelin  abandonna  Fancienno 
résidence  monachale,  qui  prit  dès  lors  le  nom  de  Saint-Pierre-lc- 
Vieux,  et  sur  remplacement  du  château  des  comtes  de  Poitou, 
que  Guillaume  lui  abandonna,  il  fit  édifier  un  superbe  monastère 
dont  la  construclion  dura  quatre  ans;  il  fut  inauguré  en  iÛlO  (1). 
Mais  les  plaisirs  de  la  chasse  attiraient  toujours  le  comte  dans  ces 
parages,  aussi,  désormais  privé  de  sa  résidence  ordinaire, en  fit-il 
construire  une  aulre,  le  chAloau  deVouvent,sur  les  bords  de  la 
forêt,  dans  une  forte  position.  Ce  fut  pour  lui  Toccasion  de  faire  de 
nouvelles  générosités  à  Maillezais,  qui  s'était  du  reste  beaucoup 
cnriclii  depuis  sa  reconstruction  et,  vers  1023,  à  la  soUicilalion 
de  l'abbé  Théodelin,  qui  semble  avoir  toujours  joui  d'une  grande 
influence  auprès  deGuillaume, celui-ci, dans  uneassemblée  oùTon 
remarque  son  cnlourage  ordinaire  decomtes  et  de  vicomtes,  donna 
à  Tabbayc  l'important  bénéfice  do  Bernard  Tallupesà  Fontenay  ; 
ce  personnage,  n'ayant  pasd*enfantSj  faisait  volontairement  l'aban- 
don de  son  bien,  et  le  comte  ajoutait  à  celle  libéralité  plusieurs 
églises  sises  aux  environs  et  en  parlicuher  colle  de  Mcrvenl, 
l'ancienne  métropole  du  pays,  ainsi  qu'un  terrain  distrait  de  la 
forôt  de  Vouvcnl  sur  lequel  les  moines  devaient  construire  une 
église  h  côté  du  nouveau  chAleau  (2). 

Guillaume  ne  pouvait  oublier  Sainl-Cy|n-ion  où,  du  vivant  de  son 
père, ilavait  assisté  à  tant  d'actes  iuiportanls;  quand  il  fut  arrivé 
au  pouvoir  ilmaintint  cette  tradition  et  il  se  rendait  fréquemment 
au  monastère  sur  l'invitation  des  religieux  pour  y  assister  comme 
témoin  aux  nombreuses  donations  que  recevait  l'abbaye;  toute- 
fois, dans  tous  ces  actes,  lors  même  qu'ils  semblent  émanés 
de  lui,  on  ne  voit  guère  de  concessions  qu'il  ail  faites  direc- 


(i)  Labbe,  Novabibt.  man.,  II,  pp.  aSi  et  233,  Pierre  de  Maillezais;  Marchcgay, 
Chron.  des  égl.  il'AnJou,  p,  387,  Saint-Maixcnl. 

(a)  Bcsiy,  Hist.  des  comtes,  preuves,  p.  307;  Arcère,  llisl.  de  la  JiocheUef  H, 
p.  665. 


2tfi 


LES  COMTES  (»E  POITOU 


Icment.  C'est  ainsi  que,  lorsqu'il  délacha  Rolennellp.ment  Mait- 
Iczais  de  Saint- Cyprien,  il  sentit  bien  qu'il  devait  une  com- 
pensalion  à  celle  dernière  abbaye,  mais,  en  somme,  l'acte  qu'il 
accomplit  à  celle  occasion  aplulùt  le  caraclère  d'une  reslilulion 
ou  d'une  confirmation  de  liljéralilt'S  antérieures  ;  il  lui  donna  les 
coiilumes  imposées  sur  la  lerro  de  Deuil  en  Sainlonge,  avec  le 
terri loire  allant  de  cel  alleu  à  la  forêt,  lui  concéda  la  terre  de 
(îermond  pour  y  conslruirc  une  liabilalion  de  moines,  la  fran- 
chise du  Iransporl  du  sel  lanl  pour  les  besoins  des  religieux  de 
l'abbaye  que  ceux  des  prieurs  de  Deuil,  el  enfin  l'alleu  de  Na- 
cbaraps.  Or,  ce  dernier  alleu  avait  6lé  donné  antérieurement  aux 
moines  par  Arsende  el  son  fils  (îuillaurae  avec  d'autres  domaines, 
en  présence  du  comlo,  de  l'évêque  de  Poitiers  el  de  deux 
vicomtes  ;  quant  à  Fallcn  de  Deuil,  les  moines  l'avaient  reçu 
d'Acbard,  fils  d'Ebbon,  au  temps  de  Pier-à-Bras. 

Parmi  les  actes  intéressant  Saint-Gyprien,  auxquels  Guiflaumc 
prit  plus  ou  moins  pari, on  peulciter  celui  par  lequel, à  la  requête 
de  Gisleberl,  évêque  de  Poitiers,  il  confirma  les  priviR'gos  de 
franchise  dont  jouissait  le  bourg  formé  autour  du  monastère  de 
Saint-Cyprien  ;  il  abolit  aussi  en  sa  faveur  les  péages  imposés  sur 
les  unes  tant  à  Poitiers  qu'à  Pont-Ueau  et  à  Masscuil  ;  il  assista, 
avec  sa  mère,  sa  femme  Aumodcel  son  fils  Guillaume,  au  don, 
fait  aux  moines  par  Raoul  el  sa  femme  Bélucie,  de  l'église  de 
Saint-Maxire  el,  plus  fard,  avec  sa  seconde  femme  Brisque,  ses 
fils  Guillaume  et  Eudes  et  de  nombreux  personnages,  parmi  les- 
quels on  remarque  le  comte  Pons  de  Gévaudan,  la  vicomtesse 
Audéarde  accompagnée  du  «  vir  clarissimus  »  Hubert»  peut- 
élre  son  petit-fils,  TévCque  de  Poitiers,  Béliarde,  abbesse  de 
Sainte-Croix,  à  la  donation  d'Ansoulesse  par  Thebaull  el  sa 
femme  Gisla,  enfin  il  approuva  les  concessions  faites  à  la 
même  abbaye  d'un  domaine  en  Aunis  par  Egfroi,  vicomle  de 
GhcUeîleraull,  de  terres  à  Périgné  par  le  chevalier  Aymar, 
d'une  forêt  à  Mezeaux  par  Hugues  de  Lusignan  (l). 


(i)  Cnrfitl,  fie  Saînt-Ci/prien,  pp.  3io,  3ii,  2ï,  23,  829,  19'i,  3i3,  283  el  /jg. 
Aucun  de  CCS  acles  n'est  dalé  dîius  le  carlulaire  clj  Je  plus,  leur  analyse  y  est  sou- 
vent déFeclueuse,  aussi^  à  dt-faul  de  synclirooisnica  précis,  y  a-t-ii  lieu  d'être  trèa 
réservé  quant  à  l'épot^ue  où  ils  oal  élé  passés. 


r.UILLAUMK  LK  CHAND 

Une  autre  abbaye  du  PoKoii,  Sainl-Maixenf,  eut  aussi  grando- 
meiil  à  se  louer  de  Guillaume  ;  il  lui  donna  lY'glise  de  Damvix, 
dans  le  Bas-l'oilou,  avec  la  forêt  qui  l'cnlourait,  et  ce,  semble-l- 
il,  en  reconnaissance  de  ce  que  les  religieux  avaient  laissé  Irans- 
porler  à  Poitiers  le  corps  de  leur  saint  patron,  le  iOmars  lOH, 
h  roccasion  de  la  tenue  d'un  concile  dans  IV'glise  de  Saint- 11  i- 
laire.  Quand  il  eut  placé  lïainaud  à  la  tète  de  la  communaulé, 
afin  de  bien  disposer  les  moines  en  faveur  de  cet  àtrangei',  il  leur 
abandonna  le  droit  de  vinage  qu'il  percevait  sur  les  vignes  du  lieu 
de  Sainl-Maixcnl;  puis,  à  la  requête  du  môme  abbé,  il  déchargea 
la  ville  à  tout  jamais  du  paiement  de  l'impôt  de  l'ariban,  c'est- 
à-dire  de  la  corvée  spéciale  qui  y  avait  été  établie  par  sa  mère 
Emma  el  dont  celle-ci  avait  fait  don  à  un  chevalier,  nommé 
Hugues,  à  qui  fut  en  retour  assurée  une  rente  annuelle  de  cin- 
quante sous;  enfin,  en  mai  1029,  il  ratifia,  de  concert  avec 
GeoITroy,  vicomte  de  Thouars,  des  dons  de  colliberts  faits  à  la 
même  abbaye  par  Rainaud,  chevalier  du  vicomte  (1). 

Avant  même  que  la  découverte  de  la  tête  du  Précurseur  eiU 
attiré  sa  générosité  sur  Saint-Jean  d'Angély,  il  avait  fait  cadeau 
à  celle  abbaye  du  bois  d'Argenson,  près  de  Saint-Féli\  en  Aunis, 
cl  par  la  suite  il  assista  avec  ses  fils  à  de  nombreuses  donations 
faites  à  cet  élablissenTcnl  (2). 

Lorsque  l'évêque  de  Poitiers  el  les  chanoines  de  ta  cathédrale 
eurent  à  faire  de  grands  sacrifices  pour  la  reconstruction  de  cet 
édifice,  il  leur  abandonna,  pour  les  indemniser,  un  domaine  con- 
tenant cent  cinquante  arpenls  de  superlicie,  sis  à  Biard,  auprès  de 
Poitiers,  conligu  'aux  terres  ^des  ^'chanoines  de  Saint-Ititaire, 
el  dont  l'évêque  Isembert  devait  jouir  sa  vie  duranl(3).  lldonna 
aussi  au  chapitre,  comme  on  Ta  vu,  des  reliques  insignes  el  fit 
faire  un  coflVet  d'or,  recouvert  de  pierres  précieuses  el  orné  au 
sommet  d*un  saphir  de  la  grpsseur  d'une  noix,  dans  lequel  il  Ht 


(i)  A.  RicbarcJ,  Chartes  de  Saini-Maixent,  I,  pp.  91,  go,  10/4,  loO,. 

(2)  D.  Fonlencau,  XIIl,  p.  i2t  ;  Item^  pp.  5i(),  J25,  537,  5/|i. 

(3)  Arch.  de  la  Vienne,  orîç.,  clsnpitrcde  la  calhédrnlc,  n»i;  H.Fonleneau,!!,  p.  11. 
Cet  acte  doit  avoir  suiii  de  près  l'élcvalioa  d'Isemberl  à  l'L'piscopat.car  Guillaume  n'y 
appareil  qu'avec  ses  deux  fils  Guillaume  el  Eudes,  sa  femme  Apm's  et  les  vicomtes 
GcofTroy,  Egfroi  et  Cbdloo.  SI  Ag-nès  avait,  avaut  ce  moincul,  donné  un  nouveau  filiï 
À  soD  inarij  ccl  enfant  eût  été  sûrement  mcatioaQé  dans  cet  acte  important. 


aïO 


LKS  Co.M  liiS  DE  POITOU 


nietlre  des  poils  de  la  barbe  de  sainl  Pierre,  relique  qui,  selon 
la  iradilion,  avait  ulù  donnée  à  saiiil  Uilaiie  lorsqu'il  passa  à 
lïomo,  en  relournanl  de  son  exil,el  sur  laquelle  devaient  jurer 
l'évoque  et  les  clianoines  lors  de  leur  prise  de  possession  (1). 

Nous  ne  rappellerons  que  pour  mémoire  la  g6n6rosil6  de  (Guil- 
laume envers  Fulbert  et  les  sommes  considérables  qu'il  lui  adres- 
sa pour  la  reconstruction  de  Notre-Dame  de  Chartres,  mais  sa 
bonne  volonlô  était  iittîriio  à  l'égard  des  personnes  éminenlcs  qu'il 
avait  pu  approcher.  Ayant  recouru  au  zèle  d'Odilon,  le  célèbre 
abbé  de  Cluny^pour  amener  les  religieux  de  plusieurs  monaslères 
de  ses  étals  à  mener  une  exislence  plus  régulière,  il  lui  en 
témoigna  sa  reconnaissance  par  des  acles  de  munifirence  que 
nous  ne  connaissons  assurémenl  pas  tous.  Dès  1017,  il  lui 
concéda  la  moitié  du  cens  des  pêcheries  de  l'île  de  Hé,  puis,  au 
mois  de  mars  1018,  v.  s»,  il  lut  donna  Féglise  de  Saint-Paul  en 
(lAtine,  dans  la  viguerie  de  Mervent,  que  la  comtesse  Emmaavail 
autrefois  possédée  en  douaire,  dont  elle  avait  gratifié  Gislebert, 
évêquc  de  Poiliers,el  auquel  celui-ci  renonçait  en  faveur  de  Pab- 
baye  (2).  Quelque  temps  après,  vers  1023,  le  comte  ratifia  gracicu- 
semeiil  le  don  do  l'église  de  Mougon  avec  ses  dépendances,  que 
ni  à  Odilon  Guillaume,  vicomte  d'.'\unay,  et  sa  mère  Amélie  ;  l'abbé 
de  Cluny  fit  le  voyage  de  Poitou  pour  assurer  définilivemeni  h 
son  monastère  celle  importante  possession,  aussi  bien  que  le 
domaine  de  Triou,que  Cliâlon,  père  du  vicomte  Guillaume,  et 
sa  femme  avaient  antérieurement  donné  à  Mougon;  il  obtint  en 
outre  de  l'évèque  Isembert  que  désormais  celle  église  serait 
pour  toujours  àl'avcnir  affrancliie  de  loule  domination  laïque  et 
dépendrait  uniquement  de  Pévéquo  de  i^oiliers  et  des  moines  de 
Cluny,  qui  vinrent  y  élablir  un  florissant  prieuré  (3).  H  y  a 
encore  lieu  d'ajouter  aux  revenus  considérables  que  les  moines 
tiraient  de  ces  fondations,  celui  de  la  monnaie  de  Niort,  dont  le 
comte  leur  (il  un  jour  cadeau  (4). 


{t)  D,  Fontenciu,  LIV,  p.  62.  Ce  reliquaire  disparut  lors  du  pillage  de  i562. 

(2)  Bruet,  l.hai'tcs  ilv  Cinni/,  III,  pp.  782  et  ySg, 

(3)  llruel,  C/ifii-tcs  dt;  Clnnij.  Ill,  p.  7O7  ;  Kein,  IV,  p,  iq.  La  présence  de  l'évèque 
Isembert  !Ï  l'ai'le  d'uniou  de  iMouifon  à  Cluny  ne  permet  pas  de  placer  celui-ci  avant 
1023,  conlraircmcDt  à  l'opinian  de    son   savant  cijilcur,  qui  le  date  de  laao  environ. 

(4)  BrucI,  Charles  de  Clrmi/,  III,  p.  761  ;  Mêm.dela  Suc.  tles  A/tltr/.  de  l'Ouest, 


GUILLAUMt:  LK  GRAND 


»»T 


L'abbaye  de  Saint-Hilaire  tHait  assea  riche  pour  n'avoir  pas  à 
réclamer  sa  pari  daos  les  largesses  du  comte,  mais  elle  ne  se  res- 
senlil  pas  moins  de  sa  sollicitude.  En  sa  qualité  d'abbé,  il  se  môla 
des  alTaires  intérieures  de  rétablissement,  et  on  le  voit  détermi- 
ner, d'accord  avec  le  doyen  du  chapitre,  l'emploi  d'une  somme  de 
35  livres  qu'Hildegaire  avait  rcmiscsà  ce  dernier  avanl  son  départ 
pour  Chartres  (1).  11  concéda  h  dos  particuliers  en  mainferme, 
suivant  les  usages  du  temps,  des  domaines  qui,  après  la  mort  du 
bénéficiaire  ou  môme  après  celle  d'un  ou  deux  de  ses  héritiers 
désignés  par  lui,  devaient  faire  retour  à  la  mense  commune  (2). 
Toutefois,  il  ne  se  dissimula  pas  le  vice  de  ces  actes  qui  ne  lendailâ 
rien  moins  qu'à  diminuer  peu  à  peu  le  domaine  lerrilorial  de  l'ab- 
baye; d'un  autre  côté,  les  chanoines,  se  considérant  comme  pos- 
sesseurs privés  du  palrimoine  commun,  ne  se  faisaient  pas  faule 
soil de  l'aliéner,  soit  d'en  détourner  certaines  portions  dont  ils 
allribuaienl  la  propriété  lant  à  eux-mêmes  qu'à  leurs  familles.  Le 
comte-abbé  prit  des  mesures  pour  obvier  à  celle  dilapidation, 
mais  ce  fut  sans  grand  succès,  l'usage  contre  lequel  il  voulait 
réagir  étant  trop  ancré  dans  les  mœurs  et  ne  devant  céder  que 
plus  larda  d'autres  influences.  Ltii-môme  avait  du  reste  sacrifié 
à  la  coutume,  car  il  se  fit  abandonner  par  les  chanoines  de 
Saint-llilaire  des  terres  à  la  Vacherie,  près  de  Poitiers,  alla  d'y 
faire  planter  des  vignes  {3}. 

Conlentons-nous  enfin  de  signaler  la  curieuse  lenlalive  qu'il  fit 
pour  arrcler  l'absorption  des  terres  rurales  par  des  personnes  qui, 
par  leur  condition  sociale,  y  étaient  étrangères;  nous  imposons, 
dil-ilun  jour,  auvraans  des  paysans  et  des  suburbains  celte  obli- 
gation étroite  que,  lorsque  leur  détenteur  viendra  à  succomber, 
seul  le  paysan  puisse  succéder  à  une  terre  de  paysan  et  le  bour- 
geois à  une  terre  de  bourgeois.  Il  y  a  là  une  de  ces  conception 
qui  ont  vu  lejour  dans  tous  les  temps,  aussi  bien  anciens  que  moder- 
nes,et  donlla  réalisation  s'est  toujours  montrée  impossible,  tant 


ir«  série,  XII,  p.  fij,  Cet  acte  csl  lotalement  dépourvu  d'indications  cbrouologiques ; 
laulefuis,  à  cause  de  ta  présence  d'Aiçni-s,  ilne  pcul  étfe  placé  avanl  l'année  loiçy,  clne 
doit  â(rc  çuèrc  poslérieurà  ceUcda(c,carf(nti*ymcnlionnc  piisd'enfaatsde  la  comicssc. 

(i)  Miçne,  Pntrologie  lat .,  CXLI,  col.  2/4.  '^»  l'ulberli  epistula:, 

(a)  Arch.  hist.itn  Poitou,  l,  p,  a5,Cart.  de  Sainl-Nicolas, 

(3)  Rèdel,  Duc.  pour  Saint-Hiiuirs,  I,  pp.  08,  70-72,75. 


2l8 


LES  COMTES  DE  POITOU 


elle  eslonopposilionavec  lesfigissemenls  delà  nalureluiraaine(l). 

11  rrnmivela  à  Sainl-Marlifil  de  Limoges  le  don  de  l'église 
d'Anais  en  Saiiilonge  que  son  père  avait  fail  préciidemmenl  à  celle 
abbaye  (2),  enfin  il  fit  cadeau  à  piasieurs  autres  monastères,  tant 
de  Bourgogne  que  d'Aquitaine,  dont  les  noms  ne  nous  sont  pas 
parvenus^  tle  domaines  siltiés  plus  parliculi»>remenl  en  Aunis, 
sur  les  bords  de  lu  mer,  dont  les  revenus  spéciaux  devaient  être 
atTectés  h  ralinionlation  des  religieux  {3).  Sa  main  large  ne  s'ou- 
vrait pas  seulement  pour  les  élablisseraents  de  ses  états  ou  du 
royaume  de  France,  il  se  montra  tout  aussi  généreux  à  l'égard  des 
étrangers.  C'est  ainsi  que,  dans  le  cours  de  ses  voyages  en  llalie, 
il  eut  occasion  de  passer  par  le  monastère  de  Saint-Michel  de 
FEcluse,  en  Piénionl,  et  peut-être  d'y  recevoir  l'hospitalité  ; 
celle-c  fut  payée  par  l'abandon  d'une  terre  en  Bas-i*oitou  où 
les  religieux  de  l'Ecluse  élevèrent  l'imporlant  prieuré  de  Mou- 
liers-les-iVl  aux  faits  (4). 

Du  reste  rien  de  ce  qui  touchait  aux  choses  religieuses  ne  lui 
était  indinV'rent  ;  ainsi  un  pèlerin  du  Limousin,  fait  prisonnier  en 
allantti  Sainte-Foi,  avait  été,  disait-on.  délivré  par  l'inlercession 
de  la  sainte.  Guillaume,  averti  do  ce  fait,  manda  ce  pèlerin  à  sa 
cour  et  celui-ci  y  porta  témoignage  de  sa  libération  miraculeuse 
en  présence  de  Béalrico^sœur  de  itichard,  duc  de  Normandie,  et 
femme  d'Eble,  vicomte  de  Turenne,  qui  était  sans  doute  venu 
faire  son  service  de  plaid  auprès  du  comte  (5). 

Très  bienveillant,  mais  en  même  temps  très  autoritaire,  il  n'ad- 
mettait pas  que  l'on  manquât,  ;i  son  égard,  aux  procédés  dont 
il  usait  dans  ses  relations  habituelles;  l'abbaye  de  Saint-Florent 
de  Saumur  en  fit  l'expérience  à  son  détriment.  Depuis  une  quin- 


(i)  Rcdel,  Doc,  ponr  Saint- Hilaire,  I,  pp.  78-80. 

(2)  Chron.  (TAilémar,  p.   1O4. 

(3)  Ln  ripntnlion  de  çénërosîlé  <îe  tîaillaumc  ie  Grnnd  élail  si  bien  t'tablic  rfue  les 
chauoincs  de  Sainte-Croix  de  Bordeaux  fahriquiTcnt  une  charte,  i]u'iis  datèrent  de 
rnnnce  1027,  el  par  laquelle  le  duc  leur  concéd.iii  la  villa  de  Sainl-Macaire  avec  plu- 
sieurs autres  domaÏDCs.  Ce  qu*il  y  a  de  sinj^ulicr,  c'est  qu'Henri  III,"  roi  d'Anglelcrre, 
lûcn  qu'ayant  reconnu  laTaussctc  de  ce  document,  crut  devoir  le  confirmer  et  maintenir 
les  dispositions  qu'il  contenait  par  acte  du  28  août  12/12  {Gallia  Christ.,  Il,  înstr., 
col.  aûS;  Mitrnc,  Ptitrologie  lat.,  CXLl,  col.  83i-83/j). 

(4)  Cfiron.  d'Afièniar,  p.  i64.L*alibayc  de  Saint-Miclicl  de  l'Ecluse  fil  abnûdon  de 
ce  prieure  à  rcvôchc  de  Lu<;on  en  i(*|jt  (IV.  Fonlencau,  XIV,  p.  3ïfj). 

(">}  JJouillct,  Liher  mirtiftil.  snnrhr  Fii/is,  |>.  111. 


GUILLAUME  LE  GRAND 


«19 


zaïne  d'années  ello  Ll6tenait,par  la  grâce  du  vicomle  de  Thouars 
cl  de  Guillaunie  Fier-à-Bras^  ranciennc  abliaye  de  Saiiil-Michol 
en  Lherm,  qu'elle  avail  réduite  au  rang  d'une  simple  prévoie  ;  un 
jour,  le  comte,  passanl  à  proximité  de  ce  lieu,  envoya  demander 
au  prévôl-moiiie  une  assiettée  de  mulels,  sorle  de  poisson  qui 
abondait  dans  ces  parages.  Le  prévôl,craignanlsansdouLede  nuire 
aux  intérêts  de  son  monastère  eL  de  créer  un  précédent  qui  pour- 
rail  devenir  undroil  par  la  suite, refusa  ;  Guillaume, oulré  decellc 
laron  d'agir,  fit  supporter  le  poids  de  sa  eoièro  aux  religieux  de 
Sainl-Florenl,  et  leur  enleva  Sainl-Mictiel,  à  qui  il  rendit  son 
autonomie  et  qui  reprit  son  rang  d'abhaye  (1). 

Tels  sont  les  principaux  faits  que  présente  riiislolro  de  rjuillau- 
me  le  Grand  dans  ses  rapports  avec  la  société  religieuse,  et  leur 
cnnnaissance  donne  une  éclatante  eonfirmalion  aux  paroles  du 
chroniqueur  disant  qu'il  fui  un  grand  ami  de  l'Eglise. Il  est  loulo- 
fois  un  acle  qui  parait  être  en  conlradiclion  avec  les  liabiludes  de 
toute  sa  vie  :  il  se  rapporte  à  Noaillé.  11  semble  que  celle  abbaye, 
malgré  les  actes  solennels  qui  avaient  reconnu  son  indépendance 
absolue,  sauf  une  sujétion,  pliilut  honorifique,  envers  l'abbaye  de 
Sainl-llilaire,  n'ait  cessé  d'être  considérée  par  les  comtes  comme 
une  dépendance  de  leur  (ief  seigneurial,  Guillaume  l'aflribua  à 
son  fils  aîné,  qui  la  posséda  on  ne  sait  en  quelle  qualité,  mais 
qui,  à  tout  le  moins,  en  percevait  les  revenus  pour  sa  subsis- 
tance. Le  jeune  comle,  louché  par  les  sollicitations  des  moines, 
qui  ne  cessaient  de  lui  représenter  l'élat  de  pauvreté  auquel  ils 
étaient  réduits,  leur  rendit  la  jouissance  absolue  de  l'abbaye  dont 
ils  devraient  êlre  considérés  à  l'avenir  comme  les  seuls  proprié- 
taires; puis,  le  30  septembre  1028,  leur  délivra  une  cUarle,  dans 
laquelle  il  s'adressait  son  père,  h  son  frère  Eudes  et  aux  autres 
grands  personnages  du  comlé,  pour  qu'ils  eussent  à  ratirier  les 
dispositions  qu'il  avait  prises,  et  que,  do  concert  avec  lui,  ils  fis- 
sent disparaître  loutes  les  mauvaises  coutumes,  «  semblables, 
disait-il,  à  une  plante  mortifère  (2)». 


(1)  Marchegay,  Chrun.  des  ègl.  d' An/on,  p.  aGg,  Saint-Florent  de  Saumur.  Ces 
faits  arrivèrcnl  dans  les  derniers  tc;n|i3  île  la  vie  de  l'abbé  llobert,  qui  mourut  ea 

JOl  I. 

(3)  Arch,  de  la  Vienne,  oi-iç.,    Noaillé,  o»  86. 


230  LES  COMTES  DE  POITOU 

Mais  ce  fiùl  cl  celui  d'avoir  dc^laoliti  Sainl-Micliel  en  rilerm  de 
l'nbbaye  de  Sainl-Florentne  sauraicnlcn  rien  modifier  le  carac- 
lèrc  général  de  la  conduile  du  comlc  de  Poiloiij  si  dévoué  aux 
œuvres  pies,  elle  témoignage  le  plus  éclalanl  de  ses  senlimerils 
futpeul-etresa  relraile  volonlaîre  dans  un  monaslèrc,  alors  qu'il 
élail  à  Tapogéc  de  sa  puissance.  Du  rcsie  on  peut  croire  que  l'inac- 
lion  dans  laquelle  il  se  confina,  si  opposée  à  l'exislcnce  active 
qu'il  avait  menée  jusqu'à  ce  jour,  amena  sa  fin  prématurée  (1). 

Des  trois  femmes  qu'il  availsuccessivemcnt  épousées, Guillaume 
eut  au  moins  six  enfants:  d'Aumode,  rriiillaume;  de  Brisque, 
Eudes  et  Tliibault,  ce  dernier  niorl  jeune;  d'Agnès,  Pierre,  Guy 
et  Ala.  Les  quatre  garçons  qu'il  laissa  à  son  décès  se  sont,  le 
fait  mérite  d'être  signalé,  succédé  l'un  après  l'autre  à  la  lête  du 
comté  de  Poitou  (2). 


XI.  -  GUILLAUME  LE  GROS 

IVo  Comte  —  VI*  Duc 
( in3u-io38) 

La  sagesse,  l'habileté  politique  de  Guillaume  le  Grand  avaient 
fait  du  duc  d'Aquitaine  le  plus  puissant  feudataire  du  royaume 

(i)  Bien  que  b  chronique  de  Saint-Mnîxcnt  l'aFfirnip,  ît  n'est  pas  probable  que  Guil- 
laume se  sait  faîl  nmiuc  :  cet  acte  serait  en  conlradiclion  avec  celle  Fa(;on  d'a«;ir  qui 
Fui  )a  rt-^lc  de  sa  vie  :  il  c'Lait  le  puissaat  duc,  et  il  le  resta  dan»  «a  retraite.  S'il 
avait  rcvùtu  l'habit  rclij^ieux,  Pieire  de  Maîllczaîa  n'aurait  pas  manqué  de  relever 
un  fait  <{ui  aurait  tant  liODorc  sa  communauté;  or,  il  n'y  fait  aucune  allusion  cl  se 
coDlcntc  de  dire  que  le  duc,  en  se  retirant  daus  l'iibbayc  de  Maillezuis,  laissa  le 
pouvoir  0  ses  tils.  Il  ne  Faut  donc  voir  dans  le  récit  de  la  chronique  i|u'uac  de  ces 
ampltBca lions  du  texte  de  Pierre  de  Maillezais  dont  nous  avon»  relevé  par  ailleurs 
d'autres  témoignages;  on  rencontre  du  renie  dans  le  manuscril  original  de  cet  auteur 
une  interpolation  faite  au  xv^  siècle,  qui  reproduit  les  énonciations  erronées  de  la 
chronique  tant  au  sujet  de  l'âge  de  Guillaume  que  de  son  entrée  parmi  les  religieux 
de  l'abliaye,  et  qui  eoBn  place  sa  sépulture  dans  le  chœur  de  l'église  et  non  dans  le 
cloître,  ainsi  quo  le  porte  le  texte  original. 

[i)  Marchegny,  Vhron.  des  éf/L  d'Anjou,  pp,  387  ei  388,  Saînl-Maixcnl.  En 
dehors  de  la  chronique,  le  seul  texte  qui  mentionne  Thibault  est  une  chuile  de  l'abLaye 
de  Saint'Maixcnt,  qui  doit  être  placée  après  la  mort  de  Urisquc  et  avaat  le  nouveau 
mariage  de  Guillaume  avec  Agnès,  le  comte  seul,  avec  ses  (rois  fils,  étant  désigné  à 
deux  reprises  dans  l'acte  (.\.  Richard,  CftaHes  de  Sfiint-Mai.xenl,  1,  p.  gg). 


r.lKLLAIIME  LE  flKOS 

de  France.  Celle  silualion,  si  lïrniljlomeiU  acquise,  fui  compro- 
mise presque  aussilùl  après  la  niorl  de  (jiiillaumc  par  les  intri- 
gues de  sa  veuve  Agnès  qui,  pendant  de  nonabreuses  années,  devait 
jouer  un  rôle  néfaslo  dans  les  affaires  du  Poiloii. 

Guillaume  le  Gros  (l),  le  nouveaa  duc,  élailfilsde  Guillaume 
le  Grand  et  de  sa  première  femme,  Aumode  de  Gévaudan  ;  il 
avait  environ  vingt-six  ans  lorsqu'il  succéda  k  son  père  (2).  Ce- 
lui-ci ne  s'était  pas  contenté  de  le  faire  assister,  ainsi  que  son 
frère  Eudes,  à  de  nombreux  plaids  oîi  ils  se  trouvaient  avec  les  prin- 
cipaux vassaux  du  comte  pour  traiter  d'affaires  aussi  bien  publi- 
ques que  privées,  il  l'avait,  en  plus,  réellement  associé  à  divers 
actes  de  son  administration.  Lorsque  Guillaume  eut  renoncé  pour 
lui-môme  à  l'offre  que  les  Lombards  lui  faisaient  de  la  couronne 
d'Italie,  ceux-ci  s'élaienl  rejetéssurson  fils  ;  les  chefs  du  parti  qui 
appelait  les  princes  Aquitains  au  delà  des  monts  espéraient  bien 
régner  sous  le  nom  du  jeune  GuillaumCj  mais  le  duc,  dont  la 
clairvoyance,  cette  fois  encore, ne  se  trouva  pas  en  défaut,dôjoua, 
on  l'a  vu, toutes  ces  combinaisons  en  refusanf,  en  10:25,  pour  son 
fils,  un  trône  où,  suivant  ses  propres  paroles,  celui-ci  ne  pouvait 
trouver  que  le  déshonneur  et  la  honte  (3) . 

11  no  nous  paraît  pas  que  Guillaume  le  Gros  ait  cherché  à 
contrecarrer  les  idées  de  son  père;  sa  situation  était  assez 
belle  pour  qu'il  n'en  ambilionnAt  pas  une  autre.  11  jouissait,  au 
point  de  vue  pécuniaire,  d'une  indépendance  réelle,  car  le  comte 
lui  avait  constitué  des  revenus  personnels,  représenlant  peut- 
être  les  droits  réservés  d'Aumode  et,  en  particulier,  il  lui  avait 
donné  l'abbaye  de  Noaillé.  Nous  avons  vu  que,  le  30  septem- 
bre 1028,  le  jeune  Guillaume  se  dessaisit  de  cet  établissement 


(i)  Beàly  donne  ijiJilTcrciiiniciil  ù  Ciiillaumo  IV  les  surnoms  de  Guillaume  le  Gros 
ou  Guillaume  le  Gra^.  Ces  ternies  souL  la  Iraduclion  de  l'expression  pin(/uis  par  la- 
ijuclle  la  chrooique  de  SaÏDl-Muixcnt  (CAron,  des  étjt .  d'Anjou^  p.  Sgi)  caractérise 
le  ftla.  de  Guillaume  le  Grand. 

(2)  La  naissance  de  Guillaume  IV  a  dtl  avoir  lieu  en  l'année  ino/).On  a  vu  quc,daBS 
la  donation  de  Krelignolle  que  El  Guillaume  le  Grand  à  l'abbaye  do  Uaurgueit,  le  37 
décembre  ioo3,  il  cxprimail  ses  regrets  de  n'avoir  pas  encore  de  fils  ;  on  peut  croire 
que  SCS  soubails  fureut  exaucés  dès  l'année  suivante,  bien  <]uc  nous  ne  possédions  pas 
d'actes  à  date  cerlnlnc  où  il  soit  question  du  jeune  Guillaume  du  vivant  de  sa  mère. 

(3  1  Ouod  Cfcpturu  est  de  filto  mco  non  videlur  mibi  rnlum  fore,  oec  utile,  nec 
<(  bonesluui,  Si  eas  (iosidias)  cjiverc  vel  auperarc  non  posaumus, . .  .fama  uoslra  péri- 
«  clitabitur  »  (Miyne.  Putrohijie  lat.,  CXLI,col.  827). 


2»t 


LES  COMTES  DE  POITOU 


en  faveur  de  l'abbé  el  des  religieux  qui  on  reprenaient  la  pro- 
priété absofue;  il  esl  possible qu'ilail  cédéiiiMie  cerlainepressiûn 
exercée  par  son  père,  mais  celui-ci  ne  manqua  assurément  pas 
de  lui  donner  des  compensations  el,  en  particulier,  de  l'associer 
plus  intimement  à  son  gouvernement,  association  qui  finit 
par  se  résoudre  dans  l'abdication  de  Guillaume  le  Grand.  Cette 
qualité  d'héritier  désigné  apparaît  du  reste  d'assez  bonne  heure, 
car  nous  savons  que  le  jeune  comte  prit  une  pari  efl'ective  aux 
pourparlers  qui  eurent  lieu  entre  son  père  et  Hugues  de  Liisignan 
et  qui  se  terminèrent,  vers  1025,  par  l'abandon  «du  fief  de  Jous- 
selin  de  Vivonne  à  ce  dernier.  Guillaume  aurait,  en  effet,  dit  à 
Hugues:  H  Jure-moi  fidélité  à  moi  et  à  mon  fils  et  je  le  don- 
nerai lo  fief  de  ton  oncle  ou  son  équivalent,  »  ce  à  quoi  te  sire 
de  Lusignan  avait  répondu,  la  main  sur  le  crucifix,  qu'il  le  ferait 
si  le  comte  et  son  fils  ne  devaient  pas  garder  de  mauvaises 
pensées  à  son  égard,  et  ceux-ci  ayant  protesté  do  leurs  bonnes 
intentions,  tant  pour  le  présent  que  pour  l'avenir,  il  se  rendit  à 
eux,  leur  fil  hommage  et  leur  jura  fidélité  (1). 

L'acte  d'affranchissement  de  Noaillé  a  cela  de  remarquable 
qu'il  n'y  est  fait  aucune  mention  de  la  comtesse  Agnès  el  de  ses 
enfants  qui,  par  l'effet  de  la  renonciation  expresse  de  Guillaume 
à  la  possession  de  l'abbaye,  pouvaient^  selon  la  jurisprudence  du 
temps,  se  considérer  comme  lésés,  leur  frère  faisant  le  total 
abandon  d*un  bénéfice  qui  aurait  diï  être  compris  dans  l'héritage 
paternel.  La  comtesse  vivait  peut-être  déjà  éloignée  de  son  mari 
ou  ÙL  tout  le  moins  ne  dissimulait  pas  son  hostilité  à  l'égard  de 
ses  beaux-fds  qui,  du  reste,  devaient  le  lui  rendre. 

La  mort  de  Guillaume  le  Grand  ne  fit  qu'aggraver  une  situation 
déjà  si  tendue.  A  peine  le  nouveau  comte  fut-il  libre  de  ses  actions 
qu'il  songea  au  mariage.  Son  union  avec  Euslachie  est  sûrement 
antérieure  à  la  mort  du  roi  ilobort  et  doit  appartenir  à  l'année 
1030  ou  aux  premiers  mois  de  1031,  car  on  voit  le  comte  el  sa 
femme  assister,  Robert  étant  encore  roi,  h  un  plaid  important  oii 
Retrouvaient  Bernard,  comte  de  la  Marche,  Adalbcrt,comle  de 
Périgord,  et  son  frère,  Tévêque  de  Poitiers  et  son  frère  et  autres 


[i)  Bealy,  f/isl.  des  comtes,  preuves,  p.  ag/j. 


GUILLAUME  LE  IIROS 

grands  personnages  (!).  On  ne  sail  aa  juslo  dans  quelle  maison 
Guillaunio  le  Gros  pril  sa  femme;  il  ne  sérail  pas  impossible 
qu^ellc  fùl  d'un  rang  secondaire  par  rapport  à  lui,  ce  qui  ne  pou- 
vait que  contribuer  h  blesser  la  comtesse  douairière  qui,  non  seu- 
lement perdail,  par  celle  union,  loul  espoir  de  réussir  dans  ses 
desseins,  dont  le  moindre  ôlail  assurément  le  partage  du  duché 
enlre  les  enfants  issus  des  trois  unions  que  Guillaume  le  Grand 
avait  successivement  contractées,  mais  encore  était  contrainte 
d'abandonner  à  la  cour  ducale  ce  premier  rang,  celte  immixtion 
dans  le  gouvernement,  que  son  caractère  allier  et  ambitieux  ne 
cessa  de  rechercher  (2). 

Pen^lant  tout  son  règne,  Guillaume  le  Gros  lU  de  fréquents 
séjours  à  Saint-Jean  d'Angély,  qu'il  semblait  afTectionner  loul 
parliculièrement;  il  y  résidait  au  mois  de  juin  1031  et  il  y  tint 
un  plaid  dont  nous  ne, connaissons  malheureusement  pas  l'objet, 
mais  où  il  dut  se  traiter  des  affaires  d'une  haute  gravilé  si  Ton 
en  juge  par  les  noms  des  personnages  éminents  que  l'on  y  voit 
rassemblés  :  Eudes,  le  frère  du  comte,  les  évoques  de  Saintes, 
de  Poitiers  et  de  Périgueux,  le  comte  d'Angoulème  cl  le  vicomte 
d'Aunay  (3). 

Dans  la  môme  année  il  se  produisit  dans  les  esprits  un  grand 
apaisement  auquel  Guillaume  ne  fut  sans  doule  pas  étranger.  Les 
questions  religieuses  passionnaient,  nous  l'avons  vu,  aussi  bien 
les  laïques  que  le  clergé  et  le  comle  n'avait  pu  resler  indifférent 
h  celle  grande  polémiquede  l'apostolat  de  saint  Martial  à  laquelle 


(i)  L'acte  n'eiit  pas  daté,  maia  comme  on  indique  qu'il  fut  paasc  sous  le  reçue  du 
roi  Robert, il  scplace  entre  te  3i  jam'ier  iu3n,clatc  de  la  mort  de  Guillaume  [c  Grand, 
et  le  v-O  juillet  loit,  date  de  la  murt  de  lluLierl  [Cn/i.  île  Saiiit-Ci/piien,  p.  171^'. 

(a  Ueslj'  {Uist.  des  comtes,  p.  81)  avance;,  sous  liiutcs  réserves,  ear  îl  ne  ciie  pas 
de  textes  à  l'apjiui  de  son  dire,  que  queli[Ufs  auteur», dont  il  tait  aussi  les  nomâ,  oat 
fait  d'Euslacbte  iaiille  de  Ucriai,  seii^neur  de  Mualreuil,  et  de  sa  femme  Grécic,  niaia 
cetlc  asacrlioa,  admise  comme  assurée  par  certaius  historiens, tombe  d'elle-même  par 
ce  fait  que  Grécic,  devenue  veuve,  se  remaria,  jeune  encore,  avec  Geoffroy  Martel, 
vers  io\i\;  elle  ne  saurait  donc  titre  la  mère  d'iiustacliie,  mariée  vers  io3o. 

^3)  La  plupnrl  des  reuaeigneiucnts  certains  cjue  l'un  possède  sur  Guillaume  te  Gros 
sont  fournis  par  le  cartulaire  de  Saint-Jean  d'Ançcly,  qui  noua  a  conservé  le  souve- 
nir de  trois  plaids  Icuua  par  le  comte  dans  cette  localité  aux  dates  suivuules  ;  io3i, 
juin  (I).  Fuateneau,  Xlll,  p.  i^j);  loSy,  mxraj  après  le  ^5  \//.,  Xlll,  pp.  141  et 
i/jg);  io38,  0  seplciubrc  \[t.,  XIII,  p.  i53j.  Les  carlulaires  du  llaut-l^ultou  sont  pur 
contre  fort  peu  ducumcnléa  pour  la  période  qui  s'étend  entre  to3o  et  luao,  el  aotta 
cilcrons  parliculièrement  le  riclio  charlrier  de  Saint- Ililaire,  qui  ne  contient  aucun 
acte  où  l'uu  voie  intervenir  te  cumlc  Guillaume  et  son  frère  Eudes, 


LES  COMTES  DE  I^OITOU 

son  père  avait  é\6.  mêlé  ;si  nous  n'avons  pas  irace  de  sa  présence 
au  conrilo  de  lloiirges,  il  assistait  loulerols  h  cclni  do  Limugos, 
tenu,  comme  le  précédent,  au  mois  de  novuml>re  1U3I,  et  où  la 
question  reçut  enfin  une  solution  quijlesarguuienls  étant  épuisés 
de  part  et  d'autre,  devint  enfin  définitive  (1), 

Parmi  les  autres  affaires  qui  furent  traitées  à  celle  assem- 
blée de  Limoges, il  en  est  une  à  laquelle  on  voit  Guillaume  lo  Gros 
prendre  pari  personnellement. 

Les  comtes   de  Toulouse   s'étaient,  au  siècle  précédent,  mis 
en  possession  du  monastère  de  Beaulieu,  el,  sans  doute,  ne  pou- 
vant le  f:;arder  en  leur  pouvoir,  l'avaient  concédé  en  bénéfice  au 
comte  de  Périgord.   Celui-ci    l'avait  donné  en  arriére-fief  au 
vicomte  de  Comborn,  qui  s'élail  attribué  la  qualité  d'abbé  sous  le 
prétexte  que  son  oncle  Bernard,  qui  fut  ensuite  évéque  de  Cahors, 
avait  possédé  cette  dignité.  Les  religieux  avaient  eu  grandement 
à  se  plaindre  de  se  trouver  sous  une  pareille  domination  et  ils 
avaientporlé  leurs  doléances  au  concile  de  Limoges.  A  la  séance 
du  18  novembre  1031,  le  duc  d'Aquitaine  et  les  membres  du  con- 
cile donnèrent  mission  h  Jourdain,  évequo  de  Limoges,  de  placer 
avant  Noël  un  abbé  régulier  à  la  lélo  du  monastère  de  lleaulieu 
souspeine  d'excommunication  à  l'égard  des  opposants  ou  des  con- 
tradicteurs. Ce  même  Jourdain  prononça  devant  l'assemblée  un 
éloquent  discours  en  faveur  de  la  paix  de  Dieu,  à  la  suite  duquel 
une  solennelle   malédiction    fut  prononcée   contre   les    grands 
seigneurs  et   autres  assistants  qui  refuseraient  d'accéder   aux 
décisions  pacifiques  du  concile  (2). 

On  trouve  ensuite  le  comte  à  Saint-Maixenl,  le  5  décembre 
suivant,  en  compagnie  de  sa  femme  Eustachie,  de  sa  sœur  Ala, 
de  Tévêque  de  Poitiers,  Isembert,  el  du  vicomte  de  Çhâlellerault, 
de  qui  les  moines  obtinrent  l'affranchissement  de  deux  serfs  qui 
passèrent  au  service  de  l'abbaye  (3). 
Peu  après,  au  milieu  de  la  tranquillité  qui  semblait  devoir 


(i)  Pfislcr,  Etudes  sur  le  rênnt  de  Robert,  p.  3^4;  ArbcUoI,  Dissertation  sur 
fapostolat  de  saint  Marital,  p.  55  j  Labbe,  Concilia,  IX,  col,  gG5. 

(2]  Labbe,  Concilia,  JX,  col.  8q8;  Migne,  Patroloyie  lat.,  CXLII,  col.  1378. 

(3)  A.  Richard,  Chartes  de  Sainl-Muixent,  I,  p.  112.  Les  faits  cuiinus  de  la  vie 
de  Guillaume  te  Gros  pcrmcUenl  de  préciser  la  dalc  de  cet  acle,quc  dous  avions  placé 
du  leslc,  dans  rouvTaj»'e  précilc,  entre  io3i  et  io33. 


GITILLAUME  LE  GROS 


..s5 


marquer  le  gnuvernemeni  <lii  (Ils  de  Guillaume  le  drand  éclata 
commiMin  coup  de  foudre  l'annonce  du  mariage  d'Agnes,  la  veuve 
du  vieux  dur,  avec  (icolTroy  Marlcl,  Ois  de  Foulques  Nerra, 
comlc  d'Anjou,  Bien  que  lu  duchesse  fîïL  encore  jeune  par  rap- 
port au  mari  qu'elle  venait  de  perdre,  elle  élail  plus  âgée  que 
rieoiïroy,  qui  n'avait  que  vingt-six  ans.  Violent,  ambitieux,  d'une 
bravoure  extrême,  peu  gêné  par  les  scrupules,  le  comte  angevin 
avait  déjà  fait  ses  preuves;  aussi  est-ce  sur  lui  qu'Agnès  jeta 
les  yeux  pour  reconquérir  sa  situation  perdue.  L'opinion  publi- 
que se  prononça  contre  elle;  on  voyait  avec  peine  la  veuve  du 
puissant  duc  d'Aquitaine  oublier  l'union  qui  lui  avait  fait  tant 
d'honneur,  ne  tenir  aucun  compte  des  trois  enlanls  qu'elle 
avait  eus  de  lui  el  qui  semblaient  être  un  reproche  vivant  de 
Taclo  qu'elle  commellail,  et  enfin  prendre  pour  mari  un  jeune 
homme,  qui  était  assui'émcnl  destiné  à  devenir  comte  d'Anjou, 
mais  qui  pour  le  monifnl  n'avail  d'autre  bien  que  le  Saumurois, 
que  son  père  lui  avait  donné  pour  sa  subsistance  et  auquel,  l'an- 
née précédente,  il  avait  frauduleusement  joint  le  Vendômois. 
D'autre  part  Agnès  violait  ouvertement  les  lois  religieuses; 
des  liens  de  parenté  la  rattachaient  à  Geoffroy  el  son  mariage 
fut  par  l'église  qualifié  d'incestueux  (1).  Mais  chez  celle  femme 

(i)  I^  canon  XVII  des  aclea  du  concile  de  Bourges,  qui  veaail  de  se  (cnir  ca 
novembre  iû3t,  avait  fnrmclienienl  intwnilt  le  niariaçc  entre  parents  jusqu'au  sixième 
degré.  A  notre  point  de  vue  îicluel,  la  |iatcnl!'  tiVxistail  pas  entre  Gcoflrojr  et  Agnes, 
mais  l'Eglise  rccunnaîssoit  nlurs  la  parenté  par  allianct;  etduillaume  le  GrHnd,  suivant 
la  méthode  de  compter  alors  en  u.9a;^c,  était  cousin  de  Geoffroy  au  (jualriènic  dcyré. 
flesly  [Hist.  (les  coml^s^p.  Hi)  expose  plusieurs  sysièmes  pour  établir  cette  parcnttî  ; 
nous  nous  ratlaclions  au  dernier,  aiu  sujet  duquel  ii  dit  :  «  Si  nous  ne  touchons  ù  lu 
vérité,  nous  n'en  sommes  p.ia  trop  cstoiguez.  »  Eq  voici  l'ccoaomic  : 
Ilerberl,  comte  de  Vcrmandois. 

I     , 

Lefgjirdc,  malice  i  Thibault  le  Tricheur,       Albert  I,  conile  de  VermaQdoig,  mariée 

comte  de  Bluis,  en  ij42.  Gerbcrge. 


Emma, femme  de  Guillaume  Ftcr-à-Bras,       Adèle,  mariée   h   Gcolfroy  Grisegonelle, 
comte  de  l'uitou.  comte  d'Anjou,  vers  970- 

I I 

Guillaume  le  Grand,   comte  de  Porlou,      Foulques  Nerra,  comte  d'Anjou,  marié  h 
marié  â  Agnès  de  Rour^njrnc.  llildegarde. 


Geoffroy  Martel. 
Voy.  Arl  (le  vérifier  lus  dates,  \>.  OJ!  ;  Mabille,  Introdaclion  aav  chroniques 


i5 


S26 


LES  COMTES  DE  POITOU 


prôvalail  un  impérieux  besoin  de  domination.  Si,  forl  jeune,  elle 
avait  accepté  une  alliance  avec  Guillaume,  déjà  Agé,  c'était  afin 
de  devenir  duchesse  d'Aquitaine;  devenue  mère,  elle  espéra 
amener  son  vieil  époux  à  lui  assurer  le  pouvoir  en  dépouillant  les 
cnfanls  des  premiers  lits  au  profil  des  siens  ;  mais,  comme  on  l'a 
vu,  elle  échoua  el  son  ambition  déçue  la  jeta  dans  la  résolution 
extrême  d'arriver  par  d'autres  voies  au  bul  qu'elle  poursuivait 
désespérément. 

Son  mariage  fui  célébré  le  premier  janvier  1032,  pendant  l'ab- 
sence de  Foulques  Nerra,  dont  on  pouvait  redouter  l'opposition 
cerlaine,  mais  le  comte  d'Anjou  prenait  alors  part,  aux  environs 
de  Paris,  à  la  lutte  engagée  entre  la  reine  Constance  el  le  roi 
Henri;  du  moment  qu'Eudes  de  Champagne,  son  irréconciliable 
ennemi,  s'était  rangé  sous  la  bannière  delà  reine,  il  ne  pouvait 
faire  autrement  que  de  venir  apporter  son  appui  au  roi.  Devant 
le  fait  accompli  il  ne  put  que  s'incliner,  mais  ses  sentiments  in- 
times furent  vivement  froissés  et  ce  ne  fut  assurément  pas  l'un 
des  moindres  griefs  qu'il  amassa  contre  son  fils  el  qui  amenèrent 
les  lutles  des  années  qui  suivirent,  luttes  que  le  caractère  vio- 
lent des  deux  adversaires  rendait  sans  merci.  Il  ne  pouvait  ou- 
blier tous  les  bienfaits  dont  Guillaume  le  Grand  l'avail  comblé, 
Tamilié  que  ce  prince  lui  avait  constamment  témoignée  et  il  lui 
semblait  que  l'action  commise  par  GeoHVoy  était  une  sorte  de 
manquement  à  la  foi  jurée  par  le  vassal  à  son  seigneur;  puis, 
quoique  par  ses  actes  de  violence  il  s'attirât  souvent  les  foudres 
de  l'Eglise,  il  ne  se  mettait  pas  de  gaieté  de  cœur  en  opposition 
avec  elle.  G'élail  pour  lui  un  cas  de  conscience  que  de  voir  son 
IjIs  commeltre  un  acte  qu'elle  qualiliait  de  crime  {!}. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'année  1032  s'écoula  sans  qu'il  se  fût  produit 
de  graves  événements.  Le  duc  d'Aquitaine  n'avait  alors  d'aulre 
préoccupation  que  l'administration  de  ses  élats  et  même,  à  la  fin 


■ 


des  comtes  d^ Anjou,  p.  lxx.  Noua  ne  pouvons adrueure,  oomnie  cet  auteur,  que  Lel- 
gorde  et  Adèle  auraient  été  sœurs;  le  rapprochera  en  t  des  dalca  indique  8i\remenl 
qu'il  saute  un  detçré  cl  Adèle  ne  peut  être  autre  qu'une  de  ces  filles  d'Albert  1, 
dont  l'Art  de  rérijter  les  dates  ue  donue  pas  les  uoma.  L'abbé  Mêlais,  Cartul . 
saint,  ile  la  Trinité  de  Vendôme,  iutrod.,  p.  0,  suit  sans  ta  discuter  l'upiniou  de 
M.  Mabille. 

(i)  Voy.  Marcfiepav,  Chron.des  ègl.  d'Anjou,  {i.  l'S,  Suint-Aubiu  d'Angers;  Item, 
p.   1 35,  Saint-Serge  d'Augcrs. 


GUILLAUME  LE  GIIOS  ^27 

de  celle  année,  il  assiblaà  un  imporlanl  concile,  lenu  à  Poitiers, 
auquel  se  Irouvèrenl  Irois  évêques,  Isemberl  de  Poiliors,  Jour- 
dain de  Limoges  et  Arnaud  d'i  Périgueux,  ainsi  qu'un  grand 
nombre  d'abbd'-s,  de  moines  el  de  laïques,  luitie  autres  décisions 
qui  furent  prises  dans  celle  assemblée,  il  y  fut  dilque  si  quel- 
que parliculier  possédait  des  biens  de  l'Église  par  fraude  ou  par 
violence,  ou  avail  mis  la  main  sur  eux  sans  y  avoir  droit,  il  élail 
lenu  de  les  resliluer  immédiatemenl  (1). 

Quelque  temps  après,  le  comle,  se  rendant  sans  doule  à  Saint- 
Jean  d'Angély,  passa  par  iMelle,  les  religieux  de  Sainl-.VIaixenl 
vinrent  l'y  Irouver  et  lui  exposèrent  les  nombreux  griefs  qu'ils 
avaient  contre  ses  agents.  Guillaume,  entouré  de  ses  juges,  de  ses 
prévtMa  et  d'un  grand  nombre  de  nobles,  présida  le  plaid  ;  il 
interrogea  lui-même  les  lémoins  et,  s'élant  rendu  compte  de  la 
justesse  des  réclamations  des  moines  de  Sainl-Maixent,  il  rendit 
le  10  décembre  1032  une  sentence  forl  intéressante,  réglant  le 
partage  des  droits  de  justice  dans  leurs  possessions  respecti- 
ves (2). 

Une  autre  Ibis,  se  trouvant  sans  doule  dans  le  pays  de  Gbâlel- 
lerault,  il  assista  à  la  donation  qu'une  dame  nommé  Gerbcrge  fit 
à  l'abbaye  de  Noaillé  de  l'église  de  Sainl-Maurice  de  Puymille- 
roux;  l'évoque  de  Poitiers,  l'abbé  de  Noaillé  el  le  vicomte  de 
Chàlellerault  sont  seuls  cilés  comme  se  Irouvanl  auprès  de  lui  (3). 

Mais  c'est  de  SainL-Jean  d'Angély  qu'il  s'occupait  surtout  et, 
vers  la  même  époque,  il  donna  un  éclatant  témoignage  de  Finlé- 
rél  qu'il  portait  à  celte  abbaye,  tl  s'adressa  au  pape  Jean  XIX, 
qu'il  avail  connu  personnellemeni  lorsqu'il  accompagnait  son 
père  en  Ilalie,  et  obtint  de  lui  qu'il  mil  l'abbaye  sous  la  protec- 
lion  spéciale  du  Saint-Siège;  le  pape  souscrivit  de  grand  cœur  à 
la  demande  du  comle;  le  i"  mai  1033  il  notifia  sa  décision  aux 
grands  seigneurs  de  l'Aquitaine  qui  avaient  des  rapports  avec  l'ab- 


(0  A.  Richard,  Charles  tle  Saiiti-Maixent,  \,  p.  109;  Marclic^ay,  ('hruriAies  éyt. 
d'Anjou,  p.  3gi ,  Saiol-Maivent  ;  M.  PHstcr,  Eludes  sur  le  rèijne  de  Itoherl,  place  à 
lort  ce  concile  dans  l'année  1026,  la  charle  de  S;iint-Maixcin  établissant  irune  faroa 
irrérutnbliMjiie  le  comte  Ciuillaumu  t]iii  y  prit  part  éutil  tiuillaunie  le  Grus. 

(2)  A.  Hichanl,  Charles  de  Sfiint-Maixent,  1,  p.  110, 

(3)  Arch.  (le  la  Vienne,  ori^.,  Noaillé,  u«  88.  Cet  acte,  nui  t'st  siftiplemeul  iliilé  du 
régna  du  roi  Henri,  ne  peut  se  placer  qu'entre  le  ai  juillel  iwJi,  avènement  d'tteuri, 
el  le  2Q  septembre  io33,  diile  de  la  captivité  du  cumie  de  E'uitou. 


aafi 


LES  COMTES  tIE  POITOU 


hîiye  (le  SaiiU-Jean  et  1ns  cliar^ea  de  vcilliT  ;"i  ce  qu'il  n'y  fi'il 
apport»''  aucun  trouble;  c'étaionl  lo  1res  rolif^MOux  Guillaume  duc 
des  Aquitains,  rjeoiïroy»  enraie  d" A ni,'nu!»>me,  Ilélie^  comte  doPéri- 
gord,  les  fds  d 'Hugues  de  Lusignan,  (luillaunie  de  Partlienfiy, 
Guillaume  de  Talmond,  Guillaume  fils  de  Cbàlon,vicomle  d'Aunay, 
Aimeri  de  Taillebourg,  Guillaume  de  Surgères  et  Aubouin  (1). 

Mais  celte  tranquillilé  ne  faisait  pas  le  comple  d'Agnès.  Lors- 
que, du  vivant  de  son  mari,  elle  poursuivait  le  but  vers  lequel  elle 
tendait  encore,  elle  avait  eu  soin  de  s'assurer  des  parlisans,  chose 
facile  à  une  époque  où  pour  les  raisons  les  plus  futiles  des  jalou- 
sies violentes  ou  même  des  haines  éclalaienl  journeilemenL  et  il 
n'esl  pas  impossible  qu'elle  en  ait  en  outre  recruté  quelques-uns 
parmi  certains  grands  vassaux  qui,  par  suile  du  mariage  de  Guil- 
laume avec  Euslachie  et  de  la  faveur  qui  en  découla  surla  fimille  ou 
les  amis  de  la  jeune  comlosse.  avaient  cessé  de  tenir  la  première 
place  dans  les  conseils  du  comte;  on  remarquera  en  effet  que, 
parmi  les  personnages  assistant  aux  plaids  tenus  par  Guillaume 
le  Gros,  on  trouve  bien  les  vicomtes  d'Aunay  et  de  ChâtellerauU, 
mais  on  ne  rencontre  jamais  les  vicomles  de  Tliouars  non  plus 
que  les  seigneurs  du  Bas-Poitou  qui  gravitaient  dans  leur  orbite. 
Knfin  le  jour  arriva  où  Geoffroy  Martel,  entrant  hanliment  dans 
les  vues  de  sa  femme,  entama  la  lutte  contre  le  comie  de  l^oilou. 

On  ne  sait  quel  mntif  il  mit  en  avant  pour  déclarer  la  guerre 
à  son  suxerain;  son  peu  d'imporlaucc  ne  l'a  pas  fait  relever  par 
les  historiens;  peut-être  n'en  donna-1-il  pas,  peut-être  encore 
Agnès  réclama-l-elle  sa  filte  Alaà  son  bcau-fils  qui  aurait  refusé 
de  la  lui  rendre,  La  jeune  comtesse  Ala  se  trouvait  en  effet  entre 
les  mains  de  Guillaume  le  Gros;  on  la  voit  suivre  la  comtesse 


(i)  Le  ftallia  chri.it.,  II,  col,  .'\CfCt,  place  la  lettre  du  papo  Jfan  XIX  vers  io3o; 
Besly,  flisl.  des  comten,  preuves,  \\.  ayt)  bis,  \a  met  en  io3oou  iû3t;  Miiftic,  Patro- 
togie  fat,,  CXLI,  col.  ii'i/i,  ne  lui  assig^nc  niicune  dote  précise  entre  ifn/|  cl  io33. 
D'après  nos  calculs  elle  ne  pi!ul  appartenir  qu'aux  années  m'Ai  ou  io33  cl  plus  vrai- 
8cml>!ablcmenl:  à  cette  dernière.  ICncfFel,  on  trau%'c,  parmi  les  grands  seig-neurs  aqui- 
tains nnramés  par  le  pape,  tîeofTroy,  comle  d'Ani^oul^nic,  qui  stiecéda  à  son  frère  Au- 
douin  dans  le  courant  de  l'année  loix^ffirit . pontif.  ci  co/n.  EnrfHlisin.,  p. 35). Comme 
il  est  avéïé  qu'Audouia  gouverna  l'Antçoiiraftis  pendant  quatre  ans  après  la  mort  de 
8on  père  Guillaume  advenue  le  fi  ou  le  S  avril  1028,  el,d'a«(rc]i<irl,<iue  lîpoiïrriY  dut 
mettre  quelque  (eraps  pour  s'emparer  du  pouvoir  et  en  dépouiller  son  neveu  Guillaume 
Clianssard,fil9  d'Audouin,  tout  concorde  pour  faire  reporter  au  i"""  mai  to33  la  lettre 
de  Jean  XIX,  r|ui  décéda  lui-iuciiie  vers  la  fin  de  ce  mots. 


GflLLAUMK  LE  GROS 


aafj 


Euslaebie  dans  ses  déplacemeiils  el  au  bas  des  actes  où  leur  pr6- 
seucG  e^t  iiK'ntioiiiiL'c,  leurs  deux  uoinssoul  bnijours  placés  l'un 
hcàl'i  de  raulre(1)-0uoi qu'il  ensuit,  loul  le  monde  esl  d'accord 
pour  dire  que  lieoflVuy  fut  t'insUgaleur  de  la  guerre.  Quand  il 
fut  prùl,  il  partit  en  liAle  du  Saumuroisel  se  dirigea  sur  Huiliers; 
Guillaume,  bien  que  surpris»  marcha  rapideliieut  à  sa  rencontre 
et  put  même  iVauchir  avant  lui  les  marais  de  la  Dive,  ce  passage 
dangL'fcux  qui  a  tant  marqué  dans  lUiistoire  de  la  province. 

La  troupe  du  comte  de  Poitou  avait  à  peine  débouché  sur  le 
plateau  de  Sainl-Jouin-de-iMarnes  qu'elle  se  heurta  contre  les 
Angevins;  la  rencontre  eut  lieu,  le  20  septembre  1033,  au  pied 
d'une  éminonce,  isolée  dans  la  plaine,  comme  la  configuration  du 
sol  en  présente  assez  souvcjit  dans  cette  région,  et  connue  sous 
le  nom  de  Mont-Coucr.  La  lulle  fut  acharnée,  mais  ta  trahison 
préparée  par  Agnès  fit  son  œuvre  elle  duc  ftil  fait  prisonnier  (2). 

H  tie  semble  pas  que,  satisfait  de  ccl  immense  succès,  Geofi'roy 
eût  pousse  sa  marche  jusqu'à  Poitiers.  Il  dut  se  lu\ter  de  mettre 


(r)  A.  IlicharJ,  C/mrha  ^/t-  Stiinl-.if<ii,ri>nt,].  j^p.  ii3-n^.  Nous  avions  dans  cfl 
ouvra:£î<;  assitfiic  les  diilcs  cxtrr'inos  du  loLl  i  «t  du  (lûd'inbre  tù'H  à  lu  cliaric  cliinslatjuclle 
oo  voJl  Guillîiuiiie  le  tîros,  Kusiachic  et  Alii  assisler  ù  l;«  d<iiialtiiii  faite  par  Eoi^elbert 
à  l'abbnyc  de  Sairil-Miii\enl.  mais  il  nuiia  paraît  rtsutter  d'une  étude  plus  altcnlïvc  de 
cet  acte  i|ue  sa  date  véritable  dtiii  iMrc  partëoau  5  déccml>re  lo'-U.  Il  doit,  en  effet,  être 
aulrricur  au  ni<iri.i|u^c  d'Atones,  qui  eut  lieu  au  mois  de  janvier  io32,  cl  surtout  à  la 
bataillf  de  MuiU-CIoucr,  du  20  scptPiiibre   lo'.VS. 

(■j)  Les  cliiuiùipies  di>  Saiut-Aubin  d'Aoïjers  cl  de  Sainl-Finrcnl  Je  Saumur  dt'si- 
pnent  e.vpri'sst'meiil  l'aiitiêc  io33  coniinc  ètanl  celle  de  la  braille;  la  clir<>i)ii|iie  do 
Snint-ScriTi"  d'Anjuer»  la  pLu-.c  on  11128,  mais  cclLc  indication  provient  assiircmcat 
d'une  faute  de  Iculure,  MX.VVIH  nu  lieu  dc'^  MXXXIII,  la  lettre  X  aj-aat  êlé  prise 
pour  la  lettre  V  ;  quant  a  la  cl)rnni(|uc  de  !::aint-Maixent,  clic  fournil  deux  Jules: 
l'une,  de  MXXXV,  qui  se  Iruuve  dans  uu  passai^e  du  mnnusrril  oriifinal  omis  par 
MM.  Marchrrjay  el  Maliillc  dans  leur  cdilinii,  et  celle  de  Ja  fjualriènio  année  après  la 
niurl  de  (îuillaumc  le  tiraiid,  «  quarlo  anno  posl  murtein  patris  D.Cecuiiiteélanl  décé- 
dé le  01  janvier  kkÎu,  les  ijuali-eans  rêvuhis  après  sa  mort  répondent  au  3(i  janvier 
lo'Sft,  niais  ou  reiicontrc  twnt  d'erreurs  de  dates  dans  cet  etnIroil  de  la  chronique  que 
noua  n'Iiésiloiis  pas  à  acreplcr  celle  ipii  est  fournie  (larlcs  clirouiques  d'Anjou,  beau- 
coup plus  sûres.  L.  l'aluslrCj  dans  sou  i/t'sloire  de  (iniltauftie  IX,  p.  /fi,  11.  3,  a 
cru  devoir  ndopicr  celle  aiuiêc  (r»34,  mais  il  commet  une  erreur  certaine  en  fixant  le 
jour  de  In  balaille  au  ()  septrrnbre,  rjui  ne  réfionii  eu  aucune  farou  au  vu  des  ciilen- 
des  d'octobre,  fourni  par  tous  les  textes  (Marchcjjay,  Chronii/nes  des  éijL  d'An- 
iWM,  pp.  23,  i3j,  188,  3iji  I.  La  cbroniipue  de  Saint-Maixent  seule  désigne  cxpressé- 
mcnl  le  lieu  de  la  rcotonlrc  :  <i  juxla  inonasleriuiii  snncti  Jin'ini  ad  nionlrai  Coe- 
rium  (p.  3i)L!).  »  La  célébrité  acijuisc  dc|mis  \mv  celle  lucalité  de  Mnncuntour  et  sa 
proximité  de  l'abbave  de  Saint-Jouiu  l'ont  pendant  lunî^lcmps  fait  rcîçarder  comme 
clanl  le  lieu  de  la  i-cnconlre  de  iii33,  mais  M,  H.  Irnbcrt,  dans  son  Ifixlnirf  de 
Thfniuf'.'i,  p.  /)2,  :t  jnslemcnl  reconnu  le  Afuiis  ('tnviiis  clans  le  Muut-tloucr, lieu-dit  de 
[a  coiiimuuu  de  Taii!,é  (Deux-Scvrcs),  sis  à  8  kilumèlres  de  Saiul-Jouiii. 


a3o 


LES  COMTES  DE  POITOU 


sa  riclio  proie  on  sûrfrl<'\  Ksl-ce  Sanmiir,  osl-ro  VemiAmo,  qui 
devinl  le  lieu  de  capliviti'!  de  Guillaume  le  Gros?  On  nn  lo  sait 
el  il  ne  serait  pns  «donnant  que  GenfTroy,  pour  éviter  loule  lenla- 
tivc  de  délivrance  de  son  prisonnier, 'ait  laissé  ignorer  la  forte- 
resse dans  laquelle  il  l'avail  renfermé.  Tout  d'abord  il  avail  à  se 
prémunir  contre  les  Toilevins,  qui^  en  réunissant  loules  les 
forces  du  duché  d'Aquilaine,  auraient  pu  lui  arracher  sa  prise 
el  d'aulre  part  il  fallait  qu'il  se  tint  en  garde  contre  son  père  qui, 
possédanl  encore  les  bénéfices  don!  Guillaume  le  Grand  l'avait 
j^ralillé,  élail  vassal  du  duc,  et  ne  pouvait,  sans  commellre  un 
acte  de  félonie,  s'associer  à  ta  conduite  de  son  fils.  Foulques  Nerra 
ne  savait  ^Mière  résister  ;"i  sos  passions,  ji  ses  emporlements,  mais 
il  entendait  l'honneur  i^  sa  façon  et  son  premier  mouvement  fut 
de  lenler  quelque  entreprise  contre  Geoiïroy  ;  mais  il  s'arrêta 
liienlôt  et  mênne  au  commencement  de  Tannée  1035  il  parlit  une 
Iroisième  fois  pour  la  Terre  Sainle;  il  est  h  présumer  que  sa 
conscience  était  troublée  par  ce  fail  d'avoir  toléré  depuis  plus 
d'un  an  que  son  (ils  restât  le  {geôlier  de  son  seigneur.  Mais  si  h  ce 
sujet  il  put  avoir  certains  accommodements  de  conscience  il  agit 
tout  autrement  quand  ses  intérêts  directs  se  trouvèrent  en  jeu  ; 
lorsqu'il  revint  d'Orient,  dans  le  courant  de  cette  même  année 
103o,il  conslala  que  Geoffroy  s'était  emparé  de  quelque  portion 
de  ses  domaines  et  alors  éclata  entre  eux  celle  guerre  qur  les  his- 
toriens du  temps  ont  qualifiée  d'exécrable  et  qui  couvrit  l'Anjou 
de  misères  et  de  ruines. 

Cette  lutte  acharnée  se  prolongea  avec  des  fortunes  diverses, 
mais  elle  eut  toutefois  pour  conséquence  d'amener  la  délivrance 
de  Guillaumele  Gros.  Soit,  comme  l'ont  écrit  certains  historiens, 
que  Foulques  ait  réussi  h  dompler  son  fils,  soit  que  ce  dernier 
ait  fini  par  manquer  d'argent  pour  continuer  la  lutte  contre  son 
père,  il  accepta  un  jour  la  rançon  que  lui  offrait  la  duchesse 
d'Aquitaine. 

Après  la  capture  de  Guillaume  h  la  bataille  de  Mont-Couer, 
l'évoque  d^  Poilicrs,  Isemberl.  qui,  comme  archidiacre  au  lemps 
de  son  oncletJisleberl  et  depuis  comme  évéque  en  titre, avail  pris 
sous  Guillaume  le  Grand  une  part  importante  à  l'administration 
du  comté  de  Poitou,  en  devinl  en  quelque  sorte  le  régent.  On 


GUILLAUME  LC  GROS  ^.i, 

floit  croire  qu'il  pourvut  d'abord  à  la  défense  des  éliits  du  mal- 
heureux prince  et  comme  les  ressources  qu'offrait  le  duchi'î  n'a- 
vaient pu  être  épuisées  par  une  Iiitle  de  si  peu  de  durée,  il  dut 
se  trouver  proraplement  en  état  d'opposer  une  barrière  sérieuse 
aux  nouvelles  entreprises  de  Geoffroy  Martel.  Au  fond,  cetui-ci 
devait  être  assez  embarrassé  desa  capture  dont  la  gardeevigeait 
une  surveillance  rainulieitse,et  sur  ce  point  ses  intérêts,  qui  pri- 
rent toujours  le  premier  ranp;dansses  décisions, ne  s'alliaientque 
difficilement  avec  les  calculs  de  sa  femme.  Du  moment  que  pour 
conquérir  le  Poitou  il  fallait  s'engaf^er  dans  une  guerre  longue  et 
dispendieuse,  sans  avantage  cerlain  pour  lui-même,  il  n'hésita  pas 
et  jugea  qu'il  valait  mieux  tirer  le  plus  grand  profit  possible  de 
l'olagequ'unechnncc  inespérée  avait  mis  entre  sesmains.Du  reste, 
l'évèque  Isembert  était  partisan  de  la  paix,  et  dans  une  grande 
assemblée  qu'il  fit  teniràPoitiers  el  où  assistèrent  les  feudalaires 
du  duc  il  fit  décider  qu'au  lieu  de  poursuivre  par  les  armes  une 
vengeance  contre  le  mari  d'Agnès  on  Irailerail  avec  lui. Celui-ci, 
forcé  de  se. contenter  d'une  rançon,  finit  par  aulorîser  son  pri- 
sonnier à  s'entendre  avec  ceux  (pii  s'occupaient  de  sa  délivrance. 
i*ar  les  ordres  du  duc,  la  duchesse  Eustachie  et  l'évèque  Isem- 
bert, qui  gouvernaient  simultanément  le  duché,  se  mirent  en 
mesure  de  ramasser  la  grosse  somme  exigée  par  Geoffroy,  et  s'a- 
dressèrent aux  monastères,  qui,  do  gré  ou  deforcejeur  livrèrent 
une  partie  de  leurs  richesses  en  or  el  en  argent  (l).  Tout  en  cédant, 
(luelques-uns  eurent  rhabitcté  de  se  faire  donner  une  compensa- 
lion  et  tel  fiil  le  cas  pour  l'abbaye  de  Sainl-Maixent,  qui  se  fit 
abandonner  par  Eustachie  une  partie  de  la  forêt  d'Argenson  (2). 
Enfin,  après  trois  années  de  caplivité,  le  jour  de  la  délivrance 


(i)  Marchea^ay,  Chron.  dcsvgl.  d'Anjon,  p.  ;<«)2,  Saînl-Maîxenl. 

(2)  A.  Richard,  Chartes  de  Saift(-Mai.vnt,  p.  i  j3.  La  sit'ur  du  comir,  AJii,  dési- 
\rnct  elle-mi*me  avec  la  rjualilicalion  de;  cornlesse,  assista  à  la  «liinalion  et  y  dlonoa  sou 
consenliMTipnt  en  (ant  que  cela  pouvait  lui  toucher. Ce  fait  csl  parlirulièrcmenlà  signa- 
ler, car  lE  donne  la  preuve,  en  le  rapprochant  de  l'indicatlou  fournie  par  l."J  charic  du 
5  décembre  mit  tnenlionncc  pln.s  haut  (V'oy. page  aaçf,  noie  i),  que  la  fille  d'A^^nè?  ne 
cessa  de  vivre  aux  ciUcs  de  la  comtesse  Euslochie,  e(  d'autre  pari  que.  jus«prà  ce  que 
Goiliatimc  fût  sorti  de  prison,  les  succès  de  GeolFroy  se  bornèrent  à  la  capture  de  ce 
coniliî.  Il  est  possible  que  la  remise  de  la  jeuac  comtesse  Ala  à  sa  niëre  ail  été  une 
des  clausfs  de  la  convcniion  intervenue  entre  le  comle  de  Poitou  et  son  gctMier  lors 
de  la  coDclusioD  de  la  paix. 


23:1 


LES  COMTES  DE  POITOU 


arriva  (1)  ;  à  la  lin  de  l'année  1036,  riuilhiume  le  Gros,  moyen- 
nanl  une  ran<;on  énarme,  peul-ôire  bien  d'un  million  (2),  fut 
mis  en  liberté  sans  avoir  eu  loulefois  à  l'aire  à  son  geôlior  aucune 
cession  de  territoire  (3). 

Dans  le  courant  du  mois  de  mars  1037,  il  lin!  ii  Saint-Jean 
(J'Aniîély,  qui  était  décidément  sa  demeure  favorite,  un  grand 
plaid  où  assistèrent  son  frère  Hudes,  alors  en  possession  du 
comlé  de  Gascogne,  l'archevêque  de  lîordeaux  Geofl'roy,  les 
évèques  Iscmbert  de  Poitiers,  Girard  d'Angoulôme,  Arnaud  de 
Villebois  de  Pérîgueux,  Jourdain  de  Limoges^  les  comtes 
Bernard  de  la  Marche  et  GeolTroy  d'Angoulûuie  et  le  vicomte 
Guillaume  d'Aunay  (4),  Sauf  ce  fait   on   ne  sait  rien  de  la  vie 

(i)  I\aoul  Cilatjcr  {/It'sloires,  éd.  Prou,  p.  ii3).  rVicliard  de  Cluny  {Hec,  des  hist. 
(le  FrniicffW,  [i.  aSû)  avance  que  Guillaume  resta  cinq  années  eu  caplivilc;  sur  ce 
point  il  f^iil  erreur,  car  il  esl  prouvé  par  les  Icxlcs  nuthcnliqucs  que  nous  citons  que 
celle-ci  ne  dura  que  trois  ans  et  quehities  mois.  Le  miîme  chroniqueur,  asscs  ioexac- 
leinenl  loaseij^ué  sur  les  niïatrcs  du  Paitou,  dit  aussi  que  Gutlluunu-  mourut  le  qua- 
Irième  jour  après  sa  mise  en  liberté;  dus  textes  prouvcDt  encore  que  celte  assertion 
esl  inexacte. 

{a)  Tous  les  liistoricns  sout iraccord  [lour  dire  que  le  montant  delà  raoron  de  tluil- 
iauuic  (ut  1res  élevé;  flichard  de  Cduny  seul  a  fixé  un  chitFre;  il  rapporte  que  <icof- 
froy  Martel  ne  relâcha  le  duc  d'Aquit;iiiiie  que  moycûoaQl.  une  rançon  «ie  aùo.ooo  sous 
[Itec,  /les  hist.  île  France,  XI,  p.  aSô).  Hîen  ne  prouve  IVxiictitud»!  de  celle  indi- 
cation, mais  elle  n'a  pas  lieu  de  nous  surpreiKÎre.  Hicu  qu'il  soit  assez  difficile 
d'évaluer  la  valeur  de  Tarifent  à  celte  époque,  il  nous  parait  cependant  que,  par  com- 
paraison,on  peut  arriver  à  un  ri'sulUit  a|)proxim.itil'.  En  ell'et,  daus  uua  charte  de  l'ah- 
baye  de  Saint-Jean  d'AuijfcIj  de  la  lin  du  xj^  siècle,  il  est  parlé  d'uac  mute  a  laquelle 
est  doaaée  une  cstimatiou  de  loo  sous;  or,  en  portant  à  Tioo  francs  le  prix  uiojcn  de 
la  mule,  noua  arrivons  (^  attribuer  au  sou  la  valeur  de  5  francs,  ce  qui,  pour  aoo.ooo 
sQuSj  correspond  au  chilïrc  d'un  million  (Voy.  Lccointrc-Duponl,  Essai  sur  les  mon- 
naifsfntpfièet  en  Poitou,  pp.  78  et  iSa). 

(3)  Nous  nous  trouvons  sur  ce  (loint  en  désaccord  avec  les  vieux  historiens  ange- 
vins (|ui  prélendent  que,  pour  ohtctiir  sn  liberté,  (îuillauuie  dut  cùder  la  Saintonf^c  à 
son  heureux  rival .  Ils  avaucent  juème  que  le  molif  de  la  çoerre  dcclarcc  p;ir  ticofVroy 
au  comte  do  Poitou  fut  la  revendication  de  ce  utème  pays  de  Saintonu^e  qui  aurait 
apparletiu  dans  le  passé  à  un  ancélrc  des  comtes  d'Anjou.  Tout  ce  qu'ils  disciil  n'est 
que  fables  et  particulièremcnl  leur  créiitinn  d'un  Aimeri,  comte  de  Saintes,  qui  n'a 
jamais  existé  et  dont  ils  fout  l'aïeul  de  licofFroy  Martel.  Ce  dernier  n'avait  ù  adresser 
au  comte  de  Poitou  aticunc  rcclamalioii  sur  Saintes,  (|ue  possédait  son  [lère,  Foulques 
Ncrra.eti  vertu  de  hi  concession  i>cnéiiciairâ  tjui  lui  en  avait  clé  faite  par  (ïuillaumclc 
Grand  et  dont  il  avait  toute  chance  d'hériter  après  la  mort  de  celui-ci.  M.  Kaye  a  fait 
)uatlcede  ces  taia>^iualioas  dans  son  intcrcssautc  élude  intitulée  :  De  la  il  ont  i  nation 
des  comtes  d' Anjou  sur  la  i'^iVi/o^^e,  sur  laquelle  nous  aurons  à  revenir  parla  suite. 

(^1)  Lors  de  la  tenue  de  ce  plaid,  l'ahhaye  de  Saint-Jean  d'Ang;ély  reçut  deux  dons 
inqiortants.  Foucaud  de  V'alans  lui  al)andonna  l'éi5;!ise  de  Sainl-Uévércnd  de  Ooix- 
Comlesse  et  le  ilii-valier  Itaiuaud  l'église  de  Bemencui!  (Ti.  Fonleneau,  XIII,  pp.  i/)i 
et  i/|'j).  Ces  deux  actes  sont  fort  importants  pour  l'hi^-loire  de  <iuillaume;  ils  fixent 
d'abord  sur  la  date  de  sa  sortie  de  prisiiti  et  d'autre  part,  ils  donnent  les  noms 
des  personnaj^f-;  qui  lui  étaient  restés  lidéles.  Hesly  {//isi.  des  com(i;s,  preuves, 
p.  3u2  bis)  n'a  lait  que  citer  la  douattou  deRenicncuil  et  lui  allrihuc  ^aus  raison  la  date 


(îUILLAIJMIv  LK  tlKOS 


233 


publique  (Iti  comle  tlo  Poitou  après  sa  sortie  de  prison;  il  ne 
semble  pas  avoir  pris  part  n  la  lutte  qui  ?e  poursiiivail  futre  Foul- 
ques Nerra  cl  son  lit!?,  dans  laquelle  au  resle  il  n'avait  rien  à  gagiun* 
elses  efforts  durenl  plutôt  se  porter  vers  le  sud  du  duché  alin  de 
consolider  lu  silualion  de  son  frère  en  Gascogne  {\),  Il  mourut 
sans  laisser  d'enfanls,  le  15  décembre  1038,  et  fut  enterré  aupri-s 
de  son  père  dans  Tabbaye  de  Maillezais  (2).  Quant  à   sa  femme 


de  loSg;  mais  D.  Foalcncau.qui  a  r«  produit  hilêgralpoicnt  lea  deux  lexlcs,les  met 
avec  justesse  en  to'17.  Nous  njmiler<»rïs  que  Iticn  (iti'un  seul,  celui  île  Uetneneuil, 
porte  la  nieiitioti  du  mois  de  mars,  ils  furenl  l'un  cl  t'aulre  passés  (icndanl  la  Icnuir 
du  iin^iiie  plaid,  \u  f[iu',  l'on  y  rcncoiilrc  les  m<^(<u:s  nssislaiits,  cilos  comme  lemuiua 
des  actes,  De  plus,  ils  (>orlenl  l'uti  et  l'autre  la  mention  qu'ils  l'uieiU  faits  la  dixième 
année  du  ri^nc  du  roi  Henri.  Or,  comme  on  est  d'accord  pour  reeoun;iilre  nue  ce 
prince  commeoija  à  régner  le  i4  mai  1027,  le  mois  de  mais  de  lu  dixième  antieii 
de  son  rèjaroc  représente  le  mois  de  mars  loSy,  Ce  qui  lémuii^nc  que  l'ou  ne  saurait 
reporter  ces  aeles  à  une  date  postérieure,  c'est  (|ue,  parmi  leurs  sii?tinlaircs,  on 
rencoQlrc  le  nom  d'Arnaud,  évèqnc  de  Pcrigucux,  lequel  décédu  le  i/|  juillet  (2  des  ides) 
de  l'année  10J7  {Gitllia  clirisliuttat  II,  col.  i/p;)),  Nous  tirerons  encore  un  autre 
cnscisînciiicnl  de  ces  Icxles,  c'est  ((ue  Je  nioilc  de  CDmput  nsilc  à  cette  époque  a 
Saiol-Jean  d'Anijéiv  ne  faisait  pas  conimcticer  l'année  au  25  mars,  suivant  l'usage 
poitevin,  ni  h  Pj\qucs.  suivant  le»  liahiludis  du  rtord  de  ïa  l"'rance, 

(j)  D'îi|jrcs  les  liisluricas  du  midi  et  /M/7  de  vên/ier  Icx  Untes  fp.  729),  Sancbe- 
Giiillnuioe,  tiiic  de  Ga.sfo<;ne,  mourut  le  4  ocloln-e  to3y,  sans  postérité  miMe.  Le  duclié 
aurait  alors  clé  orcnpé  par  Uércniîcr,  que  l'un  cruil  (ils  d'Audouin,  comle  d'Ant^oulème, 
et  d'Alatisic,  Hlle  da  Sanclic-Cinillaiinie.  Te  dernier  sérail  à  son  tour  décédé  sans 
cofanls  vers  l'an  jo3G  et  il  auiaiteu  pour  successeur  lludos,  le  cousîii  i^crmain  de  sa 
mère.  Les  cvéoemoiils  ipii  se  passèrent  en  (iascot^-iH-  après  Ut  inorl  irEudcs  laissent 
supposer  (jue  Ceîui-ci  ne  rectieîllil  pas  sans  diincciUës  l'Iiérilaiçc  de  lîércutçer.  D'après 
une  cbarle  de  Sainl-Seuriti  de  Bordeaux,  ou  peut  aussi  croire  que  l'autorité  de  Bércni;cr 
n'avait  pas  élc  parloul  rccoimue,  cl  (pie,  s'il  avail  occupe  la  (u-iscoçiic,  Kudea,  de  miii 
ctJlé,  aurait  pria  directement  possessiou  de  Uordeaux  dés  la  mort  de  sou  oncle 
Sanche  (Cari,  de  Saiiil-Sciirin,  |i.  lo). 

(i)  La  chronique  de  Saiot-Maixcit  semble  assii^ricr  les  années  loIiS  ou  10^7  à  la 
mort  de  fiuillaume  le  tiros  (|i.  '.\\yî),  mais  cette  indécision  allcslc  combien  son  auteui* 
était  peu  renseiiijné  sur  re  puiul  <le  cbronolo^'tc  ;  prireiUenicnl  les  éditeurs  de  IWrl  t/e 
vèri/lerles  </(//<.'.v,chcrcbant à  concilicrces  vagues  indications. ont  placé, à  loulltasard, 
cet  événement  au  conjnicncemcnl  de  l'année  10^7  (p.  7JÔ).  Quant  à  Haoul  lilafysr, 
i/Iistoires,  éd.  l'rou.  p,  ii.'î),  il  fi.vc  le  décès  du  conil*  en  itt.Uy,  car  il  rapporic  que 
l'année  où  mourut  Conrad,  roi  des  Horiiains  (événement  qui  eul  lieu  le  /(  juin  ro!{()).  le 
comle  des  l'utievins,  liuillaurnc,  fut  délivré,  ifn'tce  à  beaucoup  d'arjjeul,  de  la  prison 
où  Geollroy  Martel  l'avait  dclenu  trois  ans,  et  iju^it  mourut  la  niémeatmée;  en  disant 
ceci  l'bislorien  a  fait  assiirémeiit  utie  coiifusinn  cnlre  la  mort  de  (.«uillaunie  et  celle  de 
son  frère  luidcs,  advenue  en  celte  année  toSij.  Comme  preuve  que  le  comte  n'est  pas 
mort  ausailtît  sa  sortie  de  prison  ou  peu  de  jours  après,  comme  tous  les  historiens  le 
répèlent  à  la  suite  de  la  chronique  de  Saint-.Nfai.veut,  on  peut  produire  :  1"  les  deux 
chartes  de  mars  1037  ([ue  notts  avons  citées  [dus  haut  [Voy.  pajce  aSa);  zf  l'acte  de 
vente  consentie  le  li  seplembre  io38  par  le  prêtre  Uainioud  et  stm  tils  à  l'abba^-e  de 
Saint-Jean  d'AIl^:ély  de  terrains  sis  dans  la  clianoinie  de  Siiinl-l'ierrcle-Hoellier  à 
Poi(iers  et  à  laquelle  assistèrent  tiuillaiime,  sa  femme  lîuslaclïic,  révéquc  de  Poitiers 
Isemberl,  et  Ermenifurdc,  abiicssc  delà  Trinité,  qui  reçut  100  so»s  pour  l'amortisse- 
ment des  droits  que  .son  abbaye  avait  sur  ces  Iciraina  {D.  Fonleiieau,  XIII,  p.  iri3; 
iSt'^ly,  //i$l,  des  comles,  preuves,  p.  ;{ui  bisj.  .Nous  nous  trouvons  du  reste  d'accord 


î31 


LES  CO\tTES  DE  POITOU 


Eiistarhic,  qui  lui  nvail  donnô  lanl  de  liVmoignap^os  de  son  aiïec- 
lion,  eWv  ne  lui  survt^ciil  (\\io  peu  do  lemps  el  elle  recul  la  s<''pul- 
lurc  dans  rt'-glise  de  IVo Ire- Dame  de  Poiliers  (1). 


XII.  -  EUDES 

(  io38.  to3()) 


Les  Poitevins  se  trouvèreni  en  j^rand  d(''sarroi  nprès  la  morl 
inopinée  de  Guillaume  le  (iros.  Le  conile  ne  laissait  pas  d'en- 
fanls  el.  selon  les  règles  du  droil  féodal,  sa  stiecession  devait 
revenir  à  son  frère  cadel,  Eudes  (2),  le  fils  de  Gnillaume  le  Grand 
et  de  Brisque  de  Gascogne;  mais  chacun  sonïail  que  la  Irans- 
mission  régulière  du  pouvoir  ne  se  ferail  pas  sans  difflcullé.  11 
semblait  à  lous  bien  difficile  qti'Aj;iiés  eût  renoncé  pour  toujours 
à  la  salisfacLion  de  ses  désirs  et  qu'elle  ne  proHlrll  pas  de  la  chance 
qui  s'olTrail  pour  faire  adjuger  à  ses  enfants  à  tout  le  moins  une 
portion  du  comié  de  Poilou,  Toulefois,  le  sentiment  du  devoir 
l'emporta  sur  l'hésilation  des  intérêts  el  Eudes  fut  appelé  par  ses 
princii>aux  vassaux  à  venir  prendre  possession  du  comté. 

nvec  l'Itislorîen  des  comles  du  l'oilou  |iniir  (i.\cr  à  to3S  la  dnlc  de  la  morl  de  Giiil- 
latimf  le  (îros  (//f>/. ,  jiûk(?  ^'j)  '•  i">iishv<hi9  lie  pliia^pour  délcrmîner  I*'  jour  précis  du 
drcns,  une  indîcaliori  Irturnic  pNr  rnliitiiaire  de  Hiblmyedc  laTrinilc  de  Poiliprs[Bib!. 
de  Poiliers,  ninn.  ti"  ^^o.f'ifiy)  où  il  est  marque  que  le  xvrinlesfalcndes  de  janvier  : 
«  Ohiit  Guillermus  rouies  ».Couimc  nn  esl  renseiRué  sur  le  jour  du  drrès  de  (nus  les 
comtes  de  l'oiiou  du  noiu  de  iiuillaume,  sauf  pour  (juillaume  le  Gros,  nous  D'hésilons 
pfts  à  altrihuer  reite  menlirm  de  IVibiluairoi"!  la  personne  de  ce  comle.  Ce  dernier  devait 
avoir  des  altaclies  parUculiiVes  avec  l'abbnvc  de  la  Trinité,  car  le  manuscrit  en  qucs- 
iJon  indique  aussi  la  date  de  lu  morl  d'Eudes,  le  fri^rc  de  Guillaume,  cl  peul-^tre  aussi 
celle  de  sa  feumie  lîuslacfiie. 

(i)  Marchcu^ay,  Chrun.  des  èfj! .  ffAnJoti,  p.  Sq^,  Sainl-Maixeni.  Il  est  possible 
qu'ICuHlacliir,  resiée  suris  !i(>pui  après  ht  mort  de  sou  beau-frère  liudes,  se  soil  retirée 
à  l'nldj.i yc  de  la  Trinité,  dnnl  l'ahliessc,  ErmeDejai'de,  venait  de  recevoir  des  lémoi- 
^ns\f!;v»  de  la  bienveillance  du  duc.  Sur  ce  calendrier  delà  Trinité,  où. en  fait  de  com- 
tes de  l'tiilou,  on  ne  relève  (]ue  les  noms  de  Guillnunielc  (îrns  el  de  sou  frère  EudV>s, 
on  rencontre  celle  mention  ,tiix  ides  dv  septembre  (i3  srplenibre)  :  «  Ohiil  Euslacliia 
tnonaclia.  » 

(a)  fîesly  appelle  ce  comte  indilTéremmcnt  Olton  ou  Eudes,  C'est  ce  dernier  nom 
qui  >pul  lui  convient  conuue  éiant  Ifi  traduction  frarirnisc  de  \n  forme  latine  Odo  que 
l'on  rencontre  dans  les  textes  (\'oy.  Chrrm.  des  égl.d'AiiJoti,  p.^ya,  Sainl-MaixenlJ. 


EUDES 


235 


Lo  noiivt^aii  comle  i!'lail  en  nom  fort  jeune  ;  il  ne  flcvtiit  pris 
avoir  plus  de  vinji;l-six  ans  et  avait  passé  on  Poitou  la  plus  fjrande 
partie  de  su  vie.  ((n  le  voit  assisler,  du  vivant  de  son  père  (iuil- 
laume  le  (Iraiid,  auv  ri'innions  où  celtii-ci  se  présenlail  entouré 
de  ses  deux  fils  aînés  qu'il  semtdait  par  ce  fait  associer  h  ses 
actes  d'adminisiralion  ;  d'aulre  part,  jusqu'en  1032,  Hudes  avait 
résidé  ronstamment  à  la  cour  de  son  frère,  ainsi  que  nous  rap- 
prennent les  actes  auxquels  il  prit  part  et  où  leurs  noms  sont  tou- 
jours associés.  A  celte  époque,  il  se  rendit  dans  le  midi  pour 
essayer  de  recueillir  la  succession  de  son  oncle  Sanclie,  comte  de 
Gascogne  et  de  Bordeaux,  qui  venait  de  mourir;  aussi  est-il  pro- 
batjle  qu'il  n'assisla  pas  à  la  liataille  de  Monl-Couer,  la  soudaineté 
de  Fatlaque  ne  lui  ayant  pas  permis  d'arriver  à  lempspour  pren- 
dre part  à  la  lulle.  Mais  après  que  Guillaume  fui  sorti  de  prison, 
Eudes  reparaît  i\  côté  de  lui  en  Poitou  avec  son  litre  d)^  comle 
des  dascons  (i).  Le  pays  où  il  avait  passé  sa  jeunesse  rallirail 
beaucoup  plus  que  celui  dont  il  vcnail  d'hériter,  aussi  s'empres- 
sa-l-il  de  répondre  à  l'appel  des  Poilevins  ;  mnis  quelque  lulle 
qu'il  y  apporlàl  la  trahison  l'avait  devancé. 

La  soumission  des  seigneurs  qui  avaient  favorisé  les  projets  am- 
bllieux  d'Agnès  et  amené  le  désastre  de  Monl-Couerne  fui  jamais 
bien  sincère,  aussi  la  comtesse  n'eul-elle  pas  beaucoup  de  peine 
?i  les  décider  fi  prendre  les  armes  conireleur  nouveau  suzerain  ; 
on  pourrait  même  induire  d'une  simple  menlion  relevée  au  bas 
d'une  charte  qu'elle  donna  à  ses  partisans  le  semblant  de  pré- 
texte dont  ils  avaient  besoin  pour  juslilicr  leur  félonie  eu  faisant 
prendre  à  son  fils  aîné  le  lilre  de  comle  do  Poilou  aussilol  la 
mort  de  Guillaume  le  Gros  (2).  La  rançon  payée  par  ce  dernier 


(i)  Chartes  de Sainl-Jcnn  d'Aûgély  de  l'année  lo^-j  (D. l'Vinlcneau,  XIH,  pp.   i/ji  et 

(a)  Au  moîs  âe  janvier.  Van  sppl  ffu  résine  du  roi  Iltori,  le  vicomlti  de  Tbnunra 
approuva  le  don  du  [n-icuré  fie  Snint-ildcqijp.s  de  Munlaubc-iii  fnilpjir  son  vassal  Dodelin 
à  l'abbaye  dr  SRinl-Jouin-de-Miiriies  ;  eu  dehors  de  liiidicnliou  chronoloiftque  priu- 
cipalc  il  esl  dit  dans  In  eliiirlc  i|iren  ce  leni|)s  la  comlesse  Agaês  lenait  avec  son  HIs 
Guillaume  le  comté  de  l'oilou,  «  (Joniiits'ia  At{ne  cum  \\'illclmo  lîlio  comiluluni  Pic- 
lavenscm  leuenlc  •).  Or,  biea  que  D,  Fonleupau  (t.  Xlll,  p.  27<ji  ait  donné  à  ceu« 
pièce  la  dnto  de  ioI{7-io3><,  que  M.  de  CirandniaisoD,  qui  Ta  publiée  dans  les  ;l/^- 
moii'et  de  la  Soc.  de  Slalis/ique  des  lJeuj:-Sévres,  t.  X\'U,  i"  série,  i854,  p.  i 
[Chartalurinm  Sancii  Joiûni),  l'ail  daice  de  janvier  lo.îS,  nous  n'Iiésilnns  [i«s  fï  la 
reportera  TaQuéc  10^9. Eu  elTel,  celle  formule  «.  Dalaîu  uieutic  januanuanuo  sepliaio 


936 


LES  COMTES  DE  l'OITOU 


devait  du  resic  singulièromcnl  l'iicililer  les  négocialions,  Une 
Ujjue  s'éluil  donc  formce  cuutre  Eudes  ;  avi'C  une  décision  (j»fi 
t'iiil  honneur  ;i  son  caraclèrCj  celui-ci  chercha  iinmédialeuient 
à  la  rompre.  Maigre  quo  l'on  fût  au  coiur  de  Thiver,  il  parlil 
de  Gascogne  avec  une  pelile  armée,  el,  sans  passer  par  Poitiers, 
il  se  dirigea  vers  le  centre  de  la  révollo;  malheureusement  il 
se  heurta  presque  aiissilùt  à  un  obslacle  dont  il  no  soupçonnait 
pas  rexislence.  A  rcxtrémitô  sud  de  la  Gâtine,  sur  le  bord  même 
de  Tancien  ciieiniu  qui  de  Tiiouars  descendait  aux  gués  de  la 
Sèvre  el  niotiail  au  pays  des  salines,  se  trouvait  un  ancien  oppidum 
gaulois.  Il  occupait  l'extrémité  d'un  étroit  promontoire,  au  point 
do  jonction  de  deux  vdllées  fortement  cnraissées  ;  aussi  Guillaume 
do  l'arlhenay,  prévoyant  t'attaque  d'Iiiidcs,  l'avail-il,  avec  l'aide 
dos  AngevinSj  rajiidemetit  fortilié.  On  l'appelait  le  château  de 
Germoiid,  du  nom  du  bourg  qui  s'élevait  en  face(l).  Tous  les 
elîorts  d'Eudes  pour  s'emparer  do  cette  colline  escarpée  furent 
infructueux  ;  d'autre  part,  le  froid  danscelle  région  sauvage  devait 
être  vivement  senti  par  les  hommes  du  midi  qui  composaient  sa 
troupe,  aussi  fut  il  contraint  de  se  relirei'.  Il  revint  donc  sur  ses 
pas,  mais  là  encore  il  rencontra  un  antagoniste.  Soit  que  son 
premier  insuccès  ait  encouraj:;é  les  défections,  soit  qu'à  son  ré- 
cent passage  il  ail  négligé  cet  adversaire,  Guillaume  le  lîùlard, 
seigneur  de  Mauzé,  lui  ferma  les  portes  de  son  château.  Celait 
un  nouvel  allront  que  le  comte  de  Poitou  ne  pouvait  supporter 
sans  tomber  dans  une  déconsidération  extrême.  Il  attaqua  donc 
vigoureusement  Mauzé,  qui,  situé  au  milieu  des  marais,  en  pays 


« 


rcj^nanlc  Hrnrico  rci^e  r>  peut  parfaitement  se  coraprcndie  aiosi  :  Donai'e  au  moi»  de 
janvier,  le  roi  Henri  rcifUiint  depui.s  7  aas;  or,  le  roi  Uoberl  cl.iul  mort  le  20  juillet 
m'.ii,  à  ceUe  date  de  l';trjnce  iujS  lleuri  repliait  depuis  7  ans,  et  îl  n'eut  huil  ans  de 
ri-^uc  tju'au  20  juillet  inlli).  Il  nous  partît  (loue  nii[ur<'l  <le  [>lacc'r  au  mois  de  j.'iuvier 
dt;  ccltt'  auut't;  m'.Uj  la  doiiation  de  IJijdevIiu,  d'autant  [dus  iju'en  iu3S  Guilliiuiue  le 
Gnis  ctait  cncnrc  coiule  de  Poitou,  cl  qu'Agnès,  .aussi  bien  que  son  (ils,  ne  pouvait, 
aprt'3  la  paix  si^^née  entre  le  comte  d'Anjou  et  celui  de  Poitou,  avoir  aucune  prélen- 
lion  sur  ce  dernier  coinlt^, 

(1)  Marclic;jay,  C/iroit,  dtts  é<jt,  d'Anjou,  p.  3ij2,  Sainl-Maixent.  Le  château  dcsi- 
(çnè  sous  le  uoin  de  Cicrmond  par  la  chronique  a  porte  jusqu'à  nos  jours  celui  de 
château  dcH  Mottes.  Cette  appellalion  lui  venait  do  deuv  molles  en  Icne,  élevées  à 
chacune  des  exIrJiuités  du  l'cnceinto  forlifirjc;  celle-ci  était  pluliM  un  camp  reclao- 
g(j|,iirc  qij'un  cIi.'ilejiH,  avec  la  sfçnification  que  nous  lui  donuous  aujourd'liui,  car  il 
ne  sr;iuhL'  pits  que  sers  retranchements  uiçnl  étr*  jamais  couverts  de  murailles,  pcul- 
élre  proteij;caicul-il3  siuipicmeat  un  donjon  de  boia. 


=3? 

découvorl,  élîiit  d'une  approcha  plus  ("acilo  que  (Jormond  ;  il 
«'•lait  sur  lo  poinl  d'emporler  la  place,  quand  il  succomba  dans  la 
lultn,  le  10  mars  103U(1).  Le  corps  d'Eudes  fui  Iransporlt^à  Mail- 
lezais  et  inhumé  i\  cùlé  de  ceux  de  sou  père  el  de  son  frère  (2), 
11  ne  paraît  pas  avoir  éié  mariù  ;  en  loul  cas.  il  ne  laissa  pas  de 
poslérilé.  LochampsG  trouvait  donc  déj^agéel  Agnts,  ne  trouvant 
plus  d'obstacle  devant  elle,  put  revenir  triomphalement  dans  te 
Pûilou  doul  elle  allait  ôtre  maîtresse  sous  le  nom  de  ses  fils. 


XIII.  -  GUILLAUME  AIGRET 

V'-'  Comte  —  VJI-'  Du: 

(  io3f)-[o58) 

Par  suite  delà  fin  lamentable  du  comte  Eudes,  sou  fi'ère  lûé- 
rin,  Pierre,  le  fils  atm'i  d'Agnes,  se  trouva  nahirellemenl  appelé 
à  lui  succéder  à  la  tèle  du  comté  de  Foilou  et  du  duché  d'Aqui- 
taine. Toutes  les  loyaulés  qui  s'étaient  adirniées  pour  soutenir  les 
droits  de  ses  prédécesseurs  s'étalent  en  vain  produites  ;  elles  tom- 
baient îi  néant  devant  ce  fait  brutal  que  les  deux  jeunes  princes, 
issus  des  premiers  uiaria;;es  de  tuiillaume  le  (îrand,  ne  laissaient 
pa?  de  |)Oslérilé  dtrecle.  Le  nouveau  comte  avait  droit  à  loute 
soumission  de  la  part  des  fidèles  vassaux  de  ses  frères,  elle  ne  lui 
fit  pis  défaut,  mais  si  les  anciens  griefs  parurent  oubliés,  on  vil 
une  modification  profonde  se  produire  dans  Tentouraj^e  du  comle 
oii  prédominèrent  désormais  les  vicomlcs  deThouars  el  les  sires 
de  Lusignan  el  surtout  les  barons  batailleurs  qui  s'étalent  atta- 
chés à  la  forlune  d'Agnès,  tels  que  Guillaume  de  î*arlhenay,  \i- 
meri  <le  Hancon,  Gilberl  Bcrlais,  ainsi  que  quelques  clievaliers 
moins  haut  cotés,  comme  Constantin  de  Mette,  Guillaune  Cha- 


(i)  Cette  dale  csl  rnrirnle  jiar  le  précieux  calendrier  de  la  Triiiilc  de  Poilicrs  qui, 
au  Tj  dcsûles  de  jnnrs  (  ir}  mars),  l'oiHieiil  CfUc  Kienlîon  ;  «  (ïliitus  Odoiiis  coruiiis  m 
(liibl.  de  Poiliers,  maii.  n"  ^.'io,  fol.  '.A-j). 

(a)  MarclieiÇiiy,  f'.hmn.  tins  é'jl .  d'AnJim,  (>.  iiyiî,  Siiinl-Muixeal. 


x38 


LKS  COMTES  DK  POITOU 


bal,  Henoiil  Haiole,  Simon  de  Verruye,  Adémar  Mnle  Capse,  Hilde- 
berl  de  Hocheiïieaux  (1 1. 

Du  reslt',  le  pouvoir  n'éiail  pas  à  proprcmcnl  parler  dans  les 
mains  du  jeune  comte,  mais  bien  dans  celles  de  sa  mère.  Pierre 
élait  minaur  ;  il  devait  avoir  enviruii  seize  ans  en  HJ^U  et  jusqu'à 
sa  majoril6  ce  fui  Agnès  qui  gouverna  rùellemenl  le  Poitou,  Ce 
fait  ressort  de  tous  les  actes  de  l'époque,  du  témoignante  de  tous 
ses  contemporains.  En  1041,  l'un  d'eux  écrit  que  le  comte  Guil- 
laume et  son  frère  Geoffroy  possùdaienl  le  Poitou,  mais  que  leur 
mère  Agnès  adminislrail  avec  une  grande  sagesse  le  pays  des  Gau- 
les (2).  Ce  dernier  mol  doit  èlre  interprété  dans  le  sens  de  ducbe 
d'Aquitaine,  mais  ii  n'en  est  pas  moins  typique  pour  allirmer  la 
grande  autorité  de  la  comtesse.  Il  ne  semble  pas  non  plus  qu'elle 
ait  tenu  à  faire  partager  son  pouvoir  à  son  mari  ;  Geoiïroy  Mar- 
tel n'apparaît  guère  aux  côtés  de  sa  femme,  sauf  dans  des  actes 
mémorables,  tels  que  des  fondations  religieuses,  et  il  paraît  hors 
de  doute  que  lui  aussi,  à  tout  le  moins  pendant  les  premières  an- 
nées de  son  mariage,  subit  l'ascendant  de  cette  femme  supérieure. 
Dans  plusieurs  des  actes  oii  ils  comparaissent  ensemble,  passés  en 
Anjou  et  où  parsuite  Geoffroy  parle  le  premier, il  ladésigne  comme 
sa  très  chère,  1res  noble  et  très  sage  épouse  (3).  Il  n'agissait  pas 
autrement  que   les    rédacteurs  des  chartes  des  abbayes,   qui, 
rompant  ;tvec  leurs  habitudes  de  ne  donner  aucuns  qualilicatifs 
aux  comles  ou  aux  grands  seigneurs  donl  ils  avaient  à  ciler  les 
noms,  n'épargnent  rien  pour  témoigner  leurs  senlimenlsà  l'é- 
gard d'Agnès  :  c'est  la  très  vénérable  et  très  sage  comlessc,  qui 
en    toutes   circonstances  témoigne  de  ses  sentiments    pieuv  en 
vérilable  amante  du  Seigneur  ;  c'est  la  comtesse  que  Dieu  a  dotée 
de  nombreux  dons  et  pourvue  par  lui  de  ses  bienfaits  autant  que 
ses  mérites  peuvent  l'en  rendre  digne   {4).  Ces  louanges  exces- 
sives sont  plutôt  un  elîel  de  la  crainte  que  de  l'alTeclion;  il  valait 
mieux  être  de  ses  amis  que  de  ses  ennemis.  Certains  même  la 


{i)  Voy.  les  chartes  des  obbayes  Je  Sainl-Maixeut,   de   Saiut-Jcan  d'Aopély,  de 
Saiule-Croix  de  Talmond,  et  Bcsiy,  ///*/.  des  comtes,  preuves,  pp.  3 1 4-328  bis. 

(2)  A.  Richard,  Charles  de  Saittt-Maixent^  1,  p.  1 15. 

(3)  MiirchejrBy,  Archives  irAfiJon,  p    377,  Cnrl.  de  SaiQl-Maiir. 

[!i)  A.   ilicliiirJ,    Chiirli-s  f/f  Sainl-Miii.rent,  1,  p.   ii>j;  Alurc[iei;iiy ,  Chaiifs  poil, 
de  Sairil-Floreat,  Arch.  hist.  du  Puitoa,  11,  p.  8;^. 


GUILLAUME  AIGRKT 


a  39 


mellaîent  sur  le  mêmie  pied  que  son  mari,  tel  que  ce  moine  de 
Sainl-Florenl,qui  écrivait,  vers  1040,  que  le  comte  GeolTroy  et  la 
comtesse  A^^nès  gotiveriiaienL  les  comlùs  de  Poitou,  d'Anjou  et  de 
Touraine(l), 

Il  semble  que,peiidanl  loule  la  minorité  de  son  tils  aîné,  Agnès 
ail  évité  de  se  prononcer  sur  la  part  qui  reviendrait  à  celui-ci 
dans  la  succession  de  ses  frères.  Dans  les  préambules  des  actes 
il  est  bien  désigné  le  premier,  mais  le  nom  de  son  frère  Guy 
suit  immédialemenl  el  ces  premières  lignes  d'une  charte  de  l'ab- 
baye de  Sairit-Maixent,  du  21  août  lÛ4i,  nous  paraissent  indiquer 
d'une  fa<;.un  précise  quelle  était  en  ce  momenl,  c'est-à-»iire  de- 
puis 1039,  ta  vérilaLle  situation  politique  du  Poilou.  «<  En  ce  temps, 
est-il  dit,  Guillaume,  (Ils  du  duc  (iuillaume,  et  son  frère  nommé 
Guy,  ainsi  que  leur  mère  la  comtesse  Agnès  possédaient  le  pays 
de  Poitou,  et  avec  l'aide  de  GcutTroy,  beau-père  des  jeunes  comtes, 
le  gouvernaient  avec  une  vigueur  et  un  zèle  extrêmes  (2)  >.  ;  il 
arrive  même  IVéqtiemmenL  que  le  comte  d'Anjou  n'est  pas  indiqué 
et  qu'Agnès  apparaît  seule  en  possession  du  pouvoir,  comme  dans 
ce  cas  où  Ton  voit  le  rédacteur  d'un  acte  dire  que  ces  choses  se 
sont  passées  :  «  Au  temps  où  la  comtesse  Agnès  était  à  la  tèle  du 
pays  de  Poilou  avec  ses  fils  (juillaurae  et  GeolTroy  et  administrait 
vigoureusement  le  duché,  autant  qu'il  était  en  son  pouvoir  (3)  h, 
ou  bien  encore  plus  simplement  :  «  Alors  que  régnaient  en  Poi- 
tou le  comte  Guillaume,  son  frère  Guy  et  la  vénérable  comtesse 
Agnès,  leur  mère  (4)  ». 

Il  est  probable  qu'en  laissant  dans  le  doute  la  part  qui  reviendrait 
a  chacun  de  ses  enfants,  .Agnès  voulait  éviter  toute  déperdition  des 
forces  du  pouvoir  sou%'erain,  bien  plus  puissant  si  elles  convergeaient 
vers  une  seule  main,  c'est-à-dire  vers  la  sienne.  Celte  habitude 
survécut  au  partage  qui  se  lit  en  1044  et  l'on  voit,  vers  1040, 
Geoffroy  Martel  désigner  les  deux  enfants  de  sa  femme  sous  laqua- 
lilicalion  commune  de  comtes  de  Poilou,  comités  Pidaoenses  (5). 

(1)  Arch.  hist.  du  Poitoiiy  II,  p.  44,  Chartes  poil-  de  Saint-Flûrenl. 

(2)  A  IlicharJ,  Chartes  de  Saint' Maixent,  I,  p.  iSa. 

(îi)  A,  Richard,  Charte»  de  Saint-Maixent,  I,  p.    laS,  et  encore  pp.  ia6,   149, 

(4)  A,  Kichard,  Charles  de  Saint-Mai.vent,  I,  [).  12O. 

{ il  Arch.  h1.1t.  du  Poitou,  I,  p.  ii,  Cart.  de  Sainl-Njculas. 

Ou  puul  eucure  citer   ce  pasisu^c  de  lu  cUurte  de  daiiuiiuu  Je  Fiiuire  du  mois  de 


Il  y  a  loulefois  lion  ili'  remarquer  (ju'tîlle  fil  prendre  à  son  (ils 
fMc'rrc,  dans  les  actes  officiels,  le  nom  de  Gtiillaume.  Ce  nom 
<''lail  devenu  en  quelque  sorlo  palronymique  ol  s'appliqii.iil  à  la 
flynaslie  des  comtes  de  l'oilou,  dont  il  indiquait  la  st-rie  ininler- 
rompiie.  Eudesne  le  porla  pas  et  sembla  par  suite  devoir  être  lenu 
en  dehors  de  la  suite  directe  dos  comtes,  c'esl-à-dire  ôlre  con- 
sidéré comme  un  usurpateur,  justifiant  par  là  la  lutte  engagée 
contre  lui  par  Agnès.  Il  n'est  pas  impossible  du  reste  que  bien 
avant  rette  époque  elle  n'ait  eu  rinlcnlion  do  désigner  son  fiîsaîné 
comme  le  successeur  évenluol  de  Guillaume  le  Grand  et  n'ait 
clierclié  h  lui  faire  porterie  nom  de  Guillaume,  de  préférence  à 
cetui  de  Pierre,  sous  lequel  le  jeune  prince  ne  cessa  pas,  du  resle, 
d'être  communémenl   désigné  (I). 

Néanmoins  ses  contemporains  lui  donn^rent  un  surnom  que 
lliisloire  a  conservé,  celui  d'Aigrct,  qui  doit  cire  prison  bonne 
part,  emportant  la  signification  de  vif,  de  t^rave  et  dont  la  forme 
latine  était  Acer  (2). 

Le  premier  actedanslequelonvoiejntervenirle  nouveau  comleesl 
du  maisde  juillet  1039,  quatre  mois  seulement  aju'èsla  mort  d'Eu- 


juitlel  io3r},  où  Guîll.iunic  àe  Parthenay  parle  de  la  coinlesse  Agnès  et  de  sesdctis 
lils,  «nos  deux  coiiilcs,  n  dil-il  (lîesly^  //ist.  des  comtes,  preuves,  p.  3i6  bis). 

(i)  C'est  ce  (lui  paraît  ressorlir  du  relevé  des  sûuscri[>li(}ns  qui  se  trouvent  au  l>a9 
iîe  In  donnlion  de  l\t)leu  de  Hrêjcuille,  Brfiijeli<if  sur  la  Dive,  t'aite  vers  loa'i,  par 
Adelinc  et  son  Gla  Uuri^on  à  Hugues  de  Lusignan,  dont  il  a  et»'-  parle  plus  haut, 
]i.  ![)(>,  nule  2 

(2)  La  cliruniijuc  de  SaiuL-Mnixenl  (paç.  388)  désii-nc  aîusi  le  comte  de  Poilou  : 
u  Fclrum  cotînomine  Acerrimum  »,  cl  ailleurs  (page  4<'o}  :  «  Willclcnus  qui  et  Pelrus 
ciii^^nomenlo  Acer  »;  d'aulie  part,  uue  charte  du  rarlulairc  de  Sainl-CvpricQ  de  l'oi- 
ti»Ts,  que  Ion  peut  dater  de  l'aun/c  io/|0,  porte  ceUc  souscription  :«  S.  Willelmi  Ai- 
çret  cûniitis  »  {Aicli.  iiisl.  tiii  /'uiV'yw,  II,  p.  2()t).  On  ne  saiiraît  douter  que  de  son 
viviinl  l'ierre-tiuillaumc  n'ait  porte  ce  surnom  ;  il  lut  est  oFficicItemetit  donné  daus 
la  cliarlc  par  laquelle  Açaès  concède  vers  io5o  à  l'abbaye  de  Saint-Jean  d'Ans^cly  les 
coulumes  dudil  lieu  eldaushiquclle  elle  indique  cxpresséraent  qu'elle  est  venue  àSaiul- 
Jcan  avec  le  coin  te  de  Poilou,  (luilLtume,  qui  csl  surnnmmc  Aigrel,  «  qui  cof^ominalus 
C8l  Ali^rcl  »  I  llcsly,  f/isf .  des  comtes,  preuves,  p.  ^28  bis';.  Agnès,  abbesse  de  N.-D. 
de  Saintes,  ayant  vers  rt.îo  à  rappeler  les  dons  faits  par  des  comtes  de  Poitou  à  son 
monastère. cite  Icauoms  des  fils  d'Açuès,  Guillaume  Aigret  et  Guy  {Cart.de  N. -D.de 
Sni/ifes,  p.  l'i'Sj.  Dans  Vlh'stoirr  des  comtes  de  /*o/c/oh,  Pïcrrc-Guillaumc  est  appelé 
le  Hardy  (p,  fj/j  ;  celte  dénonuuation  est  moderne,  elle  futetnpruutée  par  Besly  à  Viuct 
qui  crut  devoir  interprt^ter  de  celte  Façou  le  mol  Ai^^rel,  dont  le  sens  ne  lui  piiraissaîl 
pas  très  clair.  Ce  surnom  d'.\!çret  n'est  pas  particulier  à  Guillaume  V;  on  le  ren- 
contre à  diverses  dates  dans  les  toxt<'s  poitevins  et  nous  cilcrniis  en  partirufier,  au 
xw  siècle,  (I  Grtulcrius  Aigrct,  »  arciiiprclre  de  Parcds  [Arch.  hist.  du  Puituii,  I, 
p.  62). 


GUILLAUME  AlGRET 


»4' 


dos.  C'esl  le  début  do  la  politique  d'Agnès,  qui,  pour  as^surer  la 
(ranqiiillilédu  pays  où  elle  venait  de  revenir  en  souveraine,  chetcha 
promplemenlà  s'allirerde  nouveaux  adhérents.  Dansce  but,  elle 
s'allacha  à  gagner  les  élablissemenls  religieux  que  Guilhiuuie  le 
Gros  avait  particulièrement  favorisés  et  spécialement  Sfiinl-Joan 
d'Angély,qui  avait  été  >ori  séjour  de  prédilection.  Nott  seulement 
L'Ile  fit  faire  parle  comte  une  doualion  iuiporlanle  à  celle  abbaye, 
mais  encore  elle  obliiil  d'un  de  ses  fidèles,  Guillaume  de  Par- 
Ihenay,  que  celui-ci  lui  abandonnai  des  droits  qu'il  possédait  dans 
la  localité  de  Priaire,  et  qu'il  tenait  de  la  comtesse  Adèle  (1).  Il 
est  à  remarquer  que,  dans  cet  acte,  rédigé  sous  l'inspiration 
d'Agnès,  elle  fil  donner  à  son  fils  la  qualification  de  Guillaume  le 
Jeune,  par  opposition  à  celle  de  Vieux,  portée  par  Guillaume  le 
Grand,  dont  elle  tenait  à  le  présenter  comme  l'héritier  direct  et 
immédiat  (2). 

Elle  rail  aussi  la  main  sur  l'abbaye  de  Saint-Mai\eut,  en  y 
faisant  élire  abbé  le  fils  d'un  de  ces  seigneurs  de  Gàtine  qui  lui 
avaient  prèle  une  aide  si  efficace,  Archembaud,  dont  elle  ÉH  quel- 
ques années  après  un  archevêque  de  Bordeaux,  et  qui  fut  toute 
sa  vie  un  de  ses  conseillers  préférés  (3).  En  retour,  celui-ci 
lui  abandonna  quelques  portions  des  domaines  de  l'abbaye 
qui  lui  servirent  à  récompenser  ses  partisans.  C'est  ainsi  qu'un 
chevalier,  nommé  Hainaud  Berclio,  assurément  encore  un  fiâti- 
neau  (4),  obltnt  d'elle  l'alleu  de  Thorignô  ;  c'était  uu  domaine 
fertileet  dont  ledonatairelinlîi  s'assurer  la  possession.  Dans  ce  but 
Bercho,  qui  nous  apparaît  comme  un  habile  homme,  afin  de  se 


pj  D.  Foatencau,  Xdl,  p.  lOi  ;  Ucsiy,  iiislnirc  dfs  comtes,  preuves,  p.  Si')  Lis. 

|ï)  Le  même  suraoïn  de  Jeuue  usL  donné  au  comte  de  Poitou  dans  une  cbarte  Je 
l'abbnye  de  Boursfueil  (Cari,  mun.,  p.  .iti)  publiée  par  Besly  {//ist.des  com/M, preu" 
▼es,  p.  3/ji  1ns), 

(3/  Plusieurs  historiens  ont  avaacé  qu'Archembaud  appartenait  à  la  famille  de 
Paribeany  et  que  c'est  ù  la  suite  de  son  élévation  à  rarchcvéché  de  Bordeaux  que  les 
seigneurs  de  l'arlhenay  ont  pris  le  surooni,  ttevetm  par  la  suite  bcrédilaire  chez  eux, 
de  Larchev(^que.  fila  cela  ils  se  trompent:  l'ai>bc  de  SaiDi-Maixent  cliiit  le  HIs  de  Hai- 
naud,  et  le  Frère  de  Uernard  Tircuil,  de  Tbeliuiit  et  de  Kulnnud,  jiussessionnés  eu 
Gillinc  el  qui  ont  assurément  douné  leur  nom  au  bouru;  de  la  Cbapclle-Tireuil  (Voy, 
A.  Richard,  Charles  de  Saint-Mai.venl,  !,  pp.  lxxiv,  lxxvJ.  L'archevêque  de  Bor- 
deaux, à  qui  les  seigneurs  de  Partbeuay  out  eniprualé  leur  suraoui,  est  Joscelia, 
successeur  d  Archembaud. 

(4)  Il  nous  semble  présuniablc  que  le  domaioe  de  la  Bercholière,  commune  do  lu 
Boissicre-en-GAline,  a  tiré  son  nom  de  celui  de  la  familte  Bercho  ou  Bercboz. 

i6 


a^a 


LES  COMTES  DE  POITOU 


DicUreen  fcarde  coiilre  uniMeveiidicalian  possible,  le  coniraire  de 
ce  qui  venait  de  se  passer  pouvant  bien  se  présenter  dans  l'avenir, 
vint  déclarer  aux  moines  qu'il  ne  se  considôrail  que  comme  un 
possesseur  viager  de  Thoriû[né  et  par  le  moyen  de  celte  condes- 
cendance il  oblinl  d'eux  la  confirmation  du  don  d'Agnès,  auquel 
acquiesça  aussi  le  frère  d'AelVed  de  Bri/ay,qui  avait  précédem- 
ment donné  ce  domaine  à  l'abbaye  et  pouvait  le  revendiquerai  ). 
Ce  fait  n'est  pas  isolé,  car  on  sait  par  l'histoire  de  sa  vie  qu'Agnès 
était  généreuse  envers  ceux  qui  la  servaient  bien,  mais  aussi  que 
souvent  ses  largesses  se  produisaient  au  détriment  d'autres  per- 
sonnes ;  c'est  ainsi  que  l'abbaye  de  Saint-Maixeni  lui  dut  encore 
la  perle  de  ses  droits  do  coutume  à  Monlamisé  (2). 

Elle  aimait  aussi  à  faire  des  libératîlés  aux  établissements  reli- 
gieux, car,  dit  le  chroniqueur,  elle  avait  beaucoup  à  se  faire  par- 
donner (cl),  mais,  tout  en  y  contribuant  grandement  de  ses  de- 
niers, elle  savait  amener,  de  gré  ou  de  force,  ses  proches  ou  des 
gens  de  son  entourage  à  Fimiler.  C'est  ce  qui  apparaît  lorsque, 
peu  après  son  mariagn  avec  (îeolTroy  Martel,  afin  d'obtenir  que 
TKglise  oubliât  ce  que  les  chroniqueurs  appellent  son  inceslejclle 
fonda,  à  Vendôme,  une  abbaye  sous  le  vocable  de  la  Trinité. 

La  dédicace  de  ce  monastère  se  fil  avec  la  plus  grande  pompe  le 
31  mai  1040,  en  présence  du  roi  de  F'rance,  du  duc  d'Aquitaine, 
et  d'une  nombreuse  assistance  dans  laquelle  on  remarquait  encore 
jiius  declievalierspoitcvinsqued'ant;(!vins;  aux  côlés  de  Guillaume 
Aigrel  se  tenaient  Guillaume-Audouin,  le  comle  dépossédé  d'An- 
goulôme,  Guillaume  de  Parlhcnay  avec  ses  (Jàlineaux,  Manassès, 
lefrèrederévéque  de  Poitiers,  en  un  mot,  lousceuxque  la  comtesse 
avait  attachés  élroilement  à  sa  forlune.  Aj^ni^s  et  son  mari  cons- 
tituèrent à  rélaldi-^sement  qu'ilscréaient  une  dotation  importante, 
composée  de  domaines  situés  non  seulement  dans  l'Anjou,  mais 
encore  en  Poitou  et  surtout  en  Saintonge,  Parmi  ces  derniers 
il  devait  s'en  trouver  qui  faisaient  partie  du  douaire  qu'Agnès 
n'avait  pu  manquer  de  se  faire  reconnaître  par  GeonVoy  Martel 


(i)  A.  Uicliard,  Chartes  de  Soi'nl-Mni.rfni,  1,  p.   ia8. 
(a)  A.  Ilicliard,  Chartes  de  Saini-Maijcenl,  I,  p,   i^o. 

(3)  <>  Ouc  domlaa,  si  ia  multis   Dnmioum  oiFeodil,  itcrum  ia  niultis    eum  plaça- 
vil  u  (Marche^ay,  Chron.  des  éji.  d'Anjou,  p.  3r)7,  Soinl-Mni.xeul). 


GUILLAUME  AIGRFT 


a43 


dès  qu'il  ftil  en  possession  de  ce  dernier  pays.OiiIre  ces  donations 
communes  aux  deux  époux,  il  en  élait  de  parliculières  k  chacun 
d'eux;  lel  ôkiil  le  cas  de  r<?glise  et  du  domaine  de  Puyravault 
et  de  ce  qui  pouvait  appartenir  h  la  comtesse  dans  l'écluse  du 
pont  de  Saintes,  pour  lesquels  il  fallut  que  le  comte  de  Poitou 
donnât  son  aulorisalion  spéciale  (t). 

Le  clergé  ne  fit  pas  défaut  à  cotte  solennilé,  mais  on  constate 
que  l'action  d'Afjnès  s'était  liien  plus  énergiquemeni  exercée  à 
l'égard  des  dignitaires  ecclésiastiques  du  Poitou  qui  se  rendirent 
en  foule  ù  la  convocation,  que  sur  les  Angevins,  bien  moins 
nombreux  qu'eux.  On  y  trouve  en  effet  les  évoques  de  Poitiers, 
de  Sainles,  d'Angouléme  et  d'Albi,  les  principaux  membres  des 
chapitres  calhédraux  de  Poitiers,  dWngoutème  et  de  Saintes, 
le  clmntre  de  Suinl-liilaire-le-Grand  de  Foiliers  et  les  abbés  de 
Charroux,  de  Saint-Jean  d'Angély,  de  Nanteuil-cn-Vallée,  de 
Saint-Savin,  de  Saint-Michel-cn-Lherm,  do  Saint-Maixent,  de 
Luçon,  de  Quinçay  et  de  Saint-Martial  de  I^imoges,  qui  tous 
furent  témoins  des  concessions  de  privilèges  faites  à  la  nouvelle 
abbaye  par  l'archevêque  de  Tours  et  l'évêque  de  flharlres  (2). 

Du  reste,  peu  aprës  la  délivrance  de  ces  actes,  Agnès  fit  de 
nouvelles  démarches  auprès  de  son  fils  pour  obtenir  de  lui  qu'il 
confirmât  Pensemble  de  la  donation  des  biens  sur  lesquels  il 
avait  droit  de  su/erainelé.Ils  consistaient  dans  l'église  de  Saint- 
Georges  d'Ole ron,  les  boîs  de  Sainl-Aignan  el  de  Coulorobiers, 
la  moitié  des  lorrains  mis  en  culture  dans  la  Ibrôl  de  Marennes 
et  les  églises  construites  dans  celle  furet,  la  moitié  des  cens  de 
sèches  en  Saintonge  et  l'église  de  Puyravault  avec  ses  dépen- 
dances, tous  domaines  compris  dans  Pacte  primitif-  Guillaume 
y  ajouta  l'église  de  Notre-Dame  de  Surgères  el  le  bois  de  Fié. 
Tous  ces  biens  étaient  situés  en  Saitïtonge;  quant  à  ceux  du  Poi- 
tou faisant  partie  des  donations  de  sa  mère,  h  savoir  l'église 
d'Availlesprès(-hi£é  el  la  moitié  de  l'église  d'Olonne  avec  ses  dîmes 
et  ses  salines,  il  en  confirma  en  même  temps  l'ahandon.  Il  n'est 
toutefois  pas  question  dans  ce!  acte  du  domaine  de  la  Peyre  de 
Jaunay,  de  deux  maisons  sur  le  marché  de  Poitiers  et  d'une  autre 

(i)  Teulet,  Lni/ettes  dn  Trésor  des  Chartes,  I,  p.    i8. 
(2)  Mêlais,  Cort.  de  la  Trinité  de  Vendômf,  I,  pp.  8.'»-f)o. 


LKS  COMTES  DE  POITOL' 


maison  dans  le  fauboiiriî  dft  la  ville.  ('Minncés  daur^la  charle  de  fon- 
dation de  laTrinilii  el  qui  dans  l'inlervalio  avaient  sans  doule  été 
échangés  pour  d'autres  domaines.  Kn  cemomrnt  Guillaume  Aigret 
était  assurément  de  retour  à  Poitiers;  sa  mère  n'était  pas  à  côté 
de  lui,  mais  on  y  trouve  deux  vicomtes  du  Poitou,  Egfroi  de  Chà- 
telleraull  el  Guillaume  d'Aunay,  ainsi  que  la  plupart  des  assis- 
tanlsdes  fêles  de  Vendnme,  tels  que  le  comte  Guillaume-Audouin 
Manassï'S,  Aimeride  Uancon.  Guillaume  de  Partlienayet  aulres(i). 

Puis  ce  fut  au  tour  de  l'ubliuve  deSainl-Rorent  de  Saumur  de 
se  ressentir  des  générosilés  d'Agnès.  En  104-3,  elle  lui  donna  le 
domaine  des  Fosses,  primitivement  nommé  Beltron,  situé  entre 
Niorl  el  Chixé,  et  que  de  gré  ou  de  force  elle  s'élait  fait  aban- 
donner par  les  religieuses  de  Sainte-Croix.  Dans  ce  but,  elle 
s'éluil  rendue  au  mois  do  juin  à  Poitiers  pour  y  lenir  sa  cour, 
accompagnée  de  son  mari,  du  vicomte  de  ChAfelIeraull  el  de  tous 
les  seigneurs  de  son  entourage  ordinaire  ;  li's  évoques  de  Poitiers 
et  d'Angoulôme,  lesabhés  de  Maillezais,  de  SainI  Cyprien  el  de 
Noaillé,  consacrèrenl  par  l'aulorité  de  leur  présence  le  renonce- 
ment de  Pélrnnille,  abbesse  de  Sainte-Croix,  el  de  ses  religieuses; 
celles-ci  du  reste  ne  tViisaienl  que  ratifier  une  usurpation  ancienne, 
car  la  comtesse  jouissait  de  ce  domaine  depuis  longlemps  par 
suite  de  l'abandon  que  lui  en  avaient  fail  les  abbesses  précé- 
dentes. Elle  obtint  en  mémo  lemps  que  le  vigiiier  de  Melle  renon- 
çât aux  droits  inbéi-ents  h  ses  fonctions  qu'il  possédait  sur  ce 
domaine  des  I"'osses  (2). 

Agnès  ulilidl  encore  le  couîsentement  de  l'abbessc  Pélmnille 
pour  faire  don,  à  la  même  altbaye  de  Sainl-Florenl,  de  l'église  de 
Sainte- Hadegonde  de  Villeneuve  d'Argenson,  qui  avail  été  usurpée 
sur  Sainte-Croix  par  quelques  seigneurs  el  qu'elle  leur  enleva  à 
son  tour  (3).  Enfin  il  est  à  croire  que  c'est  pour  lui  ôlre  agréable 

(i)  Mctais,  Carliil,  saint,  de.  la  Trinité  de  VendAme,  p.  43.  Cet  écrivnin  pince 
ccUe  chnric  entre  les  nnnécs  io/|2  et  io58,  mais  elle  ne  peut  être  postérieure  k 
l'onoéc  io4ti,  tliilc  de  In  mort  d'E'jjfroi,  vicomte  de  Cliàlclleraiilt,  el  elle  est  probable- 
ment de  l'nnnt'e  io/(o,  comme  In  clinrle  primilivc  «  laquelle  elle  venait  donner  loule 
consfcrtilion  iN'oy.  niisii,  pour  le  relevé  des  domaiuesdc  Saîoloo'îft  donnés  par  Ag^nès 
)'i  la  Trinité,  les  pièces  reproduites  nux  paçes  33,  34,  3'),  4/|  cl  4^  du  même  recueil, 
dont  nous  avons  corriçc  (juclqucs  atlributfons  çéoçrapbiques. ) 

(a)  Arcli.  hiit.  dn  Poilni?,  il,  pp.   S.'i,  87,  89,  90,   Charles  poil,  de   Sainl-Florcnt. 

(3j  Arch.  hisl.  du  Hoihiti,  II,  p.  84,  Cliart.  poit.  de  Saiut^Floreal. 


GUILLAUMR  AIGRRT 


245 


qiio  Guinaume  voulut  bien,  en  ce  qui  le  concernait,  reconnallre 
à  l'iibijayc  de  Saint-Maur-sur-Loirc  la  possession  de  l'é^lis**  de 
Coiicourson,que  lenaiLdolui  en  bénéfice  le  vicomte  de  Thouarsel 
que  celui-ci  avait  inféodée  à  un  particulier  qui  en  avait  fait  don 
au  monastère  (1). 

Deux  faits  importants  dans  la  vie  d'Agnès  signalèrent  Tannée 
suivante  :  le  mariage  de  son  fils  Guillaume  Aigret  et  la  procla- 
mation do  sa  majarilé.  Comme  il  était  h  su|)]>oser  que  par  ce  der- 
nier acte  il  écliapperail  quelque  peu  à  l'influence  que  sa  mère 
exerçait  sur  lui,  celle-ci  lui  cljcrclia  une  femme  et  nous  pouvons 
être  assuré  qu'en  politique  avisée  elle  fixa  son  choix  sur  une  per- 
sonne qui  ne  pouvait,  soit  par  elle,  soit  par  les  siens,  lui  inspirer 
aucune  crainte;  la  jeune  comlesse  s'appelait  llermensende,  el 
n'estconnue  que  par  l'affcclion  profonde  qu'elle  voua  à  son  mari; 
d'autre  part  elle  devait  appartenir  à  une  famille  qui  élait  alors 
assez  peu  en  évidence  pour  qu'aucun  texte  ne  nous  ail  fourni  la 
moindre  indication  sur  son  origine  (2).  Guillaume  devait  donc 
atteindre  ses  vingt  et  un  ans  en  lOil,  et  la  comtesse  sentait 
que  la  situation  qu'elle  avait  établie  et  qu'elle  maintenait  depuis 
cinq  ans  ne  pouvait  se  perpétuer.  Son  rùle  de  régenle  allait  ces- 
ser el  il  élait  bien  délicat  de  laisser  le  pouvoir  indivis  entre  ses 
deux  fils;  c'est  alors  que,  continuant  les  traditions  de  toute  sa 
vie,  elle  songea,  sans  avoir  à  démembrer  le  duché  d'Aquitaine,  à 
donner  satisfaction  à  chacun  d'eux.  Elle  fit  tenir  k  Poitiers  un 
grand  plaid  où  furent  appelés  tous  les  vassaux  du  duché,  et  là, 
assistée  do  son  mari,  elle  fil  reconnaître  Guillaume  en  qualité  de 
comte  de  Poitou  el  de  duc  d'Aquitaine,  tandis  que  l'on  attribua 
le  comté  de  Gascogne  à  GeolVroy  qui,  Jrgalcmenl,  n'y  avait  aucun 
droit.  Dans  son  ambition  excessive, elle  ne  craignit  pas  de  poser 


(i)  Marchegay.  Archives  d'Anjou,  p.  3Cf),  Cart.  de  Sainl-Maur. 

(2)  Lu  cbrouique  Je  i'Dviérc,  suivie  ea  ccl»  parcellecle  SaiQl-Maixenl,qui  l'a  copiée, 
place  cet  événcmeal  en  io5i  (Marchegay,  Chron.  des  égt.  d'Anjou,  pp.  1O7  cl  398), 
mais  creUe  aUés^ation  tombe  devant  Je  texte  formel  de  la  charte  de  SaiiU'Maixcnt,doDt 
l'original  nous  a  été  conservé  (A.  Richard,  Chartes  de  Saint-Mai jrent,  I,  pp.  i34- 
i36),  qui  dit  iorrnelleincDl  que  GuiliiMime  était  marié  en  io/|j.  Cette  charte  donne  à  la 
comtesse  les  uouts  d'  n  Hernicnsemlia  «et  d'  "  Ermcosendis  »;  on  relève  aussi  celui 
d'  «  Ërmcnfteidiis  i>  dans  In  Chmii.  de  Suint-Afaixent,  p.  898,  d'  «  lieriiiisindis  » 
dans  Besly,  Comtes  de  Poitou,  preuves^  p. 333  bis,  d'après  Pierre  Uaniieu,  cl  d'  c  Er- 
mesendis  »  dans  le  cartulaire  de  Taimond,  p.  77. 


r.ES  COMTES  DE  POITOU 

son  fils  comme  liériUcr  du  malheureux  Eudes,  s'emparanl  ainsi 
sans  vergo^'ne  des  dépouilles  de  sa  viclime  (ï). 

lin  des  premiers  acles  d'Ai^'ni's  qui  suivirenl  ce  grand  événe- 
ment fui  sans  doule  ladonalion  qu'elle  fil  à  laTriniléde  Vendôme 
de  la  moilié  de  l'église  de  Villerable,  dans  laquelle,  outre  elle  et 
son  luari,  on  voil  apparaître  Guillaume,  duc  des  Aquitains,  Guy- 
Geoffroy,  pourvu  du  litre  de  comte,  et  Robert  le  bourguignon, 
neveu  d'Agnès,  fils  de  sa  sœur  Maliaull  et  de  Landri,  comte  de 
Nevers{2). 

Bien  que  de  droit  il  fiU  émancipé,  (îuillaume  resta  de  fait  de 
sous  la  tutelle  de  sa  mère  ;  c'est  ce  que  nous  apprend  naïvement 
un  simple  rédacteur  de  chartes.  Vers  celte  époque,  en  1044  ou 
1045,  un  chevalier,  Hélie  de  Vouvarit,  queTon  voil  en  juin  10t3aux 
cùlésdu  comte  lors  des  donationstiu'iifit  à l'ahbaye  de  Vendôme, 
eul  des  diflicultés  avec  son  suzerain.  Or,  dans  Tacle  qui  rapporte 
ce  fait,  il  est  dit  que  ce  fui  Agnès  qui  lit  marcher  contre  lui  ses 
troupes,  et,  «  selon  son  habitude  »,  s'empara  de  Vouvcnl  (3); 
elle  en  chassa  llélie  et  confia  la  garde  du  château  au  fils  d'un 
chevalier  nommé  Uaimond,qui  en  avait  été  autrefois  le  détenteur. 
Celui-ci  abusa  de  sa  situation  pour  vouloir  imposer  certains  droits 
sur  les  domaines  que  l'abbaye  de  Saiiit-Maiveat  possédait  dans 
celle  région;  l'abbé  Archembaud  s'adressa  au  comte  el,  profi- 
tant de  ce  qu'il  se  trouvait  à  Sainl-Maixent  cinq  jours  avant  Noël 
avec  sa  femme  el  sa  mère,  il  lui  fil  consentir  l'ahandon  de  tous 
ses  droits  en  faveur  de  l'abbaye  et  obtint  même  le  cadeau  d'autres 
domaines  importants.  Il  est  intéressant  de  remarquer  que  l'abbé, 
pour  assurer  plus  etficacemeal  la  perpétuité  de  ce  don,  chercha 
à  lui  allribuer  le  caractère  d'une  venle  en  faisant  à  son  tour  cadeau 
au  comte  d'une  somme  de  300  sous  en  argent  el  d'un  cheval  valant 
500  sous,  et,  d'autre  part,  que  le  scribe,  qui  se  conlenlede  signaler 
la  présence  d'Hermensende  aux  côtés  de  son  mari,  rapporte  que  le 
duc  Guillaume  et  sa  mère  Agnès  gouvernaient  alorsrAquilaine(l). 

(i)  Marche^ay,  Chron,  des  tgl.  d'Anjou,  p.  3y'i,  SainlMaixcnt.  Le  chroniqueur, 
en  relatant  ces  (ails,  ajoute  que  les  deux  princes  tirenl  )*uii  et  l'autre  Jci^ranJes  choses. 

(a)  Metals,  Curtiil.  de  ta  Trinité  de  Vendôme,  I,  p.  127. 

(3i  Bruel,  Charles  de  Clunij,  IV,  p.  54. 

(4)  A.  Richard,  Chartes  //<■  Sinnt~Muij:enti  I,  p.  i3G.  Si  l'oa  rccoimnil  au  sou 
d'arji^eDl  à  cette  éporpie  la  valeur  de  cinq  francs  de  uulrc  iiiounaie  actuelle,  un  vijili|uc 
le  cheval  douiiè  par  les  moines  de  Saiat-Maixcat  au  comte  élail  apprécié  2.5oo  fraDCii. 


GUILLAUME  AIGRET 


24? 


Cetaccord  ne  fui  pas  ratifié  par  Gtiy-GeofTroy,  pour  lors  abseiil,  et, 
malgré  la  précaulion  prise  par  Archeuibaud,  ce  dernier  comle  ne 
se  gêna  pas  plus  Lard  pour  donner  à  l'acle  le  caraclère  d'une 
concession  gracieuse  et  pour  enlever  aux  moines  de  Sainl-Maixcnt 
les  domaines  el  les  prérogatives  qui  en  faisaient  l'objet  (!). 

La  plupart  des  documents  de  celte  époque  ne  portant  pas  de 
signes  chronologiques,  il  est  bien  difïicile  d'assigner  une  date 
précise  à  des  faits  relativement  importants  s'ils  n'ont  pas  été 
relevés  par  les  chroniqueurs.  Ceux-ci  nous  apprennent  bien  qu'en 
1042  régna  une  grande  famine  ;  qu'il  en  surgit  une  nouvelle  en 
10 44,  qui  fut  encore  plus  terrible,  et  nous  savons  par  un  acte  au- 
thenlique  que  la  pénurie  du  blé  dut  ûtre  bien  grande  puisque  l'on 
voit  des  meuniers,  poussés  par  la  faim,  se  trouver  dans  la  néces- 
sité de  se  défaire  de  leurs  moulins.  Nous  apprenons  déplus  par  ce 
dernier  documenl  que  le  roi  de  Krance,  Henri  I.se  trouvait  alors  en 
Poitou  elque  la  cessiund'un  de  ces  moulins  se  fil  en  sa  présence,  ci 
Sainl-Ma«xenl,où  il  se  trouvait  avec  le  comte  de  Poitou,  sa  mère 
et  son  frère  (2).  C'est  tout  ce  que  l'on  sait  du  voyage  d'Ilenri- 
nous  ignorons  pareillement  à  quel  moment  Agnès,  pour  défendre 
Poitiers,  qui  du  côté  du  plateau  avait  depuis  longtemps  débordé 
en  dehors  de  Tenceinle  romaine,  fit  établir  un  élang  au-dessous 
de  celui  de  Saint-Ililaire,  transformant  ainsi  en  une  vaste  nappe 
d'eau  le  vallon  de  Ja  Boivre  (3). 

C'est  encore  vers  celte  époque  que,  pour  libérer  le  comte  de 
Poitou  de  l'obligalion  de  fournir  des  sèches  aux  moines  de  Cluny, 
la  comtesse  Ot  abandonner  par  ses  enfants  h  celte  abbaye  leur 
droit  de  monnayage  à  Saint-Jean  d'Angély  cl  les  coutumes  qu'ils 
percevaient  à  Mougon  (4), 


(i)  A.  Richard,  C/iarlesde  Saint-MaLvenI,  I.  p.  153. 

(al  A.  Richard,  Charles  de Sainl-Muij^cnt^  1,  p.  t38.  D'après  les  iodications  coD- 
Icnucs  dans  la  charte,  on  voit  que  ccllocî  doîl  iMrc  placée  après  la  prise  de  possession 
de  Tarchevéché  de  Bordeuux  par  ralitiê  ArchemLaiid,  «  qui  nuûc  est  urclùepiscopus 
efTectus  »,  laquelle  eut  lieu  en  \»!\h  ou  io/)0. 

(3)  Ccl  élauj^  fut  donné  plus  tard  par  Guy-Geoffroy  à  Monlierueuf,  tors  de  la  fon- 
dalion  de  celle  althaye,  doul  îJ  prit  le  nom.  I>a  gare  de  Poitiers  el  ses  dépendances  en 
occupcnl  aujuurd  hui  l'eriiplncciiienL  [V'oy.  Arch.  Itist .  du  Poitou,  XXIX.  p.  83.) 

,/|i  Bruel,  Chartes  de  Ctanij,  IV,  p.  5/j;  Lecointre-Duponi,  NnUce  sur  deux  dé- 
niera de  Saoari/  deMaiiléun  et  sur  râtelier  monétaire  de  Aiorl  ati.r  XJ'fl  A'//«*ie- 
cles,  L'acle  par  lequel  Agnès  et  ses  deux  fils  Guillaume  et  Geoffroy  doonèreut  à  Cluny 
la  monnaie  de  Sninl'Jcan  d'Angély  el  au  bas  duquel  se  trouve  la  prccicusc  aanolatioa 


24H 


LES  COMTES  DE  POITOU 


A  peine  Agnè.'î  avail-elle  remis  le  pouvoir  à  son  fils  que  celui- 
ci  fui  appelé  à  se  prononcer  dans  une  question  où  son  autorité 
souveraine  était  en  jeu.  La  part  qne  prenaient  les  comtes  dans 
le  choix  des  évèques  de  TAquitaine  élail  grande  ;  cIIl:  n'était 
môme  pas  conlcslée,  étant  donné  le  double  caractère  de  ces 
prélats,  qui  n'étaient  pas  seulement  des  pasteurs  religieux,  mais 
aussi  et  surtout  de  grands  seigneurs  terriens  qui,  en  vertu  des 
principes  du  droit  féodal,  devaient  tenir  du  comte,  le  chef  su- 
prême du  pouvoir  dans  le  diocèse,  l'investilure  de  leurs  domaines. 
En  cela  les  comtes  avaient  succédé  aux  droils  régaliens  des 
empereurs  francs,  et,  comme  eux,  ils  opéraient  une  confusion 
entre  l'autorité  religieuse  et  la  puissance  féodale  dont  les  évoques 
étaient  pourvus.  De  plus,  la  simonie  régnait  en  maîtresse  dans 
ces  questions  et  on  la  comprend  chez  des  hommes  qui,  souvent, 
étaient  des  clercs  de  fraîche  date,  quand  ramliilion  leur  élait 
venue  d'aspirer  h  l'épiscopat.  A  Limoges,  l'évêque  n'avait  pas 
afïaire  h  un  comte  dunt  le  pouvoir  se  sérail  plus  ou  moins  étendu 
sur  tout  le  territoire  du  diocèse  ;  il  n'avait  en  face  de  lui  qu'un 
vicomle,  puissant  parce  qu'il  possédait  une  partie  de  la  ville  siège 
de  l'évêché,  mais  qui  devait  reconnaître  plusieurs  égaux  en  di- 
gnité dans  l'ancien  comté  de  Limoges.  Au-dessus  d'eux  se  Irouviul 
le  comte  de  Poitou,  duc  d'Aquitaine  ;  c'est  lui  qui,  ayant  depuis 
un  siècle  pris  la  place  des  comtes  de  Limoges,  choisissait  les  évo- 
ques en  se  mettant  d'accord  avec  le  clergé  et  le  peuple  du  diocèse, 
et  qui,  coDime  suzerain,  donnait  l'investiture   aux   vicomtes  (1). 

Jourdain  de  Laron  avait  été  élu  évoque  en  10:23  à  Saint-Ju- 


relataotla  prise  de  Vouvanl  par  At^cs,  a  ut  Fecit  »ua  consucludo  n,  a  été  mise  par 
D.  Botiqucl  [fieriun  Gallicurnm  scriplorex,  X,  p.  2(jC>)  en  ioo5,  par  M.  de  la  Fiuilenelle 
de  X'aiidnré  (ftenae  Anijlo'Française,  1,  p.  at5,  noie  i)  en  io2ri,par  ftf.  Rruel  en 
io3i,  el  par  M.  Lecoinlre-Diiponl  entre  les  années  io3o  el  loSg;  or,  la  présciicc  d*A- 
llfut'î*  el  de  SCS  (kuix  fîls,  ji^issnnt  cniimie  possesseurs  siniullanés  du  cuinté  de  Poitou, 
doil  forcémeni  faire  reporter  leur  donatiou  à  une  «nnée  postérieure  à  loSg,  date  de 
la  niorL  de  Cîiiilliiuuic  le  Gros,  de  plus  le  rapprociienienl  decel  acte  avec  celui  du  car- 
tulnire  de  Solol-Maixeut,  cilé  plus  haut  (page  a4&i  ^o^^  >)i  '''*  ^ssigDe  la  dnle  ap> 
proxiinatîvc  (te  iol\l\  ou  iO(45. 

(i)  Pjrmi  les  olilifçalians  ausquelles  le  vicomle  de  Limoijes  élait  tenu  à  l'ég-ard  du 
comte  de  Poitou  se  trouvait  le  druît  lie^Jte;  qunnd  le  vicotnlc  Adéniar  livra  eu  1062 
Saint-Martial  aux  CUmistes,  il  leur  iniipûsa  la  cbarçe  de  recevoir  une  fois  seufernenl 
ea  son  lieu,  et  quand  i!  les  en  requerrait,  le  comte  de  Poitou  lorsqu'il  viendrait  k 
Limoges  el  de  le  défrayer  de  paia  et  de  vin.  [Oallta  Christ,,  II,  iRslr.,col.  180  , 


GUILLAUME  AIGRET 

nien  par  l'influence  du  duc  Guillaume  le  Grand,  mais  après  un 
long  exercice  du  pouvoir  t^piscopal,  voyanl  autour  de  lui  les  scan- 
dales qui  se  commoLliiienl  dans  rélection  des  évoques,  scandales 
que  seule  la  main  aulorilaire  de  Grégoire  Vil  el  de  ses  légats 
devait  parvenir  à  refréner,  lise  montra  hoslile  aux  abus  dont  il 
avait  profilé  ;  il  chercha  à  y  mettre  un  terme,  à  tout  le  moins  en 
ce  qui  concernait  Limoges,  el  dans  ce  but  il  essaya  de  lier  les 
mains  du  comte  de  Poitou. 

En  10i5,  ïe  3  des  nones  d'août  (3  aoill),  il  amena  Guillaume 
Aigret  à  Limoges  et  là,  en  présence  des  nobles,  du  clergé  et  du 
peuple  de  la  ville,  il  lui  lit  conclure  un  accord  avec  le  chapitre 
catliédral;  il  fut  convenu  que,  lorsque  le  siège  épiscopal  devien- 
drait vacanl,  le  comie  de  Poitou  no  ferait  pas  de  nomination 
sans  qu'il  lïïl  procédé;»  une  élection  et  sans  l'assentiment  des  cha- 
noines de  la  cathédrale  el  des  [)Ossesseurs  des  tours  de  Nieuil 
et  de  Noblat.  De  pkis,  pour  empêcher  que,  pendant  la  vacance 
du  siège,  les  comtes  ne  vinssent  à  disposer  à  leur  gré  des  biens 
de  l'évêclié,  il  fut  décidé  que  ni  Guillaume  ni  ses  successeurs  n'u- 
seraient de  celle  prérogative,  et  qu'enfin,  en  tout  étal  de  cause, 
ils  prendraient  les  membres  du  chapitre  sous  leur  protection 
spéciale.  Pour  assurer  l'exécution  de  ces  clauses,  les  chanoines 
prirent  des  précautions  minutieuses;  par  exemple,  pour  garantir 
leur  sécurité,  le  comte  leur  donna  deux  cautions  :  Aimeri  de 
Hancon  el  Auberl  de  Chauibon,  el  11  s'engageait  à  en  nommer 
deux  autres  aussitôt  après  la  raorl  de  ceux-ci,  quand  le  cas  se 
présenterait;  de  plus,  le  comte  désigna  six  chevaliers  qui  se- 
raient garants  des  conventions  établies  pour  l'élection  de  l'évo- 
que, à  savoir  :  Guillaume  de  la  Hoche,  Guillaume  des  Cartes,  Hu- 
gues de  la  Celle,  Géraud  de  Vouvant,  le  fils  de  Uaimond  de  lîri- 
diers  et  Pierre  de  Niort,  à  chacun  desquels,  en  cas  de  mort,  il 
devrait  donner  un  remplaçant  dans  les  quinzejours  ;  de  leur  côté, 
les  chanoines  désignèrent  cinq  d'entre  eux  qui  se  portèrent  cau- 
tions de  l'exécution  des  engagements  que  la  communauté  avait 
pris  envers  le  comte  (i). 

C'est  sans  doute  à  cette  occasion  que  le  comte  de  Poitou  fit  don 


(i)  Gattia  Chrixt.t  ÎI,  iuatr.,  col.  172. 


LRS  rOMTKS  DE  POITOU 

à  Jourdain  de  Laron,  mais  en  spécifiant  que  c'était  le  parlicu 
lier   eL  non  l'évèque  e|u'il  en  f^raliliait,  dos  cours  de  Carsates, 
que  Jourdain  litindrail  en  fief'de  lui.  Jourdain  donna  plus  lard  ce 
domaine  aux  chanoines  de  sa  calbédrale  qui  de  ce  fait  se  Irouvèrent 
sous  la  suzeraineté  directe  du  comle  (l). 

L*nml>ition  d'Agnès  ne  s'étail  pas  resfreinle  à  ses  fils  ;  loul  en 
gouvernant  l'Aquitaine  sons  leur  nom  vl  en  se  faisant  la  r<^pula- 
lion  d'une  femme  supérieure,  <<  inclila  «jOlle  cherchait  poursalille 
Ala  une  brillante  alliance.  Quand  celle-ci  fut  en  û^^i^e  d'être  ma- 
riée, elle  fixa  son  choix  sur  le  prince  le  plus  en  vue  de  la  chré- 
tienté, et  cette  fois  encore  elle  réussit  dans  son  entreprise.  Henri 
le  Noir,  empereur  d'Allemagne,  élait,  depuis  le  18  juillet  HI38, 
veuf  de  Marjïuerite,  fille  de  Canut,  roi  d'Angleterre,  dont  il  n'a- 
vait pas  d'enfants  raàles.  Selon  les  liabiludos  de  l'époque  une  nou- 
velle union  s'imposait  presque;  aussi  Agnès  mit-elle  tout  en  œu- 
vre pour  amener  l'empereur  à  la  réaliser.  Ala,  dont  l'éducation 
avait  été  très  soignée,  était  belle  et  intelligente  et  faite  pour 
plaire  ;  comme  on  ne  la  voit  pas  intervenir  dans  les  actes  passés 
par  sa  mère  et  ses  frères  de  lOiO  à  1043,  on  peiil  croire  qu'Agnès 
l'envoya  en  liourgogne,  auprès  de  son  oncle,  le  comle  Henaud, 
que  là,  l'empereur  la  vit  et  s'en  éprit.  Le  mariage  fut  célébré  à 
Besuni,^onle21  octobre  1043  (à). 

C'est  à  son  retour  qu'Agnès  régla  ta  situation  de  ses  deux  fils,  et 
qu'elle  acheva  de  pacifier  le  Poitou.  De  son  côté,  son  mari  Geof- 
froy Marlel  avait  en  Anjou  triomphé  de  tous  ses  adversaires  et 
même,  te  21  août  lOii,  il  avait  fait  prisonnier  le  principal  d'entre 
eux,  Thibault  III,  comte  de  Tours  et  de  Blois.  lîien  ne  pouvait 
faire  obstacle  aux  projets  que  mûrissait  alors  Agnès.  L'Allema- 
gne l'attirait  ;  elle  y  voyait  un  vaste  champ  où  elle  pourrait  déve- 


[i)  Gallid  (Jhrisl. ,  II,  iimlr.,  co\.   171. 

(2)  Marcliciîoy,  Chrnn.  dff  é<j! .  d' Anjoa  :  Saint-Aubiu  d'Aaçers,  p.  24;  Saiol- 
Scrgetl'Aniîcrs,  p.  i30.  \yA  cIironu[ue  de  Saiiil-Maixeot  (p.  StjSj  semble  assii^uer  ;m 
niariajîe  d'Alji  la  dalc  de  loijy,  mais  si  l'on  y  regarde  di*  pré*  on  voit  qii'tiilc  jndii]ue 
H  l'iituiée  suiviitilelu  Jute  cxade  tic  lii  naissance  de  sou  fîU  Henri;  i»r,  comme  le  chro- 
niqueur n'nvail  pas  riKirqui;  à  fa  djie  le  inariiii^e  d'Alu  cl  de  l'empereur  d'AlIimia;;ne, 
il  se  lira  d'à  flaire  l-o  employant  pour  le  mp[ielcr  rexpresàion  vajjue,  «  i)er  hec  leuipora  ». 
(|uo  l\>n  n  eu  torl  d'.ipjilir[ucr  â  l'annéu  in/Jy.  Raoul  Ciliiber  [flistoints,  p.  1271  noie  le 
mariage  en  in/i."*,  mais  la  concordance  des  dalcs  Iburuies  par  ks  cln'unii[Lieiiri  nni^e- 
viu»  avec  celles  des  liiatoncns  allemand.i  (Voy.  Be->!y.  llisi.  lifs  vninlts,  preuves, 
p.  336  biai,  ne  pertuclpas  d'élever  uu  doulc  sur  L'exactiludc  de  la  dalc  de  io/|3. 


GUILLAUME  AlGRliT 


aSi 


lopper  les  talenls  dont  elle  était  douée  et  elle  songea  à  jouer  près 
de  l'empereur  le  rôle  de  la  belle-mère  qui,  pfir  les  mains  de  sa 
fille,  dirige  les  aiïaires  de  son  gendre. 

l'allé  se  dt^sintéressa  loul  d'abord  du  gouverncaienl  du  Poitou, 
ainsi  que  le  spécifie  le  chroniqueur  (1),  et  se  relira  on  Anjou,  inaia 
pour  peu  de  iemps,carentratnant  avec  elle  Geoffroy  Marlelj  à  qui 
rinaetion  devait  peser,  elle  [)arlit  pour  rAlloraagne  avec  une 
nombreuse  suite  de  Poitevins  et  d'Angevins.  Elle  était  h  Gozlarle 
25  décembre  10 'i5,  et  l'on  peut  croire  qu'elle  ne  fut  pas  étrangère 
à  la  décision  que  pril  l'empereur,  l'année  suivante,  d'aller  rétablir 
Tordre  en  Italie.  Le  20  décembre  iOiO,  elle  assistait  au  concile  de 
Sutri  qui  condamna  les  prétentions  de  Grégoire  VI  et  donna  laliare 
à  Clément  ll.Le  jourde  Noël,  le  nouveau  pape  déposa  la  couronne 
impériale  sur  la  tèle  de  l'empereur  el  de  sa  femme.  Agnès  dut 
amplement  jouir  du  triomphe  de  sa  (Ttle  qui  était  aussi  le  sien, 
car,  dans  les  fêles  qui  furent  célébrées  à  celte  occasion,  la  mère 
de  r impératrice  se  trouvait  mise  au  premier  rang.  Mais  ne  pou- 
vant rester  dans  une  oisiveté  contraire  à  son  caraclère,elle  se  fit, 
h  défaut  d'Ala,  la  compagne  des  entreprises  de  l'empereur. 
Elle  se  rendit  avec  lui  au  monl  Gargan  où,  sans  doute  sur  se 
conseils,  il  t ru i la  avec  les  chefs  .Normands  qui  détenaient  la  Pouille, 
mais  son  ingérence  dans  les  affaires  du  pays  ne  fut  pas  goiitéo 
par  tous,  aussi  quand  elle  revint  à  Bénévenl,  la  population  l'insulla 
et, en  tin  de  compte,  se  souleva.  L'empereur,  pressé  de  revenir  en 
Allemagne,  ne  jugea  pas  à  propos  de  réduire  la  ville  et  rentra 
à  Kome  où  il  avait  laissé  sa  femme;  dans  le  cours  du  voyage,  l'im- 
péralrice  mit  une  lille  au  monde  sur  le  territoire  de  Kavenne,  el 
enfin  Tons'arrèlaà  Mantoue  pour  célébrer  les  fêles  de  Pâques (2). 

Nous  ne  saurions  dire  si  Agnès  suivit  plus  longtemps  le  couple 
impérial  el  si  de  ce  point  d'arrêt  elle  revint  directement  en  Anjou; 
entoutcas  soti séjour  en  Allemagne  fut  très  limité,  car  celte  même 
année  elle  accomplissait  un  des  actes  les  plus  notables  de  son  exis- 
tence. Les  seiitimeuls  religieux  qui  souvenlsommeillaient  en  elle, 
mais  qui  parfois  se  réveillaient  avec  éclul,  s'étaient  développés 
durant  ses  promenades  en  Italie»  elello  en  donna  la  manifestalion 


\t)  Mjtcli.r^iy,  f.Urott.  tle^  éjl.  il'A/ijoi,  p.   3^5,  S,ùul->rji\ciil. 
(:<)  Ucttij ,  ftiit.  lies  comtes,  preuves,  pp    31'4  ^'l  ^33. 


LKS  COMTES  DF  POITOU 

presque  aussllôl  son  retour.  Le  comLu  d'Anjou  possédait  une  grande 
partie  de  la  Saintonge  et  en  parliculier  Saintes,  qui,  en  dehors  de 
sonévêché,n'avail  réellement  pas  d'élablissemenls  religieux.  Elle 
résolut  de  combler  celle  lacune  el  elle  amena  son  maria  fonder  dans 
cette  ville,  conjoinlemenl  avec  elle,  un  couvent  de  religieuses.  La 
préoccupation  d'Agnès  d'assurer  une  retraite  aux  jeunes  filles 
nobles,  laissées  sans  soutien  dans  une  société  aussi  troublée,  se 
manifeste  ouvertement  dans  cet  acte  qui  mérite  une  sérieuse  atten- 
tion, car,  accompli  sous  la  même  inspiration  que  celle  à  qui  l'on 
devait  Sainte-Croix  et  la  Trinité  de  Poitiers  el  Saint- Jean  de  Bon- 
neval,  il  est  en  désaccord  avecles  façons  de  penser  el  de  faire  de 
l'époque  où  l'on  ne  voyait  généralement  que  riiomme  se  con- 
sacrer à  la  vie  religieuse,  landis  que  la  femme,  maintenue  dans 
une  situation  subalterne  et  à  demi  servante,  ne  semblait  avoir 
guère  d'autre  rôle  que  celui  que  la  nalureluî  a  départi,  de  four- 
nir des  citoyens  a  l'Elat.  La  dédicace  de  l'abbaye  de  Notre-Dame 
de  Saintes  se  fil  avec  la  plus  grande  pompe,  le  2  novembre  1047. 
Agnès  tint  à  y  paraître  entourée  d'un  cortège  de  hauts  dignitai- 
res de  l'Eglise  ;  on  y  comptait  Irois  archevêques,  ceux  de  Bor- 
deaux, de  Besançon  el  de  Bourges,  six  évoques,  ceux  de  Sainles, 
de  Nevers,  d'Angoulème,de  l*érigueux,  de  Nantes  el  de  Limoges, 
huit  abbés,  l'évèque  désigné  de  Poitiers  el  un  nombreux  clergé. 
D'autre  pari  on  voyait  dans  l'assistance  le  comte  d'Anjou,  le  duc 
d'Aquitaine,  lecomle  Geoffroy,  son  frère,  le  comte  Geoffroy  d'An- 
goulème  el  une  foule  de  chevaliers  rangés  autour  de  leurs  suze- 
rains. Pour  faire  vivre  son  institut,  Agnès  le  dota  richement  el  lui 
fil  abandonner  par  le  comte  d'Anjou  une  partie  de  ses  posses- 
sions directes  delà  Sainionge,  déjà  ébréchécs  par  la  dotation  de 
la  Trinité  de  Vendôme;  en  outre,  elle  le  fil  pourvoir  de  privilèges 
spéciaux  par  l'imposante  assemblée  du  clergé  qui  se  trouvait  réu- 
nie à  Sainles,  el  enlîn,en  1049,  elle  obtint  du  pape  Léon  L\  un 
privilège  apostolique  qui  mit  l'abbaye  sous  la  protection  directe 
du  Saint-Siège  (1). 

Comme  il  était  dans  ses  traditions  de  s'emparer  sans  scrupule 
des  domaines  à  sa  convenance  qu'elle  attribuait  à  ses  nouvelles 


(i)  Cari,  de  Notre-Dame  de  Saintes,  pp.  i,  6,  8. 


GUILLAUME  AIGRET 


a53 


(puvres  nu  mèrno  de  dt'^pouiUfr  pour  cet  objcl  d'atilres  i^la- 
blisst^meiils  religieux,  elle  Uni  à  faire  conslaler  que  la  fondalioti 
(le  i\olro-I)arae  de  Saintes  avait  été  exemple  de  toutes  manœu- 
vres dolosives;  elle  déclara  formellement  et  h  diverses  reprises 
que  l'abbaye  avait  été  construite  à  ses  frais  el  à  ceux  de  son 
mari  el  qu'elle  avait  payé  de  son  argent  les  domaines  dont  elle 
lui  avait  fait  don.  ("est  ainsi  qu'elle  acliela  de  Guillaume  de 
Parthenay  l'île  de  Vix,  dans  les  marais  de  la  Sevré,  moyennant 
une  somme  de  1500  sous,  et  comme  celle-ci  pouvait  paraître  peu 
élevée,  elle  précisa  que  ce  prix  d'achat  élail  un  complément  des 
services  qu'elle  avait  autrefois  rendus  à  son  vendeur  (I).  On  la  voit 
même,  redoutant  qu'un  domaine  donné  par  son  mari  ne  fût  venu 
à  celui-ci  par  l'eiïel  d'une  spoliation,  s'adresser  à  l'ancien  pos- 
sesseur de  ce  domaine  pour  que  celui-ci  on  fil  un  abandon 
personnel  à  l'abbaye (2). 

.  Les  soucis  que  pouvait  causer  à  Agnès  sa  nouvelle  création  ne 
lui  faisaient  pas  négliger  les  anciennes.  Au  mois  de  mars  lOiS,  peu 
après  la  mort  d'Hubert  de  Vendôme,  évèque  d'Angers,  on  la  re- 
trouve dans  cellevilleoù  elle  assiste  avec  son  mari  à  un  acte  passé 
en  faveur  de  l'abbaye  du  Ronceray  (3),  puis  celle  mèmeannéeelle 
fait  beaucoup  d'acliats  de  biens  destinés  à  l'abbaye  de  la  Trinité  ; 
elle  mît  le  comble  à  ces  acles  de  générosité  en  donnant  à  ce" 
monastère,  de  concert  avec  son  mari,  l'église  de  la  Toussaint 
d'Angers.  L'acte  fut  passé  le  6  janvier  i0i9;  Agnès  avait 
encore  auprès  d'elle  en  ce  moment  ses  deux  fils,  Guillaume  el 
GeolTroy,  el  sa  suite  habituelle,  Aimei'i  de  Rochechouarl,  Aimeri 
de  Haucon,  Gautier  Tizon,  (iuillaijuie  de  l^arthenay  et  son  fils  du 
môme  nom  (4).  Du  reste,  vers  celte  époque  et  peut-être  un  peu 
antérieurement,  elle  fit  de  véritables  sacrifices  pour  accroître  ses 
fondations  précédentes  ;  ainsi  elle  acheta  de  Pierre  de  Didonne, 


(t)  Cari,  (le  JVotre-Darne  de  Sninles^  p.  i4''.  On  pourrait  encore  se  demiDder 
SI  la  donation  de  l'abbaye  de  SuiaC-l'al^ns,  Faite  au  même  établisscmenl  iors  de  sa 
fondation  par  Guillaume,  vicomte  d'Aunay,  qui  pour  ce  faire  l'enleva  à  sou  vassal 
Constantin  de  Mellc,  fut  bien  un  arte  spontané,  et  si  une  certaine  pression  ne  fut 
pns  en  ce  sens  exercée  sur  le  vicomte  par  la  comtesse  et  par  son  mari  (Item,  p.  55). 

(a)  Ctirl.  de  Notre-Dame  de  Sninlrs,  p.  91. 

(3)  Mctais,  Cart.  de  la  Trinité  de  Vendôme,  I,  p.  i3i,  noie  1. 

(4)  Mêlais,  Cart.  de  la  Trinité  de  Vendôme  ,1,  p.  1O7. 


354 


LES  COMTES  DIS  POITOU 


jiJoyonnanL  GOOO  sous  eL  quelques  autres  ("ddeaiix,  la  moïlié  de  la 
forôl  de  Maronnes  pour  en  gralifior  la  Trinité  de  Vendôme  à  qui 
elle  avait  prôcéderaraont  fait  don  de  l'aulre  moitié;  elle  acheta 
aussi  de  Dodon  de  Brou,  pour  le  môme  objet,  l'église  de  Saint- 
Jusl  dans  la  même  forêt,  et  enfin  elle  se  lit  céder  par  Geoffroy 
Martel,  pour  IHO  livres,  les  églises  de  Chevtré  et  de  .Menelil  en 
Anjouafm  que  Nolre-Damc  de  Saintes  pût  échanger  ces  domaines 
avec  la  Trinité,  contre  celui  de  Marennes,  ce  qui  était  à  la  con- 
vcnancedes  deux  abbayes  (1). 

Le  mouvement  religieux,  qui  est  une  des  caraclérisliques  du 
xi«  siècle,  était  alors  dunslo.ulc  son  intensité  ;  une  architecture 
nouvelle^  plus  ri(!he,  |)lus  solide  que  la  précédente,  venait  de 
naître  et  on  démolissait  des  édifices  à  peine  élevés  pour  en 
édilier  de  neufs  suivant  lesnouvelles  méthodes  de  construction  et 
les  nouveaux  styles  de  décoration  ;  aussi  à  chaque  page  les  chro- 
niques remémorenl-elles  des  dédicaces  d'églises  auxquelles  les 
principaux  personnages  du  pays  ne  manquaient  pas  d'assister. 
On  a  vu  Guillaume  Aigrel  se  rendre,  en  lon,  à  Saintes  pour  par- 
ticiper à  l'inauguration  du  monastère  de  Notre-Dame;  la  même 
année,  le  16  juin  1047,  il  n'avait  pas  dû  manquer  de  se  Irouver 
à  Charroux  où  se  fil  la  dédicace  de  Fabbayo;  l'aiTluence  de  monde 
à  cette  dernière  cérémonie  fut  telle  que,  quarante  ans  après,  les 
vieux  barons  la  cilaienl  encore  comme  élant  celle  où  ils  avaient 
vu  l'assislance  lapins  considérable  (2).  Knfin,  toujours  à  la  même 
époqur,eul  lieu  la  consécration  du  monastère  de  Sainl-.Micliel-en- 
Lherm,  mais  on  ne  sait  si  nos  comtes  y  assistèrent  (3). 

En  1049,  c'est  à  Poitiers  qu'on  relève  une  semblable  solennité. 
Le  i"  novembre  se  fit  la  dédicace  de  la  nouvelle  église  de  Sainl- 
llilaire.  Depuis  plusieurs  années  celle  construction  était  en  clian- 
lier.  Elle  avait  été  entreprise  par  Emma,  reine  d'Angleterre, 
femme  de  Canut  le  Grand.  Celle  princesse  avait  avec  Agnès  plu- 
sieurs points  de  ressemblance  :  comme  elle,  dévote  sans  scru- 
pules, douée  aussi    d'une  intelligence    supérieure,  elle  avait, 


(i;  Mêlais,  Curt.  saint,  de  la  Trinité  de  Vendime,  p,  Sg. 

(2)  Marchegay,  Cliron.  des ê'jl. d'Anjou:  Sainl-Adbia,  p.  a/J  ;  Saiot-Serge,  p.  i36; 
La  Cliaise-Ie-Vicomic,  p.  3/|o;  Saint^Maixeot,  p.  3j)0. 
{A)  Marchegay,  Cfiron.  de*  érjl.  d'Anjou,  pp.  lU/t  el  397.  Sainl-Mftixeal. 


GUILLAUME  AIGRET 


9&5 


sous  le  nom  de  ses  deux  fils,  gouverné  vérilablemenl  leurs  /-lais  ; 
les  deux  princesses  élaienl  du  reste  proches  parentes,  Emma 
6lanl  fille  de  Richard  I*' de  Normandie,  oncle  de  Guillaume  le 
Grand.  Il  esl  à  croire  que  la  reine  d'Angleterre  fil  à  un  momenl 
donné  un  voyage  en  Poitou  et  qu'elle  en  rapporta  une  dévotion 
spéciale  pour  saint  Hilaire  ;  toujours  esl-il  qu'elle  chargea  un 
arcliilecle  de  sa  nation,  Gautier  Coorland,  de  dresser  les 
plans  d'une  nouvelle  église  de  Saint-llilaire  et  qu'elle  pourvut 
il  loules  les  dépenses  de  la  construction.  iMais  en  1044  elle  fui 
privée  du  pouvoir,  et,  dépouillée  de  ses  richesses,  elle  ne  put 
conlinuer  l'entreprise.  Celle-ci  allait  être  suspendue  el  peut-être 
abandonnée  quand  elle  fut  reprise  par  Agnès,  qui  poussa  le  comte 
de  Poitou,  à  qui  incombait  véritablement  ce  soin  en  sa  qualité 
d'abbé  de  Sainl-llilaire,  à  terminer  rédirice(t).  Le  jour  môme 
de  la  cérémonie,  Guillaume  reslilua  aux  chanoines  l'église  de 
Saint-Sauveur  et  de  Notre-Dame  (sans  doute  l'église  de  Noire- 
Dame  de  la  Chandelière),qui  leuravail  été  enlevée  parles  comtes, 
ses  prédécesseurs.  Sa  mère  Agnès  parait  seule  à  c(Mé  de  lui  dans 
l'acte  dressé  à  cet  eiïet,  où  il  esl  en  outre  relaté  que  c'est  lui 
el  sa  mère  qui  ont  élevé  la  basilique  avec  une  grande  magnifi- 
cence. Mais  l'opinion  publique  ne  s'y  trompa  pas  et  le  chroni- 
queur de  Saint-Maixcnt  a  pu  dire  en  toute  justice  que  celle 
reconstruction  fut  l'œuvre  d'Acnés,  qui  aurail  elle-même  ordonné 
que  Ton  procédât  à  la  dédicace  de  l'église  (2). 

Vers  la  même  époque  elle  donna  un  nouveau  témoignage  de  sa 


(i)  Ces  faits,  du  moins  tels  {]uf  nous  venons  de  les  raconler,  sont  restés  inconnus 
des  hîslorlens  qui  aims  oui  'précédés,  lesquels,  iiilerpréliiul  dans  uu  sens  erroné  le 
(pxtcdo  la  cIironii|uc  de  Suinl-Maixpnt,  faisaient  vivre  dautier  Coorland  nu  corntncn- 
cotnenl  du  x*  siècle,  et  rcconnaissaîenl  on  lui  l'arcliiteclc  d'une  Adèle  d'Ausfletcrrc, 
di^nl  11  a  Ole  démonlré  jilus  haut  la  non-cxislencc.  Pour  plus  de  détails,  on  peut  se  re- 
purler  à  la  lettre  adressée  par  nous  à  M.  de  la  llouralière,le  sa  juin  iSyt.el  qu'il  a  in- 
scrcc  sous  celle  rubrique:  <t  A  quelle  époi]ue  vivait  Gaulier  Coorlaud?  »,  à  la  suite  do 
la  seconde  édition  de  sa  Notice  Itisturiqat  el  arcMologiqnii  xiir  l  tUjlise  de  Saint" 
flilaire-le-(irantl  de  /'o/N'rrï.pp.  3i-Sii.  Il  n'y  n  pas  aussi  lieu  de  s'élonner  des  géné- 
rosités d'Emma  h  l'ci^-ard  d'ua  édifice  relisjieux  situé  en  dcliors  de  ses  étals,  la  reine 
d'AnsfIeterre  ne  faisait  que  suivre  en  cela  les  traditions  de  son  mari  qui  envoya  à  Ful- 
bert de  Chartres  une  somme  d'artfenl  considérabte  pour  aider  à  la  reconstruction  de 
sa  cathédrale  incendiée  en  1020  (Mig-ne,  Patroloffie  lat.,  CXLI,  col.  233). 

(2)  iNfarchegaj.  Chron.  des  égl  d'Anjou,^.  3{)7,  Saint-Maixent  ;  Rédet,  Documenta 
pour  Sainl-J/ilaire,lr  p.  86;  Marléoe,  Thésaurus,  III,  col.  ma,  Cliron.  de  Mon- 
licrncuf. 


256 


LES  COMTES  DE  POITOU 


ferveur  religieuse  en  élablissanl  à  Poiliiiis  une  collégiale,  com- 
posée do  treize  chanoines  vivant  sous  la  règle  <le  saint  Augustin, 
à  qui  incombait  le  devoir  de  prier  pour  leurs  fondateurs  et  en 
particulier  pour  le  comlc  Guil!aume.  son  premier  mari.  L'église 
delà  collégiale,  placée  sous  l'invocation  de  saint  Nicolas,  fut  cons- 
truite en  dehors  des  murs  de  la  ville,  près  du  Grand  Marché, 
sans  doute  par  la  main  des  mêmes  ouvriers  qui  venaient  de  réé- 
difier  Sainl-Hilaire,  LtiQ  large  doLalion  fut  assurée  aux  chanoines 
pour  leur  subsistance,  et  comme  certains  des  domaines  qui  leur 
furent  atlribués  étaient  situés  dans  la  féodalité  du  comte  d'Anjou, 
celui-ci,  à  la  sollicitation  de  sa  femme,  les  prit  sous  sa  prolec- 
lion  (1).  Dans  l'acle  «le  fondation  Agnès,  comme  à  son  ordinaire, 
fait  intervenir  ses  deux  (lis  ;  elle  les  associa  aussi  k  une  œuvre 
charitable,  qu'il  serait  injuste  de  ne  pas  mettre  en  relief,  celle 
de  rétablissement  d'une  aumônerie,  qui  fut  placée  surledrand 
Marché,  non  loin  de  Sainl-Nicolas;  la  piété  d'Agnès  ne  doit  pas 
être  seule  mise  en  cause  en  celte  occurrence, elle  s'inspira  aussi  de 
la  verlu  decharilé,  qui  ne  trouvait  sans  doute  plus  suffisamment  son 
compte  dans  les  obligations  imposées  aux  églises  ou  aux  monas- 
tères, lesquels  ne  voulaient  ou  ne  pouvaient  sans  doute  y  satisfaire. 

Ce  n'est  pas  seulement  en  sa  qualité  de  comte  de  Poitou  que 
Guillaume  Aigrel  intervint  dans  la  dotation  de  Saint-Nicolas  ;  il 
y  coopéra  personnellement  en  attribuant  aux  chanoines,  après 
sa  mort,  deux  péages  que  sa  femme  possédait  en  Aunis,  l'un  à 
Angoulins,  l'autre  à  Voulron  (2). 

L'année  suivante,  en  lOoO,  les  évêques  de  Saintes,  d'Angou- 
lême  et  d'Angers  procédèrent  à  la  bénédiction  de  l'église  de 
Saint-Jean  d'Angély  dont  le  chevet  venait  d'être  achevé.  Agnès 
y  tint  la  première  place  avec  ses  deux  fils  ;  placés  devant  l'autel 


(i)  Arck.  hisl.  du  PoUnu,  I,  pp.  i,  i5,  aS,  32,  Cari.  He  S»int-Nîc<il»s;  .Marchc- 
gay,  Chron,  des  égl.  d'Anjou,  p.  3y8,  Saint-Mai.xenl.  L'abside  de  SaÎDl-NicoIas  el 
sa  crypte  subsistiiieut  encore  à  peu  près  intacts  en  iKgi.  A  rcUe  dalc,  ce  qui  en  res- 
tait fut  dénaturé  et  englobe  dans  des  maisons  qui  en  cacliaient  désormais  la  vue.  De- 
puis ce  jour,  l'édilice  a  élé  peu  à  peu  démoli  cl  il  a  clé  dé6nitivcinenl  rasé  en  190a; 
quelques  chapiteaux  et  autres  niorreaux  de  sculpture  ont  été  transportés  au  Musée 
de  la  Société  des  Aotiquairca  do  l'Ouest  (Voy,  B.  Ledain,  L'église  de  Saint-Nicolas 
de  Poitiers). 

{2)  Arch.  hist,  du  Foilou-,  I.  pp,  7  et  11,  Cari,  de  Saint-Nicolas.  Les  péages  en 
question  faisaient  sans  nul  doute  partie  du  douaire  d'Hcrmeaseode. 


ÎRRT 


a57 


dé  saint  .lean  sur  leqiiol  ils  Crenl  brûler  chacun  un  grain  d'en- 
cens» en  guise  d'oiïrande  au  Seigneur»  la  comtesse  el  ses  fils  firent 
abandon  au  monasU'Tc  de  toulle  bour,:^'  avec  les  églises  qu'il  ren- 
fermait el  les  dépendances  territoriales  que  les  rois  de  France 
elles  ducs  d'Aquitaine  avaient  autrefois  données  aux  religieux, 
mais  qui  leur  avaienlété  ravies,  particulièremont  par  Agnèselle- 
mêuie  ;  en  guise  d'indemnité  elle  ajouta  de  nombreux  privilèges  h 
ceux  qu'elle  venait  de  reconnaUre  el  y  joignit  des  francliises  pour 
les  habitants  du  bourg  (1).  Le  comte  d'Anjou  ne  prit  aucune  part 
effective  à  cet  acte,  mais  son  nom  se  rencontre  parmi  ceux  des 
assistants  avec  le  comte  d'AngoulAme  et  le  vicomt^de  Thouars{2). 

Cette  même  ann^e,  Agnès,  en  compagnie  des  jeunes  comtes 
se  rendit  dans  ses  domaines  du  Talmondais.  et  là,  sans  doute 
sous  sa  pression, Guillaume  le  Jeune. seigneur  de  Talmond,  fit  don 
à  l'abbaye  de  IVÎarmoutior  des  domaines  de  Fontaines  et  d'An- 
gles, dont  il  avait  liérité  de  sa  mère  et  oîi  l'abbé  Auberl  et  ses 
religieux  établirent  aussitôt  un  prieuré.  Celle  fondation  était  faite 
en  violation  des  intentions  formelles  de  Guillaume  le  Vieux, 
fondateur  de  la  dynastie  des  seigneurs  de  Talmond,  qui,  voulant 
assurer  une  véritable  dotation  spirituelle  à  l'abbaye  de  Sainte- 
Croix,  qu'il  venait  d'établir  sur  son  domaine,  avait  défendu  h  ses 
successeurs  de  disposer  de  terres  du  Taîmondais  en  faveur  d'autres 
établissements  religieux.  Pour  donner  à  l'acte  toute  sa  valeur, 
la  comtesse  et  ses  fils  y  apposèrent  leur  signature,  c'est-à-dire 
tracèrent  leur  croix  sur  le  parchemin  (3). 

La  sauvegarde  accordée  par  le  comte  d'Anjou  aux  domaines 
de  Saint-Nicolas  el  son  assistance  à  la  bénédiction  de  Saint-Jean 


(i)  Agnès  devait  jouir  â  Sainl-Jean  de  droits élendus.  car  elle  y  possédait  un  prévûl 
qui  jcxcrçait  ses  ntiributioDS  lant  pour  son  complique  pour  celui  du  comle  de  Poitou 
(D.  [•"onleneau,  XII!,  p.  169). 

(a)  Bealy  ou  ses  éditeurs  {flist.  des  comtes,  preuves,  pp.  3aS-33i  bi»)  donnent  à 
celle  chorlc  la  date  Je  iii4'^;  la  chronique  de  Saint-Maixeol  (p.  898)  place  b  dédi- 
cace de  Saint-Jean  en  io5o  el  y  fiiil  assister  I»etnl>erl,  évi^que  de  Poitiers,  Lien  (|u'il 
ne  soit  pas  désiçoé  daas  l'acte.  Celui-ci  étant  dépourvu  d'indtcalions  chronoloçi- 
ques,  on  peut  rester  dama  le  doute,  loulefois  il  semble  plus  expêdicot  d'adopter  ta  date 
fournie  par  la  chronique  de  Saiol-Maixent. 

(3)  .Marclieçny,  Cnr(.  du  Bas-Poitou,  p.  87,  prieuré  de  Fontaines.  Cet  acte  ne  peut 
être  placé  qu'entre  les  années  lo/ig-ioôy,  pendant  lesquelles  riuillaunie  le  Jeune  pos- 
séda la  seigneurie  de  Talmond, aussi  la  date  de  loJocQviroDquc  lui  a  attribue  M.  Âlar- 
chegay  paratl  devoir  être  conservëc. 

'7 


s5S 


LES  COMTBS  DK  POITOU 


furent  sans  doule  une  des  dernières  faveurs  qu'Agnès  oblint 
de  son   mari.  GoofTroy  Marlcl  avait  semblé   pendant  longtemps 


la  fei 


ilail 


vivre  en  bonne  inlelligence  avec  ia  lemme  qui  seiaii  en  quel- 
que sorte  donnée  à  lui,  mais,  parvenu  au  comble  de  son  ambi- 
tion, jouissant  d'une  autorité  et  d'un  prestige  inconlost{»s,  il 
sentit  qu'il  lui  manquait  quelque  chose.  Son  union  avec  la 
veuve  de  Guillaume  le  firand  ùtait  restée  siérile;  il  n'avait  pas 
d'enfants,  de  descendants  issus  de  sa  chair,  à  qui  il  pùl  laisser  ses 
magnifiques  domaines.  Des  regrets  qu'il  en  ressenltt  à  l'idée  d'un 
divorce  il  n'y  avait  qu'un  pas  ;  il  le  franchit,  et  un  beau  jour  il 
répudia  sa  femme.  A  celte  époque  les  prétextes  ne  manquaient 
pas  pour  rompre  une  union  ;  on  invoquait  la  raison  de  parenté  et 
dans  les  grandes  familles  qui  conLraclaienl  ensemble  de  fréquentes 
alliances,  les  cas  de  dissolution  d'un  mariage  n'étaient  pas  difTi- 
ciles  H  trouver.  Du  reste,  l'union  d'Agnrs  avait,  comme  on  l'a 
vu,  été  qualifiée  d'illégitime  d<''s  qu'elle  s'était  produite  cl  Geof- 
froy ne  l'ignorait  pas.  Il  pril  pour  femme  Grécie,  veuve  de  Reriais, 
son  vassal,  seigneur  de  Monlreuil,  puissant  baron  cité  dans  de 
nombreux  actes  de  l'époque  ;  ce  mariage  eut  lieu  entre  les  années 
lOoOet  1052  (1). 

Agnès  ainsi  délaissée  ne  manquait  pas  de  lieux  de  refuge:  elle 
avait  d'abord  les  domaines  qu'elle  avait  reçus  en  douaire,  puis  son 
abbaye  de  Notre-Dame  de  b'aintes,  mats  Poitiers  raltirail  princi- 
palement ;  là  elle  était  sûre  de  pouvoir  continuer  à  jouer  un  rôle 


(i)  C.  Porl  dans  son  Dictionnaire  historique  ffe  Maine-chljiire,  I.  II,  p.  298, 
HTarticlc  de  <jrcc!r,  plate  le  nouveau  mariag^c  deG<?uffpoj  Marlel  vcra  jû55  ou  lOJy; 
mais  il  esl  établi  par  le  charlricr  de  Jb  Trînilc  de  Vendôme  que  le  6  janvier  lo/jç) 
A^ès  élail  encore  femme  de  (JeoJTroy  Muriel  qui  déclare,  dans  le  préambule  de  Tacle 
de  dnnaiion  de  la  Toiissaint  d'Anîfers  à  l'obbayo  de  la  Trinilé,  qu'Ag'ncs  est  son 
épouse  hicn-aimée,  l'objet  de  son  unique  amour  (Mélais.Car/.  de  ta  Trinité  de  Ven- 
di'ime,  I,  p.  i(>5),  rt  qu'à  cet  acte,  qui  se  passa  à  Angers,  la  comtesse  était  présente, 
ayant  dans  aa  coinpajjnie  ses  deux  fils,  et  ses  cLevaliers  poilevins  Aimeri  de  iloche- 
cliouart,  Aimeri  de  Hancon,  Gautier  Tison,  Adémar  Malti  Cnpsf^  Guillaume  de  Par- 
llienay  et  son  fila.  La  participation  de  Geoffroy  Martel  aux  faveurs  accordées  par  sa 
femme  à  Saint-Ntcolas  de  Poitiers  cl  »  Salnl-Jcan  d'Angély  pendant  Tannée  lo^f».  ne 
permet  pas  de  placer  la  séparation  des  deux  époux  avant  l'année  toDo,  mais  elle 
était  effecluée  dans  le  cours  de  celte  année,  ce  que  semble  prouver  le  don  du  comté 
de  Vendôme  fait  par  le  comte  d'Anjou. sans  la  participalion  de  sa  Femme,  à  son  neveu 
Foulques;  à  cet  acte  imporlanl  on  ne  voit  paraître  aucun  chevalier  poitevin  {Cart . 
de  la  Trinité  de  l'emlume,  I,  p.  171)-  ^^^  resle  Grécie  esl  désii^née  avec  son  litre 
de  comtesse  dans  une  cliarlc  du  26  mars  io53  [Hem^  p.  176),  et  parait  encore  comme 
femme  du  comte  d'Aujou  dans  une  cbarto  non  datée  du  cariuluirc  de  Sainl-Maur-sur» 
Loire  (Marchegay,  Archives  d'Anjon,  p.  38i). 


GUILLAUME-:  AIGEIET 


259 


impotiaiil,  Guillaume  reslani  toujours  soumis  aux  volonlés  de  sa 
mère(l).  Du  reste,  malgré  le  partage  de  l'hùrilage  d'Eudes  interve- 
nu en  lOii  entre  les  deux  fils  d'Agnès,it  ne  semble  pas  qu'aux  yeux 
de  leurs  contemporains  la  dislinclion  entre  les  domaines  qui  leur 
avaient  éié  dévolus  ait  616  nellcmeni  établie,  et  quand  Agnos  fut 
revenue  dominer  àla  cour  du  comte,  on  put  croire  que  rien  n'était 
changé  dans  la  situation  constatée  dix  ans  auparavant;  tel  était  le 
sentiment  du  rédacteur  d'une  charte  de  l'abbaye  deSaint-Muixent 
qui  dit  en  1051  que  le  duc  Guillaume»  son  frère  Geoll'roy  et  leur 
mère  la  comtesse  Agnùs  continuaient  â  gouverner  le  Fuilou  (2). 

Nous  ne  savons  rien  des  actes  de  Guillaume  Aigret  pendant  cette 
année  i051,  mais  dans  le  courant  de  l'année  lOo^l'ùvèque  de  Limo- 
ges, Jourdain  de  Laron,  étant  venu  à  mourir  le  chapitre  calhédral 
de  Saint-Iitienne  lui  écrivit  aussitôt  pour  lui  demander  qu  en  vertu 
de  Faccord  de  1  Û4o  il  ne  donnai  pasi  evôcLé  à  prix  d'argent. Aprbs 
lui  avoir  dépeint  le  triste  état  dans  lequel  se  trouvait  le  diocèse 
et  le  clergé,  les  chanoines  ajoutaient  :  «  Qu'est-ce  qui  te  manque  ? 
L'Aquitaine  tout  entière  l'appartient...  nous  réclamons  de  loi  un 
évoque  et  non  un  loup  rapace,  un  homme  qui  soit  le  directeur  des 
âmes  el  non  un  professeur  de  déprédation,  qui  viendrait  prêcher 
que  le  bien  est  la  chose  mauvaise  et  que  c'est  le  mal  qui  est  le 
bien. . .  qu'il  devienne  le  maître  de  tout  ce  qu'a  possédé  son  pré- 
décesseur. . .  tout  ce  que  nous  avons  est  à  toi  ;  tu  es  le  gardien 
de  notre  bien,  envoie- nous  un  berger  pour  prendre  soin  du 
troupeau,  et  non  un  homme  qui  eu  lasse  sa  proie,. .  Adieu,  sois 
le  défenseur  de  saint  Etienne  ['^).  » 

Guillaume  semble  avoir  déféré  à  l'appel  instant  des  chanoines. 
Il  se  tint  à  Limoges  une  grande  assemblée  d'évêquesdont  le  choix 
se  porta  sur  Hier  Chabot,  un  liouinie  de  race  noble,  qui  veuf  ne 
s'était  pas  remarié  et  que  ses  mérites  signalèrent  à  leur  attention. 
Dans  l'acte  dressé  pour  constater  la  décision  de  l'assemblée  il  fut 


{1)  On  peut,  grâce  à  1  énoncé  des  donations  faites  par  Agnès,  se  rendre  compte  de 
rimport.iace  des  biens  qui  lui  avaient  été  donnés  en  douaire  et  de  leur  situation;  ils 
ne  Igrmaicnt  pas  un  cn.Henible  compact»  mais  ila  cLaieut  dissi^minés  sur  plusieurs 
points  du  Poitou,  à  Poitiers  et  aux  environs,  à  Saint-Maixcnt,  à  Maillezais,  à  Talmond 
el  aussi  en  Sainlonge. 

(2)  A.  Richard,  Charles  de  Saint-Maixent,  I,  p.  i4i. 

(3)  Gallia  Christ.,  JI,  instr.,  col.  173. 


>6o 


LRS  COMTES  HE  POITOU 


expressément  porié  que  réieclion  s'élail  faite  de  la  volonlé  el  du 
consentement  du  comte  de  Poitou,  du  vicomte  Adi'imar,  des 
barons,  des  nobles,  du  clergé  et  du  cliapîire  cathédral  (1  ), 

Versie  mômelemps Iccomle,  de  concerlavec  sauirre  etson  Frère, 
confirma  les  dons  qui  avaient  éléfaîlsà  l'église  Notre-Dame  du  Piiy 
en  Yelay  alors  qu'il  était  en  bas-âge,  par  son  père  Guillaume,  sa 
mère  Agnès  et  ses  frères  Guillaume  et  I^ludes,  lesquels  consislaient 
en  la  moitié  de  l'île  de  Hé,  des  étangs,  des  écluses,  deux  villages 
elle  bois  de  Sainl-Ouen,  vulgairement  appelé  le  Breuil  (2). 

l'ar  suite  de  la  répudiation  d'Agnès,  la  situation  était  extrême- 
ment tendue  entre  Geoffroy  Martel  et  ses  beuux-fils,  à  tout  le  moins 
avec  Guillaume,  qui  subissait  toujours  l'ascendant  de  sa  mère. 
Excités  par  elle,  ils  se  préparèrent  à  tirer  vengeance  de  l'alTronl 
qui  lui  avait  été  fait,  mais  le  comte  d'Anjou,  avec  la  rapidité  de 
décision  qui  était  un  des  trails  saillants  de  son  caractère,  les 
devanra  :  il  leva  en  1053  une  armée  considérable  et  marcba  sur 
Poitiers.  Le  comte  de  Poitou  n'était  pas  prêt  j  son  frère  ne  l'avait 
sans  doute  pas  encore  rejoint  avec  les  forces  qu'il  pouvait  lui 
amener  de  son  comté  de  Gascogne,  et  devant  l'impossibilité  où  il 
se  trouvait  de  lutter  conire  son  beau-père,  il  s'empressa  de  faire  sa 
paix  avec  lui  (3j.  r*eut-être  est-ce  à  cette  époque  qu'il  convient 
de  placer  un  voyage  que  til  Agnès,  accompagnée  de  son  conseiller 
l'archevêque  Arctiembaud,    nbbé  de  Sainl-Maixent,  auprès  de 


(i)  Kabbe,  Conciita,\X,co\.  1060.  Bifri  qu'il  n'y  ail  à  rclenir,  au  sujet  de  ccl  évêque, 
que  le  nom  qu'il  portail,  il  semble  loutcfoi»  qu'il  (hmiI  <Hre  raUaché  à  la  famille  de 
GuillauNie  Chabot,  i'iiiidea  familiers  du  coinle  de  l'oilou. 

(a)  En  attribuant  cet  acte  à  (liiillaurne  Aiijrcl,  nous  nous  raog'CODS  à  l'opinion  do 
Bcsly  qui  a  démontré  (///*/.  f/w  cowi/es,  preuve»,  pp.  ad  i-2(J3)  que  bien  que  i'/fisinire 
tic  A'otre-D<tnie  tlu  Pny,  c.  nj,  I.  2,  p.  28^,  lui  donne  la  date  de  l'an  1000,  il  ne 
jHuI  êlre  placé  qu'enirc  les  années  1047  el  io58.  (Voy.  aussi  D.  Yaissele,  fiitt,  de 
LarigiieildC,  n.  éd.,  IV,  p.  8f)). 

(i)  Dom  Houssoau,  Livre  noir  de  Saint-Floreut  de  Snumur,  t.  Il,  n»  S^o.  Besljr 
(//isl.  tles  conttc.1,  preuves»  p.  .'^27  bis)  a  piililié  les  formules  finnles  de  cet  nele  qui, 
dans  800  icxlc,  porte  la  date  de  io43.  H  y  a  b'i  une  erreur  luanifcsle,  rcsuhnt  d'uua 
foule  d'impression,  que  n'a  pas  reproduite  Mnrcheçay,  lequel  dans  ses  Arr/i.  d'An- 
jou.p.  371,  donne  à  la  pièce  sa  date  véritable  de  iojJ.  Mais  Tindication  inexacte  de 
y/Zisl.  des  comtes  de  Poitou  n'en  a  pas  moins  clé  adoptée  par  certains  bi.Htoricris, 
(|ui  n'ont  pas  réllcchi  qu'en  10:^3  (àoolîfoy  ^Martel  clait,  de  par  sa  femme  Açucs,  le 
véritable  (lussosseur  du  comte  de  Poitou  cl  ne  pouvaiten  toute  justice  partir  eu  guerre 
contre  îui-inèfoe.  Nous  ne  croyons  [)asnon  plus  qu'il  faille  prendre  à  la  lettre  le  texie 
de  la  rbarlc  de  Saint-Florent,  que  Mnrcliescny  [dace  par  erreur  avant  1054  cl  qui  dit 
que  tienlTroy  déclara  la  guerre  uu  comte  de  Poitou;  le  contraire  nous  (varalt  bien  plus 
vraisemblable. 


iult,  comle  de  Champagne.  Enlrait-il  dans  ses  inlenlions 
d'amener  ce  comle  à  reprendre  ses  lutles  anciennes  contre  Geof- 
froy Martel  qui  lui  avait  enlevé  la  Touraine,  nous  ne  saurions  le 
dire,  le  molif  de  ce  voyage  ne  nous  ayant  pas  élé  révélé  (1). 

Le  12  mai  I0j4,jourde  l'Ascension,  Guillaume  se  trouvait  à 
Poitiers.  Les  religieux  de  Saint-Florent  de  Saumur  n'avaient  pu 
jouir  paisiblement  du  domaine  des  Fosses  qu'Agnt'-sleuravail  donné 
en  1043,  Les  agents  du  comle  exigeaient  d'eux  certains  droits cou- 
tumiers  qui  les  lésaient  grandement;  sur  leur  requôle  Guillaume 
les  exempta  de  tous  ces  devoirs,  défendit  de  les  molester  à  l'ïivenir 
et  pour  le  surplus  confirma  les  disposilions  do  la  charte  primitive 
de  donation.  Uien  qu'il  déclare  agir  en  la  circonstance  du  ctin.sen- 
temenl  de  son  frère  Geolfroyel  de  sa  mère  Agnès,  ni  l'un  iiiTaulre 
ne  comparaissent  parmi  les  témoins  de  l'acte  oii  l'on  rencontre 
l'archevêque  de  Bordeaux,  les  évêques  d'AngouIéme  et  de  Limoges, 
le  comte  de  la  Marche  Audebert,  le  vicomte  Savarî  de  Thouars, 
Guillaume  de  Parlhenay  et  autres  compagnons  ordinaires  du 
comle  (2). 

Agnès  n'assista  donc  pas  li  la  libération  de  la  terre  des  Fosses, 
et  même  après  celte  date  on  ne  la  rencontre  plus  opérant  en  per- 
sonne aux  côtés  de  son  lils.  II  est  possible  que  Geoffroy  Martel 
ail  imposé  au  comte  de  Poitou  l'éloignement  de  sa  mi-rc  el  que  cel- 
le-ci ait  été  chercher  un  refuge  auprès  de  son  fils  Guy  dont  l'auto- 
rité s'affirmait  alors  en  Gascogne  ;  elle  a  encore  |)u,  dès  cette  épo- 
que, aller  demander  au  monastère  de  Notre-Dame  de  Saintes  l'asile 
où  nous  la  retrouverons  plus  tard.  Nous  ne  serions  pas  étonné 
qu'il  faille  placer  à  cette  date  un  fait  que  nous  apprend  une  charte 


(i)  A.  KicharJ,  Charles  de  Saint-Maixenî,  I,  p.  i/(o.  Peodanl  ce  voyaf^e,  l'Abbé 
d<:  SaÎMi-Maixeiiit  cuiiseniil  à  ce  que  l;i  corutesse  dihpoïsAl  du  Jomaiue  de  Sivrcc,  au- 
tremeot  dit  le  Puy  Sainl-Maixenl  tlaos  la  paroisse  de  Moulaïuîsé,  <jui  apparteiiuit  à 
Bon  abbtiyc. 

(2)  Arc/i.  fiist.  (lu  Poitou,  II,  p.  gS,  Charles  poil,  de  Saîiil-Florcnt.  Le  cbarlrier 
de  Saiul-Florcnl  cuulenait  ua  autre  acte  de  conHrziiation  delà  possejisiaa  dea  Fosses 
par  celle  abbaye  (/i!e/«,p.fjoi.  Mais  cet  acte,  idenliquoau  précédcnlel  dépourvu  de  date, 
n'eal  qu'un  proj,et  relrouvé  duus  le  chartritT  de  l'abbaye  t't  auquel  le  rédaclcur  du  car- 
lulairc  en  rincurpuraiit  dans  stni  recueil, a  nialadroile^nunl  «]uulc  des  uoxns  de  Icinuins 
empruuléa  à  l'acle  df  iDÛ/t,  sauf  qu'où  y  trouve  tu  plua  Guillaume,  èvèque  de  Pcii- 
gueiix,  el  GetifFroy  Martel.  Or,  c'est  en  loCo  seulement  qu'un  cvê(|UP  du  uom  de 
Guillaume  moula  sur  îe  siège  de  Përigcux  et  nous  savons  qu'en  «oii/j  Je  conile 
d'Anjou  êiuit  tolalement  séparé  de  sa  fcmine  el  ne  pouvait  venir  à  cûlë  d'elle  couipn- 
raltre  dans  ua  aclc  à  Poitiers. 


a02 


LES  COMTKS  DE  POITOU 


de  Bourgueil.  Celle  abbaye  possédait  depuis  la  fin  du  siècle 
précédent  des  domaines  en  Bas-Poilou;  le  comle,  croyanl  sans 
doute  avoir  des  droits  sur  ces  territoires  et  n'étant  plus  retenu 
par  les  scrupules  de  sa  mère,  ne  se  gêna  pas  pour  imposer  aux  re- 
ligieux de  Bourgueil  la  charge  de  recevoir  chaque  année  dans 
leurs  pacages  du  Busseau,de  ï'oussais  el  d'Auzais  et  sur  chacun 
de  ces  Irois  domaines  deux  hommes  et  trois  chevaux  qui  y  séjour- 
neraient le  lemps  qu'il  lui  plairait.  Ce  procédé  était  ingénieux  el 
en  le  généralisant  le  comité  aurait  pu  faire  élever  et  entretenir 
à  peu  de  frais  les  chevaux  nécessaires  au  service  de  sa  maison. 

Celle  façon  d'agir,  allant  à  l'cncontre  de  l'œuvre  privilégiée 
d'Agnès,  vienl  déjà  témoigner  que  la  comtesse  ne  jouissait  plus 
auprès  de  son  fils  de  celle  influence  sans  limites  dont  on  a  tant  de 
preuves.  Son  amoindrissement^esl  encore  alleslé  par  ce  qui  se 
passa  dans  le  Taluiondaîs. 

Pour  récompenser  Guillaume  le  Chauve,  le  fondateur  de  la  dy- 
nastie des  sires  de  Talmond,  de  l'aide  qu'il  hji  avait  priMée  contre 
les  fils  aînés  de  son  mari,  la  comtesse  lui  avait  concédé  cerlains 
droils  et  en  parliculier  la  moitié  du  produit  des  églises  d'OIonne. 
Après  la  morl  de  Guillaume,  advenue  vers  1049,  Agnès  reprit 
ce  qu'elle  avait  donné,  mais  comme  le  sire  de  Talmond  avait  dis- 
posé de  ces  biens  en  faveur  de  l'abbaye  de  Sainte-Croix  qu'il  avait 
fondée,  ce  furent  en  fin  de  comple  les  moines  qui  se  trouvèrent 
lésés. Tant  qu'Agnès  dominaen  Poitou,  ceux-ci  ne  purent  faire  que 
de  timides  réclamations,  mais  quand  la  silualion  de  la  coinlesse 
se  trouva  diminuée,  en  ce  moment  leur  voix  s'éleva.  Guillaume 
le  Jeune,  fils  et  successeur  de  Guillaume  le  Chauve,  s'était  résolu 
en  1056  à  partir  en  pèlerinage  pour  Borne,  mais  avant  d'enlre- 
prendrece  voyage,sachant,disail-îl,qu'ily  a  danger  pour  ceux  qui 
le  font  et  qu'il  ignore  les  accidents  du  cliemin,  il  régla  ses  alTaires 
el  en  parliculier  reconnut  le  droit  des  moines  de  Sainte-Croix  sur 
les  églises  d'OIonne.  Il  ne  revint  pas  et  eut  pour  successeur  son 
frère  Pépin  qui,  à  son  tour,  ne  larda  pas  h  succomber,  ne  laissant 
pour  héritières  que  sa  sœur  Asceline  et  sa  mère  Ameline.  Mais 
le  comlc  de  Poitou,  soit  en  vertu  du  droit  de  rachat  à  merci, 
droit  féodal  ([ui  était  peut-être  déjà  eu  vigueur  et  qui  le  rendait 
usufruitier  de  la  seigneurie  jusqu'à  ce  que  son  possesseur  eût 


GUILLAUME  AIGKET 


adi 


acquitté  des  droits  considérables  pour  rentrer  enjouissancedc  son 
Lien,  soit  que  l'acte  de  la  concession  l'aile  par  Guillaume  le  Grand 
au  premier  sire  de  Talmond  eût  spécifié  que  celte  importanle 
seigneurie  reviendrait  au  domaine  comlal  dans  le  cas  où  la  des- 
cendance mâle  de  ses  possesseurs  serait  interrompue,  toujours 
est-il  que  GuillaumeAigret  mit  la  main  sur  le  domaine  de  Talmond 
et  qu'il  vint  s'y  installer  avec  une  nombreuse  suite,  au  commence- 
ment de  l'anni'e  1058,  pour  se  livrer  aux  plaisirs  de  la  chasse. 

Dans  sa  compagnie  se  trouvaient  sa  femme  llermensende,  Guil- 
laume, évêqued'Angoulème,  Savari,  vicomte  deTliûuars  et  autres 
grands  personnages.  L'abbé  de  Sainte-Croix,  Vital,  profita  de 
l'occasion  et  vint  directement  se  plaindre  ù  lui  du  lorl  que  lui  avait 
causé  A{^'iil's  en  s'empuranlde  la  moitié  de  la  dîmeeldes  oiïertes 
d'Olonne.  Le  comte  fil  porter  l'aiïaire  à  un  plaid  qu'il  tint  à  Tal- 
mond et  où  assistèrent  les  gens  de  sa  suite  et  les  principaux  per- 
sonnages du  pays.  Dans  celle  assemblée,  où  les  droits  d'Agnès 
furent  sans  doute  défendus  par  Renoul  de  Saint-Michel,  le  prévôt 
qui  administrait  ses  domaines  du  Tulmonduis,  il  fut  déclaré  que 
la  comtesse  avait  injuslemenl  mis  la  main  sur  les  possessions  de 
Sainte-Croix,  et  Guillaume,  ratilianl  celte  décision,  ordonna  que 
l'abbaye  rentrerait  pour  toujours  en  possession  de  ce  qui  lui  avait 
été  enlevé;  de  plus,  soit  pour  raison  de  dévotion,  soit  pour  indem- 
niser les  moines  du  tort  qui  leur  avait  été  causé  depuis  plusieurs 
années,  il  leur  fit  don  du  droit  de  pânage  pour  tes  porcs  de  l'at>- 
baye  dans  la  forêt  deJard  qui  faisait  partie  du  domaine  comlal  (1), 

A  la  fin  de  cette  même  année,  les  comtes  de  Poilou  et  d'Anjou 
élaienl  en  guerre.  Geoffroy  Martel,  aprèsja  répudiation  d'Agnès, 


(i)  fjart.  de  Tulmorid,  pp.  76-77.  I-^  seigneurie  de  Tnimonri  était  eocote  entre  les 
maÎD»  du  conilc  de  Ptiitou  quand  arrive  la  mort  de  Guillaume  Aiiçrel;  c'est  ce  quff 
l'ou  doii  inférer  de  deux  ucics  du  cartuiaire  de  Sainte-Croix,  non  datés  il  est  vrai, 
mais  (fans  l'un  desquels  il  est  dit  qu'aussili^l  après  le  décès  du  comte  Guillnume  son 
frère  GeolTroy-tjuy,  confirma  aux  rnûines  de  Talmoud  lu  eoncessioti  que  sou  prédé- 
cesseur venait  de  leur  faire  {^.^«r/.  iie  Tftl/nond,  pp.  77  et  i»7).  La  constataiion  de 
ce  fait  doit  faire  renvoyer  ù  1  anuée  loSS  la  prise  de  possession  de  la  sciarneuri»  de 
Talmond  par  Cliàlon,  mari  d'Asceline,  que  les  historiens  plii<;aient  en  l'anui-c  loây  en- 
viron (//.,  p.^  Gi).  Une  autre  preuve  que  Geoffroy  déliol  pendunl  quelque  temps  la  aei- 
gaeurie  de  Tulmond  est  fournie  par  le  carhtlnire  de  Sainlc-CroiTc  i|ui  noua  uppreud 
{II.,  p.  I  iq)  que  BosoQ  ^  de  Davio  n  exenjpla  les  navires  de  l'abbaye  du  droit  que  lui 
payaieni  ceux  qui  faisaieni  le  ininsit  avec  la  Ittclagne,  el  ceci  du  conseolement 
d'abord  de  Geoffroy  et  ensuite  de  Châlon,  ses  seigneurs. 


a64 


LES  COMTES  DR  POITOU 


n'avait  pas  rencontré  lasafisfaction  qu'il  chi.'t'clmil  ;  il  remplaça 
bienlùl  Grécie  par  Adèle,  la  fille  du  comte  Kudes,  puis  il  revint  à 
Grécie  el  enfin,  après  un  nouveau  renvoi,  il  s'allachaà  Adélaïde  la 
Teutonne  (i).  Celle  dernière  mil  promplemenl  à  proiit  l'ascen- 
dant qu'elle  prit  sur  le  vieux  comte,  et  se  Ut  aUribuer  par  lui 
un  mag;nifique  douaire  qui  comprenait  le  Sauuiurois  el  d'autres 
domaines  que  les  héritiers  de  Geoffroy  durent  plustard  racheter. 
En  agissant  ainsi,  le  comie  d'Anjou  brisail  les  derniers  liens  qui 
pouvaient  le  rai  tacher  encore  à  Agnès  ;  il  disposait  du  douaire 
qu'il  lui  avait  constitué  bien  des  années  auparavant  et  l'on  peut 
croire  que  la  comtesse  n'élait  pas  d'humeur  à  se  laisser  impuné- 
nienl  dépouiller  de  ses  revenus.  Elle  sortit  de  sa  retraite  el  eut 
encore  assez  d'au  loi- ilé  sur  son  fils  pour  le  décider  a  faire  valoir 
Ses  droits  les  armes  à  la  main.  Cette  fois  le  comte  de  Poitou  prit 
ses  précautions  el  ce  fut  son  adversaire  qui,  hors  de  doute,  fut 
surpris.  Geoffroy  essaya  bien  de  résister  h  colle  attaque  inopinée, 
mais  les  premières  rencontres  ne  lui  furent  pas  favorables  et  il 
se  laissa  enfermer  dans  le  château  de  Saumur  dont  Guillaume 
vint  faire  le  siège  en  règle.  La  situation  du  comte  d'Anjou  était 
des  plus  critiques,  quand  il  fut  sauvé  par  un  de  ces  coups  de 
chance  dont  son  histoire  abonde.  Le  comte  de  Poitou  tomba 
malade  de  la  dysenterie  el  fut  contraint  de  se  retirer;  peu 
après  il  succomba  à  la  maladie,  âgé  seulement  de  trente-cinq 
ans  (2).  Ses  entrailles  furent  portées  dans  l'église  do  Saint-Nico- 
las de  Poitiers  (3). 


(i)  Celle  iiiiunvéralioti  Jcs  femmes  de  GeolTroy  Martel  «c  rencontre,  dans  une  cbarle 
de  l'abbiiye  du  Hooccray  i[ui  les  qualitie  toutes,  saua  disliiictîon,  du  iJlre  de  eoncu- 
liinea  OJarchetç-iy.  Citron,  des  é<jl,  d'Anjoit^^,  293,  Dole  i).  M.l'abbd  Mêlais,  s^ap- 
puyaiit  sur  la  cliarte  n"  CV  de  la  Triaiiê  de  V^eadiiiue  et  la  ctiartc  de  la  fondai  ion  du 
[irieuré  du  Flessis,  dépendant  de  l'abbaye  de  Bourg'ueil,  avance  qu'Agnès  fut  reprise 
par  SUD  mari  en  io56  pour  être  répudiée  à  nauveau  biealilt  après  [Cari,  saint,  de  la 
Trinité,  p.  fi,  noie  t).  Mais  celte  a^serlian  ne  repose  que  sur  un  acte  dalé  de  io56 
(C'iri.  de  ia  Trinité  de  Vendt^me,  I,  p.  78)  où  ou  ra[ip«lle  les  fondations  de  la  Tri- 
nité cl  de  rt-vière,  faites  la  première  avant  la  iiiurl  de  Foulque»  Nerra  advenue 
le  ar  juin  10^0,  l'aulre  peu  après  son  décès;  cet  ade  n'est  <|u'une  iiolîce  rappelant  des 
faila  anténeurs  à  sa  rédaction  et  no  piNil  en  aucune  laron  élrc  appliqué  à  A;;'nés, 
Le  prieuré  de  l'Evière,  selon  C.  Port  {Dict.  de  Mai ne-el- Loire,  Ij  p.  .%)  a  été  fondé 
à  deux  fois,  en  io4o  et  en  1047, 

(21  Marcfiei^ay,  Chron.  des  ér/i,  d'Anjou,  p. /|,oo.  Sainl-Maix<*nl  ;  IJcsIy,  //'*/.  des 
comtes,  preuves,  p.  327  bis;  Mêlais,  Curt.  de  lu  Trinité  de  Vendôme,  I,  pp.  120 
et  lai. 

(3}  Arch,  hisl.  du  Poilou,]l,  p.  i3.  Cari,  de  Saial-Nicolaa. 


GUILLAUME  AIGRET 


365 


r 


k 


Il  ne  laissait  pas  d'enfanlset  son  frère  Guy-GeofTroy  fut  appelé 
ri  lui  succéder  lant  comme  duc  d'Aquitaine  que  comme  comte  de 
Poitou.  Sa  femme,  tlermensende,  donl  il  éluj't  lendremenl  aimé, 
se  relira  du  monde  el,  dit  le  chroniqueur,  se  voua  à  un  veuvage 
sévère.  Kllefil  même  plus,  elle  embrassa  la  vie  religieuse  et  fina- 
lement se  relira  à  Home  auprès  de  sa  belle-sœur  Ala,  qui,  après 
avoir  gouverné  l'empire  d'Allemagne  en  qualité  de  régente  de 
1056  à  1061,  el  renversée  du  pouvoir,  s'en  fut  chercher  au  loin 
ie  repos  du  cloître  (1). 

Les  chroniques  fournissent  relativement  peu  de  détails  sur 
la  vie  de  Guillaume  V,  mais  son  surnom  d'Aigrel,  Arerrimus, 
et  le  passage  de  la  chronique  de  Saint-Maixent,  où  il  est  dit  que 
pareillement  à  son  frère  Geoffroy  il  réalisa  de  grandes  entreprises 
«  ulrique  magna  el  forli  agesserunt  »,  nous  laissent  à  penser  qu'il 
gouverna  vigoureusement  le  duché  d'Aquitaine  el  qu'il  sut  répa- 
rer les  maux  causés  par  la  captivité  de  Guillaume  le  Gros  el  par 
son  arrivée  au  pouvoir  à  la  suite  d'une  guerre  civile. 

Il  est  le  premier  de  nos  comtes  dont  on  connaisse  un  sceau. 
11  en  usait  rarement  el  il  ne  parait  pas  qu'il  ail  eu  un  chancelier  ; 
il  est  possible  qu'il  ail  recouru  lï  celui  du  chapitre  de  Sainl-liilaire 
donl  il  pouvait  requérir  les  services  en  sa  qualité  d'abbé  de  cet 
établissement.  Une  empreinte  de  ce  sceau,  aujourd'hui  perdue, 
élail  apposée  à  la  charte  de  confirmation  des  dons  faits  par  Agnès 
à  la  Trinité  de  Vendôme  de  l'année  1040  environ;  elle  élait  sur 
cire  blanche  et  était  suspendue  au  parchemin  par  un  double  lacs 
de  cuir;  on  y  voyait  un  guerrier  à  cheval, armé,  tenant  une  épée 
d'une  main  et  un  bouclier  de  l'aulre.  Une  légende  entourait  celte 
figure  et  devait  porter  l'indication  de  Guillaume,  comte  des  Poi- 
tevins et  duc  des  Aquitains  (2). 


(i)  Resly,  //tsi.  des  contins,  preuves,  p.  333  bis,  d'après  deux  lettres  du  cardinal 
d'Osiie,  Pierre  Darnien,  à  l'impcralrice  A;fnc«;  voy.  aussi  aux  pages  iJa^»  3^7  el 
3;<8  bis. 

(2)  Mêlais,  Cart.  saint,  de  la  Trinité  de  Vend/'ime,  p.45.  La  descriplioa  de  ce  sceau, 
qui  appartient  au  type  que  l'on  est  convenu  d'appeler  le  type  équestre,  se  trouve  dans 
un  oifiimiis,  daté  de  1527.de  la  cbarte  de  Guillaume  Ai)jrel  :  la  lét^ende  avait  presque 
tolnleineat  disparu  el  l'on  n'y  lisait  plus  alors  ([ue  la  iia  du  dernier  mol  :  anoiwm 
{.[i/uilanoru/rtf. 


9«6 


LES  COMTES  DE  POITUU 


XIV  -  GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 

VI"  Comte.  —  Vil  h  Dlc. 
(io58-to86) 


Le  successeur  de  (juillaume  Aif^rel  porte  trois  noms  dans 
rhisloire  :  Guy,  Geoffroy  et  Guillaume.  Lors  de  son  baplême  il 
recul  celui  de  Guy,  Wido  (1).  Mais  de  1res  bonne  heure  et  con- 
ctirrenmienl  avec  lui  ap|>araît  celui  de  Geoirroy,G*7;///w/w^-  (2).  Il 
n'y  a  pas  lieu  d'hésiter  à  reconnaître  dans  ce  fait  l'œuvre  d'Agnès 
qui,  de  même  qu'elle  faisait  prendre  à  Pierre,  son  fils  aîné,  le 
nom  de  Guillaume,  bien  avant  qu'il  fùl  monté  sur  te  trône  ducal, 
avait  aussi  pu  rêver  de  faire  passer  le  comté  d'Anjou  sur  la  tête 
de  son  lits  cadet.  Elant  femme  à  savoir  ce  qu'il  fallait  espérer  de 
l'issue  de  son  mariage  avec  Geoffroy  Martel  et  calculant  les  clian- 
ces  d'une  union  stérile,  il  avait  dû  entrer  dans  ses  plans  ambi- 
tieux de  substituer  son  fils  aux  deux  neveux  de  Geoffroy,  Lors  du 
mariage  de  sa  mère,  Guy  avait  environ  six  ans,  et,  comme  il 
arrive  souvent,  Geoffroy,  n'ayant  pas  d'enfants, reporla  toute  son 
alTeclionsurle  dernier-né  de  sa  femme.  Celui-ci, du  reste,  conserva 
toute  sa  vie  un  souvenir  ému  des  soins  dont  le  comte  d'Anjou 
avait  entouré  sa  jeunesse  et  c'est  à  lui-même  que  l'on  en  doit  le 
témoignage  quand  on  le  voit,  dix-sept  ans  après  la  mort  de  Geof- 
froy Martel,  l'appeler  publiquement  son  seijçneur  et  quasi  son 

(i)  «  Guido  d'ictus  ia  l/a^jtisino,  GulHeimus  cagnomiae  »  (Ctrol  tle  lu  Ville,  //ist. 
de  la  Grantle-Sautre,  preuve»,  I,  p.  49^)- 

(2)  Lu  charte  de  Saint-Hiîuire  dalcc  de  novembre  io58.  où  l'on  trouve  pour  la  prc- 
nùcrc  fois  le  nom  de  Guy  dans  un  litre  nullienlifpie,  indit|ut;  ex[)ressènieat  que  celui 
de  Geoffroy  est  un  surnom  ;  «  S.  ^Viilnnis,  quem  GausFridum  cognomiaBbamus, 
alibnlift  «lustri  »  {ÏKédcl,  Duc. pour  Saiiit-/Iiiaire,l,p.  89).  Ce  uoni  de  Geoffroy  est  du 
ri'ste  donné  ù  notre  rorntc  liicn  anlcrieurenicnl  à  sa  prise  de  possession  du  conilé  de 
Hoitou.  Ainsi,  en  \o/\\,  on  lit  dans  uue  ehutie  de  l'aLbaye  de  Sainl-Maixenl  *A.  Ri- 
chard, Charles  de  Sairit'Mni\r<'nf,  I,  p.  nf))  celle  menlion  spéciale  :  a  Willelnio 
comité  cum  tuo  gerin.-tno  Goslredo  »;  de  noiubrcu-x  exemples  de  cette  appellation 
se  renconlrcDl  dès  celte  époque  dans  les  litres  des  ctablisscmenls  religieux  de  la 
ré^ioa.  Enfin  la  clirouique de Saint-Maixent  lorsqu'elle  cnreifîstrcla  naissance  du  comte 
s'exprime  ainsi  :  «  G:uifrednm  qui  cl  Wido  vocalus  est  r>  el  lors  de  sa  mort  elledil: 
«  Obiil  Guido  qui  cl  GoB'redus  ».  (Marcbegay,  Chron.  des  égt.  d'Anjvu,  pp.  i588 
et  4o3). 


GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 


«67 


père  (l).De  celle  habitude  prise  de  bonne  heure  il  est  résulté  que 
c'est  sous  ce  nom  de  Geoffroy  que  notre  conile  de  Poitou  est  le 
plus  fréquemment  désigné  et  que  lui-même  aimait  à  s'entendre 
appeler.  On  ne  connaît  qu'un  seul  de  ses  trois  noms  reproduit 
sous  une  forme  monogrammatique  et  c'est  celui  de  Geoffroy  (2). 
C'est  seulement  après  sa  prise  de  possession  du  couilé  de  Poitou 
qu'il  se  fil  donner  dans  les  actes  le  nom  dynastique  de  Guil- 
laume (3).  [*ûur  plus  de  précision  certains  documents  ont  désigné 
ce  comte  sous  deux  de  ses  noms (4)  :  à  leur  exemple  nous  l'appel- 
lerons Guy-Geoffroy,  comme  le  fait  la  chronique  de  Sainl-Maixent 
quand  elle  relate  son  décès  et  qui  est  le  nom  le  plus  particulière- 
ment consacré  par  rhistoire(5).Ilavailpour  habitude  de  s'intituler 
dans  les  actes  authentiques,  tout  à  la  fois  comte  des  Poitevins, 
t:omesPiclavenutim,iil  duc  des  Aquitains,  é/wj-  A(/uitanon/m,  iipàr 
la  grâce  de  Dieu  «,  mais  il  prenait  aussi  ces  titres  isolément  sui- 


(1)11  DomiDUi^  et  taaquam  paler  meus  Gosl'ridus  cornes  >,  â3  mai  1078  (Mêlais, 
Cm/7,  saint,  de  la  Trinité  de  Venddme^  p.  6a), 

(2)  Les  chartes  ori-jinales  du  cliapilredeS»inl-Hil»lrc  de  Poiticra  nous  oDl  conservé 
deux  représenlatious  de  ce  mono;jrannne,  TuDri  de  l'aDDée  1067,  l'autre  du  ^  fé- 
vrier io83  (Arcli.  de  la  Vienne,  ori?.^  Saiut-Hilairc,  do«  65  el  7a)  ;  on  irourrra  ces 
rnoDOi^rammes  sur  uue  planche  spéciale  ainsi  que  les  croix  aulograpLes  ijue  le  comte 
Irarail  souvenl  au  bas  (îes  actes  à  la  suite  de  son  nom, 

(3)  Nous  n'avons  rencontré  dans  le  niiitutieux  dêpouillenn^nl  des  pièces  oïli  ii  est 
fait  rncnlion  du  cotnlc  de  Poitou,  nui|uel  nous  nous  sommes  livre,  aucune  indicatioD 
précise  soil  sur  le  temps  suit  sur  les  lieux  où  l'un  des  triais  noms  sous  lequel  il  était 
connu  fui  spécialentcnt  employé.  Pendant  assez  lonsflemps,  dans  les  chartes  de  Poi- 
tou, il  est  |>lus  particuiicreincnt  appelé  Guy,  mais  à  partir  de  107')  euviron  le  nom  de 
Geoirroy,tjui  se  trouve  surlouL  dausiesilocumentsde  la  Sainton«îc  ou  de  la  région  An- 
li;cviuc,  leitd  k  prédominer;  quant  à  celui  de  Gtiillauine,  il  lui  est  surtout  donné  dans 
le  Bordelais,  la  Gascogne,  le  Limousin  et  dans  les  documents  cmanë.<«  de  pcrsonnai^es 
éfranefcrsau  Poitou,  tels  que  le  roi,  le  pape,  les  chrooïqueurs.  Le  premier  emploi  de 
ce  nom  de  Guillaume  que  nous  ayons  relevé  jusquMci  se  trouve  dans  une  charte  de 
la  collégiale  de  Sainl-.Scurin  de  Bordeaux  de  l'an  io6o(Besly,  Hist.des  comtes,  preu- 
ves, p,  345  bis;  Bruiails.  Cnrt.  de  Saint-Seurin,  p.  i3). 

(.'1)  Outre  les  exemples  tirés  de  la  chrunîque  de  Sainl-Maixcnl  et  du  cliarlrier  de 
Saiot-Ililaire  cités  à  la  pa^e  précédente,  on  relève  cucore  quelques  variantes  du  nom 
du  comte  dans  les  cartulaires,  tels  que  u  Gofridus  Guydo  (Talmond,  infjS},  \\'ido 
coçnûmioalus  Gofrcdus  [Sainl-Jean  d'Anjçély,  107G),  NVido  conjes  arj;nomeoto  Jof- 
ridus  (Sainl-Maixent,  loG/j),  Guido  qui  el  aiio  nominc  Goiïredus  vocabatur  (Saiul- 
Mnixent,  1078)  »,  Le  nom  de  Geoffroy  n'a  été  accolé  que  fort  rarement  k  celui  de 
Guillaume  ;  on  le  trouve  seulement  dans  son  inscription  tumuluirc:  1  Gulltelmus  qui 
Gaufridus  »,  et  dans  une  chronique  de  la  cathédrale  d'Ang-outème,  <t  Willclmus  Geo- 
fredus  «,  ce  qui  ne  peut  infirmer  les  lémoignaiçes  fournis  par  des  documents  authen- 
tiques appartenant  aux  diverses  anuées  de  la  vie  du  comte. 

(5)  Bcsiy,  //ist.  des  comifs,  p.  96:  Guy-GKormoY-GuiLLAUME  VII;  le  P.  Anselme, 
Hiitt.gènénl.  de  ta  maison  de  France,  11,  p.  5i8:  Go-Geoffroy  dit  Glillaumc  VIII; 
L'Art  de  oérijter  les  dates,  1770,  p,  710:  Gut-GËornor,  Guillaume  VL 


sft8 


Li:s  COMTES  DE  POITOU 


vaut  les  circonslances  et,  lorsqu'il  s'agissait  d'actes  intéressanl 
seulement  le  Poitou,  il  est  jj'énéralemetil  désigné  dans  les  sous- 
criptions avec  la  simple  qualité  de  comte  des  Poitevins  ;  cepen- 
dant, à  la  fin  de  sa  carrière,  son  titre  de  duc  seml>la  préva- 
loir (1). 

Lorsque  Guy-GeofTroy  devint,  par  la  mort  de  son  frîîre,  comle 
de  Poitou  et  duc  d'Aquitaine,  il  était  déjà  depuis  plusieurs  années 
en  possession  du  liordelais  et  de  l'Amenais.  Eudes,  sonderai-frère, 
avait  hérité,  vers  1036,  du  chef  de  sa  mère,  Brisque,du  duché  de 
Gascogne,  mais  il  n'en  avait  joui  que  peu  d'années,  ayant  été  lue 
en  1039  au  siège  de  Mauzé,  A  sa  mort,  Agnès  put  mettre  sans 
dilliculté  la  main  sur  le  Poitou, qui  revenait  du  reste  naturellement 
à  ses  enfants,  mais  on  ne  saurait  dire  au  juste  si  elle  réussit  à 
garder  Bordeaux.  Il  semble  que  Tarcbevôque  de  celte  ville, 
Geoffroy,  profitant  des  circonslances,  ail  visé,  comme  le  tentèrent 
d'autres  prélats  à  cette  époque,  à  s'octroyer  une  semi-indépen- 
dance. Bien  qu'il  eût  été  nommé  par  le  comle  Sancho  en  1027, 
ce  n'était  pas  un  homme  du  Midi  ;  il  appartenait  h  la  race  franque, 
et  Guillaume  le  Grand,  avons-nous  dit,  ne  fut  pas  étranger  à 
son  choix.  Quel  rôle  joua-l-il  pendant  les  cinq  années  qui  sépa- 
rent la  morl  d'Eudes  dujouroù  Agnès,  dans  la  grande  assemblée 
des  barons  poitevins,  fit  reconnaître  son  fils  comme  comte  de 
Gascogne?  Les  textes  sont  muets  à  ce  sujet.  Il  est  seulement  un 
lait  certain  c'est  que  les  comtes  de  Périgord  avaient  pris  pied  dans 
le  pays,  soit  pour  leur  propre  comple,  c'esl-à-dire  en  faisant  va- 
loir certains  droits  à  Fhérilaged'Eudes,  soitque  l'archevêque,  in- 
capable de  lutter  avec  SOS  propres  forces  contre  les  puissants  com- 
pélileurs  à  la  possession  de  sa  ville  archiépiscopale,  ait  fait  avec 
eux  un  partage  du  pouvoir.  Toujours  est-il  qu'en  1043  une  cer- 
taine comtesse  Aina,en  donnant  à  l'abbaye  do  Notre-Dame  de  Sou- 


^t)  Voici  le  relevé  de  ces  diverses  sppclEa lions  :  Duc  des  Aquitains  a  dnx  Aquita- 
norum»,  «  ou  Aquitanis  »;  vvc  u'Ai^vitaive  «  dus  Aquilauia;  »,  ou  encore  «  dux  in 
Aquitaaia  »,  ou  ot  dux  Ai|uiliinicus  »  {Curt.  de  N.-D.  de  Stiinles,  io58);  piu.><:b  uks 
AQUITAINS  tt  princeps  AquitaDorum  »  (C/iarl .  de  ;V<j/7/crtf/.ï,  1060)  ;  comte  uk  Poitou 
«  conies  Pictaveasis  «  ou  «  Picluvia  u,  comte  des  Poitevins  u  conie»  Piclavorum  »,  duc 
DUS  Gascons  a  dux  .-Vquîtauoruni  scu  Guasconum  >*  {Char(.  de  Cliini/,  1070);  i'hincb 
DK  Gascogne  «  priticeps  Vasconie  »  (Churt.de  la  /iêoie,  jo8/();  coûte  Dts  BonDU^Ais 
X  cornes  liurdei^aleasiuni  o  {Cart.de  Vaujc^vers  1074), <:t  euiiu  utc  osa  Gaulois  «dux 
Gallorum  »  (Chart.  de  Suint- Mai jcent,  loCo  ou  io(ii). 


GUY-GEO  FFROY-GL'!LLALMK 


36g 


lac  des  domaines  situés  sur  In  Dordoçne,  s'inlitulail  à  la  fois  com- 
tesse de  Bordeaux  et  de  Périgueiix  (I).  Qu'était  celle  comtesse 
Aïna?  Simplomenl  la  veuve  d'Aiideberl  H,  comte  de  Périgord, 
qui  dut  décéder  à  peu  près  h  celte  époque,  laissant  plusieurs 
jeunes  enfanls  :  Hélie,  Audeberl,  et  une  fille  dont  on  ignore 
le  nom  (2). 

Agnès,  après  la  mort  d'Eudes,  n'avait  pas  renoncé  à  faire  valoir 
les  droits  que  pouvaient  avoir  ses  enfants  à  une  pari  dans  l'héri- 
lage  de  leur  frère  consanguin,  mais  elle  avait  dû  se  résigner  à 
alLendre  que  celui  â  qui  elle  la  destinail  fut  en  élal  de  pouvoir 
soutenir  on  personne  sesprétentions.  l^Ln  lOii.Ciuy-GeolTroy  avait 
près  de  vingl  ans  ;  c'est  alors  qu'Agnès,  en  femme  avisée,  entra 
en  pourparlers  avec  la  comtesse  Ama,  qui  devait  avoir  fort  à  faire 
pour  soulenir  la  lulle  contre  les  prétendants  au  duché  de  Gas- 
cogne ;  elle  lui  demanda  pour  son  fils  la  main  de  la  fille  d'Aude- 
berl,  à  qui  fiirenl  abandonnés  en  dol  tous  les  droits  et  toutes  les 
prétentions  des  comtes  de  Périgord  sur  le  Bordelais  (3). 


(1]  «  Aona  coniilissa  Burdc(^1ensis  seu  Peitafçoticœ  patriae  »  [Gallia  Christ,,  II, 
inslr. ,  col.  a6«j}.  Le  icxterlu  Galliu  porle  <t  Aoua  »,  mais  le  nom  réel  de  la  comlesse, 
d'après  le  r;irlulairr  de  Nolrc-Diitnc  de  Suinles,  paraît  l'Ire  a  Aîoa  i>. 

(2)  L'//i.t(,  cfironolti^it/iie  de  la  Maison  de  France,  VA  ri  de  vérifier  les  dates, 
la  lisle  chronoiotfiiiue  des  granda  FeuJalaires  de  Y Atirtttnire  de  lu  Société  de  l'Ilis- 
tiiire  lie  France^  pour  ne  citer  que  ceux-là  onl  accumulé  erreurs  sur  erreurs  dans  la 
chriinolûçic  des  comtea  d'AnjçouIcme,  les  confoadnotavec  Irjj  comles  de  (a  Marche  et 
dénalurant  leur  Hliation.  M.  de  Mas-Lalrie,  dans  son  Trésor  de  Clironnloyie,»  ajouté 
de  nouveauTi  élénienls  de  confusion  â  ceux  de  ses  devanciers,  et  L.  l'aluslre,  brochanl 
sur  le  loul,  ne  fail  qu'un  seul  personnajçc  des  Irois  comles  du  nom  d'AudcberL  donl 
deux  du  Péfii^ord  cl  l'un  delà  Mnrche,(]ui  vivaieut  au  temps  de  Guy-GcolFroy.  L'élude 
alleotive  des  textes  publiés  par  le  Galliu  el  [larle  carlulaire  de  Notre-Dame  de  Saintes 
nous  a  permis  de  redresser  res  multiples  contradiclious.  Ilélie,  comte  de  Pérîfçord 
par  la  jjrâce  de  Guillnume  le  Grand(\'(>y.  plus  haul  p.  167),  eut  pour  successeur  vers 
loiii  Audeberl  a  Cadeneranus  »  ;  celui-ci  épousa  Aïoa,  sans  doute  fille  de  Girard  de 
Montagnac,  tjui  possédait  par  droit  licrédilaire  les  domaines  situés  sur  les  bords  de 
la  Dordog^nc  qu'elle  donna  à  l'abbaye  de  SouIpc.  Audeberl  ne  g-ouvcrna  le  comlô  que 
peu  de  Itinpa  {Gai L  iJhrist,  II,  col.  l'i^çj),  et  mourut  assurémcnl  avant  io4-^,  date  à 
laquelle  sa  femme  fit  la  donation  préciiée  ù  Notrc-Dauic  de  Soulac.  Il  laissa  plusieurs 
enfants  :  Hélie,  qui  lui  succéda,  Audebert  el  une  fille,  à  tout  le  moins.  Hélte  et  Au- 
deberl, aiçissaal  sous  l'aulorîté  de  leur  mère  Aïna,  doDuèrcul  Aidrulel  au  prieuré  de 
Sninl-Silviiin  {Cart.  de  JVotre- Daine  de  SninleSj  y.  1  i«j),  puis  Hélie  seul  Ht  don, 
vers  lo'io,  de  ce  même  prieuré  de  Sainl-Silvain  à  l'abbaye  de  Saintes  {Ctirt.de  Noire- 
Dame  de  Saintes,  p.  28).  il  cul  pour  successeur  son  frère  Audeberl  111,  qui  mourut 
vers  1107  ou  1117,  seliin  les  historiens  susnommés. 

(3)  Marchegay,  Cltrûn.  des  égl,  d'Anjou,  pp.  Sgîi,  ^00,  Sainl-Maixcnt.  Voici  com- 
naeut  s'exprime  la  chronique  au  auj^t  de  l'accession  de  Guy-Geoffroy  au  conilé  de 
Gascojrae :  «  Allerum  in  Gasconîa  transroissum  cl  comilem  facium  ....  habuilque 
Gaufridus  itluc  uxorem  suam  AuJeberti  comilia  Pctrai^orica:   fitiam  ».    Dans  ctiie. 


870 


LES  COMTES  DE  POITOU 


fldt'vfiit  y  avoir  cnlre  les  doux  ^'poux  une  grande  dispropor- 
tion d'âge,  mais  l'essenliel  (''lail,  pour  une  femme  ambitieuse 
comme  Agnès,  d'avoir  assuré  h  son  fils  des  droits  à  revendiquer 
et  des  ressources  pour  les  faire  valoir.  Socimdi;  par  les  contin- 
gents angevins  ot  poitevins  que  sa  m^'-remil  à  sa  disposition,  Guy- 
GeoITroy  entama  la  lullc  contre  les  deux  grands  seigneurs  du 
midi  :  Centule  III,  vicomte  de  Béarn,  et  Bernard  11  Tumapalcr, 
comte  d'Armagnac,  qui  prétendaient  l'un  et  l'autre  à  l'héritage 
des  ducs  de  Gascogne. 

11  ne  larda  pas  à  trouver  un  puissant  auxiliaire  dans  la  personne 
d'un  nouvel  archevêque  de  Bordeaux.  Geoffroy  étant  mort  le 
10  juillet  de  cette  année  1044  ou  de  l'année  t045,  Agnès  fit  élire  à 
sa  place  une  de  ses  créatures  qui  fut  toute  sa  vie  un  de  ses  plus 
actifs  agents.  Arcliembaud,  abbé  de  Saint-Maixent,  qui,  sorti 
d'une  petite  famille  de  la  Gâtine  du  Poitou,  arriva  rapidement 
à  ces  hautes  dignités  (t). 

Aussi  habile  négociateur  que  guerrier  redoutable,  Guy- 
Geoffroy  arriva  à  conclure  avec  ses  adversaires  un  accord  du- 
rable :  ils  lui  reconnurent  la  possession  du  Bordelais  et  l'Agenais, 
mais  il  ne  prit  que  le  titre  de  comie  de  ces  régions,  abandonnant 
aux  deux  compélileurscelui  de  duc  de  Gascogne  qui  emportait 
la  suprématie  sur  toutes  les  seigneuries  s'étendant  de  la  Garonne 
aux  Pyrénées  (2),  Ceux-ci  s,e  disputèrent  longtemps  ce  gros  mor- 


phra<ie  qui  rapporte  si  brièvement  ce  qu'il  DOua  a  t'allu  dètnillcr  co  plusieurs  lîgoes, 
l'emploi  du  mol  "  illuc  »  est  siguitjcalif;  il  veut  cvidemmenl  dire  que  c'est  eu  vue  de 
la  possessi<>ii  du  comté  de  (îaHCOsjne  qu'eut  lieu  le  mariage  de  Geoffroy  tivec  In  title 
d'Audeiitert.  Nous  ajouterons  que  la  tîliatioii  que  nous  avons  précédeniment  dounée 
permet  de  délcrnûuer  la  valeur  exacte  de  deux  nasertions  qui,  au  premier  abord, 
fienaLlcQt  contradictoires.  La  clirunique  de  Saiot-Maixcril,  p.  'Sij'i,  dît  que  Guv-Gcof- 
froy  épousa  In  lille  d'Atidelicrl,  comte  de  Périçord,  taudis  qui"  IScsIy.  dans  son  His- 
toire des  comleSf  p.  y^,  rapporte  au  cootraire,  seuible-t-il,  que  la  fcaime  du  comte  de 
Poitou  était  sœtir  d'Audebert.  En  se  reportant  au  tableau  qui  suit,  on  peut  se  coa- 
vniucre  que  les  deux,  écrivains  oat  l'un  et  l'autre  raison,  leurs  textes  se  rapportant  à 
des  pcraonaagcs  différeuta: 

Hélie  II,  Gis  de  Oosoo,  comte  de  la  Marche 

. I 

Audcl>erl  II,  marié  à  Aîna 

_. J ____^ 

llélie  III,  Audeberl  III,  la  femme  de  Guy. 

morl  sans  postérité  qui  continue  la  Hlintion  Geoffroy. 

(i)  A,  nichard,  Chartes  de  Saint-Maixenl,  I,  p.  uxxiv. 

(a)  Marchegay,    C/iron,  des   égl.   d'Anjou,  pp.    SgS,  4oo,  Saint-Maixenl.  «  Qui 


nUY-GEOFFROY-GlJTLLAUME 


%^l 


ceau,  et  ce  n'os[  que  tardivement  qu'ils  fiiiirenl  par  s'entendre  à 
son  sujet  :  le  litre  ducal  fut  altribué  à  Tumapaler,  mais  sa  sœur 
Adélaïs,  sans  doute  richement  dotée,  épousa  Gaston,  fils  aînr^  du 
vicomte  de  B<'*ani. 

Quant  à  Ciuy-Geoiïroy,  bien  que  devenu  possesseur  incontesté 
des  deux  comtés  qui  constituaient  son  lot,  il  ne  semble  pas  s'être 
contenté  de  cette  situation.  Ses  ressources  devaient  êlre  assez 
bornées  ;  l'aide  qu'il  avait  reçue  n'avait  pns  été  gratuite,  et  pour 
désintéresser  ses  auxiliairea  il  dut  fortement  entamer  le  domaine 
privé  qui  avait  pu  lui  être  dévolu  avec  son  litre  de  comte. 

Ce  domaine  privé  avait  réellement  peu  d'importance,  ayant  été 
gaspillé  par  les  précédents  possesseurs  du  Bordelais,  toutefois 
le  nouveau  comte  ne  négligea  pas  d'aflirmer  ses  droits  souverains 
et  fit  frapper  monnaie  en  son  nom.  En  agissant  ainsi,  il  se 
posait  en  héritier  direct  des  anciens  comtes  nationaux  du  pays 
dont  le  dernier,  Sanchc-Guillaume,  avait  émis  des  deniers  portant 
ces  doublesdésignalions  de  Guillaume, /'ï«?//e//«i'/A\  et  de  Bordeaux, 
Durdefialn.  Mais  il  ne  continua  pas  le  type  de  ces  monnaies  qui 
portaient  le  monogramme  carolin  et  il  le  remplaça  par  celui  qui 
avait  été  adopté  depuis  quelques  années  par  les  comtes  de  Pé- 
rigord,  lequel  dérivait  du  type  d'Angoulôme,  que  Geoffroy 
Martel  avait  à  peu  près  à  la  même  époque  introduit  à  Sain- 
tes. Ce  type  était  caractérisé  par  le  nom  d'un  roi  carlovingien, 
Loi>oiGvs,  mis  au  droit  de  la  pièce  et  au  revers  par  (rois  croisel- 
les.  Guy-Geoffroy  remplaça  le  nom  du  roi  par  le  sien  et  fit  modi- 
fier quelque  peu  les  détails  du  revers  du  denier  (1), 

Du  reste,  pendant  les  dernières  années  de  la  vie  de  Guillaume 
Aigrel,  il  parut  peu  â  la  cour  de  son  frère, fi  qui  sa  récente  union 
pouvait  faire  espérer  des  héritiers,  et  comme  il  avait  toute  quié- 
tude du  côté  de  la  Gascogne  il  put  donner  carrière  à  ses  goûts 
guerriers  ou  même  chercher  les  occasions  de  satisfaire  à  ses  be- 
soins d'argent.  U  s'attacha  donc  à  la  fortune  du  comte  d'Anjou 
et  à  ce  litre  se  mêla  aux  querelles  dans  lesquelles  l'ambilioii  et 


(Wido)  jam  Gasconiam  acquisicrat  armis  et  induslria  i>\  Besly,  ///*/,  des  comtes, 
preuves,  p.  342  bis,  d'après  Ilichard  de  Poitiers:  «  Hii  duo  fraires  sibi  V'asconiam 
Bubju^aruDt  ». 

(i)  Voy,  Appkndick  t. 


rOMTES  DE  POITOU 


le  caractère  boiiiilanl  de  ce  dernier  l'engageaient  conslammenl. 

Le  roi  de  Franer  llpnri  I  avait  pris  parti  dans  la  tulle  engagée 
enlre  fîuillaunie  le  ItAlard,  duc  de  Normandie,  el  le  comte  d'Ar- 
qués. Geotîroy  Marlel,  qui  venait  de  mellre  la  main  sur  le  Maine, 
objet  constant  de  la  convoitise  des  comtes  d'Anjou  el  des  ducs  de 
Normandie,  envoya  des  contingents  au  roi  de  Franco  et  ce  fut 
Guy-Geoffroy  qui  les  commanda.  Le  roi  lui  confia  la  garde  du 
cliâleau  de  Moulins  et  îl  s'y  défendit  viclorieusemenl  jusqu'au 
jour  où  k  reddition  d'Arqués  par  la  famine  le  conlraignil,  en 
iOo3,à  remettre  sa  forteresse  au  duc  de  Normandie  (l).  Malgré 
l'échec  qu'il  éprouva  dans  cette  circonstance,  son  allachement 
pour  le  comle  d'Anjou  le  porta  quelques  années  plus  tard  à 
s'armer  en  sa  faveur  pour  une  noiiveilo  lulLe  contre  l^uillaume  le 
BAtard.  Le  1"  mars  1058,  le  roi  de  France  élail  venu  h  Angers, 
pour  lancer  encore  une  fois  Gooiïroy  Marlel  contre  son  élernel 
rival. Celui-ci  se  laissa  faire  et  alli  assi<''ger  le  cliïlleau  d'Ambriè- 
res  que  le  duc  de  Normandie  avait  édifié  dans  une  forte  position 
sur  les  frontières  du  Maine.Guy-Geoffroy  se  Irouvail  dans  l'armée 
angevine  qui  dut  se  retirer  après  avoir  vu  repousser  toutes  ses 
aliaques  (2). 

C'est  pendant  cette  campagne,  qui  éloignait  les  troupes  du 
comle  d'Anjou  des  frontières  du  Poitou,  que  Guillaume  Aigret 
envahil  le  Saumurois.  Sa  mort  rapide  mit  fin  à  la  lutte  et  Guy- 
Geoffroy  passa  ainsi  subitement  du  rôle  secondaire  d'auxiliaire 
du  comle  d'Anjou  k  la  haute  situation  de  duc  d'Aquitaine.  Il 
était  de  taille  à  bien  remplir  celle-ci  el  à  venir  h  bout  des  dilfi- 
cuJlés  qui  ne  pouvaient  manquer  de  surgir. Une poliliqiie  nouvelle 
s'imposait  en  eiïel  ;  le  nouveau  duc  ne  pouvait  s'associer  à  celle 
qui  avait  depuis  plusieurs  années  dirigé  les  aclions  de  son  prédé- 
cesseur el  forcément  le  rôle  d'Agnès  allait  finir. 

Un  de  ses  premiers  acles  fut  de  rompre  le  mariage  que'danssa 
jeunesse  sa  mère  lui  avait  fait  contracter.  Celle  union  était  restée 
slérile,  aussi  quand  il  se  fut  fait  reconnaître  comme  possesseur 


(i)  Besly,  ///*/.  (les  comtes,  preuves,  pp.  3/|0  bis  et  34 1  bis;  Afig^ne,  Palrolofjie 
lai.,  CIAXIX,  p.  laiO;  fiec.  des  hisl.  de  France,  XI,  p.  82,  Guiliaurne  de 
Poitiers. 

(a)  Besly,  ffist.  des  comtes,  preuves,  p.  37O;  Mabille,  Chron.  des  comtes  d'An- 
jou, iDtrod.,p.Lxxxiii. 


GUY-GEO  FFRÛY-(;LILL  AU  ME 


273 


légal  du  duché  d'Aquilainc  et  que  d'aulreparl  iU'lail  évidenl  que 


le 


)tifs 


iL 


i' 


la  fille  (Il 


mène  sa  mer< 
conile  de  [-"cu-igord  n  avaient  plus  l'intérêt  puissantqu  ils  présen- 
taient quatorze  ans  auparavant,  il  invoqua  des  raisons  de  consan- 
guinité pour  répudier  sa  femme.  Quels  étaient  les  degrés  de  pa- 
renté qui  existaient  entre  eux?  Nous  l'ignorons  au  juste;  peut-être 
mil-on  tout  simplement  en  avant  l'alliance  contractée  par  IJuil- 
laume  le  Grand,  père  de  Guy-Geoffroy  avec  Aumode,  veuve  d'Au- 
debert,  comte  de  la  Marclie,  apparenléaux  comtes  deFérigord(1  ). 
Cet  événement  dut  se  produire  à  la  ïm  de  cette  même  année 
1038.  Nous  avons  connaissance  à  cette  date  d'une  grande  réunion, 
tant  religieuse  que  civile, qui  se  tint  à  Foiliers.  L'acte  qui  la  fait 
connaître  est  d'une  importance  minime. Il  s'agissait  de  la  conces- 
sion, faite  par  les  chanoines  de  Saint-Iïilaire  de  Poitiers  à  un  de 
leurs  confrères,  de  rusufruit  d'un  moulin  situé  sur  lalioivre;  les 
dignitaires  de  la  collégiale, et  en  particulier  le  comte  GuilJaume 
Ajgret,  en  sa  qualité  d'abbé  de  Sainl-Hilaire,  s'étaient  montrés 
favorables  à  cet  arrangement,  mais  évidemment  il  n'avait  pu  Être 
minuté  avant  la  mort  de  Guillaume,  aussi  lé  premier  soin  des 
parties  dut-il  ôtre,  quand  ce  fut  chose  possible,  de  faire  rédiger 
un   acte,  qu'elles  apportèrent  dans  la  salle  du   chapitre  oii  se 
trouvait  leur  comte,  entouré  de  ses  grands^    «  oblimatibus  ». 
Ceux-ci  furent  les  témoins  de  la  convention  et  apposèrent  leur 
croix  au  bas  de  la  charte  ;  c'étaient,  outre  le  comte  Guy,  que  les 
chanoines  déclarenlconnaltre  sous  son  surnom  de  Geoffroy,  Agnès, 
éamère,  lsembcrt,évéquo  de  Poitiers, Guillaume, évoque  d'Angou- 
léme,  Audebert,  comte  du  la  Marche,  Uarthélemy,  archevêque 
de  Tours,  Archembaud,  archevêque  de  Bordeaux^  Arnoul,évêque 
de  Saintes,  Hugues,  vicomte  de  ChAlellerauU,  Adémar  l'avocat, 
Haymond,  abbé  de  Bourgueil,  Pétrone,  abbé  deNoaillé,Joscclin, 
trésorier  de  Saint-lïilaire,  assisté  de  tous  les  membres  du  cliapi- 


(1)  Marclicgay,  Chron.  deségl.  d'Anjou,  p,  4oo,  Saînt-Moixenl.  Les  cliroaîqueurs, 
pas  plus  du  reste  qu'aucun  acte  aulheatique.ne  dous  oqI  coaiicrvé  le  nom  do  lu  pre- 
mière femme  du  comte  de  Poitou.  Il  oc  serait  peut-èlre  pas  impossible  qu'il  fciill« 
l'idcntitier  avec  une  certaiue  relij^ieusc  de  Notre-Dame  de  Saintes,  nommée  Garsende, 
et  déooûimée  dans  uu  acte  de  iiû4  «  Garseoda  de  Feireguis  »  (Cari,  de  JYotre- 
Dame  de  Sai/iteSf  p.  io3);  sa  présence  parmi  les  religieuses  de  Saintes  donnerait  la 
clé  deâ  douatioas  imporlaalcs  que  la  comlesso  de  Périgord  cl  ses  lits  tirent  à  co  uio« 
oastère. 

18 


«74 


LES  COMTES  DE  POITOU 


Ire.  Il  n'esl  fail,  dans  les  lexles,  aucune  allusion  à  la  cause  qui  avait 
pu  moliver  la  réunion  à  Sainl-Iiilaire  d'un  si  grand  nombre  de 
hauts  dignitaires  eccli'^siasliques.  Mais  la  présence  de  l'avocat 
Adémar,  noté  immédiateraenl  après  le  vicomte  de  Châlelleraull, 
semble  indiquer  qu'une  aiïaire  litigieuse  importante  était  portée 
devant  cet  aréopage.  Nous  pensons  qu'on  y  débattit  celle  de  la 
rupture  du  mariage  du  comte,  le  clergé  étant  forcément  appelé 
à  se  prononcer  sur  les  questions  de  parenté  invoquées  par  les 
parties  en  pareille  circonstance  (1). 

Cet  acle  est  du  mois  de  novembre  iOîiS  et  le  mariage  de  Guy- 
Geoffroy  dut  le  suivre  de  près.  Sa  nouvelle  épouse  s'appelait 
Mathilde,  ou  autrement,  selon  le  parler  poitevin,  Mathéode, 
Mateoda  (2).  L'histoire,  qui  n'a  pas  conservé  le  nom  de  la  pre- 
mière femme  de  Guy-GeoITroy,nous  apareillement  laissé  ignorer 
à  quelle  famille  appartenait  la  seconde  (3). 

A  la  réunion  de  Poitiers  furent  aussi  sans  doute  articulés  des 
griefs  conlre  Archembaud,  l'archevêque  de  Bordeaux.  C'était, 
nous  l'avons  vu,  un  homme  politique,  le  confident  de  la  comtesse 
Agnès  ;  il  ne  pouvait  manquer  d'avoir  sur  la  conscience,  comme 
tant  de  prélats  du  temps,  bien  des  actes  répréhcnsibles,  que  l'on 
ne  manquait  pas  de  relever  quand  lesdélenteurs  du  pouvoir  sou- 
verain les  abandonnaient,  pour  les  faire  descendre  de  leur  trône 
épiscopaU  Tel  fut  le  cas  pour  Archembaud.  Le  duc  d'Aquitaine 
devait  tenir  à  ce  qu'à  la  tète  de  l'archevôcliéde  Bordeaux,  la  senti- 
nelle avancée  et  puissante  de  ses  élats  héréditaires  vis-à-vis  les 
turbulents  seigneurs  du  Midi,  se  trouvât  un  homme  qui  fut  entiè- 


(i)  Rédet,  Doc.  pour  Saint- Hilaire^  I^  p.  88. 

(2)  Marcbcg-ay,  Chron.  des  égt.  d'AnJoa,  p.  ^oo,  Saint-Maixeot,  On  rencontre 
encore  ce  nom  aous  d'aulres  formes  laliues  :  «  Maleldis» (Car/,  de  N.-D.de  Saintes, 
p.  2G)  el«  Malbilda  »  (Rédet,  Doc.  pour  Saint-/Iilaire,l,  p,  91,  et  Besly,  Hitt.  des 
comtes,  p.  341  bis,  d'après  k'  cari,  de  Bourgueil), 

(3)  DieQ  qu'il  soil  luujours  un  peu  périlleux  de  se  laisser  guider  par  de  simples 
indices  il  semble  que,  durant  le  Icaips  de  l'uuioa  du  cûuile  avec  Matbéode,  ou  rencon- 
tre frcqucrimicnl  dans  son  entourage  les  vicomtes  de  Thouars  et  les  acigneurs  de 
cette  région  qui  disparaissent  ensuite.  Y  a-l-il  plus  qu'une  coïncidence  dans  celte 
conslBlaliou?  Uesly  [f/ist.  des  comtes,  p.  99)  dit  que  Matbéode  était  fille  d'Aude- 
bert  I  ou  11,  comte  de  la  Marche,  sans  toutefois  iudiqucr  la  source  où  il  a  pris  ce  ren- 
seignement; noua  ne  pouvons  doue  que  mentionner  son  dire  sans  le  contrôler,  mais 
d'orea  et  déjà  il  nous  parait  avoir  fiiit  une  confusion  entre  Matliëodo  et  la  première 
femme  tanommée  de  Guy-Geoffroy  qui,  selon  la  chronique  de  Saiol-XTaixent  (p.  SqS), 
était  iillc  d'Audcbcrt,  comte  de  l\'rigard. 


r.UV-r.EOFFftOY-GUlLLAUME  376 

remenl  à  lui;  il  le  rencontra  dans  la  personne  de  Joscoliti,  le  tré- 
sorier de  Saint-lIilaire-Ie-Grand  (1).  Ce  chef  du  puissanl  chapitre 
était  le  (ils  de  Guillaume  de  Parlhenay,  rentreprenaiil  allié  du 
comte  d'Anjou  ;  dès  10i7,  Agnès  l'avait  fait  pourvoir  de  la  trésorerie 
de  Saint-Hilaire,  et  de  plus,  depuis  quatre  ans,  iJ  avait  hérité  de 
son  père  de  la  seigneurie  de  ParUienay.  Ace  double  litre, il  comp- 
tait parmi  les  plus  importants  personnages  du  Poitou;  de  plus  il  était 
ambitieux  et,  pour  arriveràses  fins,  il  jugea  bon  de  se  tourner  vers 
le  nouveau  comte  et  de  lui  donner  tout  son  appui  pour  amener  la 
rupture  de  son  union  avec  la  fille  du  comte  de  Périgord,  Guy-Geof- 
froy le  récompensa  de  ses  services  aussitôt  qu'il  lui  fut  possible 
en  faisant  déposer  Arcbembaud  el  en  lui  donnant  sa  place  (2). 
La  présence  avérée  de  Parchevôque  de  Tours  à  Poitiers  au 
mois  de  novembre  IO08  invite  h  placer  à  peu  près  à  la  mémo 
date  le  premier  acte  d'administration  de  Guy-GeoiTroy  dont  nous 
ayons  connaissance.  Dés  sa  prise  de  possession  du  Poitou,  il 
avait  eu  à  récompenser  des  services  intéressés  et,  comme  il 
arrivait  généralement,  ces  largesses  se  faisaient  au  détriment 
des  établissements  religieux,  un  comte  leur  reprenant  ce  que  son 
prédécesseur  leur  avait  donné.  Le  nouveau  comte  avait  donc 
gratiûé  un  de  ses  chevaliers,  nommé  IJaoul,  de  Pile  de  Vix  que 


(i)  Nuus  employons  à  desscia  la  furme  Joscelia  pour  rendre  ca  Français  le  nom  de 
l'archevêque  de  Uordeaux.  Leâ  textes  laltos  t'appelleul  gènèratenienl  «  Goscelious  9, 
mais  OH  trouve  aussi  1.  Joacelinua  »  (Bruel,  Charles  de  Citinr/,  IV,  p.  Oio;  U.  Foaie- 
oeau,  XIX,  p.  4^)>  d'où  l'on  peut  iuduire  ()ue  la  lettre  g  dotitiait  devant  la  voyelle  o 
une  prononcialion  adoucie,  rcprêsculco  en  t'rai>i;ai.s  pur  la  syllabe  ge,  comme  duus  le 
nom  de  GeoflVuy,  écrit  eu  latlu  u.  Gosfredus  ou  GuQ'ridus  u  el  i[ue!i|ucfuis  «  JoitTredua  ». 
La  forme  "  Gauijrredus  »  doit  être  particulurc  aux.  st-ribt'6  de  ccrtaiucs  régions  où  le 
parler  était  plus  dur.  Il  eu  est  pareillciucnl  du  ouaj  1  Guusberlus  u  qui,  dans  les  textes, 
est  t'réquemment  écrit  u  Josbcrlus  u. 

(i)  Le  Gallîa  C/tristiuiKi,  II,  col.  Boa,  marque  que  Josccliu  fut  clu  archevêtiue  de 
Bordeaux  dés  loSg,  mais  il  place  un  archevêque  du  nom  d'Audron  entre  Arcbembaud 
el  Josceliii;  or,  ce  persouuni^e,  qui  e^l  auïi:>i  uieutiouué  daus  uue  cliurte  du  c»r- 
lulaire  de  Safnt-Scuria  (p.  i<.j),  n'a  pu  occuper  le  biègc  arcbicpJscupai  <|uc  durant  quel- 
ques mois  seulement,  car,  selon  Je  tnéinc  Gulliu,  il  mourut  le  i"" novembre  d'une  année 
iudélermioce.qui  ne  peut  étreévideuimeal  que  io5i).  La  coiislatation  de  ce  fait  n'enlève 
rien  à  nos  coujecturea  sur  le  rôle  de  Guy-Geollioy  dans  l'élecliou  de  Joscelin,qui  a  du 
avoir  lieu  à  la  tiu  de  tannée  lojg,  Archembaud,  d'après  une  charte  du  c-arlulaire 
de  Saint-Maixent  dont  il  va  être  parlé,  ne  portant  déjà  plus  au  niuis  d'avril  lojy  que 
le  litre  d'arcbevéque  sans  spéciHcalion  de  siétje.  Joscelin,  selon  une  charte  do  Saim- 
Seurio,  citée  plus  loin,  qui  parall  appartenir  à  la  fin  de  l'année  loOu,  était  archevêque 
à  celte  date;  les  termes  qu'elle  emploie,  tt  Josceliuu  arcbiepiscopo  pupulutu  aibi 
commiaaum  calbolice  doccolCi  «  semblent  bien  indiquer  que  la  prise  de  pusscssiua  de 
l'arcbevècbé  par  Joscelia  était  alors  toute  récente. 


376 


LES  COMTES  DE  POITOU 


Guillaume  de  Parlhenày  avait,  à  la  sollicilalion  d'Agnès  el  peul- 
êlre  pour  facililer  ravènciiicnl  do  son  fils  à  la  Irt^sorerie  de  Saint- 
lïilatre,  donné,  en  1047,  à  l'abbaye  de  Nolrc-Dame  de  Sainles. 
Joscelin,  gardien  des  volontés  de  son  père,  adressa  iminùdiale- 
menldes  réclamations  au  comlc  cl  oblinl  que  Vix  fùl  reslilué  aux 
nonnains  de  Sainles  (1).  Peul-êire  aussi  est-ce  à  celte  assemblée 
que  Guy-GeofTi'oy  confirma  le  don  que  son  frère  avait  fail  k  l'ab- 
baye de  Talmond  quelques  mois  plustùt  pour  indemniser  celle-ci 
du  lorl  qu'Agnès  lui  avait  précédemment  causé  (2). 

Iln'enlrait  pas  dans  la  règle  de  gouvernement  que  s'imposa  le 
nouveau  duc  d'Aquitaine  de  mener  une  vie  sédentaire.  Nous 
devons  la  connaissance  de  la  plupart  des  faits  de  son  existence 
aux  déplacements  incessants  qu'il  était  contraint  de  faire  soit 
pour  se  livrer  aux  plaisirs  de  la  chasse,  soi!  pour  s'occuper  de 
l'administration  de  ses  domaines,  exercer  la  souveraine  justice  ou 
surveiller  les  agissements  de  ses  vassaux. 

Au  mois  d'avril  1059,  Guy-Geoffroy  se  trouvait  à  Sainl-Maixent 
oîi  peut-être  était-il  venu  célébrer  les  fêles  de  Pâques  qui  tombè- 
renl  celte  année  le  4  avril  ;  il  n'était  accompagné  que  del'évêque 
de  Poitiers,  de  Foulques,  comte  d'Angoulême,et  de  quelques-uns 
de  ses  chevaliers.  Archembaudy  qui  résidait  en  ce  moment 
dans  son  abbaye,  profila  de  la  présence  du  duc  pour  obtenir  de 
lui  une  petite  portion  de  la  forêl  deVouvant,arm  qu'il  pûl  y  faire 
construire  une  église.  Le  cas  était  assez  curieux.  Un  trembleraenl 
déterre  s'était  fait  violemment  ressenlirquelque  temps  auparavant 
dans  la  localité  de  Sainle-l{a{logondc, dépendance  du  monastère; 
leshabilanls^elTrayés,  s'étaient  réfugiés  dans  la  forêt  de  Vouvant 
et  ne  voulaient  pas  relourner  dans  leurs  anciennes  demeures; 
ils  étaient  absolument  dénués  de  tous  secours  spirituels,  et  c'est 
afin  de  pouvoir  y  subvenir  que  l'abbé  de  Sainl-Maixent  sollicitait  la 

(1)  Cart.  de  Noire-Dame  de  Saintes^  p.  i^S.  Cel  accord  est  postérieur  à  l'avèoe- 
menl  de  Guy-GeofTi'oy  au  comté  de  Poitou  dans  le  coups  de  l'clé  de  1060  el.d'aulre  part, 
ntiléricur  ft  I  eléviilion  de  Josceliri  â  l'archevêché  de  Bordeaux  ea  lojy,  puisque  ce 
dernier  y  est  simplement  désigné  avec  sa  qualité  de  trésorier  de  Sainl-IIilaîre.  Outre 
le  nom  de  l'nrclicvèquc  de  Tours  nous  relevons  daus  cel  ticle  ceux  d'iluçjcs,  vicomle 
de  Cltfllellerau1l,(le  Jean  de  Cliiaon,  de  Guy  do  Preuilly,  de  Gtiiliiiufne  Uisljrd  et  de 
Bouchnrd  de  MorU£;ne,  qui  avaieat  assisté  en  io:i7  à  la  primitive  doaatiou  dû  Vix  à 
Noire-Dame  de  Saintes. 

(a)  Cart.  de  Talmond,  pp.  77  el  1 27.  Cel  acte  non  daté  ne  peul  s'écarter  dea  années 
lo5y  ou  io5g. 


GUY-GEOFFROY-fiflI.LAUME 


«77 


générosilô  de  Giiy-Geoiïroy.  Celui-ci  ne  seoiblapas  s*ôlre  fail  trop 
prier  et  posa  lui-même  sur  l'aulelabbalial  lacharle  qui  consacrait 
le  don  qui  ôlait  réclamé  de  lui  (1).  Après  la  conslructïon  de  Vé- 
glise,  un  centre  dépopulation  se  forma  autour  d'elle  et  reçut  le 
nom  de  Bourneau,  Burgm  noviu. 

Peu  de  lemps  après,  considérant  son  pouvoir  comme  parfaite- 
ment assura,  il  put  quitter  ses  états  pour  répondre  à  Tappel  du 
roi  Henri  qui,  fidèle  aux  traditions  des  premiers  Capétiens,  allait 
de  son  vivant  faire  sacrer  roi  de  France  par  l'archevêque  de 
Reims»  son  fils  Philippe.  La  cérémonie  eut  lieu  le  29  mai 
10;j9,  jour  de  la  Pentecôte.  Le  duc  d'Aquitaine  y  tint  le  pre- 
mier rang,  marchant  en  tôle  des  vassaux  laïques  de  la  couronne, 
immédiatement  après  les  légats  du  pape  et  les  membres  du  haut 
clergé.  Son  brillant  entourage  dépassait  de  beaucoup  ceux  des 
autres  vassaux  du  roi  et  venait  adirmer  sa  puisance  à  tous 
les  yeux;  on  y  comptait  trois  comtes  el  un  vicomte  qui  allait 
de  pair  avec  eux,  Guillaume,  comte  d'Auvergne,  Audebert, 
comte  de  la  Marche,  Foulques,  comte  d'AngouIème,  Adémar, 
vicomte  de  Limoges,  et  en  outre  trois  évoques  :  Arnoul,  évêque 
de  Saintes,  Guillaume,  évoque  d'Angoulème,  et  Hier,  évoque  de 
Limoges  (2). 

L'avènement  de  Guy-GeoITroy  au  duché  d'Aquitaine,  inaugu- 
rant une  politiqucnouvelle,  ne  s'était  assurément  pas  accompli  sans 
causerde  froissements;  les  familiers  du  duc  précédent  se  trouvaient 
éloignés  de  la  cour  tandis  que  de  nouveaux  venus  prenaient  leur 
place.  11  n*y  a  donc  pas  lieu  de  s'étonner  de  voir  éclater  des 
mouvements  parmi  les  seigneurs  du  pays  que  la  rude  main  d'A- 
gnès avait  matés  et  qui  n'étaient  pas  fâchés  de  prendre  leur  re- 
vanche. Ils  trouvèrent  un  auxiliaire  précieux  dans  un  adversaire- 
né  du  duc  d'Aquitaine,  qui,  dans  l'enivrement  du  premier  exer- 
cice du  pouvoir  souverain,  accueillit  leurs  ouvertures  avec  faveur 
el  se  jeta  tôle  baissée  dans  une  entreprise  aventureuse. 

C'était  Guillaume  IV,  comte  de  Toulouse,  qui  venait  à  l'âge  de 
vingt  ans,  de  succéder  à  son  père  Pons.  Sans  que  rien  ail  pu  don- 


(i)  A.  Richard,  Chartfit  de  Saint-Afatj:ent,  I,  p,  i44- 

(2)  Rec.  des  hist.  de  France,  XI,  p.  3a,  aOrdo  qualiter  Philippus  I  in  regem  con- 
secratus  «st  *  ;  Coll.  Guizol,  VTI,  pp.  go-91 . 


378 


LES  COMTES  DE  POITOU 


ner  l'éveil  sur  ses  inlenlions,  ce  que  le  chroniqueur  qualifie 
d'acte  de  Irahison,  il  se  jela  sur  l'Aquilaine  el  surprit  aux  portes 
de  Bordeaux  lin  corps  de  Iroupes  qui  y  élail  rassemblé  ;  une 
cenliiine  environ  des  clieviiliers  qui  en  faisaienl  parlîe  fui  mas- 
sacrée. Il  ne  semble  pas  que  Taii^resseur  ail  poussé  plus  loin  ses 
avanlages  ou  du  moins  Guy-Geo(Troy  ne  lui  laissa  pas  le  lemps 
d'en  profiler.  Ayanl  fail  appel  à  ses  barons,  il  marcha  direcle- 
menl  sur  Toulouse.  Inaugurant  une  tactique  dont  nous  le  verrons 
user  constamment  parla  suite,  il  commença  par  ravager  impi- 
toyablement les  abords  delà  ville  elj'ayant  parce  moyen  réduite  ?i 
la  dernière  extrémité,  il  s'en  empara  et  l'incendia  (1).  En  môme 
lemps  une  autre  lovée  de  boucliers  se  produisait  en  Poitou.  Hu- 
gues dit  le  Pieux,  seigneur  de  Lusignan,  prit  aussi  les  armes 
contre  son  seigneur,  mais  le  comte  ayant  dévasté  tout  le  pays,  le 
força  h  se  renfermer  dans  sa  forteresse.  iManquant  d'approvi- 
sionnements, Hugues  se  trouva  coniraint  défaire  des  sorties  pour 
se  nivilailler;  dans  Tune  d'elles  il  fut  surpris  par  les  chevaliers  du 
comte  el  tué  à  la  porte  mûoae  de  son  chûtcau,  le  8  octobre  (8  des 
ides)  de  l'année  1060  (2). 

Il  est  impossible  de  ne  pas  établir  un  rapprochement  entre 
ces  deux  faits  qui,  malgré  l'absence  de  date  pour  le  premier, 
nous  semblent  s'ôlre  passés  simulLanément,  et  témoignent  ainsi 
d'une  entente  contre  l'autorité  de  Guy-GeolTroy  (3).  Un  lien  unis- 


(i)  Marchegay,  Chron.  des  égl.  d" Anjou,  p.  .^oi,  Sainl-Mnixenl. 

{2)  Marchctçay,  Chron.  des  égl.  d'Anjou,  p.  /joi»  Saint-Maixenl.  Bien  que  les  sei- 
fjoeiirs  de  Lusijçûan  fussent  très  lurbulcois,  nous  ne  croyons  paatju'il  faille  prendre  à 
la  IcUre  le  texte  d'un  nccord  intervenu  entre  Hugues  le  Diable,  le  fils  d'Husfues  le 
Pieux,  el  l'ijbbayc  de  Sainl-,Mnixen(  du  lo  mars  lol'ir)  (A.  Hicbnrd,  Chartes  de  Sainl- 
Mdi.ifnt,  1,  p.  iM,  el  dans  lequel  Muv^ues  déclare  restituer  à  cette  abbaye  les  éjflitc» 
qu'il  lui  avait  enlevées  au  temps  où  il  clail  en  f^ucrrc  avec  le  comte  de  Poitou  ;  îj 
nous  paraît  probable  que  le  sire  de  Lusignan  fail  allusion  aux  cvénemeals  de  lo&u 
auxquels  il  était  en  l'ige  de  prendre  part  sou3  la  dircclion  Je  son  père. 

(3j  L'auteur  de  la  chrf»aiquc  de  Snint-Maixenl,  le  seul  qui  fournisse  quelques  détails 
sur  l'açression  dont  se  rendit  cmipabk*  lecomle  de  Toulouse,  ne  nous  dil  pas  au  juste! 
h  quelle  époijuc  clic  eut  lieu,  mais  celle-ci  csl  cerlaiiietneni  antérieure  à  rannêe  10C7, 
Haie  n  laquelle  une  charle  du  cartulairc  de  Nolre-namc  de  Saintes,  doai  il  sera  parlé 
plus  loin,  rapporte  cet  évéucmcnt.  Cette  attaque  inopiocc  ducnuitc  de  Toulouse  parait 
être  l'aclc  de  présomption  vaniteuse  d'un  jeune  homme  {il  n'avoil  que  vinfçt  ans)  et  le 
dé»;*'  de  se  signaler  au  début  de  sa  prise  de  possession  du  pouvoir. On  ne  connaît  pas 
la  date  précise  de  la  mort  du  comte  Pons,  mais  il  est  ecrluin  que  (îuillaume  lui  suc- 
cêdii  la  fin  de  ranoci  loOo,  car  Pons  clailencore  vivant  Itjra  Je  ravèncment  de  Phîlip- 
pcl'Tà  la  couronne  de  Kraoccle  29  août  loGn, d'après  une  charte  du  carlulaire  de  l'ab- 
baye de  Lc/iil,  publiée  par  D.  Vaissetc  [Uisl.  de  Languedoc,  nouv.  éd.,  V,  col.  Soa). 


GUY-r,EOFFROY.GUILL.\UME 


*7Ô 


sait  le  sîrc  de  Lusignan  et  le  comte  de  Totilouse,  c'i^lait  la 
célèbre  Almodts,  dont  la  siluation  hkarre  d'avoir  complô  trois 
maris  vivants  en  même  temps,  a  vivemenl  frappé  rimaginalîoii  des 
clironiqueurs.  Fille  de  Bernard  V\  comte  de  la  Marche,  elle  fut 
d'abord  mnriée  au  sire  de  Luaignan  dont  il  est  ici  question  (1). 
Hugues  en  eut  deux  fils,  puis  il  la  répudia  pour  cause  de  parenté 
et  lapassaàPons  V,  comle  de  Toulouse,  qu'cllfi  épousa  entre  lOiO 
et  10io(2).  Elle  eutde  ce  dernier  quatre  otifants,  entre  autres  fiuil- 
lauine,  l'adversaire  de  Guy-Geoirroy,et  lîaymondde  Saint-riilk'S, 
qui  furent  successivement  comles  de  Toulouse,  mais  dans  le  cou- 
ranldel'année  1053  Pousse  sépara  à  son  tour  desa  femme  etelle 
conclutaussitôt  une  nouvelle  union  avec  Haymond-Béranger,  comte 
de  Barcelone  (3).  Il  ne  semble  pas  que  les  deux  époux  se  soient 
quittés  en  mauvais  termes,  car  Almodts  continua  à  jouir  de  l'évô- 
chéd'Albi  et  de  l'abbaye  de  Saint-Gilles  que  son  mari  luiavail  don- 
nés en  douaire,  tandis  que  le  comte  de  Barcelone  la  gratifiait 
pour  môme  cause  de  l'évêclié  de  Girone  (4).  Femme  astucieuse 
et  très  habile,  elle  exerça  toute  sa  vie  une  grande  influence  sur 


On  peut  admeUre  que  le  souléveraenl  fomeuté  par  Hugues  de  Lusi^aa  ayant  eu 
lieu  eu  octobre  loOo,  la  divcrsioa  opérée  par  Guillaume  de  Toulouse  fui  absolumcat 
inallendue,  ce  qui  donnerait  l'explication  des  muts  n  per  traditioneni  »,  employée 
par  le  chroniqueur  h  t'occasîou  du  massacre  des  chcvalici-s  du  duc  d'Aquttaioe,  qui 
aurait  eu  lieu  vers  la  niêine  épuquci  c'est-à-dire  à  la  tin  de  celte  auDée  lotio. 

(i)  Marche^'ay,  Chroii.  des  éf/l.  d'Anjon,  p.  l\ni,  Saint-Maixcnl.  Audcbert  û'élani 
devenu  comte  de  la  Marche  qu'eu  1047,  on  ne  saurait,  admettre,  comme  l'a  écrit  D. 
Vaisselc  (III,  p.  299),  par  une  fausse  interprétation  de  ce  te\le,  que  ce  fut  lui  qui 
maria  sa  sœur  à  lluji^ues  de  Lusignan  par  qui  cite  avait  été  répudiée  avanl  io44 
{Voy.  aussi  D.  Vaissele,  IV,  note  xxxiij. 

(2)  La  chronique  de  Saint-Maixent.en  employant  la  phrase  c  dedil  in  uxorem  x, 
pour  marquer  le  passa|c;e  successif  d'Almodis  des  hras  d'Hugues  de  Lusignan  dans 
ceux  de  l*ojis  de  Toulouse,  puis  de  Ka\ra<>od-Béran^er  de  BarceJoue,  témoijjne  bien 
qu'il  y  eut  entre  Almodis  et  ses  maris  des  sëparolioas  amiables. 

(3)  Marcbeçay,  Chron.  des  égl.  d' An/ou,  p.  4ot,  Saiut-Maixent. 

(4)  Comme  le  fit  plus  lard  Guy-Geoffroy,  Almodis  se  montra  généreuse  envers  l'ab- 
baye de  Gluny.  Sur  ses  instances,  l'ons  transféra  le  ay  juin  loîi'S  l'abbaye  de  Moissac 
à  celle  de  Cluny  (D.  Vaissetc,  /It'st.  de  Lanijnedoc,  nouv.  éd.,  V,  col.  544).  Le  1 5  dé- 
cembre lotJO,  se  trouvant  à  Nimes,  elle  unit,  d'accord  avec  son  fils  Raymond  de  Saiut- 
Gillc8,pour  les<iulaj^*nient  lie  l'Ame  du  L'uiiile  Pons,«pro  domui  Pooiii  comitisremcdio  », 
l'abbaye  de  .Saiul-Gillcs  au  miunistère  bourçuignou  (U.  Vaissele,  V,  col.  5/(2;  lîruci, 
Chartes  de  Cluny,  IV,  p.  Siy),  enfin  peu  de  temps  après  elle  donna  à  Moissac  Talleu 
de  Saiol-Pierrc  de  Cuisines  (L).  Vaissele,  V,  col.  544)*  t^es  deux  abbayes  de  .Moissac 
et  de  Saint-Gilles  avaient  fait  partie  du  dounire  do  .Majore,  première  femme  de  Pons, 
et  étaient  ensuite  passées  pour  la  même  cause  daus  les  mains  d'Almodis  (D.  Vaisscte, 
III,  pp.  387,  33^).  Ces  faits  suffisent  pour  fournir  In  preuve  de  1  întluence  d'Aimo- 
dis  et  de  son  maintien  dans  la  possession  de  son  douaire  après  qu'elle  se  fut  sépa- 
rée du  comte  Pous, 


aSo 


LES  COMTES  DE  POITOU 


son  enlourage.  Or  nous  ne  serions  pas  surpris  que  ce  soil  à  ses 
ïnlrigiies  que  fui  dû  ce  soulevemenl  contre  Faolorilé  du  comle, 
dont  lous  les  adhérenls  ne  sont  certainement  pas  connus/mais 
dont  les  deux  principaux  lui  ioucliaienl  de  si  près  {\).  It  est  en 
elTel  à  remarquer  qu'au  mois  de  juin  1053,  c'esl-h-dire  quelques 
mois  seulement  avant  qu'elle  se  séparai  d'avec  Pons,  celui-ci  ma- 
nifesta pour  la  prcmitTC  fois,  dans  un  acte  authentique,  certaine 
tendance  à  revenir  vers  un  passé  déjà  lointain.  Lorsqu'il  réunit 
le  monastère  de  Moissac  à  l'abbaye  de  Cluny.il  déclara  qu'il  agis- 
sait en  conséquence  du  conseil  avisé  et  unanime  de  sa  femme, 
la  comtesse  Adalmodis  et  des  grands  de  TAquilaine  qui  lui  étaient 
soumis  (2).  Or,  de  tous  ces  grands,  un  seul  est  énoncé  dans  t'acle, 
à  savoir  Bernard,  évêque  de  Cahors,  dans  la  sujétion  ecclésiasti- 
que de  qui  se  trouvait  Moissac  et  qui,  selon  les  usages  du  temps, 


(i)  D.  Vaissclc  (///«<.  de  Langaedûc,  nouv*  éd.,  III,  p.  4i8)  iocliDe  h  placer  ce« 
évéïicmenls  vers  l'aDDec  1079.  A  celle  époque,  comme  nous  le  verrons  en  leur  lieu, 
Guillaume  IV,  comte  de  Toulouse,  maoifesla  des  prclenlions  au  lilre  de  duc  d'Aqui- 
taine el  D.  Vaissete  en  inféra  que  ce  comlc  ne  s'en  était  pas  tenu  à  des  protocoles, 
qu'il  les  avait  appuyés  par  des  acles.  Lce  raisons  alléguées  par  le  savant  bcucdictin 
sont  ioa;cnicu8cs  et  ont  pour  elles  toutes  les  apparences  de  la  >Tnisemblance,  mais 
elles  ûfi  sauroietit  tenir  contre  un  texte  fonnel  ipii  ne  permet  pas  de  placer  la  cara* 
pa<;ne  de  Toulouse  après  l'annce  1067.  A  cette  date,  Joscclin,  archidiacre  de  Saintes, 
rcdiî^ea  la  charte  fiar  lafjiicUc  f^uy-Geoffroy  confirma  les  dons  faits  par  Geoffroy 
Martel  el  A^nés  à  l'abbaye  de  Notre-Dame  de  Satnles.  Or,  Joscelin,  admirateur 
enthousiaste  du  comte  de  Poitou,  ne  put  s'empècber  de  rappeler  les  hauts 
faits  qui  avaient  illustré  son  nom  et  dont  le  souvenir  était  encore  tout  récent,  (^  savoir 
riacendie  de  Toulnuso  cl  la  prise  de  Barbaslro  :  a  présente  Açnele,  maire  comitis 
Piclavensium  Willelmi,  qui  Tolosain  inceadit  el  Barhastram  Sarracenis  abstulit  », 
{Cari,  lie  Xulre-Damc  du  Suintes,  pp.  22-a3).  Ce  texte  formel,  que  D.  Vaissete  n'a 
pas  connu,  arrête  toute  discussion  au  sujet  de  celle  date  de  1079  ou  loSo  qu'il  pré- 
conise, et  de  plus  il  a  l'avantaiçe  de  nous  permettre  de  mettre  en  valeur  un  passade 
d'une  charte  de  l'année  loOo  auquel  oa  n'avait  jusqu'ici  prôtc  nulle  attention. .\  cette 
d.ilc  llier,  scii^neur  de  Barbezieux,  restitua  aux  chanoines  de  Saint-Seurin  de  iJor- 
deaux  une  ë{|flisc,  que  son  pil're  Audouin  avait  fondée  sur  son  domaine  el  qu'il  avait 
pritnitivcmcol  duuûéeà  l'éifliseJe  Bordeaux,  muis  qu'il  lui  avait  ensuite  enlevée  pour 
en  gratifier  Cluny  en  se  faisant  moine  dans  ce  monastère.  Or, celle  pièce  est  ainsi 
dalée:  «  Hec  aulem  carlula  composita  fuit  ab  lucarnatione  Domini  anno  nnllesimo 
sexapesimoj  Philippo  regc  rcgnaotc,  cl  Guillelmo,  Aquitania*  duce,  rebelles  triuni- 
phanlc  et  Goscelino  nrchiepiscopo  populum  sibi  coinmissum  calbolice  doceole  > 
(lîrutails, Car/,  de  SainlSedrin,  p.  i3;  Bcs\y,//ist.des  comtes,  preuves,  p.  3^4  bis). 
Le  mol  «  rebelles  «, employé  par  le  rédacleur  de  lu  charte  bordelaise,  se  rapporte  évi- 
demmcnl  n  des  faits  qui  s  étaient  passés  dans  cette  région,  et  sous  cette  dcnominalion 
t;éuérale  nous  inclinons  i\  voir  le  comte  de  Toulouse  qui  n*aurait  pas  tardé  à  recevoir 
la  punition  de  sa  Ira  lire  use  agression.  La  charte  de  Sainl-Scuria  doit  titre  de  la  fia 
de  l'année  1060. 

(3)  a  Commun)  et  snlubri  coosilio  uxoris  meœ  Adalmodis  comilissœ  ac  principum 
Aquitanorum  mihi  subditoruni  ».  (D.  Vaissete,  //('.</.  de  Lftngitedoc,  nouv,  éd.,  V, 
col  470:  Bruel,  Charte»  de  Cluny,  IV,  p.  8:20). 


GUY-GKOFFROY-r.l  ILLAUME 


2S1 


venail  par  sa  présence  donner  (i  PacLc  civil  du  comle  la  confir- 
mation spirituelle  qui  y  semblait  nécessaire.  Dans  ce!  appel  aux 
seigneurs  d'Aquitaine  que  rien  ne  vienl  justifier,  car  le  Quercy 
n'avait  cessé  d'appartenir  aux  comtes  de  Toulouse  depuis  le  jour 
où  ils  s'étaient  constitués  en  possesseurs  héréditaires  de  leurs 
bénéfices,  il  semble  que  l'on  voit  poindre  des  prétentions  à  la  su- 
prématie de  TAquilaine  dontnoiisn'hésitons  pasà  faire  remonter 
l'inspiration  à  Almodis  ;  son  fils,  avec  la  fougue  irréHâchie  de  la 
jeunesse,  n'aurait  fait  qu'essayer  de  rendre  efTectifs  les  rêves  dont 
sa  jeunesse  aurait  été  bercée. 

Mais  avant  que  ces  événements  se  fussent  déroulés,  une  sorte 
de  révolution  de  palais  s'était  produite  h  la  cour  du  comle  de 
Poitou.  Sa  mère  Agnès  s'était  retirée  dans  l'al>baye  de  Notre- 
Dame  de  Saintes  où  elle  prit  assurément  le  voile,  mais  sans  pro- 
noncer les  vœux  qui  auraient  fait  d'elle  une  véritable  roligieusp, 
soumise  à  une  discipline  et  à  une  règle  que  son  tempérament  aurait 
dilTicilemenl  pu  supporter.  C'est  ainsi,  nous  paratl-il,que  l'on  doit 
entendre  l'expression  de  sandimomalis  employée  en  {OQi  à  l'é- 
gard de  la  comtesse  par  le  rédacleur  d'une  charte  de  l'abbaye 
de  Saint-Maixent  (1). Cette  retraite  concorde  du  reste  avec  le  sort 
fait  à  Archembaud,  qui  perdait  en  ce  moment  à  la  fois  l'arche- 
vêché de  Bordeaux  et  Tabbaye  de  Saint-Maîxent  (2).  Le  dernier 
acte  de  la  procédure  suivie  contre  le  confident  d'Agnès  se  passa-t-il  k 
l'assemblée  deMaille/.aisàlaquelle  assistèrent,avec  Guy-Georfroy, 
l'évêquede  Poitiers  Isembert,  Arnoul,  évêque  de  Saintes,  Guil- 
laume, évêque  d'Angoulémo,  ainsi  que  les  abbés  de  Saint-Jean 
d'Angélyelde  Luçon  et  011,  sous  la  présidence  d'Hugues,  abbé  de 
Cluny,  Goderan,  un  pieux  religieux  de  ce  monastère,  fut  élu  abbé 
de  Maillezais  (3)  ?  Nous  ne  saurions  hasarder  à  ce  sujet  que  des 
conjectures,  bien  que  cette  réunion  aît  dû  avoir  lieu  au  commen- 
cement de  l'année  1060, 

Celle  élection  de  Goderan  est  particulièrement  à  noter.  Le 
^      comte  de  Poitou  d'un  cùté,  les  grands  dignitaires  ecclésiastiques 

^^H  (i)  «  s,  AjB^nelia  comilisse  et  snDetimoQialiSfgenitricia  ejusdcm  dacîs  »  (A.Richard, 

^^^  Chartes  de  Sainf-iWat.i'enl,  I,  p.  i^O). 

^  (2)  Voy.  A.  Richard,  Chartes  de  Sainl-Maij'ent,  I,  p.  cxxv. 

^^^  (3)  Lacurie,  Hist.  de  .Ifailtetait,  preuves,  p.  20g. 


98a 


LES  COMTES  DE  POITOU 


de  l'autre,  donnèrent,  en  y  prenant  part,  un  essor  actif  aux  len 
dances  qu'avaient  les  réfornialeurs  de  Cltiny  à  amener  les  cou- 
vents de  rAqyitaine  à  s'aflllier  à  leur  règle.  La  nomination  de 
l'abbé  Eudes  à  Saint-Jean  d'AngV'ly  cette  même  anni-e,  celle  d'A- 
démar  à  Saint-Martial  de  Limoges  en  1064,  celle  de  Benoît  h 
Saint-Maixent  en  1069,  semblent  donner  raison  à  l'assertion  du 
pani^gyrislc  de  Guy-GeofTroy  quand  il  déclare  que  le  duc  rétablit 
la  discipline  ecclésiastique  dans  les  monastères  où  elle  était  par 
trop  relâchée  (1). 

Dans  le  courant  de  celte  même  année  lOGO,  Agnès  reçut  dans 
son  monastère  la  visite  de  sa  belle-fille  Mathéode.  Celle-ci  est 
citée  en  tête  des  témoins  de  l'acte  contenant  la  donation  d'un  fief 
de  vigne  que  l'abbé  de  Saint-Jean  d'Angély  abandonna  aux  reli- 
gieuses de  Saintes  sur  la  prière  d'Agnès,  en  reconnaissance  des 
bienfaits  dont  elle  avait  comblé  son  abbaye  {2}. 

Mais  avant  do  prendre  sa  retraite  la  vieille  comtesse  avait  eu 
soin  d'obtenir  de  son  fils  des  faveurs  pour  une  de  ses  œuvres  de 
prédilection.  Il  s'agit  d'une  redevance  bizarre  et  par  le  fait 'assez 
dilTicile  à  percevoir  par  ceux  qui  en  étaient  gratifiés.  Sur  sa  requête, 
le  comte  ordonna  que  la  dîme  du  pain  et  duvinaffeclés  à  son  usage 
et  conservés  dans  tous  ses  celliers  du  Poitou  serait  prélevée  tous 
les  ans  le  jour  de  la  fcle  de  saint  Michel,  qu'on  lèverait  aussi  la 
dîme  delà  chair  le  jour  de  la  saint  André,  et  que  le  produit  de 
ces  dîmes  serait  réparti  par  tiers  entre  les  églises  de  Saint-Nico- 
las et  de  Sainle-Radegonde  de  Poitiers  et  les  pauvres;  déplus 
il  donnait  à  ces  deux  églises  de  Poitiers,  quatre  laies,  à  savoir, 


(i)  Arch.  de  la  VieDoe,  chron.  du  moiae  Martin  :  a  Quoi  monasleria  rcgalarï 
ordioe  deiilituU  reroruiavil  d.  Le  nioiati  .Martiu,  religieux  de  Mûolieroeuf,  a  écrit 
celte  chrojii([ue  en  Fao  i  lofi  et  !a  dédia  :'■  ua  autre  religieux  du  nom  de  Robert.  Elle 
débute  aiusi  dîirjs  le  seul  maouscril  (]ue  l'on  connaisse:  n  lucipil  pruloi^us  de  coqsUu» 
cioDe  Monasterii  Novi  l'ictavis  ».  Ce  muDuscril  ne  date  i|u<:  du  coininrncemeal  du 
xiye  siècle  et  le  texte  de  la  cbrooiqueu  été  transcrit  à  la  suite  du  carlulaire  de  Saint- 
IStctilaa  de  l'tii  iers,  autre  copie  de  même  date  cùascrvée  aux  archives  départementa- 
les de  Ici  Viirim,  fdnds  de  Moolicrncuf,  liasse  71.  Celle  chronique  a  clé  publiée  en 
majeure  partie  par  D.D.  Martcne  el  Durand  dans  le  Thésaurus  noviit  anecdotnrmn, 
111,  col.  1209-1220,  et  le  surplus  par  M.  de  Cberçé  à  la  suite  de  son  mémoire  sur 
Moniierncuf  (.Vé/n.  de  la  Soc.  dus  Anliq.  de  l'Ouest,  1"  série,  XI,  pp.  a58-a6i). 
M.  l'abbé  Auber  se  trojn[»e  étranjemenl  {Etude  sur  tes  historiens  du  Puitoa,  p.  70) 
quand  il  li.xc  la.  date  de  celle  chronique  à  l'année  iiyGet  qu'il  intercale  h  celte  époque 
le  persunnage  du  nom  de  Hubert,  à  ijui  elle  est  dédiée,  parmi  les  abbés  de  Mûolicr» 
neuf. 

{2)  Cart.  de  Notre-Dame  de  Sainte»,  p.  a6. 


GUT.GE0FTR0T.CUILLAU3klE  ilî 

deux  lors  delà  fête  de  leurs saînls  patrons,  une  à  NoêlelTaulre  à 
Piques  (I).  La  comtesse,  de  son  côté,  ajoutait  aux  dons  spéciaux 
quVUe  arail  faits  à  5aint-NicoIas,celuidu  droit  de  rente  du  sel  sur 
le  marché  de  Poitiers, droit  qui  devait  faire  partie  de  son  douaire, 
mais  il  ne  semble  pas  que  Guy-Geoffroy, bien  qu*il  ait  donné  à  ce 
legs  son  assentiment  formel.en  ait  laissé  l'objet  à  la  disposition  des 
chanoines,  car  quelques  années  plus  tard  nous  le  IrouTons  en  pos- 
session d'un  seigneur  nommé  Auberl  de  Chambon  ii). 

Peu  après  éclala  une  véritable  guerre  entre  le  Poitou  et  l'An- 
jou. GeoOroY  Martel  était  mort  le  14  novembre  1060,  laissant 
ses  états  à  ses  deux  neveux,  issus  de  sa  sœur  Ermengarde  et  de 
Ferréol,  comte  de  Gâlinais  ;  à  l'ainé,  Geoffroy  le  Barbu,  étaient 
échus  les  comtés  d'Anjou  et  de  Touraine,  et  Foulques  le  Réchin, 
le  plus  jeune,  avait  eu  les  domaines  deSaintonge  avec  le  Gâtinais 
et  quelques  fiefs  du  Poitou .  Guy-Geolîroy  n'avait  pas  beaucoup  de 
sympathie  pour  les  héritiers  de  Geoffroy  Martel  que,  croyons-nous, 
il  avait  pu  croire  un  instant  devoir  supplanter.  Aussi, étant  donnée 
la  jeunesse  des  deux  jeunes  comtes,  cnil-il  l'occasion  favorable 
pour  satisfaire  une  ambition  légitime  de  sa  part,  à  savoir  de 
remettre  la  main  sur  la  Saintonge  dont  son  père  s'était  impru- 
demment dépouillé  ;  la  présence  de  sa  mère  dans  Tabhaye  de 
Notre-Dame  de  Saintes,  la  certitude  qu'il  pouvait  avoir  du  con- 
cours zélé  de  Tévëque  Arnoul,qui,  unissant  à  celte  qualité  celle  de 
doyen  du  chapitre  de  Saint-Pierre  de  Poitiers,  était  encore 
plus  dans  sa  dépendance,  tout  le  poussa  à  marcher  de  Tavant . 

La  mort  de  Geoffroy  Martel  l'avait  surpris  dans  le  cours  de 
ses  opérations  contre  le  comte  de  Toulouse  et  il  est  à  présumer 
qu'il  passa  l'hiver  à  Bordeaux  pour  achever  la  pacification  du 
pays  où  son  adversaire  n'avait  pas  été  sans  se  ménager  des  intel- 
ligences. Mais  au  printemps,  dégagé  de  ces  préoccupations,  il 
crut  l'occasion  bonne,  en  revenant,  à  la  tête  de  ses  chevaliers.à 
sa  résidence  ordinaire,  de  tenter  un  coup  de  main  sur  Saintes. 
Celui-ci  ne  réussit  pas,  la  ville  lui  offrit  une  résistance  inattendue 
et  fil  demander  des  secours  k  son  seigneur.  Foulques  le  Béchio, 


(i)  Arch.  hùt.  da  Pvitoa,  I,  p.  az,  cart.  de  Sainl-Nicolas  de  Poilier». 

(aj  Arth.  Mit.  da  Poitoa,  I,  pp.  7  cl  4»,  cari,  de  Saiul-Nicolas  d«  Poîtiera. 


s84  LKS  COMTES  DE  POITOU 

qui  n'avait  encore  que  dix-huit  ans,  réclama  l'aide  de  son  frère 
Geoffroy  et  tous  les  deux,  à  la  tête  d'une  armée  rapidement  ras- 
semblée,envahirent  le  Poitou.  Fuy-Geofrroy,arrôlé  dans  son  entre- 
prise, se  hâta  de  revenir  à  Poitiers, mais  il  ne  put  éviter  la  rencon- 
tre de  ses  adversaires.  Le  choc  eul  lieu  dans  une  plaine,  près  des 
sources  de  la  Boulonne,  le2ll  mars  1061  (1).  Les  Poitevins,  sans 
doute  inférieursen  nombre  à  leurs  adversaires,  lurent  mis  en  pleine 
déroule.  Le  triomphe  des  Angevins  fui  dû  à  une  habile  tactique: 
les  deux  comtes  el  les  autres  porteurs  de  bannières,  se  groupant 
en  forme  de  coin,  se  lancèrenl  au  milieu  des  Poitevins  et  enfon- 
cèrent leurs  rangs.  Ceux-ci, se  voyant  ainsi  tronçonnés,  cédèrent, 
et,  renonçant  au  combat,  prirent  la  fuite;  le  nomttre  des  tués  et 
des  blessés  et  surtout  des  prisonniers  fui  considérable,  mais  Guy- 
Geoiïroy  put  s'échapper,  évitant  ainsi  le  désastre  qui,  vingt-cinq 
ans  auparavant,  avail  si  cruellement  frappé   le  Poitou  (2).  Les 

(r)  Marcheg'oy,  Chron,  des  égl .  W Anjou,  p.  /io2,  Saint-Maixcnl.  L'emplaccmeat 
de  la  balallle  est  déleraiiné  par  le  nom  ([ue  porle  encore  aujourd'hui  un  pelU  chef- 
lieu  de  commune,  La  Ualaille,  situe  à  /[  kilomètres  au  sud-ouetil  de  la  source  de  la, 
Boulonno. 

(2)  Les  chroniques  ecclcsiasliques  dWnjou  ne  relaient  pas  cet  événemeal  cl  les  chro- 
niques laïques  !e  confandeiit  avec  la  halailie  dcMont-Coucr  à  laquelle  elles  douncnl  le 
nom  de  baiaillc  de  Clief-Boulonne  (Marchcgay  et  Salmon,  C/iront'q/ies  d\4njoa,  I, 
pp.  i/7-i3o,  Chroriica  de  gcslis  cousulum  Andegavoruni  ;  Ifcm,  I,  pp.  3!Ja-333,  His- 
Iciiia  ahbreviala  consulum  Andegavorum).  La  chroniiiue  de  Saiol-Maixcnt  seule  con- 
sacre qucifjues  détails  h  cet  évéacmecil;  dans  (]ualre  vers  elle  endooue  le  résume  ainsi 
(juc  la  date.  Celle-ci  prêle  h  certaines  difficultés  qu'il  coavieDl  d'élucider.  Elle  dit  que 
la  bolnillc  eut  lieu  en  io(>i,  un  mardi.jour  de  la  fêle  de  sainl  Bcnnlt,«  îuquedïe  uiar- 
tis  fuît  el  sancti  Bencdicli  v.  Deux  fèlea  de  saiut  Benoit  étaieul  alors  célébrées  : 
celle  de  sa  mort  le  21  mars,  celle  de  sa  iranslntion  le  tt  juillet;  à  laquelle  des  deux 
se  rapporte  te  texte  de  la  chronique?  En  général  les  historiens  ont  adopte  la  date  du 
21  mars  pour  celle  de  la  bataille  ;  néanmoins  M.  Port,  dans  son  Dtclionrtaire hiito- 
riqne  de  Maine-et-Loire,  ne  se  proaonce  pas,  car,  à  l'arlicle  de  Foulques  le  Récliin 
(II,  p.  t  <j'.e),il  place  la  Lulaille  leao  niiiira,et  dans  celui  de  GeofFroy  le  Barbu  (11, p-  353), 
il  assigne  A  ce  iiiAmc  fait  ta  date  du  [i  juillet. Le  inèine  auteur  est  parcillcmeut indé- 
cis sur  le  jour  du  combat  ;  ta  chronique  dil  un  mardi  ;  or,  en  lotîi,  les  deux  fêtes  d*- 
saiut  Benoit  lombeol  ua  iDcrcredi  et  non  un  mardi.  Ou  peut  expliquer  ce  fait  par  une 
erreur  de  comput  de  la  part  du  chronjqueur,erretirque  nous  retrouverons  en  d'autres 
circonstances,  mais,  quoi  qu'il  en  soit,  la  difficulté  reste  entière  ;  est-ce  le  jour  de  In 
saint  Benoit  d'hiver  ou  de  la  saint  Benoît  d'été  qu'eut  lieu  la  bataille?Bicn  que  l'usage 
se  fût  introduit  de  donner  uae  plus  grande  solennité  à  la  sainl  Benoit  d'été,  vu  que  la 
fêle  du  saiut  ea  hiver  lombail  toujours  en  carême,  nous  inclinons  néanmoins  k  croire 
que  la  rencontre  des  deux  troupes  eut  lieu  le  21  mars.  Geoffroy  Martel  étant  mon, 
nous  l'avoosdit.te  i4  novembre  ioQo,Guy-GL'oflrroy  dut  donner  carrière  leplustôt  pos- 
sible à  SCS  appétits  el  entreprendre  uae  chevauchée  pour  meUrc,eo  quelque  sorte  par 
surprise,  la  main  sur  l'objet  de  sa  convoitise.  En  outre,  bien  que  les  faits  généraux 
du  récit  de  la  bataille  de  Mont-Couer,dilc  de  Chef-Boutonnc  dans  l'histoire  des  comtes 
d'Anjou,  se  rapportent  au  premier  de  ces  événcmeolB,  il  est  certains  d'entre  eux  qu'il 
conTienl  de  retenir  dans  te  mélange  qui  a  élé  fait  par  l'historien.  Il  y  eal  dit  en  effet 


GUY.GEOFFK0Y-GU1LLAUME 


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